MISSIONS CATHOLIQUES AU CONC.O
(2) ELade sur la siiualion. de l'État Indépendant.
Voilà qui aurait pu suffire, quand M. Cattier a cru bon de répéter ces mêmes accusations qui, de la bouche ou des écrits des missionnaires protestants, avaient passé dans le Rapport de la Commission d'enquête. Il les répète, les aggrave même, tout en affectant de s'en désintéresser. Nous ne pouvons ni admettre cette indifférence, ni excuser cette aggravation.
Non pas que nous tenions M. Cattier pour capable de formuler des imputations sciemment mensongères; nous regrettons plutôt la force des préjugés qui égarent à ce point un esprit distingué.
Une fois qu'il répétait les accusations, M. Cattier ne pouvait plus déclarer, dans son livre, « qu'il ne prendrait point parti dans la question ». A la recherche de solutions intégrales, il avait à montrer le souci de l'intégrale vérité; en présence d'hommes qui avaient assumé le rôle civilisateur par excellence et qui se plaignaient de n'avoir pu se défendre, l'humanité elle-même commandait d'examiner le bien-fondé des plaintes. Et l'honneur des personnes engagées ne permettait pas, sans leur faire injure, d'écrire « que la question n'offrait qu'un intérêt secondaire » (1).
L'examen de la cause était-il si ardu?
L'itinéraire lui-même de la Commission d'enquête, tel qu'il est exposé dans le Rapport et reproduit dans le livre de M. Cattier (2), montrait le peu de temps qui avait été consacré à la visite des missions catho-
(i) ÉtucJe, p. 280.
(2) Consultez notre carte.
liques, de celle notamment qui semblait spécialement visée. Ce n'est un secret pour personne, que la Commission avait pris à son retour une allure précipitée qui ne lui avait pas permis de faire à Kisantu la visite plus sérieuse dont on était convenu.
Les fondements de l'accusation étaient indiqués dans le Rapport lui-même. C'étaient des assertions de noirs, contre lesquelles les enquêteurs nous avaient mis en défiance, une soi-disant enquête judiciaire, et le rapport d'un commissaire de district, enquête et rapport sur lesquels les missionnaires nous avaient édifiés de la façon la plus précise (1).
M. Cattier s'était donné la peine dispendieuse (2) de relever les propriétés acquises au domaine de la Couronne dans les arrondissements de Bruxelles et d'Ostende; et « l'importance du salaire réclamé par le conservateur des hypothèques » l'avait seul empêché de compléter sa statistique; lui eût-il été trop laborieux d'interroger quelqu'un des missionnaires revenus au pays? Leurs protestations lui avaient renseigné leurs noms et leurs adresses. L'information eût été gratuite, et l'accueil des plus courtois. Malgré ces facilités, M. Cattier n'a daigné interroger ni Mgr Roelens, des Pères Blancs, ni un chanoine Prémontré, ni un Trappiste, ni un Rédemptoriste, ni un prêtre du Sacré-Cœur, ni un Jésuite (3) : l'honneur
(i) Voyez Missions belges, décembre igoS, mars et avril 1906.
(2) Étude, p. 240.
(3) Il résulte des informations que nous avons prises auprès des Supérieurs des différents Instituts, que M. Cattier n'a vu ni interrogé aucun missionnaire.
de prêtres et de religieux belges, voués à Tévangélisation des nègres, lui a semblé si peu de chose qu'il n'a pas daigné seulement abaisser la main pour recueillir la vérité.
Il ne suffit pas de professer une entière confiance à regard de la Commission d'enquête, il ne suffit pas de déclarer : « Toutes ses constatations de faits sont pour moi définitives, indiscutables (1) » pour être dispensé de contrôler sérieusement des accusations aussi fortement contestées. Et qui les répète sans examen, après pareil hommage rendu aux accusateurs, est bien mal venu de se targuer encore d'une abstention dédaigneuse. Trahi du reste par ses antipathies, l'auteur est loin de garder cette attitude neutre dans laquelle il paraît se complaire. Le jugement des coloniaux africains lui fait répudier la sévère appréciation que la Commission d'enquête avait formulée sur les noirs; le jugement de ces mêmes Africains sur les missionnaires ne lui fait pas soupçonner, qu'ici également les enquêteurs se sont fourvoyés. Bien au contraire, sans sourciller, il renchérit sur les accusations. Le mot de brutalité, pour qualifier les procédés d'éducation des missionnaires, n'est pas dans le Rapport; il se trouve dans le livre de M. Cattier (2). Le Rapport a un mot qui exclut cette brutalité; et ce mot est omis dans le livre de M. Cattier. « Les pupilles, ajoutonsle, dit le Rapport (3), ont en général bonne mine. »
(0 Étude, p. iG.
