‹ La question d'ÉgypteChapitre 7 sur 11 · L'OCCUPATION ANGLAISE · texte numérisé non relu

L'OCCUPATION ANGLAISE

I. Abolition du condominium. — II. Négociations relatives à l'évacuation de l'Egypte. — III. Convention pour assurer la libre navigation du canal de Suez. — IV. Nouvelles négociations pour l'évacuation de l'Egypte. — V. Convention Drummond Wolfif. — VI. Essais de reprise des négociations. — Mort de Tewfik et nomination d'Abbas, janvier 189a. — VII. Emprunt à la Caisse de la dette et jugement des tribunaux mixtes, i8g6. — VIII. Événements du Soudan; le mahdisme. — Marche sur Dongola. — IX. Origines de l'incident de Fachoda.

— Mission du capitaine Marchand. — X. Prise de Khartoum.

— Pourparlers entre les cabinets de Paris et de Londres. — XI. Clôture de l'incident de Fachoda, 1899. — XII. Convention franco-anglaise, 8 avril 1904.

L'histoire de l'Egypte, depuis 1882, n'est autre que l'histoire de la domination anglaise. On distingue deux périodes à peu près d'égale longueur. Dans la première, l'Angleterre hésite, tâtonne, elle est comme effrayée de son initiative hardie, des lourdes responsabilités qu'elle a assumées. Elle songe tout d'abord, et de bonne foi, à se retirer. Puis elle en parle encore, mais du bout des lèvres j elle médite plutôt de rester, mais en

diminuant ses charges. La Basse-Egypte seule l'intéresse, parce que la Basse-Egypte, c'est le canal de Suez. Dans la seconde période, elle se reprend à former des rêves d'expansion; la prospérité renaît, les difficultés financières s'atlénuent, elle a plus de liberté d'allures. Elle reconquiert le Soudan, conçoit le gigantesque dessein du chemin de fer du Cap au Caire, s'installe autour des sources du Nil, d'où elle surveille tout l'Est africain. A partir de ce moment, elle ne pense plus à l'évacuation; elle oublie qu'il y a une Europe. Elle escompte l'avenir, comme si l'avenir tout entier lui appartenait. Elle contracte en 1904 avec la France et peut se croire sûre désormais d'une possession indéfinie. Le problème égyptien n'en reste pas moins posé, non par nous, mais par la force des choses.

Il importe de bien définir la situation de l'Angleterre en Egypte, au point de vue du droit international.

L'Angleterre n'a pas conquis IP^gyptc en 1882, car l'Egypte ne s'appartient pas à clle-môme, elle appartient au Sultan, cl l'Angleterre n'était pas «■Il guerre avec le Sultan. Elle était son alliée et lui a prMé l'appui de ses armes pour réprimer les troubles intérieurs. Elle était si bien sou nlliéc, de jure et fado, qu'elle négociait avec lui

LA QUESTION d'ÉGYPTE. SuJ

une convention militaire pour l'envoi de troupes turques destinées h opérer parallèlement avec les siennes, et qu'elle lui demandait, pour faciliter sa tâche, de proclamer Arabi Pacha rebelle, à la face du monde musulman. Le 6 septembre, M. de Noailles télégraphiait h M. Duclcrc : « Hier le Sultan a autorisé la signature de la convention militaire. Les journaux ont publié ce matin la proclamation impériale déclarant Arabi rebelle. Cette pièce est tout en faveur de l'Angleterre, Elle justifie le bombardement d'Alexandrie, l'intervention militaire des Anglais en Egypte, et se prononce énergiquement en faveur de TewKk Pacha. » Les Anglais n'ont pas plus conquis l'Egypte en 1882 que les Français n'avaient conquis la Syrie en 1860 ou que les Russes n'avaient conquis la Hongrie en 1849.

Les Anglais n'ayant pas conquis l'Egypte, elle n'aurait pu leur appartenir qu'en vertu d'une cession régulière du Sultan, approuvée par les puissances signataires du traité du 3o mars i856 qui consacre l'intégrité de l'empire ottoman et la place sous la garantie des hauts contractants. Toutes les modifications à l'état de choses reconnu par ce traité, même celles qui résultent du sort des armes, ont été l'objet de conventions internationales, dont le congrès de Berlin de 1878, succédant à la guerre turco-russe, offre un exemple marquant. Or aucun traité n'est intervenu avec le Sultan et avec les puissances pour transférer la possession de l'Egypte à l'Angleterre. Au surplus

le gouvernement britannique ne s'est jamais placé sur ce terrain pour justifier la présence de ses troupes dans la vallée du Nil. Il a motivé leur entrée par l'état d'anarchie qui rendait une intervention militaire indispensable, et il explique la continuation de leur séjour par des considérations d'ordre public, suivant lesquelles leur départ serait dommageable au bien de l'Egypte et compromettrait le gage utile à toute l'Europe. La situation des Anglais est donc une situation de fait, précaire au point de vue du droit, et qui peut prendre fin quand l'Europe jugera le moment venu.

Les Anglais eux-mêmes l'ont senti h l'époque où ils accomplissaient leur expédition et ils ont multiplié les assurances pour prévenir tout soupçon d'arrière-pensée de leur part. Le cabinet de Londres, dans les débats de la Chambre des communes, du 24 au 27 juillet 1882, se déclarait exempt de toute visée ambitieuse (selfish views). « Tous les ministres, télégraphiait M. le comte d'Aunay, ont particulièrement insisté sur ce point. Il (le cabinet) envoie des troupes en Egypte pour y rétablir l'ordre, pour rendre au Khédive le pouvoir qu'il a perdu, pour donner dans de certaines limites satisfaction aux aspirations du parti national, et enfin il a l'intention formelle de soumettre au concert européen le règlement dcfiiiilif de Ia({uestion égyptienne. » Quelques jours après. Lord firHUvilIc confirmait cet cnifa^rcment. Dans une note adressée à la conférence et que M. de Noailles me communiqua le 3 aoftt, il disait :

« Le gouvernement de Sa Majesté a l'honneur de faire connaître à la conférence que, une fois le but militaire visé atteint, il réclamera le concours des puissances pour les mesures à prendre en vue du futur et bon gouvernement de l'Egypte. » Le 10 août M. Gladstone faisait à la Chambre des communes des déclarations que M. d'Aunay résumait en ces termes : « Il (le Premier ministre) a renouvelé l'assurance qu'il avait déjà donnée en maintes occasions , à savoir que l'Angleterre n'avait pas le projet d'occuper indéfiniment l'Egypte (indefinitive occupation). « S'il y a une chose que M nous ne ferons pas, c'est bien celle-là, a-t-il dit; » ce serait en désaccord absolu avec les principes » professés par le gouvernement de Sa Majesté, » avec les promesses qu'il a faites à l'Europe, et, » ajouterai-je, avec la manière devoir de l'Europe » elle-même. » Le 3 janvier i883, dans une circulaire mémorable. Lord Granville disait : « Bien que les forces britanniques soient, quant à présent, maintenues en Egypte pour assurer la tranquillité, le gouvernement de Sa Majesté est désireux de les rappeler aussitôt que l'état du pays et l'organisation de ses propres moyens pour le maintien de l'autorité du Khédive permettront de le faire. »

Il est inutile de pousser plus loin les citations. Non seulement l'Angleterre reconnaissait le caractère provisoire de la situation, au moment où elle prenait pied en Egypte, mais nous la verrons plus tard s'exprimer encore dans le même sens, et cela

33o LA QUESTION d'ÉGYPTE.

jusqu'à une date relativement récente. Si je suis bien informé, en i8g6, Lord Salisbury se déclarait prêt à renouveler à M. Berthelot, notre ministre des Affaires étrangères, ses déclarations antérieures sur une évacuation plus ou moins prochaine. Sans doute la conviction de T Angleterre est allée s'affaiblissant, à mesure que le temps a marché; ses assurances sont devenues moins fermes et à date plus indéterminée. Mais le fonds subsiste et il ne dépend pas d'elle de transformer insensiblement le fait en droit. Il ny a pas de prescription et la convention du 8 avril 1904 n'a sous ce rapport rien changé.

