‹ La question d'ÉgypteChapitre 1 sur 11 · L'EXPEDITION D'EGYPTE. — LA QUESTION D'ORIENT · texte numérisé non relu

L'EXPEDITION D'EGYPTE. — LA QUESTION D'ORIENT

I. Motifs de l'expédition d'Egypte. — II. Campagne du général Bonaparte. — III. Méhéniet-Ali. — Ouverture de lu question d'Orient, iSSa. — IV. Traité d'Unkiur-Skélessi, i833. — V. Réouverture de la question d'Orient, iSSq. — YI. Divergence entre la France et l'Angleterre. — VII. Ambassade de M. Guizot. — Mémorandum de Lord Palmerston. — VIII. Convention des quatre cours, i5 juillet iSiio. — IX. Armements de la France. — Démission du ministère Thiers, ministère Soult- Guizot. — X. Débats parlementaires. — XI. Soumission de Méhéniet-Ali : firmans de i84i. — XII. Situation juridique de l'Egypte.

L'Egypte a de tout temps fixé l'attention des puissances européennes. Sans remonter aux croisades, on les voit, dès le xvi' siècle, chercher à y développer leur influence et à se ménager des avantages pour leurs nationaux. Dans cette lutte, d'ailleurs pacifique, dont le commerce est surtout le prix, la France est au premier rang. Les Capi' tulations que François P"" obtient du Sultan Soli-

a LA QUESTION D EGYPTE.

man II, en i535, lui créent une situation privilégiée, dont les autres peuples réclament h leur tour le bénéfice. Elle conserve cependant une prépondérance marquée; son pavillon est celui qui dans ces parages inspire le plus de respect. Vers la fin du xviii* siècle, certains Français portent leur ambition plus haut. La politique se mêle dans leur esprit aux considérations économiques; ils entrevoient la possession de l'Egypte comme le moyen non seulement d'accaparer le trafic avec l'Extrême- Orient, mais encore de contenir, de menacer la domination des Anglais dans les Indes. Nos ambassadeurs à Constantinople, le comte de Saint- Priest, le comte de Choiseul-Gouffier, notre consul général au Caire, Magallon, expriment cette idée dans leurs rapports, falleyrand, à son arrivée aux alTaircs, trouva, dit-on, dans les cartons du ministère, plusieurs plans de conquête de l'Egypte. Lui-même y réfléchit et en entretint le Directoire à diverses reprises. Quand le général Bonaparte vint lui soumettre ses projets en 1797, il était préparé ii les discuter; bientôt il s'en déclara partisan et les recommanda au gouvernement. La conception de Bonajjarle ne lut donc, on peut le dire, ni spontanée, ni personnelle; elle arrivait ii son heuie, comme la conclusion d'un (rav;iil achevé dans beaucoup d'esprits.

Je ne referai pas l'histoire si connue de l'expédition d'Egypte. On lui a attribué des causes secondaires : d'une part, le désir de Bonaparte d'aller au loin augmenter son prestige, plutôt que de s'user dans les intrigues et les jalousies de la capitale; d'autre part, l'arrière-pensée, chez le Directoire, d'écarter un subordonné trop encombrant. Sans doute ces considérations ont influé sur le choix du moment, mais elles n'auraient pas suffi à faire accepter le principe d'une opération aussi aventureuse, si l'opinion publique n'avait pas été sur ce point d'accord avec les gouvernants. La perspective d'atteindre la puissance anglaise dans sa partie la plus sensible et la plus vulnérable, était éminemment populaire. En outre, ce n'est pas en vain qu'aux Français on parle de l'Orient, de ces contrées auxquelles se rattachent tant de souvenirs, de poétiques légendes et qui apparaissent encore à beaucoup d'imaginations, comme pleines de promesses. Personne ne fut donc ni étonné ni scandalisé, quand on apprit que le Directoire avait décide d'engager nos meilleures troupes et notre plus habile général sur un théâtre aussi éloigné des frontières de la République.

Le programme assigné à Bonaparte comportait un triple but : ranger l'Egypte sous la domination française, menacer les Indes et faire sa juste

part h la science par la description complète et méthodique de la vieille terre des Pharaons. Dans cette visée se révèle l'esprit de la Révolution qui aux heures les plus critiques n'a jamais négligé la cause du progrès et de la civilisation. La conquête de l'Egypte n'était pas pour elle séparable d'un vaste effort philosophique, et c'est h cet effort d'ailleurs si brillamment accompli, si fécond en résultats durables, que nous devons le meilleur de notre considération et de notre popularité dans la vallée du Nil.

