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CHAPITRE II JUSTICE

« La Commission ne croit pas que les concessions accordées par l'État ou les aliénations qui, d'ailleurs, n'ont pu être faites que sous réserve des droits des indigènes, puissent constituer un obstacle à une juste délimitation des terres appartenant à ceux-ci (1). »

Cette phrase du Rapport nous suggère le titre de ce chapitre et augmente notre espoir d'obtenir pour les pauvres indigènes la réparation dont nous avons plus haut montré la nécessité.

Nous adressant à ce sentiment d'honnêteté si profondément inscrit au cœur de tout homme bien né, et qui se renforce ici de la pitié pour des malheureux incapables de faire valoir leur cause, nous demandons qu'on fasse justice aux Congolais; justice, en reconnaissant les droits qu'ils ont comme possesseurs, justice en reconnaissant les droits qu'ils ont comme peuple, justice en reconnaissant les droits qu'ils ont comme pupilles d'un pouvoir civilisateur.

1 . Justice dans la reconnaissance de leurs possessions. — Aux termes des décrets, nul n'a pu dépos-

ai) Rapport, p. 154.

séder les indigènes des terres qui leur appartenaient. Nous sollicitons une enquête foncière, qui soit vraiment sérieuse, confiée à un homme dont l'intégrité ne saurait être suspecte, et au courant de l'idiome de la région où il devra opérer? Est-ce trop demander, alors que des hommes impartiaux, profondément versés dans les choses congolaises, font des attestations comme celles-ci : « D'après mon expérience personnelle, dans la région de l'Inkissi, rive droite, et dans la partie du Kwango que nous évangélisons depuis treize ans, les terres et les bois sont propriété séculaire des indigènes. Je n'y connais pas de terres vacantes. Des personnes dignes de foi m'ont assuré qu'il en était de même dans le Haut-Kwango et dans le Haut-Kassaï. » Ainsi s'exprime le Père Yan Hencxthoven, qui fut pendant dix ans Supérieur de la Mission de la Compagnie de Jésus. La seule enquête ordonnée (5 décembre 1892) concerne l'exploitation du caoutchouc et d'autres produits de la forêt. (Voyez page 127.)

Toutes restrictives qu'elles étaient pour les droits des indigènes, les instructions officielles ont reconnu leur droit d'occupation sur les forêts dont ils exploitaient commercialement le caoutchouc.

Or, en 1892, le secrétaire général, M. le baron van Eetvelde le déclarait lui-même : « Les forêts du Bas-Congo et du Kassaï, où les indigènes avaient l'habitude d'exploiter le caoutchouc avant l'arrivée des Européens, ne sont pas forets domaniales (1). »

(i) Mouvement géographique, 1892, juillet, p. 68. On sait que dans le Kwango le caoutchouc sert même de monnaie.

Par conséquent, dans cette région, on ne satisfait pas au principe (1) delà rémunération de l'impôt en négligeant le prix de la matière fournie et en se contentant de donner le prix d'une journée de travail : le produit que livre l'indigène est indubitablement à lui. Aussi la fourniture du caoutchouc à l'État y suscite des plaintes continuelles. « Le noir, écrit un missionnaire, a la haine de la mukande de caoutchouc. 11 dit que cette mukande ruine le pays. Il aime à faire du C. T. C. pour le commerce. » Et comment en serait-il autrement ? «En quarante heures, rapporte le même missionnaire, un indigène peut récolter pour 20 francs de caoutchouc, et on lui paye environ 1 franc. Le caoutchouc de liane peut se vendre 5 francs au kilo. » N'est-il pas urgent de corriger d'aussi tristes errements ?

Et que penser du fait suivant, relaté par le Père Butaye? « Désireux de donner satisfaction à l'État, qui demande le concours des • missionnaires et de leurs catéchistes pour la mise en valeur du pays, j'ai engagé les indigènes à exploiter leurs bois de caoutchouc, à faire de nouveaux bois, en y plantant du caoutchouc. La crainte du fisc leur mettait de graves objections à la bouche. Je répondis que je les défendrais, que j'avais confiance dans la justice de l'administration ; qu'ils payeraient une taxe (le 1/5 au maximum du produit), que le reste serait pour eux. Ils se laissèrent convaincre. Les indigènes de Boma (2), de Kianika, de Lemfu, de Kinsangi, et de

(i) Inscrit dans la loi, comme il a été dit précédemment. (2) Ne pas confondre ce village avec Boma capitale.

beaucoup d'autres localités commeucèrent à planter du caoutchouc.

» J'en fis planter aussi par nos enfants des fermeschapelles, en leur promettant que l'Etat respecterait la propriété de leur travail.

» Je fus bientôt détrompé. Des agents réclamèrent la totalité de la récolte. Et certains, mal intention- » nés, ajoutèrent « que le missionnaire est un homme » de rien, qui ne mérite aucune considération ». Alors je laissai tomber les bras. »

Méprise aussi funeste qu'évidente, d'un zèle outré pour le trésor public. Il est clair que la plantation du caoutchouc faite par des indigènes sur des terres qui ne sont pas domaniales, ne saurait avoir l'effet magique de convenir ces terrains en possessions fiscales, à moins de prétendre qu'aucune liane ne peut pousser au Congo sans être marquée au chiffre de l'État Indépendant.

Mais le seul moyen, pour l'administration supérieure de prévenir des agissements aussi contraires à sa mission civilisatrice, c'est une claire délimitation des terres libres et des terres occupées; c'est la proclamation officielle immédiate des droits des indigènes, là où ils sont évidents.

