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LA LOI ET LE RLIGISTRAT AU PAYS NOIR

Quant aux officiers de police judiciaire, ils sont à la dévotion du pouvoir administratif. Les magistrats n'en peuvent guère attendre de secours, et les indigènes, lorsqu'ils osent se plaindre, ne les amènent pas souvent à dresser procès-verbal (1).

Quels inconvénients résultent encore de la distance où se trouve Tunique cour d'appel, et l'unique tribunal de première instance, les seuls compétents pour la plupart des délits où les blancs sont impliqués (2). Il arrive que des magistrats n'entament pas de poursuites, afin d'éviter le ridicule d'une action indéfiniment retardée. Nous avons déjà parlé de l'effet meurtrier des grands déplacements demandés aux indigènes à l'occasion des procès. De quel autre pays pourrait-on écrire ces lignes, empruntées au Rapport de la Commission d'enquête? « L'habitant du Haut-Congo cité comme témoin, s'enfuit dans la forêt ou dans la brousse. Il faut le traiter comme un prévenu, lui faire la chasse, l'enchaîner parfois, en tout cas user de contrainte pour le conduire de son village jusqu'au siège du tribunal... L'indigène lésé, plutôt que de s'exposer aux dangers et aux fatigues d'un voyage à Boma, renonce souvent à se plaindre. Grave inconvénient! Les infractions restent ignorées, les abus se multiplient, le mécontentement des populations augmente, et parfois se manifeste sou-

(i) Rapport do la Commission d'enqnête, pp. 272, 278.

(2) Une amélioration a été introduite récemment, nous l'avons dit, par la reconnaissance des tribunaux de Léopoldville et de Coquilliatville,

dainement par des violences et des révoltes, que l'intervention de la justice eût pu prévenir (1). »

Pire, en effet, est la situation au delà de Léopoldville, c'est-à-dire dans ces parages éloignés, où le champ s'étend plus libre aux abus. Le juge civil n'y , est plus docteur en droit : c'est un agent de l'administration, un militaire, presque toujours le chef du district. Un substitut l'assiste, il est vrai, pour représenter la magistrature ordinaire. Mais les indigènes ont tôt fait de distinguer le petit juge, le substitut, du grand juge, Zuzi nkuluntu, Zuzi munene, Zuzi muhubwa, qui rend la sentence.

Vis-à-vis des noirs, le même homme se trouve donc étre^à la fois le militaire qui dirige les expéditions, le trafiquant qui exploite le domaine de l'État, le juge qui condamne en dernier ressort, et le gendarme qui exécute la sentence.

Ont-ils tort de quelque peu se défier et de ne pas se reposer avec une entière confiance dans les bras deThémis?

(i) Rapport, p. 270.

En abordant ce chapitre, comment nous défendre d'une certaine émotion?

A deux reprises, s'est consumée sous nos yeux une existence fauchée dans sa fleur, tombée victime ou martyre du dévouement à la race nègre. Pas à pas, nous avons pu suivre les envahissements graduels de l'implacable et cruelle maladie, qui desséchait le corps et attaquait les tissus intérieurs comme pour y faire de douloureuses déchirures. L'un et l'autre malade, nous les avions connus exubérants de vie et de santé; et le contraste entre la vigueur souriante d'il y a peu d'années et la morne langueur qui maintenant les accablait, rendait le spectacle plus poignant encore. Glorieuse, il est vrai, était cette ruine prématurée de leur corps, et belle de la totalité de leur holocauste. Tous les deux appartenaient à des familles profondément chrétiennes, originaires, l'une de la Campine et l'autre du pays de Liège ; à son départ, le premier s'était entendu dire par son père : «Tu pars missionnaire, mon fils; je n'ai plus qu'un souhait pour toi, c'est que tu meures martyr. » Tous les deux avaient déployé là-bas, au Congo, une inlassable activité : en peu de mois, le second avait

fondé plus de vingt ferraes-chapelles. Et sur la couche où ils agonisaient, Tun et l'autre semblaient se ranimer quand on leur parlait du Congo et de la civilisation des noirs.

Ces deux exemples, qui nous permettaient d'apprécier à leur juste valeur l'offrande et le sacrifice de trois cents autres missionnaires, nous faisaient mesurer du même coup toute l'étendue de l'ingratitude qui transforme de telles victimes en accusés. Ingratitude; le mot est juste, pensons-nous, car le bien que l'on fait aux noirs n'est-il pas censé fait à tous les amis de la civilisation et de l'humanité?

Et le sentiment pénible que laissait en nous la méconnaissance de pareils services se renforçait à la réflexion. L'on sait que les missionnaires catholiques furent à peu près les seuls à accepter l'offre générale, faite à toutes les confessions, d'élever les enfants placés sous la tutelle de l'État. Pourtant, loin de blâmer l'indifférence de ceux qui s'abstiennent, le Rapport de la Commission d'enquête n'a pour eux que des éloges ; et il se fonde sur leurs accusations pour formuler contre ceux qui se dévouent un reproche d'illégalité et de calcul intéressé.