L'armée s'embarqua au mois de mai 1798. A cette date s'ouvre ce qu'on est convenu de nommer : « La question d'Egypte ». D'économique qu'avait été la lutte autour de ce pays, elle devient désormais politique et ne cesse pas d'avoir ce caractère jusqu'à nos jours. Elle met en présence, souvent en conflit les plus grandes puissances de l'Europe et tient en haleine la diplomatie pendant tout le cours du XIX* siècle. Ce n'est plus le trafic qu'on se dispute, c'est l'influence, les voies de communication, les positions stratégiques, les moyens en un mot d'asseoir la prépondérance. Le dernier épisode, qui laillit déchaîner une guerre désastreuse, porte le nom de Fachoda; il est d'hier, il marque l'année 1899. Depuis lors, des accords amicaux entre la France et l'Angleterre ont créé une période probable de repos. La (jueslion n'est pas résolue, clic est apaisée. Mais il faut la suivre d'un regard altenlif, car elle peut réseiver encore plus d'une surprise.

Tant d'importance attachée au sort d'un faible Etat s'explique cependant. L'Egypte vaut moins par elle-même que par sa situation. Au centre de l'ancien continent, ayant vue à la fois sur l'Europe, l'Asie et l'Afrique, dominant le bassin oriental de la Méditerranée et la mer des Indes, base d'opération incomparable pour envahir la Syrie, menacer ou protéger le Sultan, donnant la maîtrise des voies de terre et d'eau entre l'Europe et l'Extrême-Orient, aussi bien du canal de Suez que des chemins de fer dirigés vers le golfe Persique, l'Egypte voit son rôle international grandir tous les jours. Les motifs qui poussaient nos pères ont doublé de valeur depuis que les marines du monde entier abandonnent la route du cap de Bonne-Espérance pour emprunter la création de M. de Lesseps.

Trois puissances particulièrement sont intéressées h la destinée de ce pays : la France, à raison de son influence séculaire dans le Levant et de son domaine colonial, aujourd'hui si étendu; l'Angleterre, dont l'immense commerce et les relations avec les Indes ne souffrent ni interruption ni retard, et qui, depuis un quart de siècle, rêve du gigantesque chemin de fer du Cap au Caire, déjà à moitié réalisé; la Russie enfin, moins liée à l'Egypte, mais voisine immédiate de l'empire ottoman, dont elle observe les vicissitudes et dont longtemps elle a prétendu hériter : ses occupations sur d'autres théâtres la détournent temporairement, mais elle ne voudrait point livrer l'accès

de l'Asie Mineure, qui confine à ses possessions. Les autres puissances sont moins directement touchées. Mais elles ont été fréquemment appelées h jouer le rôle d'arbitres; elles ont le souci et la garde de l'équilibre général, elles sont engagées par des amitiés ou des alliances, qui ne leur permettent guère de se récuser. L'Europe entière a donc été penchée autour de l'Egypte pendant tout le cours du siècle, veillant sur ses mouvements, prévenant les tentatives d'accaparement, réclamant depuis 1840 le maintien du statu quo, comme la plus sûre garantie d'une paix que la moindre secousse pourrait ébranler.

Les conflits étaient d'autant plus menaçants que l'Egypte se trouve dans des conditions spéciales, qui les provoquent et les amplifient. Autonome et subordonnée, comme nous le verrons plus loin, indépendante mais contenue par la souveraineté du Sultan, elle peut contracter avec les nations européennes, mais elle ne peut engager vis-à-vis d'elles une action politique. La guerre lui est interdite sans la permission du Sultan. Celui-ci, h son tour, lui doit aide et protection contre l'envahisseur. Elle est, nonobstant son autonomie, j)rovince de l'empire ottoman ; ii ce titre elle a droit au trailemorit (juc les amuds inloniationaux ont lait à la Turquie. Elle participe de l'intégrité que les puissances ont assurée n l'empire. Elle est placée sous le m^me régime et ses liens avec lui n«' peuvent ^trc relâchés. Qui touche à l'I^'gypte, touche il In Turquie. Qui soulève la question

d'Egypte soulève la question d'Orient, dans toute son ampleur et avec toutes ses conséquences. Semblable à ces volcans mal éteints qui, après de longues périodes de repos, font tout à coup explosion, la question d'Egypte ou la question d'Orient a d'inévitables réveils. Le xix® siècle est jalonné de ces épisodes dramatiques, qui continueront de se reproduire h des intervalles plus ou moins grands, tant que la situation de ces contrées restera anormale, tant qu'elle ne sera pas réglée d'une manière conforme aux intérêts généraux de l'Europe.