La politique fort digne d'ailleurs de M. Duclerc a été influencée, je crois, par un sentiment de défiance qui n'était peut-être pas alors très justifié. De là, dans les pourparlers, une certaine raideur, qui nous a empêchés de tirer le meilleur parti possible des circonstances. Les premières ouvertures de Lord Granville eurent trait à la suppression du contrôle franco-anglais. M. Duclerc résista énergiqueracnt. H y eut entre les deux ministres une active correspondance qui occupa les trois derniers mois de 1882; elle s'aigrit à la fin et M. Duclerc la clôtura le 4 janvier i883, par celle déclaration souvent citée : « Le gouvernement de Sa Majesté britannique en juge autrement et nous met dans l'obligation de reprendre en Kgypte notre liberté d'action. Quehjuc regret (jue non» en éprouvions, nous acceptons la situation qui nous est faite. » On peut se demander si le

LA QUESTION d'ÉGYPTE. 33i

terrain était bien choisi pour amener une demirupture. Le maintien du contrôle valait-il ce sacrifice? Le contrôle, selon moi, appelle plus d'une réserve. Par l'esprit exclusif qui l'animait, par les froissements qu'il a provoqués, il a été un des éléments les plus actifs du mécontentement et des troubles survenus en Egypte. M. Brédif, que j'avais nommé en remplacement de M. de Blignières et qui a continué ses fonctions jusqu'à l'abolition de l'emploi , m'écrivait quelques mois après son retour : « ... Voilà les faits. Voilà un tableau absolument fidèle de l'entente anglo-française et des mérites du condominium. De ces faits et de ce tableau se dégage un enseignement. Le condominium qu'on a voulu élever à la hauteur d'une institution n'était pas né viable. » Mais admettons que le contrôle à deux ait eu tous les mérites que certains lui attribuent. N'est-il pas évident qu'il ne les avait plus, à la suite de l'occupation anglaise? Se figure-t-on le contrôleur français entrant sur les pas de son collègue anglais dans le conseil des ministres égyptiens ; aurait-il exercé la même influence sur les délibérations? L'égalité n'était qu'apparente; en réalité, notre position eût été inférieure et effacée. C'est ce que comprenait admirablement M. Jules Fcriy. « Messieurs, disaitil à la Chambre le 24 juin 1884, du jour où dans des circonstances que je n'ai ni à rappeler ni à juger, car elles appartiennent à l'histoire, la Chambre des députés a refusé de s'associer d'une manière quelconque à une intervention armée

dans la vallée du Nil, il était manifeste que les combinaisons, moitié politiques, moitié financières, de 1876 et de 1879 étaient profondément compromises , qu'elles étaient vouées à une ruine prochaine, inévitable. Le contrôle à deux, détruit en fait, allait bientôt être aboli en droit. »

Au lieu donc de nous buter pour le maintien de l'institution ou pour quelque a compensation » malaisée à déterminer, nous aurions été assurément mieux inspirés en entrant dans les vues des Anglais, qui sur ce point avaient la raison pour eux, et en insistant afin d'obtenir plus de précision sur l'exécution des engagements dont ils prenaient l'initiative. Ils avaient solennellement déclaré qu'ils feraient appel au concert européen pour régler la question égyptienne : il fallait leur demander de fixer une date. Ils y auraient vraisemblablement consenti, puisqu'ils y ont consenti dix-huit mois plus tard, dans des circonstances beaucoup moins favorables pour nous . S'ils avaient hésité, nous nous serions fait appuyer par les autres puissances, dont l'intérêt ici se confondait avec le nôtre; tandis que sur le terrain du condominium nous n'avions rien à attendre d'elles. Quelle sympathie en cfiel pouvait leur inspirer un organisme qui consacrait notre prépondérance? Aussi ont-elles assiste a notre polémique avec indilTérencc, pcul-ôlre môme avec une secrète satisfaction. Lu fixation d'une date d'évacuation avait autrement d'importAnce que cette « liberté

LA QUESTION d'ÉCYPTE. 333

d'action » que nous avons reprise et dont nous ne devions pas nous servir.

Beaucoup mieux inspiré fut M. Jules Ferry lorsque l'année suivante il eut h répondre h une proposition de Lord Granville. Les finances égyptiennes se trouvaient dans un état assez précaire. « Elles ont, dit Lord Granville dans une dépêche circulaire du 19 avril 1884, été entraînées dans de très grandes difficultés : 1° par la destruction de la propriété à Alexandrie (à la suite du bombardement) et par les décisions de la commission internationale allouant des indemnités aux victimes, lesquelles s'élèvent à un chiffre de plus de quatre millions et quart de livres sterling (106260000 francs); a° par les frais, dont le chiffre n'est pas encore bien connu, occasionnés par les efforts persistants de l'Egypte en vue de se maintenir au Soudan; par les tentatives qu'on a faites pour dompter l'insurrection dans ce pays; par les désastres subis en octobre dernier par l'armée égyptienne, et par les mesures qu'on a dû prendre en face des dangers résultant de cette situation. Les dépenses déjà faites ou qu'on doit faire encore de ce chef ne peuvent pas être estimées à une somme inférieure h un million et demi (3^ 5oo 000 fr.); 3° par l'excédent, existant depuis quelques années, des dépenses administra-

tives courantes sur les recettes nettes du pays, et par la nécessité de faire des dépenses considérables en travaux d'irrigation. » — « Le gouvernement de Sa Majesté, poursuit Lord Granville, pense que, pour faire face aux dépenses nécessaires au maintien de la paix et au bon gouvernement du pays, et pour remplir les engagements déjà contractés par le Trésor égyptien, il y a lieu d'apporter quelques modifications à la loi de liquidation.

» En conséquence, il propose la réunion d'une conférence h Londres ou à Constantinople, en vue de décider si de semblables modifications sont nécessaires et quelle devrait en être la nature exacte. »

M. Jules Ferry se garda bien de paraître intransigeant sur le maintien intégral de la loi de liquidation, mais fort habilement il accepta la motion d'une consultation européenne, à laquelle serait soumise « conjointement » la question politique. « Désireux, répondit-il le 29 avril, de faciliter, en ce qui nous concerne, une œuvre où tant d'intérôts communs sont engagés, et aussi de donner il la Grande-Bretagne une nouvelle preuve de notre bon vouloir, nous n'hésitons pas à acquiescer, en principe, îi la proposition du gouvernement de Sn Majesté britanni({U(;, dans les termes où elle est formulée. Le caractère même de cette proposition indique que les modifications sur lesquelles les puissances auront i\ délibérer, impli([iient IVxnmcn de certaines ([iieslions connexes ii la loi

de liquidation et dont il est impossible de ne pas tenir compte. Le gouvernement français espère dès lors que les ministres de la Reine ne se refuseront pas à en faire préalablement l'objet d'un échange de vues, qui est indispensable pour déterminer avec précision le mandat de la conférence et assurer l'issue de ses travaux. »

11 s'engagea alors entre notre ambassadeur à Londres, M. Waddington, et Lord Granville une négociation des plus intéressantes, dont les résultats sont consignés dans les extraits suivants des dernières dépêches échangées par ces deux diplomates. « ... Il importait d'abord, écrit M. Waddington le i5 juin 1884, d'écarter deux idées, deux préjugés fort répandus dans la presse anflaise, relatifs au rétablissement du condominium et aux prétendus projets militaires de la France en Egypte. En conséquence, je vous ai déclaré que le gouvernement français ne songeait d'aucune façon h pousser au rétablissement du contrôle anglo-français en Egypte. Sans doute nous conservons la conviction que ce contrôle a produit, tant qu'il a duré, de bons et salutaires effets, et que sous son influence l'Egypte a été tranquille et ses finances prospères. Mais nous nous rendons un compte exact des raisons qui doivent aujourd'hui faire écarter toute pensée d'un retour à un régime que les événements ont renversé. Le condominium est mort, et nous n'entendons pas le ressusciter... L'autre malentendu qu'il convenait de dissiper portait sur l'intention.

qui nous a été souvent attribuée par l'opinion anglaise, de substituer une occupation française à l'occupation anglaise, le jour où le gouvernement de Sa Majesté aurait rappelé ses troupes. Je vous ai déclaré que le gouvernement de la République était prêt à prendre h cet égard les engagements les plus formels. » M. Waddington termine en signalant l'opportunité de donner aux créanciers certaines garanties de bonne gestion : Lord Granville croyant les trouver dans une extension des attributions de la commission de la dette, il prie Sa Seigneurie de préciser ses vues sur ce sujet.

Lord Granville répond le i6. Apres avoir pris acte des assurances données par notre ambassadeur, il aborde directement le sujet : « ... Il y a quelque difficulté h fixer une date précise h cette évacuation (de l'Egypte), d'autant plus que toute période ainsi fixée pourrait, à l'épreuve, se trouver ou trop longue ou trop courte. Mais le gouvernement de Sa Majesté, afin d'écarter toute espèce de doute à l'endroit de sa politique dans cette afTaire et eu égard aux déclarations faites par la France, s'engage h retirer ses troupes au commencement de l'année 1888, h condition que les puissances seront d'avis que l'évacuation peut se faire sans compromellre la paix et l'ordre on Kgypte... Le gouvernement de Sa Majesté est prêt il [iroposer aux puissances que, dans l'année qui suivra la modification de la loi de liquidation, les fondions de la (laisse de la dette publicjuo soient

étendues de la manière suivante (sont énumérées diverses dispositions dont les principales sont que la Caisse sera consultée lors de la préparation du budget, et qu'elle pourra mettre son veto à toute dépense entraînant une augmentation du budget fixé, sauf dans les cas de force majeure constituant un danger pour la paix et l'ordre).

