Acte II, Se. vii ^ La Question d'Argent
et qui m'empruntent mon argent 1 Et les lettres qu'on m'écrit ! Et les gens qui ont fait des découvertes et qui veulent s'associer avec moi ! Et le chantage au suicide ! Ceux qui vont se poignarder si je ne leur envoie pas dix mille 5 francs ! Et les aveux que je reçois, et les infamies dont je suis le confident ! Non ! il n'y a qu'un homme qui a fait fortune tout à coup qui puisse savoir ce qu'il y a de gredins à Paris.
René. Le fait est que vous devez voir des choses 10 curieuses.
Jean. Ne m'en parlez pas ; mais, maintenant que j'ai tâté des gens du monde, tous les gueux que je connais, je veux les flanquer à la porte. Me voilà déjà reçu chez monsieur Durieu et chez la 15 comtesse Savelli ; vous savez que j'ai été la voir avant son départ...
René. Ah !...
Jean. Oui, tout bonnement... Ça n'est pas bête, hein? ao
René. Elle vous a reçu?...
Jean. Parbleu ! j'avais appris qu'elle était gênée ; je savais bien où j'allais; je lui ai offert de lui faire gagner de l'argent; et qu'elle a été bien contente ! Or donc, reçu chez monsieur Durieu, 25 reçu chez la comtesse, mon affaire sera fait. La bourgeoisie d'un côté, la noblesse de l'autre, je touche à tout, et je suis lancé. Cette comtesse Savelli est charmante.
La Question d'Argent 9«- Acte ii, Sc. vii
René. Entre nous, n'y comptez pas.
Jean. Ils sont trop verts, oui. Ce que j'ai de mieux à faire alors décidément, c'est de me marier; qu'en pensez-vous?
René. Vous êtes dans le vrai. 5
Jean. Ah ! voyez-vous, je savais bien que j'avais une bonne idée.
René. Auriez-vous déjà des vues sur quelqu'un ?
Jean. Si je voulais, je n'aurais pas besoin de chercher bien loin... Votre cousine... lo
René. Mathilde?
Jean. Oui, son père m'en a touché deux mots sans en avoir l'air. Il aime l'argent, le papa Durieu ; car, s'il me donnait sa fille, ce ne serait pas pour mes beaux yeux. 15
René. Ah! Eh bien?
Jean. Eh bien, moi, je fais la sourde oreille.
René. Pourquoi ?
Jean. Je suis un parvenu, je suis le fils d'un jardinier, je suis tout ce qu'on voudra, mais je ne 20 suis pas un jmbécile, puisque j'ai fait fortune ; et, si je me marie, je ne veux pas d'une femme qui se croira quitte envers moi en m'apportant deux ou trois cent mille fi'ancs ; qu'est-ce que c'est que ça?... et qui fera sauter mes petits millions dans 2$ une fiicassée de dentelles, de cachemires et de diamants tout en me faisant la grimace, pendant que je tiendrai la queue de la poêle. Non, il me faudrait une fille simple, heureuse de tout me [59]