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CHAPITRE I LA PART DU BIEN

Dans toute la seconde partie, notre tâche fut pénible. Nous avons su l'accomplir sans aller à rencontre de nos sympathies, ni sacrifier quelque chose de notre amour-propre national. Chaque Belge n'est-il pas solidaire de ce que font d'autres Belges ?

Tâche nécessaire pourtant. C'eût été tromper nos lecteurs que de leur voiler la gravité des maux quasiofficiellement constatés par la Commission d'enquête. Et c'était, du même coup, éloigner le remède, en différer l'application jusqu'au moment où peutêtre il serait trop tard ; c'était empêcher ou contrarier tout au moins cette union patriotique des bonnes volontés, qui doit opérer le salut. C'était nuire à la Belgique, dont l'honneur est enjeu; c'était déserter la cause des peuples que leur malheur rend les plus dignes de pitié.

Tout en tenant compte de la permanence de certaines causes, le lecteur n'oubliera ni le temps ni le lieu pour lesquels fut dressé notre bilan. Le Rapport, notre première source d'informations, fut écrit en 1905. Parmi les abus, les uns ont pour théâtre principal les environs, largement entendus, des sta-

tions importantes; les autres se sont produits surtout dans les régions où l'on exploite le caoutchouc.

Combien plus volontiers cependant saisissons-nous l'occasion qui s'offre de rappeler le bien réalisé, et de montrer ce qui s'est fait, pour encourager à ce qui reste à faire.

Reconnu par les puissances, le Roi-Souverain avait de ce côté le champ libre pour pénétrer dans le bassin congolais. On l'invitait à créer l'État civilisateur. On l'invitait, mais nul ne lui offrait ni conseils ni secours. Chef constitutionnel d'un petit État, il ne pouvait même librement disposer d'un seul homme de notre modeste armée. Comment allait-il assurer sa domination effective sur un immense territoire? On sait pourtant qu'il y réussit; qu'il parvint à si bien diriger l'action d'une poignée de blancs, que les tribus congolaises elles-mêmes concoururent à la prise de possession.

Son génie dépensa là des trésors de clairvoyance et d'habileté. Mais l'entreprise ne révèle pas seulement une intelligence prodigieuse, elle fut aussi pour tout le Congo un immense bienfait.

Combien la seule présence de l'État est utile aux tribus belliqueuses, autrefois séparées par tant de discordes, quand elles ne subissaient pas le malheur commun de se voir enlevées par les marchands d'esclaves.

La traite est devenue impossible. On peut dire également que les guerres civiles, jadis si fréquentes, tant les motifs en étaient futiles, ont presque entié-

rement disparu. Le pouvoir manque désormais aux chefs indigènes pour organiser des expéditions et tenter des invasions conquérantes. En bornant les ambitions, l'État a fait régner la paix. Presque partout, dans son immense territoire, les conflits de tribu à tribu sont déférés aux représentants du gouvernement, et l'Afrique a cessé d'être le théâtre sanglant de luttes fratricides.

Ce double résultat entoure l'État Indépendant d'une auréole glorieuse dont tous, amis et adversaires, reconnaissent la splendeur.

Plus restreinte, mais réelle encore, a été l'influence de l'État pour assurer la sécurité individuelle. Les Européens surtout ressentent cet avantage. «Presque partout, dit le Rapport de la Commission d'enquête, le blanc, qui n'est pas animé d'intentions hostiles, peut circuler sans escorte et sans armes (1). »

Les vues qui ont inspiré le choix des points d'occupation ont été discutées. Frappés de ce fait, aisé à constater sur notre carte, que l'occupation était surtout périphérique, étonnés des millions dépensés pour construire certains ouvrages de défense (2), et remarquant, d'autre part, un quasi-abandon des postes peu productifs, certains ont pensé que des vues militaires et fiscales plutôt qu'humanitaires en avaient dicté le plan. Derechef, nous nous refusons à scruter les intentions, pour nous borner à constater

(2) Tel, le fort à coupole de Shinkakassa qui défend lapasse de Borna aux navires de guerre.

que des centres d'occupation rayonne une influence heureuse qui en justifie l'établissement.

Le Rapport exagère un peu le rôle utile de l'État dans les travaux publics. Le chemin de fer de Matadi à Léopoldville est le fruit de l'initiative privée; il en est de même du chemin de fer de Stanleyville à Ponthierville (1) et du chemin de fer du Mayumbe. Mais c'est un mérite pour l'administration d'avoir fortement encouragé, sinon inspiré ces entreprises nécessaires. Elle même créa la route de l'Ouellé (2), dota le Katanga d'un réseau de routes et assura la navigation fluviale par une flottille de soixante- j douze steamers (3). Ajoutez un service régulier de communications postales, une ligne télégraphique, qui atteint un développement de 1 200 kilomètres.

Nous tenons à faire ressortir ici les rigoureuses prohibitions qui gardent la population indemne du fléau de l'alcoolisme. Le décret du 17 juin 1890

(i) Tronçon des lignes projetées pour relier le Congo supérieur aux Grands Lacs africains.