» Le gouvernement de Sa Majesté proposera, à la fin de l'occupation anglaise ou avant, aux puissances et h la Porte, un projet de neutralisation de l'Egypte sur la base des principes appliqués à la Belgique, et fera, en ce qui concerne le canal de Suez, des propositions conformes à celles contenues dans ma dépêche circulaire du 3 janvier i883 » (Ces propositions ont pour objet de garantir la liberté et la neutralité du canal de Suez en tout temps).

M. Waddington, à son tour, par lettre du 17, enregistre les déclarations de Lord Granville et conclut ainsi : « Le gouvernement français a appris avec satisfaction l'annonce de ces deux projets (neutralisation de l'Egypte et liberté du canal de Suez) et en a pris acte. Je suis autorisé à vous déclarer que le gouvernement de la République accepte les différentes propositions contenues dans votre note du 16 courant et représentant les termes de l'accord intervenu entre nous.

» En terminant, je suis heureux de constater l'esprit de modération et les sentiments amicaux qui ont présidé à nos pourparlers. Le gouvernement de la République est convaincu que l'accord

qui en est sorti ne fera que resserrer et consolider les liens qui unissent les deux pays. »

M. Ferry déposa cette importante correspondance sur la tribune de la Chambre, le 28 juin, en l'accompagnant des explications nécessaires. Reprenant la thèse que j'avais toujours soutenue durant mon ministère, il fit cette formelle déclaration : « L'Egypte, Messieurs, n'est ni chose anglaise, ni chose française; c'est une terre essentiellement internationale et européenne. C'est l'Europe qui l'a fécondée; c'est l'Europe qui a réorganisé sa justice; c'est l'Europe qui lui a donné de bonnes finances. La question d'Egypte n'a jamais cessé et ne cessera jamais d'être, avant tout et par-dessus tout, une question européenne. » Une interpellation de M. Jules Delafosse, qui devait être discutée ce même jour, fut, à la demande de son auteur, renvoyée au 27 juin, afin que connaissance pût être prise des documents officiels.

Au cours de la discussion, il ne parut pas que la Chambre accordait h la convention une grande faveur. Les sacrifices demandés aux créanciers, quelques phrases malencontreuses de M. Ferry sur le « désintéressement » de la politique anglaise et, particulièrement, la restriction mise à l'évacuation avaient jeté beaucoup de froid dans les esprits. II eût été possible, je crois, à M. Ferry d'obtenir de Lord Granvlllc une phrase moins ambigui^, par exemple, quelque formule de cette sorte : « ... ii moins que la majorité des puissances ne soit d'avis que l'évacuation ne peut

LA QUESTION d'ÉGYPTE. SSq

se faire sans compromettre la paix et l'ordre en Egypte ». Mais M. Ferry, préoccupé outre mesure de la crainte d'être mis en minorité, ne voulut pas courir la chance d'un nouveau débat. Il préféra clôturer l'interpellation en prenant l'engagement de ne rien conclure sans l'approbation préalable des Chambres. Il ne songea plus dès lors qu'à laisser tomber l'arrangement politique et retint seulement la combinaison financière, avec le ferme propos d'ailleurs d'épargner aux créanciers le sacrifice dont ils étaient menacés. Ainsi fut perdue la seule occasion vraiment favorable de libérer le territoire égyptien.

La conférence internationale tint sa première séance le 28 juin. Elle aborda immédiatement le sujet financier, qui avait été le motif direct de sa réunion. Le gouvernement britannique fut trop heureux de laisser de côté les questions politiques « connexes ». L'accord ne put se faire sur les moyens de remédier aux « difficultés que traversaient les finances de l'Egypte ». Les délégués se trouvaient en présence d'un projet anglais et d'un contre-projet français, qui se différenciaient surtout en ceci : le premier demandait aux créanciers l'abandon d'un demi pour cent d'intérêt; le second les en dispensait. Le cabinet de Paris s'étant montré irréductible, la conférence se sépara au commencement d'aoôt sans avoir donné de résultat.

Ce fut une faute de notre part. Il eût mieux valu consentir à la réduction d'intérêt, à la condition

34o LA QUESTION d'ÉGYPTE.

qu'elle n'aurait son effet qu'à partir du jour de l'évacuation. Le cabinet de Londres, très soucieux de combler les déficits, aurait été par là incité h presser le départ de ses troupes. Quant aux Chambres françaises, elles auraient certainement souscrit au sacrifice, léger après tout, imposé aux créanciers, en considération de l'immense avantage que retirait notre politique. M. Ferry, dans cette circonstance, n'a pas assez présumé de la légitime influence qu'il exerçait sur le Parlement. L'avortement de la conférence ne supprimait pas les difficultés. Aussi le gouvernement britannique renoua-t-il les négociations. Le 24 novembre il adressa aux puissances un nouveau projet auquel comme précédemment, le cabinet français répondit par un contre-projet, le 8 janvier i885. Mais cette fois, les deux documents n'étaient pas très éloignés l'un de l'autre et l'on put se mettre d'accord sur un texte transactionnel, qui fit l'objet de la convention de Londres du 18 mars i885. Le Khédive était autorisé à émettre un « emprunt de li(juidation » de 9 millions de livres (226 millions de francs), au taux de 3 et demi pour cent et dont le service serait garanti, « conjointement et solidairement », par les six grandes puissances. Un décret du Khédive, préalablement approuvé par les signataires de la convention, régla, à la date du 2^ juillet, un certain nombre de points et notamment (c'était lii un ôlémont essentiel de la transaction) il établit tiii impôt de f) pour 100 sur les coupons des dettes privilégiée et unifiée. Ces documents sont

précédés d'une « déclaration », en date du i^ mars, dans laquelle figure ce paragraphe capital :

« Considérant que les puissances sont d'accord pour reconnaître l'urgence d'une négociation ayant pour but de consacrer par un acte conventionnel l'établissement d'un régime définitif, destiné à garantir, en tout temps, et à toutes les puissances, le libre usage du canal de Suez;

)) Il est convenu entre les sept gouvernements précités qu'une commission composée de délégués nommés par lesdits gouvernements se réunira a Paris le 3o mars, pour préparer et rédiger cet acte, en prenant pour base la circulaire du gouvernement de Sa Majesté britannique en date du 3 janvier i883.

» Un délégué de Son Altesse le Khédive siégera h la commission avec voix consultative.

)) Le projet rédigé par la commission sera soumis auxdits gouvernements, qui s'emploieront ensuite à obtenir l'accession des autres puissances.

» Les soussignés, plénipotentiaires d'Allemagne, d'Autriche-Hongrie, de France, de la Grande- Bretagne, d'Italie, de Russie et de Turquie, munis des pouvoirs nécessaires, déclarent par les présentes que leurs gouvernements respectifs prennent les uns envers les autres les engagements relatés ci-dessus. »

M. J. Ferry soumit la convention à la Chambre le 3o mars i885.

Désigné pour lui succéder le 6 avril comme ministre des Affaires étrangères dans le cabinet de

M.Brisson, j'eus à la soutenir devant le Parlement. Les explications que je fournis au Sénat, le 7 juillet, éclairent un détail assez curieux. L'Angleterre avait voulu assumer seule la responsabilité du service de l'emprunt. Les autres puissances n'y souscrivirent pas, loin de là; elles demandèrent h s'engager « conjointement et solidairement ». Ce renversement des rôles habituels se comprend à merveille. « Chaque puissance, dis-je dans ma réponse h M. de Gavardie, considérait que son intervention dans cette opération était un moyen d'affirmer ou de continuer son ingérence dans les affaires de l'Egypte, et il ne convenait pas aux gouvernements européens de consacrer par un acte authentique l'abandon de cette ingérence au profit exclusif d'une seule puissance ; de sorte que ce que l'honorable M. de Gavardie appelle une charge, ces gouvernements le revendiquaient, au contraire, comme un avantage. » Ajoutons que cette garantie, d'après l'état des finances de l'Kgypte, devait demeurer et est restée nominale.

La convention, non plus que la déclaration, ne visait le rappel des troupes britanniques. L'heure propice était passée. A})rès la rupture des premières négociations, M. Gladstone et Lord Granville, c|ui .'ivaiont courageusement hcurti* l'opinion publi<|nc pour tenir leurs engagements de 1882, s'étaient empressé» de reprendre leur liberté et ils refusèrent désormais de renouer la conversation sur un sujet aussi brûlant.

