‹ La question d'argent; comédie en cinq actesChapitre 59 sur 68 · Scène Première · texte numérisé non relu

Scène Première

Durieu, Madame Durieu

Dur., sortant de sa chambre. Je vous cherchais, 5

chère amie 1 Mme. Dur. Je rentre à l'instant...

Dur. Vous allez me donner votre avis...

Mme. Dur. Sur quoi?...

Dur. Voici le fait : vous savez que Giraud est 10

redevenu libre par suite de sa rupture avec les

Roncourt?

Mme. Dur. Oui.

Dur. Il a fait une démarche vers moi.

Mme. Dur. Pour? 15

Dur. Pour me demander Mathilde.

Mme. Dur. Que lui avez-vous répondu?

Dur. Rien encore... Je voulais vous consulter... Mme. Dur. Moi ?

La Question d'Argent 8«- Acte v, Sc. i

Dur. Vous. N'êtes-vous pas la mère de Mathîlde?

Mme. Dur. C'est vrai, mon ami, mais je me conformerai à votre décision.

Dur. Ce n'est pas ce que je vous demande; je vous demande votre opinion pour me décider. 5 Il y a trois partis: Monsieur de Bourville, le cousin de la comtesse, Thomme de Batavia, et Giraud. Mathilde n'a pas de volonté, elle ; quel est celui des trois que vous préférez ?

Mme. Dur. Il ne faut pas m'en vouloir, mon ami, 10 mais je serais incapable de faire un choix. Ce n'est pas ma faute, c'est l'habitude qui me manque.

Dur. Comment, l'habitude?...

Mme. Dur. Depuis vingt-quatre ans que nous 15 sommes mariés, vous avez toujours voulu diriger seul et vous-même vos enfants; c'était votre droit, je vous devais tout. Je me suis contentée, ne pouvant pas vous donner un conseil, de leur donner un exemple ; c'est tout ce que j'ai pu 20 faire. Cependant, Gustave n'a pas mené la vie qu'il devait mener, et, si votre fortune venait à lui échapper...

Dur. Comment ma fortune lui échapperaitelle? 25

Mme. Dur. Je n'en sais rien, mon ami, c'est une

supposition. Vous êtes libre de disposer de votre

bien comme bon vous semble, et, pour ma part,

j'ai de si petits besoins, qu'en cas de malheur, je

me contenterais de bien peu. Mais vous avez mis entre les mains de monsieur Giraud une somme importante, vous allez probablement lui confier le reste de vos capitaux, et signer même avec lui un acte de société. 5

Dur. Je ne dois confier à monsieur Giraud que l'argent qu'il me fera gagner. Je ne cours donc aucun risque.

Mme. Dur. Cependant, il a à vous cent cinquante mille francs en ce moment. 10

Dur. Cent mille.

Mme. Dur. Il dit cent cinquante mille partout. Vous voyez bien, en tout cas, que vous lui avez déjà confié une grosse somme qu'il ne vous a pas fait gagner. 15

Dur. J'ai pris toutes les informations possibles, il n'y a pas de danger.

Mme. Dur. Tant mieux ; mais il a commencé par ne vous demander que quarante raille francs, et il est arrivé à vous en faire donner soixante mille 20 de plus ; prenez garde !

Dur., inquiet. Est-ce que vous avez une raison de craindre que monsieur Giraud?...

Mme. Dur. Je n'ai pas de raisons certaines. Nous autres femmes, nous sommes des créatures de 25 sentiment plus que de raisonnement ; ainsi je ne croirai jamais qu'il soit délicat en affaires d'intérêt, l'homme qui n'est pas délicat en affaires de cœur, et, à cette heure, monsieur Giraud se con- [12S]

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duit très mal avec mademoiselle de Roncourt. — Croyez-moi, mon ami, tous les sentiments honnêtes se tiennent dans notre cœur, et celui qui se gâte gâte les autres. L'honneur n'a pas de nuances. 5

Dur. Tout cela ne me dit pas ce que je dois faire avec Giraud.

