Acte II, Se. vu -^ La Question d'Argent
milièrement,) Mais j*ai pris modèle sur vous, je ne pouvais pas mieux faire.
René. Vous me comblez !
Jean. Vous me plaisez beaucoup.
René. C'est trop ! c'est trop ! 5
Jean. Et ça vous profitera. Voyons, causons de vos petites affaires. Est-ce qu'un homme de votre nom doit végéter avec trois mille livres de rente ? Vous avez un capital de soixante mille francs, c'est énorme ! et dire que ça vous rapporte cinq pour lo cent. Vous me faites l'effet d'un homme qui s'obstinerait à prendre les gondoles pour aller à Versailles, au lieu de prendre le chemin de fer. Le cinq pour cent, c'est le coucou obstiné de la finance ; qui est-ce qui va en coucou, aujourd'hui ? 15
René. Ceux qui ont peur de sauter sur le chemin de fer.
Jean. Est-ce qu'on saute ? Je sais comment vous avez été élevé, moi ; est-ce que vous êtes fait pour vivre comme un surnuméraire ? Vous êtes feit 20 pour avoir des voitures, des chevaux, des domestiques, des châteaux, des chasses. Est-ce que moi, le fils de votre ancien jardinier, je puis soufïrir que vous alliez à pied, quand je me promène en phaéton avec des chevaux de douze 25 mille francs que je ne sais pas conduire, et deux domestiques qui se demandent pourquoi ils sont derrière et moi devant? A ma place, beaucoup seraient enchantés de vous humilier et de faire C56]
La Question d'Argent 8«- Acte ii, Sc. vii
sonner bien haut devant vous quelques millions qu'ils auraient gagnés ; moi pas, et je vous ferai votre fortune, ou j'y perds mon nom, et je me fais appeler de la Giraudière.
René. Je vous remercie, mon cher monsieur Gi- 5 raud. Ma vie est arrangée, je la garde comme elle est.
Jean. Enfin, si un jour Tenvie vous en prend, donnez-moi la préférence. En attendant, il faut que nous nous voyions. Entrez chez moi de 10 temps en temps, aux Champs-Elysées, c'est le chemin de tout le monde... Vous verrez mon hôtel, et je vous montrerai mes tableaux et mes statues, parce qu'on m'a dit qu'un homme, dans ma position, devait avoir le goût des arts. Je 15 n'y entends rien du tout ; j'ai payé tout ça très cher, mais je crains bien que cela ne vaille pas grand 'chose. Vous me direz ce que vous en pensez, vous me donnerez vos conseils. Je voudrais arriver à me faire une autre société que ao celle que je vois. Le matin, ça va encore: il vient des hommes à peu près comme il faut, pour que je leur fasse gagner de l'argent, car l'argent est l'argent, voyez-vous, ça attire toujours ; mais ces gens viennent chez moi, en se cachant. 25 Quant à ceux qui viennent ouvertement me visiter et même qui se vantent de me connaître, il faut voir ce que c'est ! Un tas de bonshommes qui me boivent mon vin, qui fument mes cigares, [57]