M. Cattier ne consent à parler que du bon état des logements (1). Seul encore, M. Cattier raconte que « les missionnaires ont cru nécessaire de solliciter du gouvernement le droit de porter le nombre (de coups de fouet) à vingt pour les pupilles ayant dépassé 16 ans. Ils ont aussi obtenu la faculté de mettre les menottes à leurs élèves pendant une journée» (2). N'eût-il pas été loyal de préciser les circonstances de cette démarche isolée, qui prend l'aspect d'une requête collective. Il eût alors été aisé de faire remarquer que les vauriens d'Afrique sont moins traitables parfois que les enfants de nos écoles de correction, appelées maintenant par euphémisme colonies de bienfaisance. L'on n'ignore pas la nécessité d'infliger à ceux-ci des punitions rigoureuses. Quant aux menottes, tout le jour, sont-elles ou non serrées? M. Cattier ne le dit pas. Si elles nelesontpas,où est la brutalité? Ne comprend-on pas que là-bas elles constituent le seul système d'arrêts possible, faute de local pour enfermer les récalcitrants?, «Les explications des missionnaires, observe encore M. Cattier, sur ce point sont très embarrassées (3). » Nous ne savons ce qui justifie cette assertion. L'embarras, s'il y en a, ne tient certes pas au fond de la cause, mais plutôt au danger de ne pas être compris par des gens qui oublient la différence des milieux, et de voir leur langage travesti par certaines
(3) Élude, p. 281.
malveillances. Mais devant des appréciateurs sincères et éclairés, pourquoi seraient-ils gênés de reconnaître que l'éducation en Afrique se heurte à des caractères difficiles, qu'elle implique au moins autant et un peu plus qu'en Europe, la nécessité de sévir pour amender; et qu'à défaut &e pensums, qui là-bas sont impossibles, ils appliquent le système de légères peines corporelles, encore maintenant en bonne ar dans^la libre Angleterre?
Qu'on ne mette pas, du reste, le fouet dans la main du missionnaire, et qu'on ne s'imagine pas de vigoureux coups de chicotte (1), « Dans les missions de mon vicariat, nous écrit Mgr Roelens, les punitions corporelles sont toujours administrées par des noirs, sous la surveillance d'un missionnaire, qui est chargé de veiller à ce qu'elles ne soient pas administrées d'une façon brutale et à ce qu'on n'excède pas la mesure. » M. le Supérieur général de Scheut nous atteste que l'usage des punitions corporelles est rare; et, lorsqu'on y a recours, elles sont infligées par un autre enfant, en présence du Père. « Dans l'orphe-. linat de Saint-Gabriel, le régime est très paternel; les punitions corporelles y sont très légères ; on ne
(i) La vraie chicotte est une sorte de cravache formée d'une lanière de cuir d'hippopotame tordue et séchée au soleil. Les âpres saillies provenant de la torsion font do la chicotte un instrument très douloureux. Le blanc se déshonorerait en appliquant lui-même la chicotte. Les instructions légales ne permettent pas l'emploi de cet instrument ; elles ne permettent dans les colonies scolaires que le jonc sans nœud. Ailleurs môme on ne peut se servir légalement que de la chicotte lisse.
