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La question congolaise

Les annales du xix^ siècle raconteront comment une intelligence prodigieuse, servie par des connaissances étendues, une habileté consommée sur le terrain de la politique et de la diplomatie, et une volonté tenace, confiante dans un coup d'œil rapide et sûr, ont donné un rôle mondial au Roi d'un petit coin de l'Europe, et lui ont permis de réaliser une œuvre dont les dimensions se mesurent sur celles d'un continent, et qui a le mérite d'une absolue originalité.

L'Afrique centrale, que Livingstone tenta de reconnaître, que Stanley réussit à traverser en livrant trente-trois combats, Léopold II voulut l'européaniser. Son initiative a attiré les regards d'abord, bientôt les convoitises des grandes nations européennes sur ces régions mystérieuses, représentées ♦ longtemps comme arides et dépeuplées. L'Allemagne, l'Angleterre, la France, s'y taillèrent de vastes colonies; puis, sous l'empire d'une impulsion bien complexe, elles s'accordèrent avec le reste de l'Europe et les États-Unis pour garantir au Roi des Belges la conquête pacifique d'un pays grand comme quatre

fois la France et soixante-seize fois la Belgique (1). Dans le sentiment qui guidait les puissances, un peu de reconnaissance envers l'instigateur et le créateur du mouvement se mêlait à certaine jalousie réciproque; apparemment cédaient-elles aussi à cette condescendance facile des gens qui ont besoin d'indulgence et de pardon (2) ; peut-être même étaient-elles séduites et fascinées par le tableau enchanteur d'un état de conception nouvelle, qui déclarait ne vouloir vivre que pour humaniser. «Ce sera l'éternel honneur du roi Léopold d'avoir deviné l'avenir de cette partie du monde, de l'avoir préparé par d'immenses sacrifices, de ne s'être laissé envahir ni par la fatigue, ni par le doute qu'eussent pu susciter chez un esprit moins ferme les lenteurs et les mécomptes des débuts. Il mérite par là d'être compté au rang des plus grands souverains de ce temps comme créateur d'empire (3). »

Trois étapes successives menèrent au but en vingt ans (1876-1895).

(i) La superficie actuelle de l'État est évaluée à 2282780 kilomètres carrés, par M. Vox Juraschek, Geographisch- Statistischen Tabellen. Le chiffre est adopté également par Dubois et Kergomard.

(2) En 1884-1885, l'Allemagne se créait en quelques mois un empire colonial : l'Est africain, le Zanguebar, l'Ouest africain, la Nouvelle-Guinée, l'archipel Bismarck, sans parler de la tentative sur les lies Carolines; l'Angleterre augmentait ses colonies au sud et au nord do la colonie allemande ; et la France obtenait son Congo.

(3) P. Leroy-Beaulieu : De la colonisation des peuples modernes, 1. 1, p. 264.

Le 12 septembre 1876, l'initiative privée du Roi des Belges convoquait à Bruxelles une Conférence géographique, d'où ^oriiiV Association internationale Africaine. C'est là son nom vulgaire. Le nom officiel en marquait le double but scientifique et humanitaire; il la désignait sous le titre d^ Associatioyi pour V exploration et la civilisation de V Afrique centrale. ^

L'œuvre commune devait être promue par des comités nationaux; mais, en dehors de la Belgique, leur préoccupation fut nationale au point d'absorber bien vite leur activité et de réduire leur contribution à des proportions minimes. Tandis que les autres comités ne rassemblèrent pas 100 000 francs, tous ensemble, le comité belge, qu'un remarquable discours royal installait le 6 novembre 1876, déploya seul une activité réelle : il recueillit un demi-million. Cependant les expéditions qu'il organisa par la côte orientale n'aboutirent qu'au sacrifice assez inutile de quelques vies humaines.

Mais voici qu'en janvier 1878 se répand la nouvelle que Stanley, parti de la côte orientale, est parvenu à l'embouchure du Congo : l'Afrique centrale est traversée de part en part. D'une vue prompte comme l'éclair, Léopold II saisit les enseignements de ce voyage; c'est par la côte occidentale qu'il s'agit de pénétrer au cœur du continent mystérieux. Stanley est retenu par le Roi pour une expédition nouvelle, dont le but, plutôt commercial, se double de tentatives politiques. Le Roi caresse même le rêve de créer, dans le bassin du Congo, une Confé-

dération nègre, une sorte de Libéria nouvelle, dont il nommerait le président.

rtT) - Il dirigeait cette campagne sous le couvert d'un comité appelé le Comité d'études du Haut-Congo^ fondé le 26 novembre 1878, qui, pour se concilier plus de sympathie, prit en 1882 le nom di Association internationale du Congo (1). Sur certains points de l'Afrique, des postes furent établis, l'on inaugura même un gouvernement de fait. Telle fut l'œuvre d'une poignée d'hommes ; car Stanley n'était accompagné que de douze agents. A peine arrivée dans une région, la petite expédition s'empressait de conclure avec les chefs des traités qui étaient censés les placer sous la suzeraineté des explorateurs. Celle-ci ne tarda pas à s'affirmer devant le monde civilisé, et à obtenir des demi-reconnaissances. Dès 1882, M. Duclerc, alors président du Conseil des Ministres de France, adresse, le 22 octobre, une lettre à Léopold II, où l'Association est tacitement considérée comme susceptible de posséder des droits internationaux et de contracter des obligations internationales. Le <5 22 avril et le 8 novembre 1884, les États-Unis et l'empire d'Allemagne proclament respectivement que le drapeau AeV Association internationale est reconnu par eux comme celui d'un État ami.

