‹ La question d'argent; comédie en cinq actesChapitre 4 sur 68 · Scène II · texte numérisé non relu

Scène II

La Comtesse, René

René, s'approchani. Comment, c'est vous, comtesse I Vous connaissez donc mon oncle ? t$

La Comt. Il y a cinq ans que je le connais.

René. Vous ne me l'aviez jamais dit.

La Comt. Pouvais-je deviner ce que je viens d'apprendre tout à rheure : que monsieur René de Charzay est le neveu de monsieur Anatole Dtirieu? 20 car il s'appelle Anatole, votre oncle.

René. Oui ; ce n'est pas là le plus beau de son affaire.

La Comt. Maintenant, répondez-moi : comment il se fait que je ne vous aie pas vu depuis près d'un an ? 25 C4]

La Question d'Argent 8«- Acte i, Sc. u

René. Dites-moi d'abord comment, vous, la comtesse Savelli, vous connaissez mon oncle, le bourgeois des bourgeois, et comment vous dînez chez lui à la campagne?

La Comt. 11 y a cinq ans, j'arrivais d'Italie ; j'étais 5 veuve depuis trois mois. J'habitais l'hôtel Meurice. Un jour, j'étais allée rue de Lille rendre visite à la duchesse de Blignac, et j'avais renvoyé ma voiture. Je revenais à pied, pour faire plaisir à mon médecin, qui me dit toujours de marcher. 10 J'arrive au pont des Saints-Pères; je ne savais pas qu'il fallût payer un sou pour passer dessus ; un invalide court après moi et me demande mon sou. Je fouille dans ma poche. Selon ma coutume, je n'avais pas d'argent sur moi. Je me 15 mets à rire, l'invalide croit que je me moque de lui et m'enjoint de revenir sur mes pas. En ce moment passait à côté de moi un monsieur qui avait payé son sou, lui, qui était dans son droit, et qui, voyant mon embarras, dit à l'invalide, avec 20 un geste magnifique : " Tenez, voilà votre sou, laissez passer mademoiselle."

René. Mademoiselle !... C'était flatteur...

La Comt. Pas trop, surtout au prix que ce monsieur y mettait. Je le remerciai donc, tout en me 25 défendant de la qualité qu'il voulait bien me donner, et je lui demandai son nom et son adresse pour pouvoir lui rendre son sou. Il voulait absolument m'çii faire présent. J'insistai ; enfin il se

décida. Le lendemain, j'allai faire une visite à mon bienfaiteur, ou plutôt à sa femme, car il m'avait appris qu'il était marié. Madame Durieu me rendit ma visite; nous dînâmes ensemble deux fois, puis je voyageai, et je les avais oubliés 5 complètement tous les deux, quand, l'autre jour en traversant le bois, je reconnus monsieur Durieu sur la route. Nous reliâmes connaissance, j'appris que nous étions voisins de campagne, et, depuis ce jour, tantôt ils sont chez moi, tantôt je suis 10 chez eux. J'ai fait vœu de solitude, et mon unique distraction est d'essayer de distraire votre tante, car elle n'est pas d'une gaieté folle.

René. C'est un monsieur si agréable, monsieur mon oncle ! 15

La Comt. Madame Durieu n'est pas heureuse?

René. J'en ai peur; mais c'est une très noble femme; elle ne se plaint jamais.

La Comt. £t les enfants !

René. Les enfants? ao

La Comt. Oui.

René. Eh bien, les enfants, c'est Mathilde et Gustave. Mathilde est une bonne petite fille, qui ne se laissera pas trop sacrifier, elle. Quant à son frère, c'est une espèce de grand bêta qui 25 a une raie qui lui coupe la tête depuis le front jusqu'au collet de son habit, et qui fait des lettres; de change payables à la mort de papa.

La Comt. Où est-il?

La Question d'Argent d^ Acte i, Sc. u

René. Il croit qu'il voyage.