les impose qu'en cas de nécessité absolue, et jamais on ne se sert de l'instrument appelé chicotte. » Tel est le témoignage des prêtres du Sacré-Cœur. « Les corrections, nous disent les chanoines de Prémontré, sont infligées par des enfants noirs, les petits capitas. » Même attestation des Pères Rédemptoristes. Ils regarderaient l'administration de la punition par eux-mêmes comme dérogeant à la dignité du prêtre. Nous en disons tout autant de notre propre mission. Nous n'avons connaissance d'aucune exception. Mais supposé même que, dans ce grand nombre de missionnaires, quelqu'un ait cédé à l'irritation et se soit laissé entraîner à dépasser la mesure, supposition, je le repète, que nous ne saurions confirmer, ce serait là un écart isolé qui n'aurait rien de surprenant, et qui n'autorise en aucune façon M. Cattier à qualifier un régime de dur, de mauvais, de brutal, et à se donner des airs d'indulgence, en plaidant, pour ceux qu'il incrimine,le cruel bénéfice des circonstances atténuantes (1).
Sans l'ouvrage « neutre » de M. Cattier, nous aurions fait grâce à nos lecteurs de ces explications que l'on taxera peut-être de superflues. Mais il reste encore le « point de vue plus élevé », du haut duquel le professeur bruxellois prétend lancer la foudre sur les missionnaires catholiques. Nous voulons dire le reproche de complicité silencieuse aux pires abus. Ce reproche a été formulé, non seulement par des adversaires, mais même par des amis. Il mérite d'être considéré de plus près.
(i) Étude, p. 281.
Rien, nous paraît-il, ne nous fournira mieux les éléments d'une appréciation loyale que la réponse franche et nette à certaines questions bien précises.
Que savaient les missionnaires?
Mettons-nous d'abord bien en garde contre cette illusion d'optique qui, sitôt qu'il s'agit d'objets éloignés, nous ferait supprimer les distances.
N'allons pas croire avec le vulgaire, qu'il suffise d'être au Congo pour savoir tout ce qui s'y passe. Même dans notre si petite Belgique, qu'on se figure habiter à l'écart, sans recevoir le quotidien, et loin de toute communication avec la ville : sera-t-on au courant des événements du pays? Eh bien ! le Congo est vaste soixante-seize fois comme la Belgique, et n'est pas, comme celle-ci, sillonné de chemins de fer et parcouru par les marchands de journaux. Les missionnaires de l'intérieur, tout absorbés par une besogne écrasante, n'entretiennent guère de relations avec les missionnaires d'une autre contrée, ni avec les blancs, sauf peut-être avec un fonctionnaire tenu au silence. Dans ces conditions, il nous est plus facile de nous prononcer sur le Congo, ici en Belgique, qu'il ne l'est à nos missionnaires répandus dans l'intérieur du pays noir. « Boma, dit le Rapport de la Commission d'enquête, est le centre unique où aboutissent les renseignements venus de tous les coins du pays (1). » Et ces renseignements sont transmis à Bruxelles avant de remonter le cours du Congo, tellement que Mgr Roelens a pu écrire :
« Pendant mes quatorze années de séjour au Congo, je n'ai jamais su ce qui se passait en dehors de mon vicariat, sinon par les journaux d'Europe (1). »
D'après M. Cattier, « les missionnaires ont vu décimer la population, ils ont assisté, impassibles, à l'incendie et au pillage de villages » (2). Le juriste se permet ici une description toute de fantaisie. Où donc a-t-il vu cela? Quel livre, quel témoin digne de foi, le lui ont appris? Il suffit de relire le Rapport de la Commission d'enquête pour constater que les atrocités ne se sont pas commises aux environs des stations catholiques.
Très intéressante à signaler est la différence de position entre les missionnaires protestants et les missionnaires catholiques. Ceux-ci n'étaient pas sur le théâtre des grands abus (3). Le récit de certains excès parvenait probablement à leurs oreilles. Mais de graves imputations ne peuvent être admises à la légère. Et quel moyen d'enquête avaient-ils à leur disposition? Le gouvernement eût vite fait de mettre le holà à leurs recherches, lui qui recommandait à ses agents de se surveiller, d'éviter dans le voisinage des missionnaires tout ce qui aurait pu motiver quelque réclamation, et de se refuser avec eux à
(i) Lettre au Bien Public, i6 février 1906.