2. Justice dans la reconnaissance de leurs droits comme peuple . — Le droit inviolable de toute nation exige que les ressources publiques soient intégralement affectées à ses propres besoins. Et lors même que l'on soutiendrait qu'au sein d'une grande prospérité, il est bon qu'une nation se montre magnifique, et secoure par quelques largesses une nation pauvre,

le moment de faire ces libéralités n'est pas encore venu pour l'État Indépendant. Car tout à peu près y est encore à faire.

Il y a, dans ce vaste territoire, à créer des routes nombreuses pour faciliter les relations entre les grands centres des tribus ; il y a lieu de multiplier les hôpitaux pour soigner les malades atteints de la maladie du sommeil, du béri-béri, de la variole, de tous ces fléaux qui déciment les populations (1); il y a lieu d'ériger des écoles professionnelles pratiques, qui, au témoignage de Mgr Augouard, auraient à l'heure présente, résolu depuis longtemps le redoutable problème de la main-d'œuvre libre ou forcée (2) ; il y a lieu d'établir des marchés pour favoriser les transactions (3).

Qu'il devienne évident pour tous, que les impôts perçus dans le milieu congolais et toutes les ressources domaniales servent, dans leur intégralité, à l'amélioration matérielle et morale du pays.

(i) La Commission d'enquête loue (p. 289) le superbe hôpital construit à Boma, en émettant le vœu de le voir desservi par des religieuses. Elle ajoute, un peu naïvement, la recommandation de ne pas choisir pour cette besogne un Institut contemplatif. Les installations de Léopoldville ont aussi été améliorées Nous doutons qu'il existe ailleurs plus que des semblants d'hôpitaux accessibles seulement aux soldats et aux travailleurs de l'État. A Kinkanda, les Sœurs desservent un bon hôpital à l'usage des ouvriers du chemin de fer.

(2) Le gouvernement ne saurait se croire quitte, pour avoir établi deux colonies scolaires, l'une à Boma, l'autre à Nouvelle- Anvers, peuplées de trois à quatre cents enfants.

(3) L'État s'est contenté de réglementer le prix des vivres qui sont vendus aux soldats.

N'est-il pas étrange que pour les œuvres de civilisation positive, le Congo soit encore tant à la merci de la charité publique de la Belgique et de l'Europe ?

3. Justice dans la reconnaissance des droits qu'ils ont comme pupilles — L'État ne peut se désintéresser de la partie faible et déshéritée de sa population. Partout la théorie négative de l'Etat-gendarme a fait son temps. De là nosloisqui favorisent la prévoyance, qui aident à la construction des habitations ouvrières. Les administrations publiques poussent la sollicitude jusqu'à s'occuper de la soupe scolaire. Au Congo, il n'y a qu'un peuple de faibles et de déshérités, et le gouvernement s'en est authentiquement proclamé le bienfaisant tuteur. Combien plus ici devait-il seconder toutes les tentatives dont le but est l'avancement matériel et moral de ses pupilles.

Jusqu'à présent, les indigènes n'ont pas appris, en dehors des fermes-chapelles (1), à tirer meilleur parti du sol, à perfectionner leurs engins de chasse ou de pêche, leurs procédés pour la préparation du pain, la fabrication du fer et le tissage (2). Les conditions d'existence du noir ne sont nullement améliorées ni pour la nourriture, ni pour l'habitation; seul le

(i) Sur ces fermes-chapeUes, leurs organisations, leurs résultats, on trouvera des détails très intéressants dans l'ouvrage : Les Missions du Kwango. (Sous presse chez M. Ch. Bulens.)

(2) lisse révèlent très aptes au tissage et au tressage. Qui n'a admiré la finesse de certains pagnes et l'élégance de ces paniers formés de fibres si étroitement serrées qu'ils jjeuvent servir ù puiser l'eau ?

vêtement s'est transformé, parce que les tissus constituent la base des payements dans les transactions ou les contrats de louage d'ouvrage.

De combien de manières diverses une action tutélaire trouverait à s'exercer! Mais l'une d'elle surtout ittire un moment notre attention. Il faudrait placer les indigènes dans de meilleures conditions de bienêtre, augmenter graduellement (1) le confort de leurs logements, et leur faciliter l'acquisition de la propriété individuelle. Or, la sollicitude du gouvernement ne s'est nullement portée de ce côté. Loin d'avoir des lois en faveur de syndicats agricoles, qui, dès maintenant, pourraient se constituer dans certaines parties du Congo, la crainte de difficultés avec la population blanche en interdit jusqu'à l'essai. Les missionnaires se sont vu recommander de ne pas construire pour leurs enfants des chimbeks meilleurs que ceux des villages. Aucune mesure n'est prise en faveur des indigènes pour leur rendre la propriété individuelle plus accessible. Depuis l'occupation par l'État, le plus grand chef, pas plus que le dernier des esclaves, n'a été mis à même d'acquérir un pouce de terrain. On le sait pourtant. Rien ne serait civilisateur, rien ne développerait le goût du travail, rien ne renforcerait la vie de famille, comme la possession stable d'une demeure et quelque relative aisance.

(i) Graduellement, disons-nous. Dans les débuts, paraît-il, on a tenté sans succès de leur faire apprécier des demeures d'un genre plus européen.

justice! 311

Dans l'état présent des choses, et sans autre option possible, les Congolais voient passer les richesses de leur patrie à l'État ou à des Compagnies concessionnaires. Le pays perd des capitaux qui prennent la route de l'Europe, et les habitants sont voués à, un servage dont on ne voit pas l'issue.

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