Mme. Dur. Vous devez vous retirer le plus poliment, le plus adroitement et le plus promptement possible, des combinaisons dans lesquelles lo il vous a engagé.

Dur. Eh bien, je vais être franc avec vous : je n'ai jamais eu l'intention de m'associer avec monsieur Giraud.

Mme. Dur. Vous le lui aviez promis cependant. 15

Dur. Oui, parce que c'était le seul moyen qu'il me fît rattraper trente raille francs que j'ai perdus à la Bourse avant de le connaître.

Mme. Dur. Et s'il vous fait perdre ?

Dur. Il n'est pas assez raaladroit pour me faire 20 perdre de l'argent, dans la première affaire que nous faisons ensemble. Pour la seconde, je ne dis pas non.

Mme. Dur. Un pareil calcul est-il bien digne de vous ? 25

Dur. Enfin, c'est aujourd'hui le trente; c'est aujourd'hui que monsieur Giraud doit venir me rendre mes comptes.

Mme. Dur. Vous en êtes sûr?

Dur. Je l'ai vu hier ; il m'a dit de Tattendre aujourd'hui à deux heures... Il est onze heures^ ainsi...

Mme. Dur. Voyons, mon ami, s'il vous est venu aujourd'hui cette bonne pensée de me consulter, c'est que vous avez enfin compris que je puis 5 vous donner un bon avis dans une circonstance grave. Eh bien, voulez-vous faire ce que je vais vous dire et me rendre bien heureuse?

Dur. Qu'est-ce que c'est?

Mme. Dur. Courez chez monsieur Giraud tout de 10 suite, et, avant même de connaître le résultat de son opération, reprenez tout simplement l'argent que vous lui avez confié, sans intérêts et sans bénéfices. Vous avez perdu trente mille firancs, vous aurez perdu trente mille fi:ancs, voilà tout ; 15 mais, au moins, vous n'aurez pas à vous reprocher d'avoir trompé qui que ce soit. Rappelez-vous, mon ami, la rigidité proverbiale de votre père en matière d'argent. Est-ce à dire, parce que, depuis quelques années, il s'est produit des 20 hommes nouveaux, qu'il doive en résulter une morale nouvelle? A mon avis, Durieu, on a le droit de perdre de l'argent avec certaines personnes, on n'a pas le droit d'en gagner, et l'honneur comme nous le comprenons, vous et 25 moi, défend de tromper même qui nous trompe.

Si monsieur Giraud tient ses engagements vis-àvis de vous, quel que soit son but, il faudra tenir les vôtres vis-à-vis de lui, ou il sera en droit de [130]

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dire que vous manquez à votre parole. Ce serait

la première fois.

Dur. Vous êtes décidément la meilleure créature

que je connaisse.

Mme. Dur. Non ; mais j'ai un certain sentiment 5

du devoir.

Dur. Allons ! je cours chez Giraud.

Mme. Dur. A la bonne heure 1 Dur. Et, si je rentre dans mon argent, je fais le

Mme. Dur. De?

Dur. De donner ma fille à René, si elle l'aime

toujours.

Mme. Dur. Que vous êtes bon, mon ami !... Elle

l'aime, elle m'a fait sa confidence... 15

Dur. Et ce cousin de la comtesse?

Mme. Dur. N'est qu'une invention.

Dur. Ah ! la petite rusée ! Je m'en doutais.

Mme. Dur. En revenant de chez monsieur Giraud,

vous passerez chez monsieur de Roncourt, et 20

vous le ramènerez, lui et sa fille, dîner avec nous. Dur. Vous êtes donc sûre?...

Mme. Dur. Je suis sûre que, si je n'avais pas eu le

bonheur de vous épouser, je serais restée fille

comme Élisa, et qu'on aurait probablement dit 25

sur moi ce qu'on dit sur elle.

Dur., embrassant sa femme. Quand on pense que

je vivais avec toi depuis vingt-quatre ans et que je

ne te connaissais pas !...

Mme. Dur. £h bien, tu le vois, mon ami, il était encore temps de faire connaissance.

Un Domestique, annonçant Monsieur et mademoiselle de Roncourt !...

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