(3) Notre carte est, sous ce rapport, très parlante. Il suffit de se rappeler que la Commission dénonce surtout l'état de choses existant dans les territoires de l'Abir, de la Mongala et dans le district du lac Léopold II, et d'observer sur la carte les postes protestants et les postes catholiques.
tout entretien concernant l'administration (1). Les missionnaires protestants, au contraire, avaient leur résidence dans les territoires de la Mongala et de l'Abir. Amis des déplacements, voyageurs parfois autant et plus qu'apôtres, ils ont parcouru le pays : bien entendu sans la permission de l'État, mais forts de la terreur, parfois un peu ridicule, qu'inspirait l'Angleterre (2). Sans doute l'État avait gardé mauvais souvenir du cauchemar provoqué par l'affaire du fameux pasteur Stokes (3).
Il serait pourtant exagéré de dire que les missionnaires catholiques ne voyaient, ne savaient rien.
Ils voyaient l'État s'attribuer les terres. A tort ou à raison, il leur était difRcile de le dire. Les auteurs
(i) Voici quelques passages de la circulaire à laquelle nous faisons allusion. Elle est datée de 1908, et reproduite dans le Bien Public du 16 novembre igoS. « Je vous recommande d'éviter dans le voisinage des missions, plus encore que partout ailleurs, tout ce qui pourrait être taxé de procédés violents à l'égard des indigènes... Je vous recommande la plus grande circonspection dans vos rapports avec les missionnaires de toute confession. Vous devez prendre comme règle de ne jamais discuter aucune question avec eux. »
Dans une lettre du 20 juin 190 1, M. de Cuvelier traçait aux missionnaires eux-mêmes cette ligne de conduite : « Que les Supérieurs s'abstiennent de discuter et de juger des questions politiques, spécialement celles des corvées imposées aux indigènes pour tenir lieu d'impôts. »
(2) S'il n'en coûtait trop à ce sentiment national qui nous rend jaloux de l'honneur de nos compatriotes, nous pourrions citer plus d'un trait caractéristique et piquant.
(3) Missionnaire marchand d'alcool, jugé sommairement pSùV Lothair. Pour calmer l'Angleterre, l'État paya de fortes sommes à la famille de ce personnage très peu intéressant.
2Si AU CŒUR DE LA QUESTION
belges eux-mêmes n'ont pas tous vu clair dans la question. De la part de prêtres occupés sans trêve ni relâche, étrangers à la science da droit, exigeronsnous ces promptes intuitions juridiques qui démêlent immédiatement des situations embrouillées?
Le système fiscal appelle une remarque analogue.
Très instructif à notre point de vue est le cas des Pères Cus et Van Hencxthoven. Certains procédés administratifs leur parurent suspects. Pour se former une conviction réfléchie, ils convinrent de pénétrer les us et coutumes indigènes, de les confronter avec le régime légal et les pratiques ofiicielles, et de rédiger alors une appréciation motivée. Au bout de deux ans seulement, ils virent clair, et ils consignèrent leurs critiques dans un Mémoire qui précéda le Rapport de îa Commission d'enquête. Nous lui avons fait plusieurs emprunts.
Plus d'un missionnaire pouvait ensuite, à bon droit, se plaindre de l'hostilité plus ou moins déguisée de certains agents ou fonctionnaires, de manques d'égards, de procédés peu courtois, de paroles imprudentes dictées, semble-t-il, par la jalousie, et propres à diminuer auprès des noirs le crédit si nécessaire à toute action éducatrice. Une lettre de décembre dernier nous apporte cet exemple : < Il y a trois ans qu'un agent commença ici une campagne pour discréditer le missionnaire dans l'esprit des indigènes. Depuis lors, il semble que ce soit encore le mot d'ordre donné de faire répéter par les boys : « Le missionnaire n'est rien; il n'a rien à dire; c'est: » un homme de rien. » Ces griefs-là risquaient de n(
guère toucher un public peu compétent pour apprécier combien l'on nuisait aux noirs en diminuant l'autorité de ceux qui les évangélisaient.
