‹ La question d'argent; comédie en cinq actesChapitre 32 sur 68 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

René, de Roncourt

De Ron. J'ai cru que je n'en finirais pas avec cet

avoué...

René. Toujours pour les affaires de la comtesse ? [80]

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De Ron. Toujours. Elle me les a laissées dans un désordre !... Elle a signé, avec son ancien intendant, des ventes, des locations, des reçus, des hypothèques !... C'est à ne plus s*y reconnaître. Aussi fait-elle des sacrifices énormes pour conver- 5 tir ses propriétés en valeurs portatives. Elle a pu réaliser cinq cent mille francs qu'elle a confiés à monsieur Giraud. Quand elle aura tout vendu et tout payé, il lui restera quatre-vingt ou cent mille livres de rente au plus. D'un autre 10 côté, voici ce qui m'arrive, à moi, personnellement Vous savez que je redevais cent mille d'ânes sur cette déplorable affaire d'autrefois; il y a trois semaines, on m'offrait une quittance générale contre dix mille ôrancs. C'est cette 15 somme que de Cayolle m'apportait tout à rheure.

René. Vous lui avez dit que vous n'en aviez plus besoin.

De Ron. Parce que, aussitôt que mes créanciers 20 ont appris que j'étais l'intendant de la comtesse Savelli, ils sont revenus sur moi avec une procédure en règle et m'ont réclamé la totalité de la dette, me disant de choisir entre le payment et Clichy. «S

René. Mais les propositions qu'ils vous faisaient dernièrement?

De Ron. Rien de signé, rien de fait. Savez-vous ce que l'homme d'affaires a eu l'aplomb de me

Acteiii, Se, ui -^8 La Question d'Argent

dire?,.. Il m'a dit: "Tant pis pour vous, c'est votre faute ; vous avez été trop honnête ! "

René. Quel joli reproche !...

De Ron. Ils consentent cependant à me laisser tranquille si je prends l'engagement de leur don- 5 ner dix mille francs par an sur les quinze mille que je gagne. Avant un mois d'ici, la comtesse saura parfaitement à quoi s'en tenir sur sa position, elle me gardera près d'elle, j'en suis certain, mais avec trois ou quatre mille francs d'ap- zo pointements. Il est vrai que, la comtesse ayant besoin d'argent, on vient tous les jours m'offrir des pots-de-vin pour que je lui fasse faire certains marchés... Oh ! si je veux, je peux payer tout ce que je dois en un an, donner une grosse dot à ma 15 fille, et garder dix mille livres de rente pour moi ; seulement, la comtesse sera ruinée et je serai un voleur. Ce serait dur de commencer à soixante ans.

René. Mais vous auriez payé; là est toute la morale de l'argent : payez et vous serez con- 20 sidéré.

De Ron. Vous comprenez, mon ami, qu'au milieu de toutes ces perplexités, mon plus grand souci, c'est l'avenir de ma fille. Sa situation est encore plus inquiétante qu'il y a un mois ; si je venais à 25 mourir...

René. La comtesse...

De Ron. Ne l'abandonnerait pas, je le sais bien ; mais vous connaissez Élisa: consentirait-elle à [82]

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vivre de la charité? Est-ce là un avenir pour elle? Et la comtesse ne peut-elle pas mourir aussi?

René. Que faire alors?... Si j'étais riche !...

De Ron. Ah ! cher enfant, si vous étiez riche, je 5 sais bien ce que vous feriez, mais vous ne Têtes pas. Eh bien, au milieu de toutes ces mauvaises chances, il s'en présente une bonne. Monsieur Giraud aime Élisa, il me l'a dit comme à vous, et il est venu me demander officiellement sa main. 10 Je lui ai répondu que je consulterais ma fille, qui est en âge de disposer d'elle, et il doit aujourd'hui venir chercher sa réponse. Ce n'est pas là le bonheur comme le comprend Élisa, comme je le comprenais pour elle, mais c'est la fortune, c'est 15 la tranquillité de mes vieux jours, c'est le bienêtre matériel, c'est plus que tout cela, c'est la revanche d'un passé douloureux. Monsieur Giraud est un parvenu, il est parti de très bas, il a ses ridicules ; mais il est millionnaire, et les 20 miUionnaires qui épousent de pauvres filles sont rares dans tous les temps.

René. Eh bien?

De Ron. Eh bien, mon cher enfant, elle refuse. 25

René. Connaît-elle votre position telle que vous venez de me la dire?

De Ron. Oui.

René. Et elle refuse toujours?

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