Ce tableau, dont l'avenir devait dégager les traits, échappait aux regards des gouvernants de 1798. Mais ils apercevaient distinctement quelquesuns des termes du problème, et cela suffirait pour justifier leur conception devant la postérité. Rabaisser une si haute entreprise au rang de calculs égoïstes et de compétitions mesquines, c'est prendre l'histoire par les petits côtés. Les passions inférieures ont pu s'y mêler, mais l'idée fondamentale était saine et patriotique. Le Directoire et Bonaparte voyaient juste, quand ils signalaient la possession de l'Egypte comme un des facteurs futurs de la puissance française. Leur seul tort a été de ne pas assez proportionner les moyens au but, de ne s'être pas dit qu'après avoir conquis l'Egypte il faudrait la garder et que, par conséquent, la mer nous étant le plus souvent fermée, il fallait pourvoir les conquérants de ressources telles qu'ils pussent se suffire à eux-mêmes, pendant de longs temps, et se passer du secours de la mère

patrie. La suite a prouvé qu'avec un plan mieux assis, des efforts plus coordonnés et une méthode plus sage, la France aurait pu conserver l'Egypte, en dépit des Anglais et des Turcs.

Au moment où Bonaparte débarquait, l'Egypte n'était pas unie à la Turquie par les liens qui l'y rattachent aujourd'hui. Les traités internationaux qui règlent le sort de l'empire ottoman n'existaient pas encore. A ce double point de vue, la conquête ne soulevait pas les mêmes difficultés que dans la seconde moitié du xix" siècle. Néanmoins il fallait s'attendre à l'hostilité du Sultan. Quoique depuis de nombreuses années sa suzeraineté sur l'Egypte fût devenue à peu prcs( nominale, il ne pouvait, par orgueil, souscrire h un pareil amoindrissement. Le Directoire avait essayé de le capter : par l'organe de Talleyrand, il lui avait fait parvenir les déclarations les plus rassurantes. La France, lui disait-il, ne méditait pas de conquête; elle voulait seulement venger les injures à ses nationaux (injures qui, d'après Magallon, n'étaient que trop réelles). Aussitôt «[u'ollc aurait abattu le gouvernement des boys, en révolte prcscpie toujours contre rnuforilé du Siiltan, et rétabli un ordre de choses régulier, elle s'cmprossorail do replacer le pays sous sa suzcrnincté — en continuant, d'ail-

leurs, de l'occuper militairement. — 11 est remarquable que nous ayons entendu le même langage à cent ans de distance.

Ces explications ne réussirent pas à convaincre Sélim III. Excité contre nous par les agents britanniques, il fit alliance avec l'Angleterre et la Russie, le 12 septembre 1798, et déclara la guerre à la République. Il ordonna la formation de deux armées ; l'une, dans l'île de Rhodes, qui serait transportée à Alexandrie par les navires anglais; l'autre, en Syrie, qui s'avancerait par les voies de terre. L'Angleterre, prête dès le premier jour, commandait la mer. Si sa flotte ne sut pas empêcher le passage du corps expéditionnaire ni son débarquement le 3 juillet, elle prit une terrible revanche le i*"" août, en détruisant les vaisseaux français dans la baie d'Aboukir. L'escadre russe, de son côté, sortit de la mer Noire et mit le blocus devant les îles ioniennes, qui furent perdues pour la France l'année suivante. L'opération du Directoire faisait apparaître pour la première fois ce jeu des puissances, toujours promptes ii s'unir contre celle d'entre elles qui tenterait d*accaparer l'Egypte. Nous venions de reformer contre nous la deuxième coalition et de lever les dernières hésitations de Paul P"", en même temps que nous jetions la Turquie dans les bras de nos deux plus dangereux rivaux.