Si le régime légal des terres et de l'impôt était discutable, la sentence à prononcer sur certaines applications ne pouvait être douteuse pour personne. Mais des exactions déraisonnables ne tombaient pas sous les yeux de tous. Dans la Mission des Pères Blancs, la perception régulière de l'impôt n'est pas encore organisée. La Mission des Falls bénéficie de la sage organisation de M. le major Malfayt. Ailleurs, sans doute, des faits regrettables ne pouvaient é(ihapper à l'œil des missionnaires catholiques. Mais ces abus étaient-ils autre chose que ces excès dont toutes les colonies sont fatalement le théâtre? Se rattachaient-ils à un système de gouvernement? La plupart des ouvriers évangéiiques ne pouvaient avoir là-dessus une idée arrêtée.
Néanmoins, ils n'assistèrent pas impassibles aux actes injustes et oppressifs qu'ils constataient. On les calomnie, en leur prêtant une inerte indifférence. Ils transmettaient leurs plaintes à l'administration, soit directement, soit par l'intermédiaire de leurs supérieurs; ils demandaient justice pour les noirs; et souvent leurs démarches obtenaient quelque satisfaction. D'autres fois, de belles promesses entretenaient leur espérance. En parcourant la volumineuse correspondance d'un missionnaire, nous avons été frappé de la constante sollicitude avec laquelle les droits des noirs étaient étudiés et défen-
dus. Voici des expressions qui reviennent comme naturellement sous la plume : « J'ai adressé plainte; j'ai signalé ce grief. » Parfois, l'on relate avec satisfaction que tout a été réglé à l'amiable. « J'ai le devoir, ajoute-t-on, de faire connaître aux noirs quels sont leurs droits et de les aider à les défendre, soit contre l'État, soit contre les particuliers... Je suis bien décidé à défendre les droits des noirs jusqu'au bout. » Les archives de l'État, si on les ouvrait, témoigneraient hautement de la sollicitude des missionnaires catholiques pour leurs chers Congolais.
Mais pourquoi cette modération dans la plainte, cette réserve dans les critiques, ce silence devant lé grand public ?
Nos attitudes s'expliquent toujours un peu par notre psychologie. Le Belge n'est ni Américain, ni révolutionnaire, du moins par nature. Il ne porte pas d'emblée sa cause au tribunal de l'opinion, et il ne se donne pas volontiers le rôle d'agitateur. Avant de provoquer un éclat, il s'inquiète des suites, non pas seulement des bonnes conséquences possibles, mais aussi des mauvaises; il tient à peser les inconvénients et les avantages. Préoccupation d'autant plus légitime dans le cas présent qu'elle s'inspirait uniquement de l'intérêt de la population indigène.
Or, quelles chances de succès offrait à nos missionnaires une campagne de presse? M. Cattierva nous l'apprendre. « Quiconque, dit-il dans la préface de son Études eût allégué il y a un an la dixième partie des faits aujourd'hui définitivement établis se
fût exposé à des poursuites. Il eût été dans l'impossibilité matérielle de prouver ses accusations... toute campagne en faveur des réformes était vouée à l'insuccès (1). » Observation si juste, qu'aujourd'hui même les intentions les plus droites et le souci d'une sincérité parfaite qui respecte les personnes et excuse les intentions ne saurait vous préserver de critiques amères et de soupçons malveillants. Mais de quel droit le professeur, qui affirme l'inutilité de la tentative, reproche-t-il aux missionnaires de ne pas être allés au-devant d'un échec certain?
Ajoutez que les journaux belges devaient, à peu d'exceptions près, prédisposer nos missionnaires à une grande et patiente indulgence. Notre presse se plaisait à dénoncer l'invraisemblance des accusations, et les mobiles suspects qui semblaient les dicter.
L'attaque partait de ces missionnaires protestants qu'un écrivain belge compare à des « termites rongeurs » (2) incessamment appliqués à ruiner le prestige de Boula- Matari, et la controverse prenait l'aspect d'une lutte entre une insatiable puissance étrangère et un État ami, aux mains de nos concitoyens. Etait-ce mal pour les missionnaires de partager une indignation inspirée par le patriotisme, et d'essayer des démarches régulières et pacifiques plutôt que de faire un tapage probablement inutile et peut-être funeste?
(i) Étude. Préface.
(2) Expression de M. Picard : En CongoUe, p. 157.
Aussi le silence de nos missionnaires nous paraît mériter mieux que Texcuse. Loin de tourner à leur honte, il doit, si Ton en apprécie les motifs, ajouter à l'estime et à la vénération dont nous les entourons.