(i) Le peu d'importance de ces transformations apparaît dans les traités mômes conclus avec les indigènes. Encore en mars 1884, l'expédition les concluait au nom de V Association nternationale Africaine, défunte depuis plusieurs années Au ond, le nom ne faisait rien. Il désignait toujours la même pensée,lamème volonté créatrices. Voir le premier ouvrage de CATTIER,Z)roz7 et administration de l'État Independanf,'p. 35, note.

UN FONDATEUR d'ÉTAT 13

Cependant, le 15 novembre 1884, se réunissait à Berlin une conférence de quatorze États, en vue de « régler, dans un esprit de bonne entente mutuelle, les conditions les plus favorables au développement du commerce et de la civilisation dans certaines régions de l'Afrique, et d'assurer à tous les peuples les avantages de la libre navigation sur les deux principaux fleuves africains (1) qui se déversent dans l'océan Atlantique (2) ». Les États se déclaraient en outre « désireux de prévenir les malentendus et les contestations que pourraient soulever à l'avenir les prises de possessions nouvelles sur les côtes de l'Afrique, et préoccupés, en même temps, des moyens d'accroître le bien-être matériel des populations indigènes (3) ». On le voit, les intentions étaient des plus touchantes. Tandis que se poursuivaient les délibérations, M. Strauch, président de V Association internationale, profitait des intervalles des séances pour faire admettre le pavillon de la Société par toutes les puissances représentées à ce Congrès. Selon les intentions de Léopold II, « agis- ^ sant en qualité de fondateur de V Association internationale », l'ensemble de ces adhésions fut officiellement communiquéàlaConférencele 23 février 1885. Dans cette même séance, les plénipotentiaires réunis rendirent hommage à l'œuvre du Roi des Belges, et souhaitèrent, dans les termes les plus élevés, la bien-

(i) Le Niger et le Congo.

(2) Cfr. LOUWERS : Lois en vigueur dans V État indépendant du Congo, pp. T16 et i8i.

(3) Ibidem^ p. 6.

venue et des jours prospères au nouvel État dont ils venaient d'assurer l'existence (1).

Le 26 février, à la séance de clôture, V Association internationale adhérait à VActe général (2) de Berlin, et le président de la Conférence, le prince de Bismarck, couronnant par ses vœux les souhaits émis trois jours auparavant, décrivait en ces termes la vocation du nouvel État : « Le nouvel État du Congo est appelé à devenir un des principaux gardiens de l'œuvre que nous avons en vue; je fais des vœux pour son développement prospère et pour l'accomplissement des nobles aspirations de son illustre fondateur (3). »

Celui-ci, dès le mois suivant, transmettait au Conseil des Ministres sa proposition d'établir, dans la personne du souverain, un lien personnel entre la Belgique et l'État du Congo. Cette union, utile à notre pays, sans charges pour lui, permettrait à notre Roi d'achever la vaste entreprise dont il était l'âme, la tête, le pourvoyeur, et le principal artisan. La Chambre, par son vote du 28 avril 1885, le Sénat par celui du 30 avril, autorisaient le Roi à prendre possession de ce trône nouveau. Le P' août, et à des dates ultérieures, Léopold II notifiait aux différentes puissances « que les possessions de l'Association internationale formeraient désormais VÉtat indépendant du Congo; que, d'accord avec l'Association,

(i) Voir ces compliments, ibidem^ p. i5.

(2) On appelle ainsi l'ensemble des décisions intervenues.

(3) LouwEES, p. i5.

Sa Majesté en avait pris la souveraineté, et que l'union entre la Belgique et l'État Indépendant était exclusivement personnelle ».

Après avoir tour à tour concentré en sa personne V Association internationale africaine , le Comité ^ d'études, V Association internationale du Congo, Léopold II devenait le souverain absolu d'un territoire encore à occuper, de peuples encore à connaître et à soumettre, mais ce territoire équivalait à un carré de trois cents lieues de côté, ces peuples s'évaluaient de quatorze à trente millions d'hommes (1). Hier encore, simple bannière d'Association privée, le drapeau bleu étoile d'or était devenu le symbole d'un immense empire.

