Scène Première Madame Durieu, René
René, entrant Bonjour, ma tante.
Mme. Dur. Bonjour, cher enfant.
René. Mon oncle n'est pas là ?
Mme. Dur. Il va venir ; mais je suis bien aise de 5 te voir seul un moment, pour te dire, mon cher René, ce que je n*ai pas pu te dire Tautre jour, c'est que je ne suis pour rien dans les petites combinaisons de ton oncle.
René. Que, du reste, je ne m'explique guère. 10
Mme. Dur. Ton oncle te les expliquera. Tout cela le regarde. Il m'est interdit de me mêler de quoi que ce soit dans la maison, si ce n'est des économies. Ta mère et moi, nous étions sœurs, mais pas du même lit. Madame de Char- 15 zay avait une petite fortune qui lui venait de sa mère et elle a épousé ton père qui l'adorait. Moi, je menaçais fort de rester fille, quand monsieur Durieu s'est présenté. C'était un bourgeois, mais il était riche, et il n'avait pas de concurrents. 20 Mon père, qui était bien en cour, lui promit une place de préfet et le titre de baron. Le roi [38]
La Question d'Argent 8«- Acte il, Sc. i
l'avait autorisé à faire cette double promesse. Le mariage eut lieu, et six mois après, la révolution de Juillet éclata, la veille du jour où monsieur Durieu allait être nommé.
René. Je comprends: il ne vous a jamais par- 5 donné la révolution de Juillet,
Mme. Dur. Et il m'a fait senter que je n'étais rien, malgré mes aïeux, qu'une pauvre fille qui a eu le bonheur d'épouser un homme riche. Il n'y a pas à lutter, vois-tu, contre la supériorité que donne 10 dans le ménage, à l'un des deux époux, l'argent qu'il apporte à l'autre. Ma délicatesse m'exagéra peut-être ma dépendance, mais j'en arrivai à reconnaître que mon mari était dans son droit. Sans lui, aurais-je seulement les domestiques qui me 15 servent? J'aurais donné des leçons dans ma jeunesse, comme Élisa, et, après, que serais-je devenue? car que deviendra-t-elle ? Mes enÊmts eux-mêmes me semblent moins à moi qu'à leur père, car, si je leur ai donné la vie, il leur donne 20 plus que moi en leur donnant le moyen de vivre. Depuis vingt-deux ans, je fais les comptes, je les lui remets, je les paye, et je n'ai pas cent francs à moi dont je puisse disposer librement, à moins que je ne vende un des derniers bijoux qui me 25 restent de ma mère, comme je l'ai fait dernièrement pour payer à monsieur Giraud les cinq cents francs que mon fils lui avait empruntés. Voilà, mon cher enfant, ce qu'on appelle im bon mariage. [39]