Pourquoi se sont-ils tus? Pourquoi ont-ils préféré souffrir en silence les torts commis contre eux ou contre les pauvres nègres ?
La question est importante. Car la conduite doit se juger d'après le motif qui l'inspire. Ah! si l'espoir d'une fortune personnelle, d'une promotion, d'un honneur leur avait fermé la bouche; oui, malgré tout, ils seraient condamnables. Mais pourquoi se sont-ils tus?
Parce qu'ils avaient confiance dans l'administration de leurs compatriotes, dans leurs assurances, dans leurs promesses.
Parce qu'ils aimaient la Belgique, et ne voulaient pas par d'intempestives déclamations faire le jeu d'une nation étrangère.
Pourquoi se sont-ils tus ? Pesons, bien cette raison. Parce qu'en se brouillant avec l'Etat, ils s'exposaient à compromettre une cause qui se confondait avec celle des nègres. N'allaient-ils pas être gênés dans leur^ œuvres, dans leurs écoles, dans leur apostolat; leur action bienfaisante ne serait-elle pas entravée ou annulée?
Voilà pourquoi ils ont dévoré certains affronts et refoulé au fond de l'âme toute protestation trop vive. Ce sont des sacrifices qu'ils ont pu offrir pour le bon renom de la patrie belge et le salut des Congolais.
Et il nous faut expliquer de même leurs témoignages favorables à l'État, les déclarations qu'ils ont consenti à souscrire en sa faveur. Sincères dans leur expression, venant de gens qui ne connaissaient pas les griefs les plus considérables, elles étaient parfois, nous le reconnaissons, sans détour, entachés d'optimisme, mais de cet optimisme qu'excusent les plus légitimes sympathies.
Par ce qui précède, nous avons expliqué du même coup pourquoi, après la publication du Rapport, les missionnaires se sont départis de leur réserve habituelle. Y a-t-il là, comme quelques-uns l'insinuent, une contradiction à relever à leur charge? Est-ce l'effet d'une soudaine rancune contre l'État qui les mit ou les laissa sous le coup d'imputations pénibles et controuvées? Nullement. Mais la face des choses avait changé. Ni du côté de la patrie, ni du côté des tribus congolaises, plus rien ne devait les retenir. Plus, désormais, on insistait sur le mal, plus on pressait l'application du remède. D'ailleurs^ le Souverain du Congo déclarait vouloir la pleine lumière. Pourquoi se refuseraient-ils à lui rendre ce service? Ces mêmes griefs, dont la divulgation isolée était inutile et sans effet, pouvaient compléter à propos le dossier sur lequel se fondent les réformes attendues.
Ils ont parlé alors, et point auparavant, parce qu'en prévision de la grande enquête annoncée, et où ils pensaient avoir un rôle à remplir, ils s'étaient documentés, et mieux informés des choses ; ils ont
parlé en Belgique, parce que la Commission avait négligé de recevoir leurs témoignages au Congo ; ils ont parlé après la publication du Rapport, parce qu'ils constataient d'énormes lacunes dans un document qui se taisait sur la moralité.
Et même dans ces actes postérieurs au Rapport, ils témoignent encore de la longue ignorance où ils étaient plongés eux-mêmes. Ils ne révèlent aucune atrocité. Leurs plaintes concernent l'immoralité, et certaines tracasseries dont ils souffraient euxmêmes, on qu'avaient endurées leurs enfants adoptifs.
Qu'après cela on leur reproche quelque hésitation dans l'attitude, quelque timidité maladroite dans la revendication, quelque facilité excessive à se contenter de promesses et d'assurances verbales, au lieu d'exiger des preuves de fait, nous y consentons bien volontiers. Il est vrai que les missionnaires catholiques ne s'entendent pas bien à crier et à protester. Ce n'est pas leur métier. Ils conçoivent le dévouement et l'amour des faibles autrement que certains Rabagas. Ce n'est pas pour avoir fait des déclamations humanitaires qu'ils se tiendraient quittes de leur tâche envers les membres souffrants de la famille humaine.