La Comt. Âh çà ! ... vous savez que je suis furieuse

contre vous ? Je vous ai écrit il y a six mois et

j'attends encore votre réponse.

René. Je n'étais pas à Paris quand votre lettre est 5

arrivée chez moi.

La Comt. Où étiez-vous donc?

René. J'étais dans ma terre.

La Comt. Quelle terre?

René. Une terre que j'ai sur le chemin de fer de 10

Lyon.

La Comt. Vous l'appelez?

René. La forêt de Fontainebleau.

La Comt. La forêt de Fontainebleau esta l'État..

mauvais plaisant ! 15

René. Eh bien, l'État, c'est moi. L'État, c'est

un possesseur invisible, représenté par tous ceux

qui ne possèdent pas.

La Comt. Et qu'est-ce que vous faisiez dans votre

terre de Fontainebleau? 20

René. Je faisais des économies.

La Comt. Même sur les ports de lettres? Je crois

que vous étiez amoureux.

René. Moi, amoureux?... C'est trop cher.

La Comt. Comment, trop cher? 25

René. Il faut être riche pour aimer dans un certain

monde. Tenez, supposons que je vous aime et

que vous m'aimiez ; ... supposons !

La Comt. Soit.

René. Entourée des hommes les plus élégants de Paris, et avec vos habitudes de luxe, qu'est-ce que vous feriez d'un amant comme moi, qui, par la pluie battante, ne pourrait venir vous voir qu'à pied?

La Comt. J'irais le voir en voiture. 5

René. Voilà bien un mot de femme ! mais la richesse a sa tyrannie comme la pauvreté ; chacune d'elles vit dans une atmosphère qu'elle a créée et qui n'est pas respirable pour l'autre. Vous vous lasseriez bien vite de monter les cinq étages d'un 10 pauvre diable comme moi.

La Comt. Ah çà ! cher ami, je vous écoute ; à vous entendre, vous seriez le nouveau Job !

René. Mais c'est qu'il n'y a pas une grande différence avec l'ancien. 15

La Comt. On m'avait dit que vous étiez riche.

René. Quelle calomnie ! j'ai trois mille livres de rente.

La Comt. Par mois?

René. Par an. Autrement dit : j'ai deux cent cin- 20 quante francs à dépenser par mois, huit francs et quelques sous à dépenser par jour.

La Comt. Comment vivez- vous avec cela?

René. Je vis mal ; mais, au moins, il n'y a pas un être dans la création qui puisse me faire faire ce 25 que je ne veux pas faire, excepté les gens que j'aime. Voilà.

La Comt. Mais cette vie-là ne pourra pas durer toujours. Vous vous marierez.

La Question d'Argent >■ Acte i, Sc. ii

René. Je ne suis pas assez riche pour deux.

La Comt. Vous épouserez une femme riche.

René. Je ne veux pas me vendre.

La Comt. Alors, vous resterez libre ?

René. Oui. 5

La Comt. Ah çà ! vous êtes peut-être heureux !

René. Je ne le suis pas peut-être, je le suis certainement.

La Comt. Je voudrais bien pouvoir en dire autant.

René. Vous n'êtes donc pas heureuse? lo

La Comt. Je m* ennuie quelquefois.

René. Vous êtes trop riche.

La Comt. Je n'en sais rien. Figurez-vous que je suis criblée de dettes.

René. Comment vous y êtes-vous prise pour vous 15 endetter ?

La Comt. Je Pignore ; j'ai acheté des robes et j'ai donné des bals, comme toutes les femmes. Il faut bien s'habiller un peu et danser de temps en temps. 20

René. Et vous devez ?

