‹ La question d'argent; comédie en cinq actesChapitre 28 sur 68 · Scène X Jean, Durieu · texte numérisé non relu

Scène X Jean, Durieu

Dur., à Jean. Eh bien, mon maître, quoi de nouveau?

Jean. J'ai de l'argent à vous remettre. jo

Dur. Ça va donc bien?

Jean. Très bien. La liquidation a été bonne.

Vous avez acheté cent cinquante actions le quinze, à sept cent soixante-dix; vous avez revendu fin du mois à huit cent quinze, cela nous 5 fait... voyons : cela nous fait six mille sept cent cinquante francs de gain, sur lesquels il faut déduire le courtage et le timbre, c'est-à-dire deux cent quatre-vingt-dix-sept francs quatre-vingtcinq centimes. C'est donc six mille quatre cent 10 cinquante-deux francs quatre-vingt-cinq centimes que j'ai à vous remettre. {Tirant Us billets de sa poche,) Mille, deux mille, six mille... quatre cent cinquante-cinq francs; rendez-moi deux francs quinze centimes. 15

Dur. Vous n'avez pas de monnaie?

Jean. Non.

Dur., lui rendant trois francs. Eh bien, vous me devrez deux francs trois sous.

Jean, fouillant à sa poche. Non pas, non pas... ao Oh ! je suis très régulier en affaires. Attendez donc... attendez donc... les voici justement. Je ne vous dois plus rien. Maintenant, avez-vous lu notre petit acte de société ?

Dur. Oui. 25

Jean. Vous convient-il?

Dur. Parfaitement. Mais...

Jean. Nous nous constituerons pour un an d'abord.

Dur. Et pendant cette année?

La Question d'Argent 9«- Acte ii, Sc. x

Jean. Vous aurez un quart dans tous les bénéfices.

Dur. Et vous évaluez les bénéfices ?...

Jean. Pour vous... de cent cinquante à deux cent

mille francs.

Dur. Et je ne mettrais dans la maison... 5

Jean. Que cent mille francs; c'est assez beau.

Seulement, la maison prendra le titre de maison

Giraud, Durieu et Compagnie.

Dur. Oui.

Jean. Commencez toujours par cent mille francs. 10 Dur. Mais il faut les avoir.

Jean. Voulez-vous les avoir vite ?

Dur. Je ne demande pas mieux.

Jean. Je vous ai parlé d'une affaire...

Dur. Oui. 15

Jean. Dans laquelle je vous ai conseillé de mettre

quarante mille francs.

Dur. Oui.

Jean. Vous deviez vendre une part dans des forges

qui vous rapportent sept. 20

Dur. C'est vrai.

Jean. Et vous deviez aller à Paris chercher les

quarante mille francs.

Dur. J'y suis allé ce matin.

Jean. Donnez-les-moi, et, dans un mois d'ici, je 25

vous rapporte soixante mille francs au lieu de

quarante mille. Ça en vaut la peine ; mais vous

comprenez que ce que je fais pour vous, je ne le

ferais pas pour un autre.

Dur. Mais quelle est Taflaire ?

Jean. Oh ! TafFaire est un secret.

Dur. Comment, un secret?

Jean. Oui. Je suis dans Taffaire, moi, que cela

vous suffise. 5

Dur. Allons, dites-moi ce que c'est.

Jean. Non !

Dur. Vous m'en direz bien un mot?

Jean. Pas une syllabe, c'est à prendre ou à

laisser. lo

Dur. Et après?

Jean. Après?

Dur. Oui. Quand nous aurons touché, vous me

mettrez au courant.

Jean. Vous n'en saurez jamais rien. 15

Dur. Jamais, jamais ?

Jean. Jamais, jamais. C'est bien plus original

Où trouverez-vous une affaire plus commode?

Vous me donnez quarante mille francs, je

vous en rends soixante mille ; c'est bien sim- 20

pie.

Dur. Et il faut absolument mettre quarante mille

francs ?

Jean. Pas un sou de moins.

Dur. C'est que je n'ai pas la somme. 25

Jean. Vous n'avez donc pas touché ce matin?

Dur. Non, l'acquéreur m'a demandé un délai de

deux jours.

Jean. Dans deux jours, il sera trop tard.

La Question d'Argent 8i- Acteii, Sc.z

Dur. Cependant, deux jours...

Jean. Mon cher monsieur, vous sentez bien que Targent ne peut produire cinquante pour cent en un mois qu'à la condition de profiter immédiatement des circonstances. Nous sommes des brû- 5 leurs, nous autres, nous faisons une affaire et nous passons à autre chose. Nous n'avons pas le temps d'attendre les bourgeois qui ont pris l'omnibus. Vous ne voulez pas, n'en parlons plus... 10

Dur., retenant Giraud, Mais enfin, les affaires sont les affaires, vous le savez aussi bien que moi : si je vous confie mon argent, quelles garanties m'offrez-vous, en somme?