Si le silence des missionnaires est facile à justifier, il n'en est pas de même du silence que gardent leurs accusateurs au sujet des religieuses qui prennent vaillamment leur part dans l'œuvre de la civilisation africaine. Au milieu de critiques, imaginées, dirait-
on, à plaisir pour cacher d'autres maux trop réels; et reproduites, aggravées avec une légèreté inexplicable, nous cherchons en vain une phrase, un mot, en faveur de ces femmes héroïques.
Elles n'ont donc pas trouvé grâce devant ces iraprudents accusateurs ! Quelle rigueur pourtant ou quel silence peut-on leur reprocher?
Elles sont là quatre-vingt-huit femmes, dont plusieurs délicatement élevées, qui consomment, aux pieds de pauvres négrillonnes, un sacrifice commencé par des adieux déchirants à une famille aimée, plus courageuses pour aller au devant de la misère que d'autres femmes pour suivre leur époux; donnant à celles-ci un exemple propre à hâterl'heureux jouroù les blancs mariés au Congo ne seront plus une rarissime exception . Et M . Cattier a côtoyé ces dévouements sans les remarquer, sans les reconnaître, sans leur rendre hommage (1), les englobant par son silence dans une condamnation commune !
M. Cattier a réservé pour la fin de son chapitre une sortie anticléricale : « La postérité dira que jamais l'Eglise catholique ne trahit plus ouvertement la mission qu'elle se donne et la morale de son fondateur (2). » Le professeur se trompe cruellement. En
(i) Du reste, la Commission donne, elle aussi, une preuve d' antiféminisme. D'après nos renseignements, c'est à Mistress Bentley que l'on doit attribuer principalement cette éducation professionnelle, dont le Rapport fait tous les honneurs au mari. (Rapport, p. i6i, note.)
290 ACr CŒUR DE LA QUE&TIOW
marchant à Tassaut de PÉglise, il oublie, cette fois, qu'il passe sur le corps de cent trente-huit nobles victimes (1) envoyées et formées par cette Église qui n'oublie point sa mission (2). La postérité dira, que dans la foule des fonctionnaires, magistrats, soldats, négociants qui, depuis la fin du xix^ siècle, abordent en Afrique, les noirs ont sans doute trouvé quelques généreux bienfaiteurs, mais qu'une petite armée passa la mer dans l'unique but de civiliser et de sauver : l'armée des missionnaires de l'Église catholique. Et cette postérité, que pensera-t-elle de leurs détracteurs?
Le lecteur nous en voudrait d'omettre ici un court aperçu des Missions catholiques de l'État Indépendant, et de ne pas indiquer en quelles brigades se divise cette légion pacifique qui travaille sans relâche au relèvement de la population indigène (3).
La plus grande partie du. bassin congolais est confiée à la Congrégation du Cœur Immaculé de Marie, dite de Scheutveld. Elle y possède le Vicariat
(i) Nous avons eu à regretter la perte de i38 missionnaires dont 55 religieuses.
(2) M. Cattier se doute-t-il que ses paroles contiennent le plus bel éloge de l'Église catholique? «Jamais, dit-il, elle n'a trahi plus ouvertement sa mission. » Dans toute son histoire, le plus grave reproche qu'on puisse articuler contre l'Église est donc celui que le silence des missionnaires catholiques belges lui fait encourir. Il est difficile d'être plus flatteur.
(3) La carte permet de se figurer exactement les positions géographiques.
apostolique du Cougo belge, administré par Mgr Van Ronslé, et la Préfecture apostolique du Haut- Kassaï.
Un second Vicariat apostolique, celui du Haut- Congo belge, est échu aux Pères Blancs. Le titulaire en est Mgr Roelens.
Le Vicariat apostolique du Soudan, aux mains du même Institut, évangélise également une partie de rÉtat Indépendant.
Les chanoines Prémontrés de Tongerloo se sont chargés de la préfecture apostolique de TUele.
La Compagnie de Jésus, établie dans les districts du Stanleypool et du Kwango oriental, s'est vu attribuer la Préfecture apostolique du Kwango.
Une dernière préfecture apostolique, celle de Stanley-Falls, se trouve aux mains des prêtres du Sacré-Cœur.
