Scène Première
La Comtesse, Mathilde, Madame Durieu, Durieu
Mme. Dur. Que c'est aimable à vous, chère com- 20 tesse, de nous avoir fait prévenir tout de suite de votre arrivée I Vous avez fait un bon voyage ? [94]
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La Comt. Excellent ! Et vous, mon cher monsieur Durieu, vous vous êtes toujours bien porté?
Dur. Toujours ; j'ai une santé de fer.
La Comt. J'espère qu41 s*est passé des événe- 5 ments, en mon absence.
Mme. Dur. Et très heureux tous.
Dur. Mademoiselle de Roncourt va faire un mariage superbe.
Mme. Dur. C'est vous qui leur avez porté bon- 10 heur, au père et à la fille.
La Comt. Le père est un bien digne homme. Il a débrouillé mes affaires avec une intelligence et une loyauté inappréciables ; aussi...
Dur. Il y a des gens comme cela ; ils ne font bien 15 que les affaires des autres.
La Comt. Et monsieur de Charzay, qu'est-il devenu?
Mme. Dur. Il y a longtemps que nous n'avons entendu parler de lui...
Math. Il a quitté Paris pendant quinze jours. 20
Dur. Qui est-ce qui te l'a dit?
Math. C'est monsieur de Cayolle.
La Comt. Et où est-il allé?
Math. En Sologne.
Dur. Ça ne peut pas être pour son plaisir. 2$
Math. Monsieur de Cayolle l'avait chargé de se mettre en rapport avec deux ou trois propriétaires, et de voir quels ont été, à son avis, les meilleurs résultats de fertilisation obtenus jusqu'à [95]
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ce jour ; ce qui est, par exemple, le plus économique, de la marne ou de la chaux.
Dur. Tu dis?
Math. Je dis que le sol de ce pays se divise en terres siliceuses, c*est-à-dire en terres contenant 5 des pierres en grande quantité, et en terres calcaires, renfermant beaucoup de chaux et quelquefois même de la magnésie ; alors...
Dur. Qu'est-ce que tu racontes?
Math. Je vous explique la composition du sol, et 10 je vous expliquerai, après, les différents procédés de fertilisation.
Dur. Merci 1 qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie !
Math. Papa, je ne plaisante pas. 15
Dur. Et où as-tu étudié la fertilisation de la Sologne ?
Math. Dans un gros livre d'agriculture.
Dur. Que tu as trouvé?...
Math. Chez vous. 20
Dur. J'ai des livres sur l'agriculture, moi !...
Math. Oui, papa, très bien reliés, dans votre bibliothèque.
Dur. Tiens !... et tu les as lus ?
Math. J'ai voulu voir si René aurait beaucoup de 25 peine à faire le travail que monsieur de Cayolle lui a demandé, et j'ai vu qu'avec de la patience et l'intelligence qu'il a il s'en tirerait très bien. C'est très intéressant, l'agriculture 1 [96]
La Question d'Argent 8i- Acte iv, Sc. i
La Comt. Elle a raison ; elle pourra faire ce que
je n'ai pas feiit, elle pourra faire valoir ses terres
elle-même, quand elle sera mariée.
Math. Oh 1 quand je serai mariée ! j'ai le temps
d'étudier, alors. 5
Dur. Tu es si difficile 1
Math. Oh !... papa, vous ne pouvez pas dire cela. Dur. On t'a présenté monsieur de Bourville, tu
ne veux pas de lui.
La Comt. Il est pourtant très bien. lo
Mme. Dur. Vous le connaissez, comtesse?
La Comt. Oui.
Dur. C'est un homme charmant.
La Comt. £t dans une très bonne position, je
crois. 25
Math. Il n'est pas riche !
Dur. Comment, pas riche?
Math. Mais non.
Dur. Il a deux cent cinquante mille francs.
Math. En terres. 20
Dur. Il peut vendre.
Math. Non. C'est un majorât régulier, c'est un
immeuble inaliénable.
Dur. Où as-tu encore appris?
Math. Toujours dans la bibliothèque. 25
La Comt. Mais il a une tante...
Dur. Dont il est l'unique héritier, et qui est très
malade...
Math. Il n'y a plus d'espoir, elle est sauvée t H [97]
Mme. Dur. Mathilde !
Math. C'est que je suis un très bon parti, moi : j'apporte deux cent cinquante mille francs de dot... argent... sans compter les espérances.
Dur. Les espérances !... j'espère bien... 5
Math. Oh ! moi aussi, mon cher papa... j'espère bien que vous vivrez longtemps ; mais si le mot espérance signifie deux choses, ce n'est pas ma faute. Vous allez vous associer avec monsieur Giraud, vous allez faire une très grande fortune. 10
Dur. Tu as un frère !
Mme. Dur. Comment se fait-il que nous ne recevions pas de ses nouvelles ?
Dur. J'en ai reçu.
Math. Où est-il donc? pourquoi ne revient-il pas? 15
Dur. Il s'est trouvé... arrêté... en route. (A Mathilde:) Tu disais?...
Math. Je disais que je serai trop riche, un jour, pour épouser monsieur de Bourville.
Dur. Tu voulais bien épouser ton cousin ! 20
Math. Parce que je croyais l'aimer.
La Comt. Vous ne l'aimez plus?
Math. Non, madame, il ne m'aimait pas; du reste, je ne demande pas mieux que d'épouser monsieur de Charzay... monsieur de Bourville, 25 veux-je dire, si vous y tenez absolument; mais peut-être se présentera-t-il quelque chose de mieux. Élisa, qui n'a rien, fait bien un très bon mariage; pourquoi n'en ferais-je pas un aussi [98]
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beau? d'autant plus que je sais ce qu'il me faut maintenant ; il me faut un homme mûr, très mûr^ et que j'aimerai bien, comme un père.
Dur., à sa femme. Y comprenez-vous quelque chose ?
Mme. Dur. Absolument rien. 5
La Comt. J'ai fait un mariage dans ce genre-là, ce n'est donc pas à moi d'en dire du mal. Eh bien, chère enfant, j'ai peut-être ce qu'il vous faut.
Math. Vraiment?
La Comt. Un parent à moi m'a écrit qu'il voulait lo se marier. Il est riche !
Math. Combien a-t-il?
La Comt. Dix-huit cent mille francs.
Math. C'est magnifique !... Quel âge?
La Comt. Cinquante-cinq ans. 15
Math. A merveille !
La Comt. Mais il a la goutte.
Math. Quel bonheur ! je le soignerai ;... nous resterons ensemble au coin du feu, comme ce sera amusant ! Où est-il ? 20
La Comt. Ah ! il est loin.
Math. Où donc?
La Comt. A Batavia; mais il ne demande qu'à revenir.
Math. Et croyez-vous que je lui conviendrai? 25
La Comt. J'en suis certaine... d'ailleurs, il s'en rapporte à moi.
Math. Eh bien, papa, qu'en dites-vous?... J'espère que voilà un bon mariage !