Comment alors nous empêcher de raisonner comme suit : Pris de pitié pour une portion jeune mais souffreteuse de ses sujets, un prince civilisateur adressa un appel à des hommes qui se donnaient pour des ministres de salut. Il sollicita leur concours pour le soulagement physique et moral des orphelins, des enfants abandonnés ou négligés. C'était leur proposer une tâche laborieuse et longue, mais

LES MISSIONNAIRES AU PAYS NOIR î'CQ

féconde en résultats. Qui doute, en effet, que l'espoir de la régénération d'une race se fonde tout entier sur l'éducation de la jeunesse? Les missionnaires, cependant, ne répondirent pas tous aux avances qui leur étaient faites.Certains s'excusèrent, en alléguant des préférences pour une autre forme d'apostolat, incontestablement plus aisée, puisqu'elle borne son action à donner le bon exemple. D'autres, les catholiques, s'offrirent à prodiguer leurs soins aux enfants perdus de la brousse, à ces petits noirs plongés tous dans une misère morale extrême, et dont beaucoup sont, en outre, livrés à des souffrances physiques et à des maladies qui ne pardonnent pas.

Lesquels firent preuve de dévouement sincère ? Lesquels se montrèrent les vrais ministres de Jésus-Christ? Lesquels avaient appris de Lui à aimer le prochain malheureux?

Et la parabole du bon Samaritain nous revenait à la mémoire. Nous reconnaissions le blessé trouvé demi-mort sur la route..., le lévite qui passe indifférent... et le Samaritain que touche la pitié. Mais ici, non content de rester insensible à l'infortune, le lévite revient sur ses pas pour invectiver celui qui sur les plaies versait l'huile et le vin. Il lui reproche des vices de forme et des intentions intéressées. Et ces griefs d'un étranger sont actes dans une page quasi officielle que rédigea une main belge.

Vraiment, ne se croirait-on pas revenu aux jours où le Christ réprouvait les subtilités rabbiniques, et, pour confondre les Pharisiens, leur demandait, en face d'un malheureux, si la loi permettait de faire du bien au jour du sabbat?

Alors, aussi, il se trouva des juges pour mettre au banc des accusés le Sauveur du monde. Nos missionnaires se diront que le disciple n'est pas audessus du maître ; et ce leur sera une consolation de ressembler un peu plus à Celui dont la voix doucement persuasive les avait invités à sauver des hommes avec Lui.

Les accusations, cependant, ne tinrent pas debout.

Il y avait quelque absurdité à prêter des vues intéressées aux missionnaires; et nul ne s'y trompa (1).

En effet, à Tinsu de l'État et des Compagnies de transport, pas un produit ne saurait quitter le Congo. Or, ni à Boma ni à Anvers, il n'est trace de caoutchouc ou d'ivoire arrivés pour compte des missionnaires.

Il nous est revenu, d'ailleurs, que les expressions de ce passage du Rapport avaient trahi la pensée de la Commission d'enquête.

Les autres reproches ne résistaient pas davantage aux éclatants démentis que leur avaient loyalement et généreusement opposés des gens entendus appartenant à toutes les opinions.

A chacune des allégations du Rapport, les chefs des Missions avaient répondu par une protestation énergique; ils avaient fait ressortir les erreurs où la Commission avait versé (2), notamment la descrip-

(i) Sauf quelque feuille pamphlétaire.

(2) Dans l'éloquent discours qu'il fit au Parlement, M. Veh- HAEGEN résume ainsi la portée de la réponse opposée par les missionnaires aux allégations de la Commission d'enquête :

a Les missionnaires ont, en effet, démontré :

» Que les colonies scolaires ne violent ni l'esprit ni le texte de la loi ;

tion fantaisiste des fermes-chapelles et des stations où les missionnaires élèvent des enfants. Ils se plaignaient que la Commission d'enquête n'eût pas, en ce qui concerne les missionnaires catholiques, observé son propre programme (1), ni donné à cette

» Que les jeunes colons mariés ne sont pas séparés de leurs femmes ;

» Que les colons adultes ne sont pas retenus dans les missions par contrainte ;

» Que les colons ne sont pas maltraités. On ne peut, en effet, qualifier de mauvais traitements l'emploi paternel de légers châtiments corporels, alors qu'en Angleterre, pour ne citer que cet exemple, ce mode de correction est encore employé dans toutes les écoles du pays, et que les intéressés eux-mêmes n'y protestent pas contre ce régime.

» Les missionnaires ont encore démontré :

» Que les nègres habitant les fermes-chapelles ne sont pas maintenus dans une étroite tutelle ;

» Que les nègres sortis des écoles de missionnaires possèdent leurs outils en propre, et que le produit de leur culture ainsi que leur petit bétail leur appartiennent ;

» Que les protégés des missionnaires reçoivent, dès que l'âge le permet, l'autorisation de se marier ;

>» Qu'il est faux et odieux de prétendre que le mobile des missionnaires soit de se procurer une main-d'œuvre abondante, — c'est la pire des accusations, — et qu'ainsi le but philanthropique visé par le législateur soit gravement compromis;

» Ils ont enfin démontré que les règles pleines de sagesse que s'étaient tracées les membres de la Commission d'enquête, n'ont pas été observées vis-à-vis des missionnaires catholiques.

» Aucune des accusations formulées par la Commission d'enquête au Congo contre les missionnaires n'est donc demeurée debout. » (Annales parlementaires. Chambre, 190G, p. 781.)

(i) Exposé de la sorte dans le Rapport. « La Commission écouta tous ceux qui se présentèrent pour formuler des plaintes ou fournir des renseignements ; elle appela d'ailleurs

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