La commission prévue pour le canal de Suez se réunit, comme il avait été dit, à Paris, le 3o mars i885. Étaient représentées : l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, l'Espagne, la France, la Grande- Bretagne, l'Italie, la Hollande, la Russie, la Turquie, et l'Egypte avec voix consultative. M. J. Ferry tint à souhaiter lui-même la bienvenue aux délégués. Après avoir rappelé, en termes élevés, le mandat de la commission et le « caractère universel du canal ouvert par le génie d'un Français », il ajouta : « C'est pour affirmer d'une façon claire et définitive ce caractère d'internationalité que le gouvernement de la République française, d'accord avec les grandes puissances et avec la puissance souveraine, a convoqué cette réunion. Des programmes ont été préparés et vous seront soumis; mais, vous le savez, la liberté d'études et de propositions ici est absolue... La France, qui défend avant tout, dans les questions égyptiennes, l'action bienfaisante de la solidarité internationale, salue en vous, avec confiance. Messieurs, les ouvriers d'une grande œuvre. » Le premier plénipotentiaire français, M. Billot, fut nommé président. Il rappela tout d'abord que « la formule précise du mandat » était donnée par la déclaration du 17 mars, et, sur une observation du premier délégué anglais, il admit que la base de la discus-

sion serait la circulaire de Lord Granville du 3 janvier i883. Les délégués anglais déposèrent aussitôt un projet établi sur cette base; les délégués français, de leur côté, déposèrent un autre projet plus complet et, à certains égards, plus explicite.

Je ne retracerai pas la longue élaboration qui suivit et qui, au sein de la commission d'abord, puis entre les cabinets, occupa plus de trois années. Les désaccords qui s'élevèrent successivement sur divers articles furent dus surtout h la préoccupation du gouvernement britannique : il ne voulait rien laisser passer dans la rédaction qui pût impliquer le départ des troupes anglaises, tandis que les autres puissances, h l'exception de l'Italie, avaient hâte d'affirmer l'indépendance de l'Egypte sous la souveraineté du Sultan. La commission se sépara le i3 juin i885, après avoir dressé un projet adopté par les délégués de toutes les puissances, sauf ceux d'Angleterre et d'Italie qui, sur certains points, maintenaient des réserves. Je transrais ce document h tous les cabinets, le 22 juin, en attirant leur attention sur les articles demeurés en suspens et en provoquant leur avis sur les moyens de mettre fin h cette divergence persistante. Le cabinet de Londres se montra peu empressé à faciliter les négociations; il semblait qu'il eût regret de s'être engagé dans cette voie. La chute du ministère Gladstone et les événements de Bulgarie justifièrent dans une certaine mesure les retards subséquents. Après plusieurs appels infructueux, je dus, le \y novembre, communiquer aux puis-

sances le désir exprimé par Lord Salisbury d'ajourner toute réponse jusqu'après les élections anglaises qui se préparaient.

Le retour de M. Gladstone au pouvoir autorisait l'espoir d'une marche plus rapide. De mon côté, sans quitter le quai d'Orsay, j'avais, le 7 janvier 1886, remplacé M. Brisson à la présidence du conseil. Le 22 février, je soumis h Lord Rosebery, ministre des Affaires étrangères, un texte amendé qui paraissait susceptible d'obtenir l'adhésion du cabinet britannique. Le 1 1 mars, M. Waddington m'informa qu'il avait reçu le matin même une réponse concluant à un ajournement nouveau. « Jusqu'à présent, ajoutait-il. Lord Rosebery a décliné toute conversation relative au canal de Suez, se référant toujours h la réponse écrite qu'il comptait m'adresser. » Il m'était impossible d'accepter devant les autres cabinets la responsabilité de ces atermoiements indéfinis. En conséquence j'adressai le i3 mars à notre ambassadeur la lettre suivante :

« Votre lettre du 1 1 de ce mois m'annonce qu'en réponse à la note que vous lui avez remise le 22 février, relativement à la reprise des pourparlers pour la réglementation du canal de Suez, Lord Rosebery vous a fait connaître que des « considérations diverses » le déterminaient à ajourner l'examen de cette question.

» Je ne puis attribuer qu'à un véritable malentendu la réponse que vous a faite Lord Rosebery. La question du régime du canal de Suez n'appar-

tient, en effet, ni h la France ni h l'Angleterre, et il n'est loisible h aucune de ces deux puissances de l'éluder. Cette question appartient à l'Europe entière qui l'a prise en main pratiquement, au commencement de l'année i885, sur l'initiative de la Grande-Bretagne elle-même. Un acte international a été signé h Londres, le 17 mars i885. Aux termes de cet acte, les puissances se sont engagées, d'une part, à faciliter et à garantir un emprunt que l'Egypte était dans la nécessité de contracter; d'autre part, h assurer, par une convention spéciale, le régime de la libre navigation du canal de Suez. La première de ces deux tâches, qui avait pour l'Angleterre un intérêt particulier, a été accomplie ; la seconde, qui intéresse le monde entier, a été entamée. Une commission, dans laquelle l'Angleterre avait ses représentants, a été réunie à Paris le 3o mars ; après deux mois et demi de délibérations, elle a abouti, le i3 juin, à la double rédaction que vous connaissez. A ce moment, les travaux ont été, non pas abandonnés, mais suspendus, a raison de la retraite du cabinet de M. Gladstone. Les puissances consultées par nous sur la suite h donner à l'affaire ont été d'avis que les négociations, pour arriver à un texte commun, pourraient être continuées de cabinet à cabinet et que, finalement, il conviendrait que la France et l'Angleterre présentassent aux autres puissances une rédaction sur laquelle elles se seraient mises préalablement d'accord, (^est donc un devoir pour les deux cabinets d'établir cette formule transac-

tlonnelle, ou tout au moins de le tenter. » Après avoir rappelé mes diverses invitations et les motifs qu'avait pu avoir Lord Salisbury de les décliner, je continuais ainsi : « Les mêmes raisons n'existent pas pour le nouveau cabinet. Son chef est familier avec une question dont il a été lui-même l'initiateur et dont il retrouve l'élaboration au point où il l'a laissée; l'Europe est plus tranquille qu'elle ne l'a été depuis un an; on ne s'expliquerait donc pas un nouvel ajournement. L'Europe serait en droit de nous demander compte du mandat qu'elle a remis entre nos mains et que nous semblerions laisser en souffrance.

» Nous avons trop le sentiment de notre responsabilité pour rester dans cette situation indécise. Nous prions le cabinet de Sa Majesté britannique de vouloir bien nous aider à la définir. S'il n'a besoin que de quelques jours encore pour reprendre cette étude, nous sommes tout prêts à remettre à une date ultérieure l'envoi du texte transactionnel que nous avons élaboré et que nous croyons de nature h satisfaire aux convenances du gouvernement anglais. Si, au contraire, pour des motifs que nous n'avons pas à approfondir, le cabinet de M. Gladstone croit devoir refuser une telle négociation, nous aurons à faire connaître la situation aux puissances qui ont participé aux travaux de la commission de Paris, et à les mettre en mesure d'adopter telle ligne de conduite qu'elles trouveront convenable.

)) Vous pourrez, si vous le jugez utile, donner

lecture de cette lettre à Lord Rosebery, et même lui en laisser copie, s'il le désire. »

Les pourparlers reprirent, mais avec lenteur du côté anglais. Ils furent interrompus h la fin de juillet par la nouvelle démission de M. Gladstone. Je revins h la charge, en septembre, auprès de Lord Salisbury et j'augurais bien du dénouement, lorsque moi-même je quittai le pouvoir, le ii décembre 1886, à la suite d'un incident de politique intérieure.

M. Flourens, qui me remplaça au quai d'Orsay, continua la négociation. Au mois d'octobre 1887, grâce à un séjour de Lord Salisbury en France, l'accord se fit entre les cabinets de Paris et de Londres. La rédaction commune fut envoyée h toutes les puissances, qui successivement adhérèrent. Enfin, le 29 octobre 1888, pendant l'administration de M. Goblet, fut conclu, à Constantinople, entre la France, l'Allemagne, l'Autriclie-llongrie, l'Espagne, la Grande-Bretagne, Tltalic, les Pays- Bas, la Russie et la Turquie, le « Traité pour rétablissement d'un régime définitif destiné à garantir le libre usage du canal de Suez ». Voici le texte de ce document considérable :

Article i>nRMiRu. — Le canal maritime do Suez sera toujours libre cl ouvert, en temps do guerre comme en temps de paix, à tout navire de commerce et do guerre, .sans distinction de pavillon.

En conséquence, les Hautes parlies contractantes conviennent de ne porter aucune allcinlc au libre usage du canal, en temps de guerre comme en temps de paix.