Ces graves résultats passaient presque inaperçus. La France n'avait d'yeux, h ce moment, que pour le jeune triomphateur qui traçait en Egypte un

lO LA QUESTION D EGYPTE.

sillon lumineux. Ses débuts furent dignes de son génie : la victoire des Pyramides, les ordres du jour lapidaires, les explorations du Haut-Nil, la création de l'Institut, la résurrection d'un passé mystérieux, le projet de rouvrir l'ancienne communication des deux mers, enfin des cérémonies pompeuses et symboliques, où deux civilisations, deux religions se mêlaient en faisant naître de saisissants contrastes, tout concourait pour entretenir l'admiration et pour développer dans l'àme française une impression difficile à définir, en partie romanesque, comme le souvenir laissé par les croisades, et qui est devenue un des éléments de notre politique orientale.

Tant que Bonaparte n'eut affaire qu'aux Egyptiens, le succès fut relativement Aicilc. La situation changea lorsqu'il eut h combattre les ennemis du dehors, ce que doit toujours prévoir un conquérant de l'Egypte. L'armée turque de Syrie, appuyée par la flotte anglaise, s'était avancée jusqu'à la frontière, à EI-Arich. Bonaparte prenant rodensive pénétra en Syrie et le i3 mars 1799 parut devant Jaffa. Il s'en empara malgré une vive résistance, mais y contracta les germes de cette peste trop fameuse qui décima l'armée et donna lieu à des épisodes si navrants. Vainqueur des Turcs au Mont-Tliabor, le i() avril, il essaya de prendre Saint-Jean-d'Acre. Après doux mois d'efforts infructueux, voyant la place sans cesse ravitaillée par l'amiral Si(ln«'y-Smith et l'armée turque reformé»! sur ses drrrîèrcs, il dut se résigner ii

lever le siège. Son retour fut extraordinairement pénible ; il avait perdu un tiers de ses efiectifs et abandonné des centaines de blessés ou de pestiférés aux vengeances des Turcs. En dépit des apparences triomphales qu'il voulut donner à sa rentrée au Caire, un coup funeste était porté au prestige de l'expédition. Lui-même pensa qu'il n'avait plus rien de grand à tenter en Egypte et que mieux valait pour sa fortune rechercher un autre théâtre. Heureusement, avant de partir, il trouva l'occasion d'un succès. L'armée rassemblée h l'île de Rhodes venait de débarquer à Alexandrie. Bonaparte lui livra une série de combats, du 25 juillet au 2 août, autour du village et du fort d'Aboukir, et la détruisit presque entièrement. Cette victoire, sans donner de résultats décisifs pour la suite de l'occupation, permit du moins à Bonaparte de s'éloigner honorablement. Il quitta le sol égyptien, le 22 août 1799, accompagné de Berthier, ^lurat, Lannes, après avoir remis le commandement suprême au plus digne, au général Kléber.

L'exemple parti de si haut devait être contagieux et l'on ne saurait s'étonner que le découragement ait gagné les principaux chefs, le général Kléber lui-même. S'exagérant les difficultés de la situation, il écrivit au Directoire pour lui démontrer l'impossibilité de garder l'Egypte. Chaque jour plus impressionné par les doléances qui s'exhalaient autour de lui et se croyant autorisé, selon les instructions dernières de Bonaparte, h

une évacuation éventuelle, il se préoccupa de ramener les troupes en France. La Porte venait de mettre sur pied une nouvelle armée de 40000 hommes qui, sous les ordres du grand vizir, se dirigrcait de Damas vers Gaza. Kléber conclut avec l'amiral Sidney-Smith une convention aux termes de laquelle ses troupes seraient transportées en France par les navires anglais. Au moment où l'exécution commençait, l'amiral Keith fit savoir au général Kléber que Sidney était désavoué par son gouvernement, et qu'il eût h se rendre h discrétion. Kléber indigné ne discuta même pas un tel message. Il mit la lettre de Kleith h l'ordre de l'armée et, ii la tête de 10 000 hommes, marcha résolument contre les Turcs, massés près des ruines d'Héliopolis. Il les tailla en pièces, dans la journée du 20 mars 1800, puis écrasa l'insurrection qui lui fermait les portes du Caire, et rentra dans la ville avec un grand appareil de victoire. Pour un moment la domination lut rétablie; elle parut même consolidée. L'armée, recrutée dans le pays, s'élevait au chiffre de 27 000 combattants; la confiance, l'ordre et l'industrie renaissaient. Une nouvelle ère s'ouvrait pour l'œuvre franyaise. Le poignard d'un fanatique y mit brusquement fin : le général Kléber périt assassiné le i4 jnin 1800. L'Angleterre veillait toujours. Le remplacement de Kléber par Menou fut pour elle une chance inespérée. Le général Menou ne manquait pas de mérite comme administrateur cl l'on cite de lui plusieurs mesures utiles. Mais c'était un militaire

