‹ La question d'argent; comédie en cinq actesChapitre 30 sur 68 · Acte III, Se. i -^ La Question d'Argent · texte numérisé non relu

Acte III, Se. i -^ La Question d'Argent

n'ont pas de fortune travaillent à votre place, et nous allons vous délivrer une carte de paresse, avec laquelle vous pourrez circuler librement."

René. C'est très ingénieux ; mais à quoi occuperat-on tous ces remplaçants ? 5

De Cay. a la terre, qu'on néglige trop. Si cela continuait, dans cinquante ans d'ici, un laboureur coûterait vingt-cinq mille francs par an. Mais tout s'équilibrera et il y aura de la place pour tout le monde, quand tout le monde travaillera. lo

René. Mais où prendra-t-on l'argent nécessaire pour payer tous ces travailleurs, car le numéraire ne pourra peut-être pas s'augmenter dans la proportion du travail?

De Cay. Ah !... ah !... cela vous intéresse donc, 15 ces questions-là?

René. Mais oui...

De Cay. Quand vous y aurez mis le nez une fois, vous ne voudrez plus en sortir; rien n'est plus attachant que cette question de l'argent, qui est 20 la question de tout le monde. Eh bien, quand le travail, capital sans limite, sera devenu général, comme en effet l'argent, le numéraire, capital limité, serait insuffisant pour représenter le travail, il est probable qu'on supprimera l'ar- 25 gent.

René, rian/. Oh ! oh !

De Cay. Très bien, je m'attendais à cette exclamation. Je l'ai déjà entendue vingt fois.

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René. Mais par quoi remplacer l'argent ? Cela me semble impossible.

De Cay. Impossible comme toutes les choses à trouver ; un jour, cela semblera tout simple comme toutes les choses faites. Tenez, autrefois... un 5 Parisien achetait je suppose, une maison de campagne à Marseille pour cent mille francs. Qu'estce qu'il faisait? Il mettait cent mille francs en écus sur une diligence et les expédiait au vendeur en les faisant escorter par deux gendarmes. En 10 route, les voleurs attaquaient la diligence, tuaient les gendarmes et se partageaient l'argent. On renvoyait d'autres gendarmes à la poursuite des voleurs ; on se battait encore ; enfin, les voleurs étaient pris, on les pendait et la société était ven- 15 gée. Mais avouez que c'était se donner bien de la peine pour acheter une maison de campagne. Un jour, un monsieur qui avait une forte somme à payer à une grande distance, et qui était un homme honorable, s'est dit : '' Mais à quoi bon 20 faire porter cette grosse somme à mon créancier, qui sera forcé lui-même, s'il la doit à une autre personne, de la faire transporter, et ainsi de suite ? A quoi bon déranger tant de gendarmes et tant de voleurs ? Je vais garder la somme chez moi, 25 et écrire à mon vendeur que je la lui remettrai à sa première réquisition ; s'il a la même somme à payer, il enverra ma lettre à qui de droit, et ma lettre pourra faire le tour du monde, sans que le [77]

capital change de place." Ce monsieur avait tout bonnement eu l'idée de la lettre de change, et, à partir de ce jour-là, on commença à s'apercevoir que Targent n'était rien et que le crédit était tout. Mais je n'en finirais pas, si je voulais 5 vous initier à ces grandes questions, et ce n'est pas de cela qu'il s'agit; vous voulez gagner de l'argent en travaillant ?

René. Oui.

De Cay. D'où vous est venue cette résolution? 10

René. Elle m'est venue d'une enfant, laquelle m'a fait comprendre par le cœur, comme vous par le raisonnement, qu'un homme de mon âge ne doit pas vivre sans rien faire, et que ce que j'appelais indépendance finirait peut-être par s'appeler égoïsme. 15

De Cay. A la bonne heure. Eh bien, écoutez : je prépare une vaste opération dont je dois remettre les projets au ministre. Il s'agit tout simplement de défricher une partie des terres incultes qu'il y a en France. Venez me voir, et je vous donnerai 20 un rapport à faire sur mon projet. Je vous fournirai tous les documents. Ce rapport vous coûtera beaucoup de peine, car vous n'êtes pas un homme pratique, et vous y direz sans doute beaucoup de folies; mais je verrai bien à quoi vous 25 êtes bon et ce que je pourrai faire de vous,

René. Voilà tout ce que je voulais ; merci. Maintenant, encore un mot : que penser-vous personnellement de Jean Giraud ?

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De Cay. Eh bien, ce Jean Giraud n*est pas bête, il s'en faut C'est ce qu'on appelle, en affaires, un malin: il est déjà réellement riche; il y a des chances pour qu'il fasse une fortune immense. Il sera peut-être un jour, par ses capitaux et Télas- 5 ticité de ses moyens, une des premières puissances brutales avec lesquelles les administrations les plus sérieuses sont quelquefois forcées de compter. Ces puissances-là sont rares, beaucoup, avant d'arriver au but, s'écroulent dans le scan- 10 dale; mais il en est que résistent, et alors deviennent incontestables. Pourquoi ces questions sur monsieur Giraud?

René. Parce que je tenais à avoir sur lui l'opinion d'un homme comme vous. 15

De Cay. De Roncourt ne vient pas. Je n'ai pas le temps de l'attendre davantage. Vous restez ici ?

René. Oui.

De Cay. Voulez-vous bien vous charger de lui remettre ce petit paquet? {De Roncourt entre.) 20

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