La Comt. Oh ! ne m'en parlez pas I ... c'est affreux I Comme j'étais toute seule hier, j'ai passé en revue les notes non payées de mes fournisseurs : je dois, entre autres choses, trente-huit mille francs de 25 chapeaux et de bonnets, onze mille francs de gants, cinquante-deux mille francs de robes, vingthuit mille francs de fleurs et cent dix mille francs de châles et de dentelles. Je ne vous parle pas [9]

du marchand de chevaux, du carrossier, du bijoutier, qui ne veulent pas m'envoyer leurs factures : je me doute de ce qu'elles sont. J*ai fait bâtir un hôtel qui me revient à un million, et le tapissier qui Ta arrangé m*a fait remettre un compte de 5 trois cent quarante-sept mille huit cent quatrevingt-neuf francs cinquante centimes.

René. Les cinquante centimes sont adorables.

La Comt. N'est-ce pas? Ils donnent tout de suite un petit air honnête et vraisemblable au 10 mémoire de ce brave homme.

René. Et votre intendant, à quoi sert-il donc?

La Comt. Mon intendant, il m*a quittée ; il vit de mes rentes. Du reste, il avait trouvé un bon procédé : depuis deux ans, il mettait toutes les 15 notes dans un tiroir, me donnait tout Targent que je demandais et ne payait rien. C'était bien simple.

René. Quel gaspillage !

La Comt. Que voulez-vous ! Je me suis trouvée 20 veuve à vingt-deux ans, sans père ni mère. Le comte Savelli, à qui on m'avait mariée, et qui avait une immense fortune qu'il m'a laissée, ne savait pas plus que moi ce que c'était que compter.

René. C'était un jeune homme? 25

La Comt. Il avait soixante ans.

René. De quoi est-il mort?

La Comt. De jeunesse. (I^ené rit) Ne riez pas : c'était un homme charmant. Je n'en suis pas [10]

La Question d'Argent B^ Acte i, Sc. ii

moins restée veuve et livrée à moi-même et aux intendants, avec des biens aux quatre coins de TEurope. J*ai des terres dans Tintérieur de la Russie, des palais à Gênes et à Rome, et des plantations aux colonies ; je crois même que j*ai 5 en Sicile une montagne à moi avec un volcan, un vrai volcan qui fume ; mais je ne le compte pas comme rapport.

René. Au contraire.

La Comt. Maintenant, je vais réaliser ma fortune, 10 placer tout en France, en argent comptant, savoir positivement ce que je possède, me fixer à Paris et vivre très modestement. J*ai envie de devenir avare.

René. Ça vous amusera toujours pendant quelque 15 temps ; mais, en attendant, je vais vous donner un bon conseil. Vous avez dîné ici avec... ?

La Comt. Avec votre tante, votre cousine et votre oncle, monsieur de CayoUe.

René. Un homme intelligent, supérieur. Il s'est 20 fait tout seul.

La Comt. Avec monsieur de Roncourt et sa fille.

René. Ah ! arrêtons-nous ici. Monsieur de Roncourt est d'une bonne et vieille femille du Poitou. «5 Il avait un fi-ère très bon chimiste qui avait fait une découverte qui Ta ruiné, comme font toutes les découvertes. Ce firère est mort de chagrin, à ridée qu'il allait être mis en faillite. Monsieur [II]

de Roncourt, comme un vrai gentilhomme, a répondu pour son frère, ne voulant pas qu'un Roncourt dût quelque chose à quelqu'un. Les trois cent mille francs de fortune qu'il avait y ont passé. Savez- vous ce qui est arrivé, alors ? 5

La Comt. Il a été ruiné ?

René. Naturellement, et il s'est trouvé redevoir encore cent mille francs.

La Comt. Comment a-t-il fait?

René. Il les doit toujours ; seulement, il ne pos- 10 sède plus rien, qu'une place de quinze cents francs...

La Comt. Pauvre homme !

René. Et comme sa fille donne des leçons de piano pour vivre, ses créanciers ne lui réclament 15 pas cette dette. Ils en seraient pour leurs frais : ils aiment donc mieux se donner des airs de générosité.

La Comt. Mais sa famille ne pourrait-elle... ?

René. Un homme ruiné n*a plus de famille. Voici 20 donc ce que vous allez faire.

I^ Comt. Dites.