(2) Une autre route construite par l'État a été abandonnée comme inutile.

(3) Trente-deux bateaux de l'État, jaugeant ensemble 2 6ii tonnes. Nous remarquons deux bateaux, de 5oo tonnes, trois de i5o, plus deux remorqueurs de 35o tonnes. De plus, quarante bateaux de sociétés de 806 tonnes au total.

Le port de Léopoldville a coûté également fort cher. Mais on reproche aux autorités de s'être obstinées à construire ce port dans des conditions qui en font l'endroit le plus dangereux de navigation sur le haut fleuve : à l'entrée ou à la sortie du port, si leurs machines ne fonctionnent pas bien, les bateaux risquent d'être entraînés dans des rapides distants de moins de 200 mètres, à l'aval.

défend de vendre au détail, à bord des navires, des boissons alcooliques soit aux hommes de l'équipage, soit aux travailleurs noirs, émigrants, passagers.

Une zone de prohibition, dans laquelle l'importation et le débit des boissons alcooliques distillées sont généralement interdits, a été établie d'abord par le décret du 16 juillet 1890, et successivement élargie par des décrets postérieurs. Le décret du 15 avril 1898 l'étend à tout le territoire au delà de la rivière de Mpozo. Enfin, un décret du 15 octobre 1898 défend dans tout le territoire de l'Etat l'importation et le débit des boissons alcooliques à base d'absinthe (1).

Si l'on songe au pouvoir fascinant de l'alcool sur la race nègre, et aux effets vraiment délétères de cette boisson, l'on ne saurait assez féliciter l'État de l'énergie déployée pour écarter ce mal. Rappelonsnous que l'alcool avait contribué à décimer plus des deux tiers des tribus fixées à l'embouchure du Congo. Sans cette sévérité, la race nègre était perdue; par elle, les forces lui sont conservées pour marcher dans la voie du progrès. Au lieu d'une population fruste, nous aurions eu affaire à une population abrutie, paralysant tout effort civilisateur.

Il y a quelque injustice, nous paraît-il, à diminuer ce mérite, en faisant observer que l'État était tenu par des engagements internationaux, notamment par la convention de 1890. Car les premières mesures antialcooliques datent du 17 décembre 1887. Puis la

(l) LOUWERS, pp. 387-389.

3)2 VERS LA SOLUriON

réunion de la Conférence à Bruxelles indique des intentions spontanées, et permet de supposer chez l'auguste Souverain une part d'influence personnelle dans l'accord intervenu. Enfin l'exécution intégrale d'un traité n'est pas chose si fréquente, pour qu'on n'en puisse faire un titre d'honneur.

Le gouvernement s'efforce également d'enrayer partout la funeste habitude de fumer le chanvre, vestige, dans le Haut-Congo, de la domination arabe.

Nous louons également l'institution, à tous les chefs-lieux de district et de zone, d'une commission d'hygiène, et les prescriptions sanitaires que renferment plusieurs arrêtés et ordonnances du gouverneur général (1).

En ce qui concerne l'ordre moral et supérieur, l'État a frayé le chemin à ces conquérants pacifiques que sont les missionnaires. Dans tout le bien qui s'opère par eux, il lui revient une part. Sans doute, son concours n'a pas ^m, jusqu'à. présent, toute l'extension à souhaiter; une attitude généralement bienveillante et parfois secourable a pu produire pourtant d'excellents résultats.

Ce bien commencé, il s'agit de le continuer et de le couronner.

Le franc concours accordé à la Commission d'enquête nous paraît de bon augure, aussi bien que la publicité donnée à un rapport, qui n'est pas précisément une flatterie. « Pendant toute la durée de notre séjour au Congo, nous avons, disent les enqué-

ri) LOUWERS, pp. 524-527.

teurs (1), rencontré chez les fonctionnaires de l'Etat, ainsi d'ailleurs que chez les agents commerciaux, et les missionnaires de toutes les confessions le concours le plus absolu. Tous les documents que la Commission a jugé utile de consulter pour arriver à la manifestation de la vérité, tels que rapports politiques, dossiers administratifs ou judiciaires, copies de lettres, correspondances privées, nous ont été remis immédiatement, sur notre demande, et parfois spontanément, sans qu'une seule fois la Commission ait eu besoin d'user des droits de perquisition et de saisie qui lui avaient été conférés. »

L'accord qui s'est fait pour obtenir la lumière ne présage-t-il pas l'accord qui se fera pour réformer?

Remarquons, pour hâter cette heure bénie, qu'outre les populations où l'État n'est encore guère parvenu à pénétrer, il en est d'autres qui le connaissent, sans avoir éprouvé les fâcheuses atteintes d'une fiscalité oppressive. Il y a donc des tribus, pour lesquelles l'arrivée de l'État n'a été que bienfaisante. Quelle raison de presser les réformes, afin que, dans les traditions de ces peuples, le souvenir de l'État Indépendant ne soit associé qu'aux idées de sécurité, de liberté et de progrès !

(i) Rapport, p. i38.

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