Scène Première
De CAYOLLfe, UN Domestique, puis René
De Cay«, entrant. Monsieur de Roncourt est-il là?
Le Domestique. Monsieur de Roncourt est en affaires avec Tavoué de madame la comtesse. Si monsieur veut me dire son nom... 5
De Cay. Monsieur de CayoUe. Mais ne le dérangez pas, je vais l'attendre ici. Donnez-moi un journal. Madame la comtesse est-elle de retour?
René, entrant. Pas encore. lo
De Cay. Ah ! c'est vous, mon cher René ; je suis bien aise de vous voir. iJLe domestique sort) Avez- vous des nouvelles de la comtesse ?
René. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé; elle m'a écrit une lettre lugubre. Elle voulait entrer 15 dans un couvent ; mais, le surlendemain, j'ai reçu une nouvelle lettre très gaie où elle m'annonçait qu'elle avait été entendre la Norma^ que cela lui avait fait beaucoup de bien, qu'elle partait pour l'Ecosse et qu'elle serait de retour ici dans une 30 quinzaine de jours.
Acteiii. Se i ^ La Question d'Argent
De Cay. Quelle charmante foUe ! Et vous êtes venu pour me voir, la semaine dernière? J'ai trouvé votre carte chez moi.
René. Vous étiez à votre inauguration.
De Cay. Oui, nous avons été inaugurer notre 5 nouvel embranchement. Est-ce que vous aviez quelque chose d'important à me dire ?
René. Je voulais vous demander im conseiL
De Cay. A votre service. Parlez.
René. J'ai été pris de l'envie de gagner de l'argent. 10
De Cay. C'est une bonne idée... qui vient à beaucoup de monde... Malheureusement, il n'y a qu'un moyen légitime de se procurer de l'argent, et comme une foule de gens ne veulent pas l'employer, il en résulte une foule de malentendus. 15
René. Et ce moyen, quel est-il?
De Cay. Vous le connaissez aussi bien que moi : c'est le travail.
René. C'est un coup de patte, en passant...
De Cay. Contre l'oisiveté. Tenez, prenons le 20 fils de Durieu pour exemple. A quoi sert-il, ce gaillard-là? il ne sait rien, il ne fait rien... Si... il fait des dettes ; n'est-ce pas là une jolie occupation? Savez- vous où il est maintenant?
René. Non. 25
De Cay. Vous n'avez donc pas vu votre oncle.
René. Il y a quinze jours que je n'ai mis les pieds chez lui.
De Cay. Eh bien, monsieur son fils est à Clichy. [74]
La Question d'Argent q^ Acte m, Sc. i
René. Le père doit être furieux.
De Cay. Il est enchanté, au contraire. Il compte Vy laisser un an, et il a raison ; mais n'est-ce pas déplorable qu'un homme de vingt-deux ans, de bonne famille, qui aurait pu utiliser son intelli- 5 gence, si peu qu'il en ait, débute dans la vie de cette feçon-là, et que le père en soit réduit à bénir la prison ! Les résultats de l'héritage ! Ah ! quand nous aurons la conscription civile...
René. Qu'est-ce que c'est que cela ? 10
De Cay. C'est une conscription dont j'ai eu l'idée et qui est la chose du monde la plus simple. Elle servirait de pendant à la conscription militaire, et pourrait même la remplacer, car il est probable que, dans un temps donné, tous les peuples seront 15 unis par les intérêts, les arts, le commerce, l'industrie, et que la guerre disparaîtra du monde. Alors, la société ne demandera plus aux hommes que le tribut de leurs capacités intellectuelles. Quand un homme aura vingt et un ans, l'État 20 viendra le trouver et lui dira : " Monsieur, quelle carrière avez-vous embrassée ? que faites-vous pour les autres hommes? — Rien, monsieur. — Ah!... voulez-vous travailler? — Non, monsieur, je ne veux rien faire. — Très bien; vous avez donc une 25 fortune? Oui, monsieur. — Eh bien, monsieur, vous êtes libre de ne pas travailler ; mais, alors, il faut prendre un remplaçant. Vous allez donc nous donner tant par an pour que des gens qui [75]