René. Vous allez reconduire, ce soir même, monsieur de Roncourt à Paris, dans votre voiture.

La Comt. Il y a deux lieues. 25

René. C'est une promenade pour vos chevaux ; et, comme vous n'avez plus d'intendant et que vous ne pouvez pas vous en passer, vous lui demanderez s'il veut accepter cette place.

La Question d'Argent ^ Acte i, Sc. ii

La Comt. S'il me refuse^ en sa qualité de gentilhomme ?

René. S'il vous refuse, c'est que vous le lui aurez mal demandé. Il acceptera donc, il rétablira vos affaires, il prendra des arrangements avec ses cré- 5 anciers, et vous aurez sauvé un honnête homme.

La Comt. Cela se trouve d'autant mieux, que je vais faire un petit voyage, et que je cherchais quelqu'un qui se chargeât d'arranger mes affaires pendant mon absence. 10

René. Quant à sa fille.

La Comt. Au fait, sa fille, qu'est-ce que j'en ferai?

René. Vous la prendrez avec vous.

La Comt. Et puis?

René. Et puis vous la marierez. 15

La Comt. Avec qui ?

René. Avec un des petits messieurs qui passent leur temps à vous faire la cour. (Une pause.) A quoi pensez-vous ?

La Comt. Je pense à une difiiculté. 20

René. Déjà?

La Comt. Cette demoiselle de Roncourt est-elle mariable?

René. Toutes les femmes le sont.

La Comt. Plus ou moins. C'est Élisa qu'on l'ap- 25 pelle?

René. Oui.

La Comt. Je me disais, pendant le dîner : " Où donc ai-je entendu parler de cette jeune fille?" [13]

Actei, Se. u ^ La Question d'Argent

Je me le rappelle très bien maintenant. Elle allait dans le monde, autrefois?

René. Parfaitement.

La Comt. Il y a une histoire sur le compte de cette demoiselle de Roncourt ; n'a-t-elle pas dû épou- 5 ser Max Hubert, le compositeur?

René. Oui.

La Comt. Le mariage n'a pas eu lieu ?

René. Qui est-ce qui n'a pas manqué un mariage?

La Comt. Oui ; mais ce n'est pas tout, il paraît 10 que les choses ont été très loin.

René. Qui vous a dit cela?

La Comt. Je n'en sais rien; je sais qu'on m'a dit...

René. On m'a bien dit le même de vous et de lord Nofton, et comme vous partez pour l'Angleterre, 15 sans doute...

La Comt. Oh 1 mais, moi...

René. Vous, tout vous est permis. Ce qui est une Êiute chez une fille pauvre est à peine une inconséquence chez une femme riche. Le monde vend 20 des mots différents pour désigner la même chose. Le tout est de pouvoir y mettre le prix.

La Comt. Comme vous vous emportez !...

René. Voilà comme je suis pour mes amis.

La Comt. Vous êtes donc l'ami de mademoiselle 25 de Roncourt?

René. Oui.

La Comt. Elle est bien heureuse.

René. Et elle le mérite. Élisa est une charmante fille. C14]

La Question d'Argent B^ Acte i, Sc. iu

La Comt. Vous rappelez Élisa tout court?

René. Il y a douze ans que je la connais.

La Comt. Continuez.

René. Je disais: Élisa est une charmante fille, pleine de qualités solides, de distinction, de talent 5 même, et enfin elle est malheureuse. Voilà, pour vous et pour moi, la raison sans réplique. Nous savons bien à quoi nous en tenir sur le monde ; nous n'allons pas faire de la pruderie ensemble. A chaque femme son petit secret. Ne voyez 10 qu'une chose, c'est que vous pouvez être utile à un très honnête homme et à une très excellente créature. Réglez-vous là-dessus; Êdtes bien, et laissez dire.

La Comt. C'est convenu, alors. 15

René. Vous me le promettez ?

La Comt. Ce sera terminé avant mon départ.

René. A la bonne heure.

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