LA QUESTION d'ÉGYPTE. i3

médiocre qui n'inspirait aux troupes aucune confiance. L'Angleterre jugea l'occasion bonne pour tenter un efTort décisif. A son instigation, une nombreuse armée turque s'avança par la Syrie, au commencement de l'hiver, pendant que 20000 Anglais, réunis ii Minorque, descendaient dans la presqu'île d'Aboukir, et 7 000 à 8000 cipayes de l'Inde prenaient position à Cosséir, sur la mer Rouge. Bonaparte ou Kléber se serait porté rapidement, avec toutes ses forces, au point le plus menacé, à Alexandrie, et aurait rejeté les Anglais à la mer. Menou fit tout le contraire. Il dispersa ses troupes en petites garnisons, se préoccupant outre mesure de l'armée turque, encore éloignée et dont les mouvements se subordonnaient à ceux des Anglais. Le général Priant, qui gardait Alexandrie, n'avait avec lui que 1 5oo hommes pour s'opposer au débarquement. Malgré sa défense opiniâtre, l'armée anglaise tout entière prit pied dans la presqu'île et bientôt menaça la route du Caire. Le général Menou se résolut enfin à l'attaquer. Le 21 mars 1801, il pendit la bataille de Canope et dut se retirer sous les forts d'Alexandrie. Cinq mois après, le 3o août, il (;apitulait, à la condition d'être ramené en France par la flotte anglaise. Déjà, le 2j juin, la garnison du Caire, menacée à la fois par les troupes britanniques et par l'armée turque, qui débouchait de la Syrie, avait eu un sort pareil.

Ainsi finit l'occupation française. Elle avait duré un peu plus de trois ans. Si ses résultats

l4 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

militaires ont été nuls, ses résultats moraux et même économiques ont été considérables . La magie des premiers succès, le prestige personnel de Bonaparte ont survécu aux derniers revers. Le brillant état-major de savants qui avait accompagné l'expédition, la trace qu'ils ont laissée dans plusieurs directions, la secousse imprimée à un peuple courbé sous le despotisme et ignorant de sa propre histoire, les études entreprises et qui se continuent de nos jours, ont donné un reliel" singulier au nom français et ont symbolisé en lui la force et la civilisation européennes. C'est à nos officiers, h nos ingénieurs, à nos marins, à nos agronomes, à nos juristes, que l'Egypte empruntera pendant longtemps ses instructeurs et ses maîtres, ses méthodes et ses codes. D'autre part nos colons, industriels et commerçants, sont venus se fixer en plus grand nombre dans la vallée du Nil. Ils se considéraient h moitié en terre française et pour eux le séjour en Kgyptc n'était pas l'expatriation. Ainsi s'expliquent cette abondance de capitaux que nous avons versés dans les caisses des Pachas et ce grandiose canal de Suez <jui semblait ne pouvoir être construit que par des mains françaises. Notre situation, pendant trois quarts de siècle, a été hors de pair avec celle d'aucune autre nation; il a fallu un concours inouï de circonstances pour en amener le déclin, que j'ose croire momentané. Telles sont les conséquences de cette conception aventureuse du Directoire, beaucoup phis frconchî (pi'on n'est tenté de la

LA QUESTION d'ÉGYPTE. i5

croire au premier abord, et qui permettent de juger de ce qu'elle aurait pu être, si des fautes irréparables mais aisées à prévenir n'avaient pas été commises dès le début.

Après le départ des troupes françaises, les Anglais eussent voulu se maintenir en Egypte. Mais leurs forces étaient insuffisantes : ils durent se borner à occuper provisoirement Alexandrie. Le pays se trouvait en proie à une véritable anarchie; l'armée turque avait restauré en principe l'autorité du Sultan, mais n'avait organisé aucune administration régulière . Tout restait donc en suspens, lorsque le traité d'Amiens, du 25 mars 1802, statua sur le sort de l'Egypte. La province était définitivement restituée à la Porte ottomane, tandis que les îles Ioniennes, enlevées à la France, étaient déclarées indépendantes, sous la protection de la Russie. Quant aux troupes anglaises, elles durent se rembarquer, laissant l'Egypte dans une situation assez semblable à celle où l'avait trouvée Bonaparte en 1798.