Le canal ne sera jamais assujetti à l'exercice du droit de blocus.

Art. 2. — Les Hautes parties contractantes, reconnaissant que le canal d'eau douce est indispensable au canal maritime, prennent acte des engagements de Son Altesse le Khédive envers la Compagnie universelle du canal de Suez en ce qui concerne le canal d'eau douce, engagements stipulés dans une convention en date du i8 mars i863, contenant un exposé et quatre articles. Elles s'engagent à ne porter aucune atteinte à la sécurité de ce canal et de ses dérivations, dont le fonctionnement ne pourra être l'objet d'aucune tentative d'obstruction.

Art. 3. — Les Hautes parties contractantes s'engagent de même à respecter le matériel, les établissements, constructions et travaux du canal maritime et du canal d'eau douce.

Art. 4- — Le canal maritime restant ouvert en temps de guerre comme passage libre, même aux navires de guerre des belligérants, aux termes de l'article premier du présent traité, les Hautes parties contractantes conviennent qu'aucun droit de guerre, aucun acte d'hostilité, ou aucun acte ayant pour but d'entraver la libre navigation du canal ne pourra être exercé dans le canal et ses ports d'accès, ainsi que dans un rayon de trois milles marins de ces ports, alors même que l'empire ottoman serait l'une des puissances Ijelligérantes. Les bâtiments de guerre des belligérants ne pourront, dans le canal et ses ports d'accès, se ravitailler ou s'approvisionner que dans la limite strictement nécessaire. Le transit desdits bâtiments par le canal s'effectuera dans le plus bref délai, d'après les règlements en vigueur et sans autre arrêt que celui qui résulterait des nécessités du service. Leur séjour à Port-Saïd et dans la rade de Suez ne pourra dépasser vingt-quatre heures, sauf le cas de relâche forcée. En pareil cas, ils seront tenus de partir le plus tôt possible. Un inter-

35o LA QUESTION d'ÉCYPTE.

valle de vingt-quatre heures devra s'écouler entre la sortie d'un port d'accès d'un navire belligérant et le départ d'un navire appartenant à la puissance ennemie.

Abt. 5. — En temps de guerre, les puissances belligérantes ne débarqueront et ne prendront dans le canal et ses ports d'accès ni troupes, ni munitions, ni matériel de guerre. Mais, dans le cas d'un empêchement accidentel dans le canal, on pourra embarquer ou débarquer, dans les ports d'accès, des troupes fractionnées par groupes n'excédant pas i ooo hommes, avec le matériel de guerre correspondant.

Art. 6. — Les prises seront soumises sous tous les rapports au même régime que les navires de guerre des belligérants.

AnT. 7. — Les puissances ne maintiendront dans les eaux du canal (y compris le lac Timsah et les lacs Amers) aucun bâtiment de guerre.

Toutefois, dans les ports d'accès de Port-Saïd et de Suez, elles pourront faire stationner des bâtiments de guerre dont le nombre ne devra pas excéder deux pour chaque puissance.

Ce droit ne pourra être exercé par les belligérants.

Art. 8. — Les représentants en Egypte des puissances signataires du présent traité seront chargés de veiller à son exécution. En toute circonstance qui menacerait la sécurité ou le libre passage du canal, ils se réuniront, sur la convocation de trois d'entre eux et sous la présidence de leur doyen, pour procéder aux constatations nécessaires. Ils feront connaître au gouverneinonl khédivial le danger (ju'ils auront reconnu, afin que cckii-ci prenne les mesures piopres à assurer la protection et le libre usage du canal.

En tout état de cause ils se réuniront une fois par an pour couslalcr la bonne exécution du traité. Ces dernières réunions auront lieu sous la présidence d'vin commissaire spécial nommé h cet elFcl par le gouvernement impérial ottoman. Un commissaire khédivial

LA QUESTION d'ÉGYPTE. 35i

pourra également prendre part à la réunion et la présider en cas d'absence du commissaire ottoman.

Ils réclameront notamment la suppression de tout ouvrage ou la dispersion de tout rassemblement qui, sur l'une ou l'autre rive du canal, pourrait avoir pour but ou pour effet de porter atteinte à la liberté et à l'entière sécurité de la navigation.

Akt. 9. — Le gouvernement égyptien prendra, dans la limite de ses pouvoirs, tels qu'ils résultent des firmans, et dans les conditions prévues par le présent traité, les mesures nécessaires pour faire respecter l'exécution dudit traité.

Dans le cas où le gouvernement égyptien ne disposerait pas de moyens sufflsants, il devra faire appel au gouvernement impérial ottoman, lequel prendra les mesures nécessaires pour répondre à cet appel, en donnera avis aux autres puissances signataires de la déclaration de Londres, du 17 mars i885, et, au besoin, se concertera avec elles à ce sujet.

Les prescriptions des articles 4, 5, 7 et 8 ne feront pas obstacle aux mesures qui seront prises en vertu du présent article.

Art. 10. — De môme les prescriptions des articles 4, 5, 7 et 8 ne feront pas obstacle aux mesures que Sa Majesté Impériale le Sultan et Son Altesse le Khédive, au nom de Sa Majesté Impériale et dans les limites des firmans concédés, seraient dans la nécessité de prendre pour assurer, par leurs propres forces, la défense de l'Egypte et le maintien de l'ordre public.

Dans le cas où Sa Majesté Impériale le Sultan et Son Altesse le Khédive se trouveraient dans la nécessité de se prévaloir des exceptions prévues par le présent article, les puissances signataires de la déclaration de Londres en seraient avisées par le gouvernement impérial ottoman.

11 est également entendu que les prescriptions des quatre articles dont il s'agit ne porteront, en aucun

cas, obstacle aux mesures que le gouvernement impérial ottoman croira nécessaire de prendre pour assurer par ses propres forces la défense de ses autres possessions situées sur la côte orientale de la mer Rouge.

AnT. II. — Les mesures qui seront prises dans les cas prévus par les articles 9 et 10 du présent traité ne devront pas faire obstacle au libre usage du canal.

Dans ces mêmes cas, l'érection de fortifications permanentes élevées contrairement aux dispositions de l'article 8 demeure interdite.

Art. 12. — Les Hautes parties contractantes conviennent, par application du principe d'égalité en ce qui concerne le libre usage du canal, principe qui forme l'une des bases du présent traité, qu'aucune d'elles ne recherchera d'avantages territoriaux ou commerciaux, ni de privilèges dans les arrangements internationaux qui pourront intervenir, par rapport au canal. Sont d'ailleurs réservés les droits de la Turquie comme puissance territoriale.

Art. i3. — En dehors des obligations prévues expressément par les clauses du présent traité, il n'est porté aucune atteinte aux droits souverains de Sa Majesté Impériale le Sultan et aux droits et immunités de Son Altesse le Khédive, tels qu'ils résultent des firmans.

Art. i/|. — Les Hautes parties contractantes conviennent que les engagements résultant du présent traité ne seront pas limités par la durée des actes de concession de la Compagnie universelle du canal de Suez.

Art. i5. — Les stipulations du présent traité ne feront pas obstacle aux mesures sanitaires en vigueur on Kgyptc.

Art, il). — Les Ilaulcs parties conlraclanlos s'engagent à porter le prés(;nt traité h la connaissance des ËtntH c|ui no l'ont pas sigin'', on \os invitant à y accéder. Art. 17. — Le pré.sonl traité sera raliliô cl les rati-

fîcations en seront échangées à Constantinople dans un délai d'un mois, ou plus tôt si faire se peut. En foi de quoi, etc.

Ce traité en lui-même eût été absolument satisfaisant, s'il n'avait existé une clause restrictive. Elle ne figure pas dans le texte, mais elle avait été formulée avant l'échange des signatures et accueillie par tous les gouvernements intéressés.