Combien cependant les deux couronnes, réunies sur la même tête, semblaient bizarrement associées et contrastaient l'une avec l'autre! L'une représentait la plus tempérée des monarchies, l'autre un absolutisme à rendre jaloux l'autocrate de toutes les Russies. L'une permettait à Léopold de régner, mais non de gouverner; par l'autre, il gouvernait peut-être plus qu'il ne régnait. La première lui avait donné six à sept millions de sujets fidèles, en somme, mais susceptibles et assez peu respectueux; l'autre, vingt millions d'hommes prêts à toutes les révoltes comme à toutes les servitudes. Souverain de deux pays moins séparés par l'Océan que par le contraste de la pleine civilisation et de la pleine sauvagerie,

(i) Dubois et Kergomard : Maquet (Géographie économique nationale) dit « environ vingt millions ».

il espérait projeter les lumières de l'un sur les ténèbres qui enveloppaient l'autre ; et méditait de faire d'un petit État civilisé un grand État civilisateur.

Cette dernière conception ne fut pas sans influence sur la faveur que rencontrèrent les projets de notre Roi. Si l'intérêt conseillait aux puissances européennes de préférer au voisinage immédiat de rivaux ombrageux et forts le contact d'un État neutre, assumant dans l'Afrique centrale une mission analogue à celle que les États secondaires remplissent en Europe, des sentiments d'ordre supérieur contribuèrent sans doute à rendre les adhésions plus empressées. Comment ne pas admirer, en effet, ce génie persévérant dont les efforts n'avaient longtemps soulevé que « la sympathie de la condoléance, plutôt que celle de l'encouragement (1) » ; et qui semblait vraiment avoir espéré contre toute espérance? Comment ne pas le seconder, quand il offrait de terminer un siècle tout prosaïque et réaliste par l'idylle d'une société toute idéale, tranchant sur le type grossier de nos sociétés européennes (2) ? Fatigués des égoïsmes étroits de l'habituelle politique, les plénipotentiaires acclamaient la largeur des vues nouvelles et leur générosité. Ils avaient connu les soucis et les embarras des luttes douanières : l'Afrique allait donner en spectacle le régime per-

(1) Sir Edward Malet, délégué de l'Angleterre à la Conférence de Berlin, 23 février i885. (Louwers, p. 2.)

(2) Leroy-Beaulieu : De la colonisation^ eh. I, p. 345.

pétuel de la liberté commerciale ; hantés des souvenirs affreux des colonisations oppressives, ils saluaient avec transports la colonisation bienfaisante et civilisatrice dont l'Afrique promettait d'être le théâtre fortuné. Et ils étaient heureux d'incarner ces idées, ces beaux songes, dans un État qui existerait et vivrait pour les rappeler et les réaliser.

Tout en faisant à l'initiative de notre Roi la très large part qui lui revient, il y aurait de l'ingratitude à oublier ses collaborateurs. Plusieurs ont trouvé leur tombe en Afrique ; d'autres assurèrent, en Europe, les destinées de l'État. Le Roi fut puissamment secondé, hors de Belgique, auprès des puissances représentées à Berlin, par E. Banning, le baron Lambermont, l'illustre secrétaire général dont notre patrie vient de pleurer la perte ; il le fut dans le pays même par son chef de Cabinet, M. Beernaert, « l'un des hommes d'État qui auront le plus contribué à unir les destinées du Congo et de la Belgique » (1).

Cet aboutissement de projets purement philanthropiques à des résultats où la Belgique et son Roi semblaient intéressés, a fait poser la question, si dès l'abord celui-ci n'avait pas masqué des desseins pratiques et utilitaires derrière des apparences libérales et idéalistes.

Certes, la remarquable perspicacité de Léopold II, encore duc de Brabant et sénateur, lui avait fait

(i) Leroy-Beadlieu, ouvrage cité, p. 352.

souhaiter à la Belgique la hardiesse nécessaire pour se confier en ses ressources et s'étendre au delà des mers (1) ; mais ces vœux ne permettent pas de suspecter la sincérité de la déclaration, où Léopold II proclamait la Belgique « heureuse et satisfaite de son sort », et prétendait n'aspirer pour Bruxelles qu'à l'honneur de devenir «le quartier général d'un mouvement civilisateur » (2).

Il est plus probable, à notre avis, que, suivant une loi générale de l'évolution des pensées et des projets, les plans de Léopold II se seront précisés au contact des faits; et que l'idée civilisatrice aura paru peu à peu conciliable avec celle d'un profit légitime, dont la patrie pouvait être bénéficiaire. Chercher une harmonieuse combinaison de la générosité et de l'intérêt, c'était l'acte d'un honnête homme; en assurer l'avantage à son pays, c'était l'acte d'un Roi patriote. Et qui sait, un examen ultérieur pourra nous le démontrer, l'intérêt économique et national ne serait-il pas, en l'occurrence, appelé à servir l'intention humanitaire, et le meilleur moyen de civiliser l'Afrique centrale ne consisterait-il pas à la faire dépendre d'un État civilisé et prospère?

(i) Discours au Sénat, le 9 avril iS53, le 17 février 186O, le lii mars 186 1.

(2) Voyez, p, ex., Descamps : L'Afrique Nouoelle, p. i3.

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