La période qui s'ouvre et qui fut si fertile en péripéties est, à proprement parler, celle de Méhémet-Ali. Ce barbare de génie, comme on l'a appelé, sut, pendant plus de quarante ans, retenir l'attention de l'Europe et devint, à deux reprises, l'arbitre des destinées de l'Orient. Un moment,

ib LA QUESTION D EGYPTE.

il put faire jouer à l'Egypte, malgré sa faible population et ses ressources limitées, le rôle d'une grande puissance. Rien ne semblait interdit à son ambition; s'il l'avait contenue à temps, les destinées de ce pays eussent été changées. II avait fait ses premières armes contre les Français, h la bataille d'Aboukir, en 1799. Six ans plus tard, il réussissait h se faire proclamer Pacha d'Egypte par les Albanais et il était reconnu en cette qualité par la Porte, le 9 juillet i8o5. Dès lors, il eut un double souci : d'un côté, se débarrasser <le tous ceux qui pouvaient, h un titre quelconque, contrarier son autorité h l'intérieur; de l'autre, rendre sa dépendance h l'égard du Sultan aussi peu effective que possible, sans répudier cependant la vassalité.

En 1807, les Anglais tentèrent de rouvrir la question d'Egypte h leur profit. En guerre avec la Porte et alliés h la Russie, qui venait d'envahir la Valachie, ils se présentèrent, le 17 mars, devant Alexandrie; ils n'eurent pas de peine h s'en emparer et firent la garnison prisonnière. De là ils marchèrent sur Rosette, espérant bientôt pouvoir gagner le Caire. Les circonstances leur semblaient propices : Méhémet-AH était h ce moment occupé il soumettre les In'ys de la Ilaule-Egypte; ils le voyaient aux prises avec de grandes difficultés intérieures et ils croyaient la réorganisation de son armée moins avancée qu'elle ne l'était réellement. A la première nouvelle de l'agression, le Pacha rentra au Caire. II réunit rapidement un

assez fort contingent de troupes et se porta vers les Anglais, que la résistance de Rosette retenait autour de la place. Le ai avril, il les enveloppa au village de Hamadan ; il leur fit subir de sérieuses pertes et les rejeta sur Alexandrie. Ils y purent tenir quelques mois, grâce à la protection de la flotte, mais le i4 septembre, renonçant définitivement à la lutte, ils regagnèrent leurs vaisseaux.

La puissance croissante du Pacha ne permit plus aux nations étrangères de nourrir des idées de conquête. Désormais l'Egypte se mêle à la vie de l'Europe; elle sort peu à peu de l'état à demi barbare où l'avait plongée la longue oppression des beys et des mamelouks. Elle devient un facteur important de la politique générale.

Le règne de Méhémet-Ali — car on ne peut guère appeler d'un autre nom son administration indépendante — fut signalé par l'exceptionnelle influence que les Français exercèrent en Egypte. Le Pacha leur témoignait une véritable prédilection. Il se méfiait profondément des Anglais dont il avait peine à oublier l'agression; on eût dit qu'il prévoyait l'hostilité dont ils lui donneraient des marques aux heures critiques où se jouèrent les destinées de son pays. Il voulait avoir avec eux le moins de relations possible. C'est à la France exclusivement qu'il demanda des collaborateurs civils et militaires. Son armée fut reconstituée, instruite et équipée par les soins du colonel Sèves (Soliman Pacha), qui resta son meil-

lO LA QUESTION D EGYPTE.

leur conseiller et son ami et contribua plus d'une fois k ses victoires. Il voulut porter les forces égyptiennes à un degré inconnu avant lui. Renonçant à faire appel aux Albanais et autres éléments étrangers, qui ne lui semblaient pas assez sûrs, il avait chargé le colonel Sèves d'introduire une bonne méthode de recrutement dans la population indigène. Malgré les résistances qu'il éprouva d'abord, il réussit h élever considérablement le chiffre de son armée; celle-ci, qui ne comptait guère plus de 20000 hommes au début, en possédait plus de 100 000 en 1826. Ce développement entraîna la création d'écoles spéciales militaires destinées h fournir des cadres pour les différentes armes. La marine réclamait des soins analogues; c'est encore un Français, l'ingénieur Besson , emprunté au port de Rochefort, qui reçut la mission de mettre à flot deux escadres, l'une sur la Méditerranée, l'autre sur la mer Rouge. L'activité des constructions navales fut telle que, peu d'années après le désastre de Navarin, la flotte égyptienne comptait trente navires de guerre.