Elle est contenue dans une dépêche de Lord Salisbury à son chargé d'affaires à Paris, M. Egerton, du 2 1 octobre 1887. « En présentant, dit le Premier ministre, ces propositions (celles qui ont été acceptées et forment le traité actuel) KM. Flourens, il est de mon devoir de répéter les termes d'une réserve faite, sans opposition d'aucun côté, par Sir Julian Pauncefote à la clôture des séances de la commission de i885. Cette réserve était ainsi conçue :

« Les délégués de la Grande-Bretagne, en pré- » sentant ce texte de traité comme le régime » définitif destiné à garantir le libre usage du n canal de Suez, pensent qu'il est de leur devoir )) de formuler une réserve générale, quant à l'ap- » plication de ces dispositions en tant qu'elles ne » seraient pas compatibles avec l'état transitoire » et exceptionnel où se trouve actuellement » l'Egypte et qu'elles pourraient entraver la » liberté d'action de leur gouvernement, pendant » la période de l'occupation de l'Egypte par les » forces de Sa Majesté britannique. »

M. Flourens commenta ce passage dans une lettre du 20 novembre 1887, adressée à notre ministre à la Haye :

« Avant de répondre à votre lettre du 18 novembre, j'ai tenu à soumettre h Lord Salisbury les termes de la réponse que je comptais faire à la question du gouvernement néerlandais. Lord Salisbury n'a pas d'objections h formuler contre la rédaction suivante que je lui ai proposée :

« Le gouvernement britannique ayant jugé op- » portun, sans rencontrer d'objections du goii- » vernement français, de renouveler, dans la lettre )) adressée par Lord Salisbury h M. Egerton, le » 21 octobre dernier, les réserves générales » exprimées à la clôture de la commission de i885 » par Sir Julian Pauncefote, ces réserves s'appli- » quent au projet de convention actuel. 11 en » résulte que les dispositions de cette convention, » qui fixe le régime définitif destiné à garantir le » libre usage du canal de Suez, ne sont actuelle- » mont apj)licables qu'en tant qu'elles sont com- » patibles av«^c l'état où se trouve l'Egypte, état » qui est qualifié de transitoire et d^ejceptionnel. » Les dispositions de la présente convention ne » sauraient donc entraver la liberté d'action du » gouvernement britannique pendant la période » de l'occupation. En ne faisant pas d'objection » à celtes énonciation, le gonvornenicnt de la » Républir(uc entend que, conformément au prin- » cipc qui reconnaît l'égalité des puissances dans

» leurs droits et leurs obligations relativement au )) canal de Suez, toutes sont naturellement appe- » lées h bénéficier des réserves faites, aussi long- » temps que les circonstances les rendront effec- » tives. »

Ce commentaire autorisé, dont le gouvernement néerlandais a dû se contenter et que les autres puissances ont enregistré, ne changeait pas beaucoup la situation. Pendant la durée de l'occupation, le traité peut être plus ou moins mis en échec par l'Angleterre, et la réciprocité, stipulée h bon droit par M. Flourens, ne profiterait guère aux autres nations. Parlons net. Pratiquement, il y a deux cas à considérer : celui du temps normal, et celui de quelque grand conflit européen. Dans le premier cas, l'Angleterre est retenue par le sentiment universel. Le principe de la liberté du canal est tellement entré dans l'esprit public que, nonobstant l'occupation, l'Angleterre ne songerait pas h lui faire obstacle. On peut dire que la restriction ne joue pas. Mais si l'Angleterre était engagée dans un conflit, elle pourrait confisquer le canal, en dépit de tous les traités. Elle le pourrait, parce qu'elle est en force sur les lieux, parce qu'elle détient le territoire et parce qu'un texte serait, à ce moment, une bien fragile barrière. La convention du 29 octobre 1888 ne peut donc pas être améliorée. Il faudrait supprimer, non la réserve qui l'accompagne (comme vient de le faire la convention du 8 avril 1904), mais l'occupation elle-même, sans laquelle il n'existe pas de garantie sérieuse. Tant

que l'occupation durera, il n'y a pas d'illusion à garder, l'Angleterre sera, en réalité, maîtresse du canal.

L'échec ou plutôt l'abandon de l'arrangement de 1884 rendait fort délicate la reprise des pourparlers relatifs h l'évacuation. Pourtant, dès que je revins aux affaires en avril i885, je dirigeai mon attention de ce côté, décidé à ne négliger aucune chance, si faible qu'elle pût paraître.

De même que pour le canal de Suez, les changements de ministère h Londres et les événements dans les Balkans empêchèrent toute négociation sur l'Egypte pendant l'année i885 et une partie de l'année 1886. La première indication utile des dispositions du cabinet britannique me fut donnée le i5 mars 1886 par cette dépêche de M. Waddington : « Je viens de voir M. Gladstone. Il a abordé les alTaires d'Egypte et m'a autorisé h vous informer que son gouvernement renonce définitivement à toute Icnt.itivc de reprendre Dongola, et que la limite de Toccupation anglaise est fixée provisoirement à Assouan; plusieurs régiments vont être rappelés. 11 s'est montré peu satisfait de la mission de Moukhtar Pacha et de Sir H. Drumnioiul WolH*. 11 m'a rappelé notre conversation de l'année dernière au sujet de l'organisution do l'armée égyptienne et il a icgrctté le refus du Sullarj de se prêter à des enrôlements

d'officiers et de sous-officiers pour l'année égyptienne. — 11 m'a dit qu'il avait toujours déploré que l'arrangement politique conclu en i884 entre Lord Granville et moi et prévoyant l'évacuation de l'Egypte au i" janvier 1888, n'ait pas abouti à cause des difficultés financières. »

La mission à laquelle il est fait allusion avait été organisée l'année précédente par le cabinet de Londres en vue d'arriver à un arrangement direct avec le Sultan. Les deux gouvernements avaient signé, le 24 octobre i885, une convention tendant à l'envoi en Egypte de deux commissaires extraordinaires, Sir H. Drummond Wolff et Moukhtar Pacha. Ceux-ci devaient être chargés, de concert avec le Khédive, de réorganiser l'armée égyptienne et d'introduire dans l'administration et dans les finances les réformes nécessaires, « dans les limites des firmans impériaux ». L'article 6 portait : « Dès que les deux Hauts commissaires auront constaté que la sécurité des frontières et le bon fonctionnement et la stabilité du gouvernement égyptien seront assurés, ils présenteront un rapport à leurs gouvernements respectifs qui aviseront à la conclusion d'une convention réglant le retrait des troupes britanniques de l'Egypte dans un délai convenable. » Il était bien question de l'évacuation, on le voit, mais dans des termes autrement vagues que ceux de l'arrangement Waddington.

Néanmoins on pouvait tirer parti de cet accord, à une condition : c'était de faciliter par tous les

358 LA QUESTION d'bGYPTE.

moyens possibles la réorganisation de l'armée égyptienne, clef de voûte de toute la combinaison. En effet, tant que l'armée égyptienne serait incomplète, l'Angleterre s'en prévaudrait pour maintenir ses propres troupes, destinées h assurer l'ordre. Il fallait enlever ce motif au gouvernement britannique. Malheureusement la Porte ne montra pas beaucoup de clairvoyance dans les débats qui suivirent. Sir II. Drummond WoIfF voulait enrôler des soldats turcs et les faire commander par des cadres anglais. Il aurait fallu lui accorder l'enrôlement des soldats et en outre exiger que les cadres fussent turcs ou égyptiens. Or le Sultan refusa tout; c'était perpétuer le statu (juo. Nous multipliâmes nos efforts pour amener la Porte à une plus saine appréciation de ses intérêts . « Encouragez Moukhtar Pacha, disais-je à notre agent au Caire, le 5 janvier 1886, dans l'idée que le soin le plus urgent est de réorganiser une armée indigène solide. Il n'est pas nécessaire pour cela que la Porte autorise officiellement rcnrôlement de soldats turcs, mais il suffirait qu'elle n'interdît pas à des agents du Khédive de procéder à des engagements individuels tant en hommes qu'en officiers. Je vous recommande d'ailleurs de ne rien négliger auprès de Sir II. Drummond Wolff pour l'amener à ce môme point de vue, car c'est là un terrain sur lequel les deux commissaires pourraient fort utilement ôtrc rapprochés. »

Les semaines s'écoulèrent sans faire avancer la

LA QUESTION d'ÉGYPTE. SÔQ

question. Le i6 mars, après avoir reçu la communication de M. Waddington, j'écrivis à notre chargé d'affaires à Constantinople, M. Hanotaux : « Le Sultan me paraît se tromper en refusant au gouvernement anglais les moyens de constituer une forte armée égyptienne par le recrutement d'éléments dans l'empire turc. Toutes les difficultés soulevées h cet égard à Constantinople devraient disparaître devant le grand but à atteindre, qui est de faciliter l'évacuation de l'Egypte. » On aura une idée de la confusion extrême qui régnait dans les pourparlers entre l'Angleterre et la Turquie, par l'extrait suivant d'un rapport de Sir H. Drummond Wolff en date du 25 avril : « Tant que les forces de Sa Majesté resteront en Egypte, les deux armées seront appelées à combattre côte à côte; il est nécessaire, en conséquence, dans l'intérêt de l'aide qu'elles doivent se prêter mutuellement, qu'il y ait entre elles une confiance et un ensemble parfaits dont on ne pourra s'assurer efficacement que par la présence d'officiers britanniques avec les forces égyptiennes... Le gouvernement de Sa Majesté n'a pas réussi à obtenir de Sa Majesté Impériale le Sultan aucune assurance sur la mesure dans laquelle le gouvernement khédivial pourrait s'attendre à obtenir des recrues dans les autres parties des territoires ottomans, ainsi que des officiers tirés du service de Sa Majesté Impériale. Les renseignements acquis jusqu'à présent par le gouvernement de Sa Majesté ne démontrent nul-

36o LA QUESTION d'ÉGYPTE.

lement que le remplacement des officiers britanniques par des officiers turcs, même si l'on pouvait en obtenir un nombre suffisant, serait un changement sage et populaire, et si même il serait de nature à faciliter la pacification des tribus soudanaises. » Visiblement le cabinet britannique n'était ni très ferme en ses propositions ni très pressé d'aboutir à l'évacuation. Ainsi en jugea Moukhtar Pacha qui adressa à Constantinople un rapport dans lequel il laisse à son gouvernement « le soin de prendre les décisions que comporte une situation équivalente à la rupture de l'entente anglo-turque ».