Les Pères Trappistes et les Pères Rédemptoristes ont également de florissantes Missions, situées dans le Vicariat apostolique du Congo belge. Tout récemment un renfort est venu d'Angleterre : les Pères de Mill-Hill ont accepté deux stations, encore sur le territoire du même Vicariat du Congo.
Dans leur mission auprès des filles, les ouvriers évangéliques sont assistés avec un dévouement audessus de tout éloge par des religieuses. Ce sont les Sœurs de la Charité, de Gand, les Sœurs du Saint- Cœur de Marie (Berlaer-lez-Lierre), les Sœurs Franciscaines missionnaires de Marie, les Sœurs missionnaires du Précieux Sang, les Sœurs de Notre-Dame de Namur, enfin les Sœurs missionnaires de Notre- Dame d'Afrique.
Déjà, précédemment, nous avons eu l'occasion de signaler à nos lecteurs le bel hommage qu'un collègue de M. Cattier vient de rendre aux missionnaires catholiques. Cette page, qui fait honneur à M. Rolin (1), couronne bien ce chapitre.
« Le premier rôle dans l'œuvre de moralisation appartient aux missionnaires, et nous n'hésitons pas à l'écrire, aux missionnaires catholiques avant tous les autres (2). Nous avons parfois observé, chez de prétendus libéraux, une animosité plus ou moins dissimulée à l'adresse de ces obscurs pionniers, qui ne recherchent pas les richesses, qui ne s'abandonnent pas à des déclamations humanitaires, qui ne convoquent guère de meetings de « protestation», mais meurent en travaillant. Ceux qui s'intitulent
(i) La Question coloniale, p. 54-
(2) « Trop souvent les missionnaires protestants ont été plus préoccupés de politique que d'évangélisation. M. de Lanessan dépeint le missionnaire catholique comme « préoccupé pardessus tout de l'idée religieuse n. Il déclare plus loin que « c'est avec des caractères très différents de ceux des Missions catholiques que nous apparaissent les Missions protestantes, particulièrement celles fondées par V Angleterre. Rappelons d'abord quelles se distinguent des Missions catholiques, non seulement par leur préoccupation de s'adresser plutôt aux classes élevées qu'aux classes inférieures de la société, mais encore par le soin qu'elles prennent d'utiliser leur action religieuse dans un but politique. Partout où les Missions protestantes ont acquis un certain développement, elles jouent un rôle important dans la direction du pays et utilisent leur influence au profit de la patrie qui les entretient », etc. {Principes de colonisation, par J.-L. de Lanessan, professeur agrégé d'histoire naturelle à la Faculté de Médecine de Paris, ancien gouverneur de l'Indo-Chine, Paris, 1897, pp. 74 et 82.) »
libres-penseurs et transportent aux colonies ce vulgaire anticléricalisme font peu d'usage, nous paraîtil, de l'inestimable liberté de penser. En présence des barbares à civiliser, toutes distinctions de partis, d'écoles ou d'églises devraient disparaître. Les missionnaires que nous avons pu apprécier ont toujours attiré notre sympathie et notre admiration, et nous ne saurions adhérer aux blâmes dirigés contre eux par M. Cattier... En définitive, les œuvres de l'esprit ou de l'âme appartiennent, en tout pays, surtout au domaine de l'initiative privée. L'État sera toujours absorbé, quelle que soit sa bonne volonté, dans sa tâche administrative, et le fonctionnaire, quel que soit son mérite, n'a pas le temps d'être un apôtre, quand même il en aurait la vocation. D'après nous, le rôle de l'État est pour ainsi dire de préparer ou de retourner la terre où germent les fleurs idéales du bien et du vrai. Les semeurs, ce sont les savants et les missionnaires : c'est pour ce motif que tous, croyants ou non croyants, ont pour devoir de les soutenir de toutes leurs forces. »
Le dernier courrier du Congo nous apprend à l'instant que les noirs connaissent déjà les griefs articulés contre les missionnaires catholiques. Qui se plaît à les mettre au courant ? Des étrangers peu favorables à PÉtat, et adversaires déclarés des
fermes-chapelles et des colonies scolaires : les missionnaires protestants. Savaient-ils vraiment ce quHls faisaient, ceux qui ont rédigé cette mauvaise page du Rapport de la Commission d'Enquête ?