L'ambition de Méhémet-Ali, dont l'esprit était hanté du souvenir de Bonaparte, dépassait les bornes de l'Egypte. Il voulait faire jouer à son pays un rAlc important en Orient et son premier souci fui d'accroilre retendue de son coni mandement. De 1816 il i8it), sur les démarches prcstantoH du Siihnn, il soumit h*s Wiih!il)it('s, (|ui faisiiirnl srliismc en Ai.ibie et occupaient les villes

saintes. Toutefois, par prudence vis-à-vis de la Porte, il ne crut pas devoir garder ses positions de l'autre côté de la mer Rouge. Il préféra, profitant du prestige acquis à ses armes et de l'entraînement de ses troupes, achever la conquête du Soudan et établir son pouvoir sur la Nubie. Son fils Ismaïl parvint en 182 1 au confluent du Nil Blanc et du Nil Bleu et entra à Sennar, tandis que son gendre Mohammed bey envahissait le Cordofan et s'emparait d'El-Obéïd. En même temps, sa domination s'étendait à l'est, le long des rivages de la mer Rouge.

Ces succès n'enivrèrent pas Méhémet-Ali au point de lui faire oublier ses devoirs envers la Porte. Il était trop fin politique pour ne pas comprendre que la suzeraineté presque nominale du Sultan lui était une garantie du côté de l'Europe. Seul, il restait toujours exposé aux convoitises de quelque grande puissance; lié à l'empire ottoman, il était protégé par la masse de ce dernier. Ainsi sa fidélité au Sultan, qui ne fut pas toujours bien comprise à Constantinople, avait sa source dans un intérêt réfléchi. Il voulait que la chaîne fût légère, mais il ne se refusait pas h la porter. Si plus tard, il fut tenté de la rompre, c'est sous le coup d'événements qu'il n'avait pas prévus et dont la soudaineté altéra la sagesse habituelle de ses calculs. Mais dans la première moitié de son règne, il ne songea pas h un affranchissement dangereux. « Vous êtes étranger, disait-il au diplomate autrichien Prokesch-Osten, et vous

ignorez la façon de penser diin musulman... Savez-vous quelle conséquence aurait pour moi le démembrement de l'empire? Tout musulman s'écarterait de moi avec horreur, mon fils serait le premier à m'abandonner. » — « Je suis prêt, protestait-il h l'envoyé français, M. de Bois-le- Comte, après la bataille de Konieh, je suis prêt à toute heure à promettre en face du monde que je ne chercherai jamais de querelle avec le Sultan. » Et h ce moment il était de bonne foi.

Pendant la guerre de l'indépendance grecque, de 1821 à 1829, il fournit à la Porte des preuves non équivoques de loyauté. A sa requête, en 182,3, il réprima l'insurrection de la Crète, ce qui lui valut le titre de Pacha d'Acre. L'année suivante, Mahmoud lui donna la mission de reprendre la Morée. Son gendre Ibrahim, à la tête d'une armée de 18000 hommes, réussit h débarquer, en 1826; il soumit rapidement la plus grande partie de la province et entra à Tripolitza. Ayant reçu 10 000 hommes de renfort il se transporta à Missolonghi, que les Turcs assiégeaient en vain. L'héroïque défense de cette place et les horreurs qui suivirent sa chute, en même temps <|u'elles ont immortalisé le nom grec, ont jeté l'opprobre sur les Turcs et les Égyptiens. Ibrahim victorieux, mais bien affaibli, retourna en Morée, où l'insurrection avait regagné du terrain. Les sentiments do Méhémci-Ali po\ir la France subirent lii une rude épreuve, car le uo octobre i8uj, la flotte turco-égyptienne fut anéantie îi Navarin par les

forces combinées de la France, de l'Angleterre et de la Russie. « Je ne comprends pas, disait Ibrahim, que les canons français aient tiré sur leurs vaisseaux. » Sa déception devait bientôt être encore plus amère. Le général Maison, descendu en Morée avec i5ooo hommes, en septembre 1828, reibula les troupes décimées d'Ibrahim et obligea celui-ci à signer, d'accord avec le commandant turc, une convention pour l'évacuation de la Grèce. Le traité d'Andrinople, du i4 septembre 1829, mit fin, d'autre part, h la guerre entre la Turquie et la Russie.