Survint la crise ministérielle anglaise qui interrompit ces pourparlers comme elle avait interrompu ceux qui visaient le canal de Suez. Aussitôt que le cabinet de Lord Salisbury me parut suffisamment installé, j'invitai M. Waddington à provoquer un nouvel échange de vues. 11 m'envoya le 3 novembre le récit d'un long entretien qu'il venait d'avoir avec Lord Salisbury. J'y lis notamment ceci : « ... On se trompe grandement chez vous, s'écria Lord Salisbury, lorsqu'on croit que nous voulons rester indéfiniment en Lgypte, nous ne cherchons que les moyens d'en sortir honorablement; les troupes que nous avons lii nous seraient bien plus utiles aux Indes, et c'est l'avis de nos meilleurs généraux. » Et plus loin : « Lord Salisbury me dit spontanément : Nous sommes décid»'» il évacuer, je ne puis préciser davantage ; mais je vous préviens que lorsque nous déclare-

rons l'époque de notre évacuation, nous demanderons à l'Europe de fixer un ternie pendant lequel nous aurions le droit de rentrer en Egypte dans des conditions déterminées, si de nouveaux désordres y éclataient. Je suis convaincu que sans cette précaution l'œuvre de réorganisation pourrait être promptement mise en péril. Il y aura nécessairement une période de transition à surveiller de près avant que l'Egypte puisse être abandonnée à elle-même. » Lord Salisbury ajouta qu'il entendait négocier « officiellement » avec le Suzerain, c'est-à-dire avec le Sultan, mais que préalablement il désirait « se mettre d'accord avec la France ».

Je m'empressai de répondre à M. Waddington, le 8 novembre. Ma dépêche fort longue — qui est, je crois, restée la base des discussions ultérieures sur le même sujet — avait été préalablement soumise au conseil des ministres. Elle comprenait quatre paragraphes distincts. Le premier traitait de la date de l'évacuation. « Il importerait fort à nos yeux, disais-je, que la déclaration dont il s'agit (émanant du gouvernement britannique), et qui fixerait la date de l'évacuation, fût faite le plus tôt possible, et même tout de suite. Rien ne serait plus propre à calmer les appréhensions qui existent, en France, dans une très grande partie de l'opinion, ni plus propre, par conséquent, à aider aux négociations futures entre les deux cabinets... »

Dans le deuxième paragraphe, j'examinais la question du terme à fixer par l'Europe, pendant

lequel l'Angleterre pourrait, si besoin était, rentrer en Egypte, « dans des conditions et pour des cas h déterminer ». « Plus la date de l'évacuation sera rapprochée, plus il nous paraîtra possible d'être très conciliants au sujet de celte période d'observation et de la durée à lui assigner. Je vous prie d'insister auprès de Lord Salisbury pour lui faire comprendre la corrélation qui, dans notre pensée, s'établit naturellement entre ces deux périodes, l'une d'occupation continuée par l'armée anglaise, l'autre d'attention vigilante exercée par le gouvernement anglais dans des conditions à déterminer par l'Europe; la seconde pourrait être d'autant plus étendue que la première aurait été plus courte, et que le gouvernement anglais mettrait plus d'empressement à la fixer. »

Dans le troisième paragraphe, j'insistais sur les mesures préparatoires a. l'évacuation et notamment sur la réorganisation de l'armée égyptienne. « La tendance aujourd'hui du gouvernement anglais paraît être de former les cadres avec ses propres officiers. On s'explique très bien cette tendance, mais comment ne pas reconnaître qu'elle est précisément le contraire de ce qu'il faudrait pour préparer l'évacuation véritable? Voilii pour- (juoi nous avons denuindé que les cadres fussent smloul formés avec des ('h'menls ollomans. Lord Salisbury vous a rappelé que cette idée avait été soumise au Sultan pair Sir IL Drummond WolfTet (ju'clle n'avait pas été accueillie. Cela est vrai, mais nous avons lieu de croire que le sentiment

du Sultan s'est, depuis cette époque, considérablement modifié (à la suite de nos démarches), et qu'on ne trouvera plus chez lui les mêmes répugnances qu'autrefois... Comme disposition transitoire, nous ne nous opposerions pas absolument, si le cabinet britannique le jugeait indispensable, à ce qu'un certain nombre d'officiers européens demeurassent quelque temps encore, ou fussent introduits dans l'armée du Khédive. »

Le quatrième paragraphe visait les réformes d'ordre administratif ou financier. « Lord Salisbury, observai-je, vous en a indiqué l'importance, mais non pas le caractère. Ainsi que je vous l'ai dit plus haut, il a été question plus d'une fois, depuis quelque temps, sinon directement entre les cabinets, du moins indirectement par des suggestions plus ou moins autorisées, de remanier un certain nombre des administrations actuelles. Le moment ne nous semblerait pas très opportun pour aborder cette tâche, dont nous ne méconnaissons pas l'utilité. L'opinion en France est inquiète, on est trop porté à s'imaginer que ces efforts tendent à diminuer notre influence. Toute réforme aboutissant à une réduction du personnel français en Egypte risquerait donc actuellement d'être mal interprétée. Cette impression ne serait évitée que si l'évacuation était déjà un fait accompli ou si du moins la date en était fixée. Alors l'opinion serait moins ombrageuse et l'on pourrait étudier les réformes avec la seule préoccupation du but à atteindre... »

364 LA QUESTION d'ÉGVPTE.

Je terminai par les lignes suivantes :

« Je me résume, Monsieur, en constatant que la question de l'évacuation de l'Egypte se divise pratiquement en deux phases, l'une de préparation, l'autre d'observation. La première commencerait le jour où le gouvernement anglais aurait déclaré sa volonté d'évacuer à date fixe; elle serait remplie par l'organisation de l'armée khédiviale et par raffermissement de l'œuvre que l'Angleterre a entreprise, ainsi que par l'étude des réformes à introduire dans l'administration et dans les finances. La seconde commencerait le jour de l'évacuation; elle serait utilement occupée par la réalisation de ces réformes, auxquelles nous participerions sans arrière-pensée, dans un sentiment de confiance réciproque, et avec l'unique préoccupation du bien à accomplir. Dans le cas où l'événement trahirait nos espérances et où l'ordre viendrait à être troublé, le gouvernement anglais, pendant la durée de cette seconde période, pourrait faire rentrer des troupes en Egypte, dans des conditions ii définir.

» Si ces vues étaient acceptées, je ne doute pas que, dès maintenant, l'opinion dans les deux pays n'en ressentît le plus heureux effet. Aussitôt tomberaient ces polémiques auxquelles vous faites allusion dans votre télégramme, eu ajoutant qu'elles risqueraient, eu se prolongeant, d'avoir une fâcheuse influence sur les négociations a poursuivre. Vous n'ignorez pas, Monsieur, que le gouvcrncmcut français n'a aucun moyen d'ar-

rêter ces polémiques, et qu'il y aurait injustice à en faire retomber, en quelque mesure que ce soit, la responsabilité sur lui. La liberté de la presse la plus large règne en France; le gouvernement n'a aucun organe officieux. Il en résulte que certains journaux dépassent de beaucoup dans leurs opinions la mesure que nous nous eflbrçons de conserver dans les nôtres. D'autres, au contraire, non moins éloignés de nos sentiments, manifestent un détachement ou une résignation que nous sommes loin de partager. Nous n'avons aucune solidarité ni avec ceux-ci, ni avec ceux-là. Le cabinet britannique ne doit chercher que dans vos communications officielles la pensée du gouvernement que vous représentez. Cette pensée n'a pas cessé d'être amicale et bienveillante. L'Egypte est la seule question qui nous divise : encore ne nous divise-t-elle que par accident, par le fait d'une situation anormale et transitoire, car la France et l'Angleterre n'ont aucune raison fondamentale d'être en antagonisme sur les bords du Nil et sur le canal de Suez. »