Jean. Est-ce que je vous offrirais des bénéfices, si 15 je vous donnais des garanties? Si je vous donnais des garanties votre argent vous rapporterait cinq ; passé ce taux-là, on ne garantit rien. Vos garanties, c'est mon intelligence et ma probité : il ne manquerait plus que je vous donne hypo- 20 thèque sur une de mes maisons pour vous faire gagner vingt mille francs du deux septembre au premier octobre. Tenez, voulez-vous que je sois franc avec vous ?

Dur. Oh ! oui. 25

Jean. Eh bien, vous avez des malices de bourgeois,

cousues de fil blanc : vous avez fait comme tout

le monde dans ces derniers temps, vous avez joué

à la Bourse 1 vous croyant plus malin que les

autres, vous avez perdu une trentaine de mille francs et vous voulez vous rattraper.

Dur. Vous me Tavez offert.

Jean. Et je vous Toffre encore ; seulement, vous voudriez gagner de Targent sans vous dessaisir du 5 vôtre : ce n*est pas vous qui avez inventé cela ; vous prévoyez le jour où Ton viendra vous dire que j*ai fait banqueroute, et vous voulez pouvoir répondre : " Je m'en lave les mains, je ne perds pas un sou." Mais comprenez donc que, si je 10 m'occupe de vous enrichir, c'est que vous pouvez m'être bon à quelque chose. Vous êtes un de mes prospectus, il faut que vous me rapportiez. Sans cela je serais trop bête. Il faut qu'on sache que monsieur Durieu, Thonorable monsieur Du- 15 rieu, a un intérêt dans ma maison; on aura confiance en moi et l'on m'apportera les capitaux dont toute maison de banque a besoin en dehors des siens : voilà mon calcul. J*ai donc plus d'intérêt à vous enrichir qu'à vous ruiner, et je n'ai 20 point la moindre envie de vous voler vos quarante mille francs ; ça n'en vaudrait pas la peine. Ils ne quitteront pas ma caisse, mais je tiens à les avoir chez moi, sous clef, pour vous lier à moi, pour établir la solidarité des intérêts. Il y a un 25 coup superbe, certain, à faire à la fin du mois : si vous ne voulez pas en être, libre à vous ; si vous le voulez, au contraire, tirez vos quarante mille firancs qui sont dans votre poche, je vais me re- [70]

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tourner pour ne pas vous voir, et donnez-les-moL Le mois prochain, vous aurez vingt mille âancs de plus. Est-ce fait?...

Dur., mettant la main à sa poche. On ne peut rien vous cacher. 5

Jean. C'est TA B C du métier. Quel est le banquier qui ne lit pas à première vue sur la figure d'un client qu'il a de l'argent dans sa poche? Voyons, où sont-ils, ces pauvres petits billets?

Dur. Les voici. lo

Jean, les prenant. Ça vous fend le cœur ! Voulezvous les reprendre ? il est encore temps...

Dur. Non, gardez-les. Seulement, mon cher monsieur Giraud, rappelez- vous que c'est une partie de la dot de ma fille. 15

Jean. Vous voulez m'attendrir, mais n'ayez pas peur, vous les reverrez. (// Us met dans sa poche,) Maintenant, je vous quitte.

Dur. Où allez-vous?

Jean. Je vais à mes affaires. 20

Dur. Mais...

Jean. Ah!... c'est que vous tenez à ne pas me perdre de vue...

Dur. Non ; mais c'est à cause du petit reçu.

Jean. Quel petit reçu ? 25

Dur. Le reçu de ce que je viens de vous donner.

Jean. Mon caissier viendra régler cela avec vou5.

Dur. Aujourd'hui?

Jean. Ou demain.

Dur. C'est que, demain, je ne serais pas ici.

Jean. Après-demain, alors.

Dur. Eh bien, non, demain ; je puis remettre ce petit voyage, j'attendrai... A quelle heure? 5

Jean. A neuf heures du matin.

Dur. C'est cela. Du reste, j'aurais pu passer moimême à la caisse.

Jean, se mettant à écrire. Tenez, vous me faites trop de chagrin... voilà le reçu... Allez vous- 10 même à la caisse quand vous voudrez, et ^tes passer les écritures.

Dur. Oui, voyez-vous, c'est plus régulier.

Jean. Est-ce tout ce que vous désirez? Faut-il vous rendre l'argent, maintenant? 15

Dur. Non.

Jean. Je puis partir, alors?

Dur. Oui... Ah! à queUe heure s'en va votre caissier?

Jean. A cinq heures. 20

Dur. Il est une heure et demie... Vous avez là votre voiture ?

Jean. Oui.

Dur. Eh bien, emmenez-moi à Paris, je ferai régulariser la chose tout de suite. 25

Jean. Je vous mènerais au bout du monde, si je voulais, avec votre argent dans ma poche. Allons, venez; mais vous vous serez promené aujourd'hui.

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