La conduite de Méhémet-Ali aurait dû lui concilier la faveur du Sultan. Il venait de sacrifier pour lui ses soldats, ses navires et ses trésors. Mais Mahmoud était aveuglé par la jalousie. Son vassal lui paraissait trop puissant; il rêvait de l'humilier. Il prit prétexte de ce que le Pacha avait mis peu d'empressement à lui porter secours après la prise d'Andrinople ; il ne tint compte ni de l'épuisement où il devait se trouver, au lendemain de l'expédition grecque, ni du temps nécessaire à de nouveaux préparatifs. 11 le punit, en lui retirant la promesse du pachalik d'Acre et lui offrant, en compensation dérisoire, le gouvernement de la Crète. En outre, et le coup était peut-être plus sensible, il affecta de conférer à Ibrahim une dignité supérieure à celle de son père. A d'autres signes, Méhémet-Ali discerna que la malveillance du Sultan irait encore plus loin, jusqu'à une déchéance peut-être, qu'amènerait le plus futile

incident. Il résolut de prendre les devants, et c'est ainsi que la question d'Egypte, fermée depuis vingt-deux ans, allait se rouvrir au grand dommage de l'Europe.

Profitant des démêlés qu'il avait avec le gouverneur d'Acre et où son bon droit était évident, il donna l'ordre à Ibrahim d'envahir la Syrie, avec une armée de 35 ooo hommes, et de mettre le siège devant Saint-Jean-d'Acre. Après six mois d'efforts, et des péripéties qui rappellent celles de la campagne de Bonaparte, Ibrahim, plus favorisé que son illustre modèle, réussit enfin h emporter la place, le 2j mai i832, mais non sans avoir subi des pertes cruelles. Heureusement pour lui, il n'était pas menacé par une flotte anglaise et avait, dans l'Egypte, une base d'opération assurée. Il poussa résolument vers le nord, avec toutes ses forces, prit Damas, et rencontra les Turcs aux environs de Iloms, le 9 juillet. Ils étaient commandes par le Pacha d'Alcp, celui-là même que le Sultan venait de désigner pour remplacer Méhémet- Ali. Ibrahim, aidé des conseils du colonel Sèves, les mit en complète déroute. Le 26 juillet, il prenait Alep; le 29, il achevait les Turcs près de Beïlan et rejetait leurs débris sur le Taurus. Ne trouvant plus d'obstacle devant lui, il commença l'invasion de l'Asie Mineure.

Le Sultan effrayé tonta de lui opposer un autre adversaire. Héchid Pacha, gouverneur de la Roumélie, fut investi ii son tour, avec le titre de grand vizir, <lf la succession de Méhémet-Ali et chargé

de lever une nouvelle armée. Il parvint à réunir 60000 hommes, le double de l'effectif d'Ibrahim. Mais la lenteur de ses préparatifs permit au général égyptien de gagner le versant septentrional du Taurus et de choisir une excellente position près de Konieh. Les Turcs, confiants dans leur nombre, attaquèrent les Egyptiens, le 21 décembre 1882. Cette fois encore, par ses habiles manœuvres, auxquelles Sèves n'était pas étranger, Ibrahim dispersa l'ennemi, qui s'enfuit dans le plus grand désordre, abandonnant sur le terrain quelques centaines de morts et beaucoup de prisonniers parmi lesquels Réchid Pacha, le présomptueux compétiteur du vice-Roi. L'armée égyptienne se porta rapidement sur Kutayieh et menaça Brousse. Constantinople se trouvait découvert, 1 empire ottoman allait succomber.

Les grandes puissances, alors comme aujourd'hui, voyaient dans l'indépendance de la Turquie un élément essentiel de l'équilibre européen et la condition de la paix générale. Toutefois elles apportaient à l'affirmation de ce principe des sentiments très divers. M. Guizot, ministre à l'époque, en trace le tableau suivant * :

« L'Angleterre et l'Autriche avaient une idée

Page 1