L'allusion aux polémiques de presse était motivée par l'attitude de quelques grands journaux qui, trop préoccupés de l'intérêt des créanciers, donnaient à entendre qu'il ne fallait pas se hâter de les priver de la garantie due h la présence des troupes anglaises. Le cabinet de Londres avait pris texte de ce langage pour répondre à notre ambassadeur que l'opinion en France s'accommodait sans peine de la continuation du statu

quo. Fort heureusement les idées du Parlement étaient autres. J'en provoquai la manifestation, en prononçant devant la Chambre des députés, le 27 novembre, ces paroles qui recueillirent l'approbation unanime : « L'Egypte, comme le rappelait tout à l'heure M. Delafosse, et ainsi qu'on l'a dit plusieurs fois avec raison, l'Egypte est une sorte de carrefour du vieux monde; c'est le point de jonction entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique; c'est un grand chemin qui permet de pénétrer dans toutes les possessions de l'Extrême-Orient. En outre, celui qui est maître de l'Egypte est maître en grande partie de la Méditerranée. Il est certain que si une grande puissance s'installait définitivement en Egypte, ce serait un coup très grave porté à l'influence de la France dans la Méditerranée; de sorte qu'à mon sens jamais la France ne doit se faire à l'idée que l'Egypte puisse passer définitivement entre les mains d'une grande puissance européenne. » Le gouvernement se sentait donc énergiquemcnt soutenu par les Chambres, et c'est en toute vérité que je disais à Lord Salisbnry de ne pas nous juger d'après le langage de certains journaux.

La dépêche qu'on a lue plus haut fut portée îi la connaissance du Premier ministre. Il demanda, vu l'importance des questions soulevées, à s'entretenir préalablement avec Sir H. Drummond Wolff, qui revenait de Constantinoplo. a D'une manière générale, dit notre ambassadeur, il exprima son assentiment et ne souleva pus d'objection. » Sur

LA QUESTION d'ÉGVPTE. 36y

ces entrefaites, je quittai le pouvoir et Lord Salisbury transporta la négociation à Constantinople, se réservant de saisir le gouvernement français, dès qu'il serait arrivé à un accord avec le Sultan.

M. Flourens, qui me remplaçait au quai d'Orsay, n'étant plus sur ce sujet en communication directe avec Londres, se retourna vers Constantinople pour rester au courant des pourparlers. Sir M. Drummond Wolff, de retour depuis la fin de janvier, remit le 8 février au grand vizir un mémorandum destiné, selon lui, h résoudre le problème. Les points saillants de la combinaison proposée étaient : i° la neutralisation de l'Egypte, dans des conditions h définir; 2" le maintien, dans l'armée égyptienne, d'un nombre suffisant d'officiers anglais; 3° la faculté, pour l'Angleterre, de faire rentrer des troupes en Egypte, si les circonstances l'exigeaient. Le premier point était excellent : l'Angleterre elle-même, quoique en possession, reconnaissait ainsi le principe que le gouvernement français avait fermement défendu en 1882. Le second point était une question de mesure. Le troisième point était inacceptable : l'Angleterre ne prenait même pas le consentement de l'Europe, pour rentrer en Egypte, elle se substituait purement et simplement aux droits du Sultan. C'est ce que la Porte fit avec raison ressortir dans sa réponse du 28 février.

« Etablir, dit-elle, cette condition pendant qu'aucune puissance n'est investie du droit d'intervenir en Egypte, serait avancer une interprétation qui ne tendrait h rien moins qu'à infirmer le droit souverain de la Sublime Porte d'intervenir, au besoin, dans cette partie des possessions de Sa Majesté Impériale le Sultan. » Les négociations continuèrent néanmoins entre la Porte et Sir H. Drummond WolfF et le 22 mai 1887 fut conclue une convention soumise à ratification dans le délai d'un mois. L'article 5, le seul intéressant pour notre objet est ainsi conçu :

Art. 5. — A l'expiration de trois ans à partir de la date de la présente convention, le gouvernement de Sa Majesté britannique retirera ses troupes de l'Egypte. Si, à cette époque, l'apparition d'un danger à l'intérieur ou à l'extérieur nécessitait l'ajournement de l'évacuation, les troupes anglaises se retireront de l'Egypte immédiatement après la disparition de ce danger, et, deux ans après l'évacuation précitée, les stipulations de l'article 4 ci-dessus (autorisant la présence provisoire de forces anglaises) cesseront complètement d'avoir leur effet.

Lors du retrait des troupes britanniques, l'Egypte jouira des avantages du principe de la sûreté territoriale et, lors de la ralidcation de la présente convention, les grandes puissances seront invitées à signer un acte reconnaissant et garantissant l'inviolabilité du territoire égyptien.

D'après cet acte, aucune puissance n'aura le droit dans aucune circonstance, de débarquer des troupes sur le territoire égyptien, sauf les cas prévus dans le règlement annexé à la présente convention (cas où la navigation du cunal de Suez serait ol)Hiruée}.

LA QUESTION d'ÉGYPTE. 36q

Toutefois, le gouvernement impérial ottoman usera de son droit d'occuper militairement l'Egypte, s'il y a des raisons pour craindre une invasion de l'extérieur ou si l'ordre et la sécurité à l'intérieur sont troublés, ou bien si le khédivat d'Egypte refuse d'exécuter ses devoirs envers la cour souveraine ou des obligations internationales.

De son côté, le gouvernement de Sa Majesté britannique est autorisé, par celte convention, à envoyer, dans les cas précités, des troupes en Egypte, lesquelles prendront les mesures nécessaires pour écarter ces dangers. En prenant ces mesures, les commandants de ces troupes agiront avec tous les égards dus aux droits du pouvoir souverain.

Les troupes ottomanes, ainsi aue les troupes britanniques, seront retirées de l'Egypte dès que les causes motivant cette intervention auront cessé.

La situation créée par cet article peut se résumer d'un mot : c'était le condominium politique avec la Turquie, sans l'Europe, substitué au condominium financier avec la France, sous le contrôle de l'Europe. Deux vices rédhlbitoires se laissent voir : 1° la date de l'évacuation n'était fixée qu'en apparence, l'Angleterre pouvait la reculer à son gré ; 2° la rentrée éventuelle des troupes anglaises serait de droit pendant une période indéfinie. La souveraineté se trouvait donc partagée avec le Sultan. Le cabinet de Paris, en dehors de qui cet arrangement avait été conclu, y fit et ne pouvait qu'y faire, dès qu'il le connut, une vigoureuse opposition. Il agit auprès du Sultan, lui démontra l'abdication partielle à laquelle il se condamnait et le rassura sur les conséquences possibles d'une

rupture. Finalement, aidé par la Russie, il exerça une telle pression sur son esprit, que la ratification impériale, plusieurs fois ajournée, ne fut pas donnée. La Porte essaya, peu après, d'introduire un projet amendé qui donnait satisfaction aux réclamations de la France et de la Russie; mais Sir H. Drummond WolfF, d'ordre de son gouvernement, se refusa à toute discussion. Il quitta Constantinople le i6 juillet, disant h M. de Montebello que « les négociations étaient entièrement terminées et qu'à son avis, elles ne pourraient être reprises qu'à Londres ».

Le gouvernement français aurait-il dû procéder autrement et, au lieu de faire rompre l'arrangement, formuler ses objections à Londres pour provoquer de la part de Lord Salisbury les améliorations indispensables? Telle était l'opinion de M. Waddinglon et il me l'a confiée plus d'une fois avec tristesse, regrettant qu'on eût ainsi perdu une occasion dont il était possible, selon lui, de tirer bon parti et qui ne devait plus revenir. M. Waddington, qui connaissait le terrain admirablement, peut avoir raison. Mais il faut considérer que les délais étaient pressants et qu'en parlementant avec Lord Salisbury, on courait le risque que la ratification intervînt à Constantinople; on se fût trouvé ainsi devant le fait accompli. « Le Premier ministre, médisait M. Waddington, a été surtout froissé de ce qu'on a arraché le refus de la Porte, sans le prévenir. » Mais lui-même nous avait-il prévenus? Contrairement à ce ([u'il avait déclaré à

M. Waddington, le 3 novembre 1886, il négocia directement avec la Porte, sans s'être mis d'accord avec nous sur aucune base. Nous fûmes avertis seulement par quelques conversations de Sir H. Drummond Wolfïavec notre chargé d'affaires, M. Imbert. Ce dernier reçut l'ordre immédiatement de faire savoir à son interlocuteur que le gouvernement français n'approuverait pas la voie dans laquelle les négociateurs s'engageaient. On passa outre, sans nous en dire davantage. Le cabinet de Londres ne pouvait raisonnablement s'étonner ni se choquer que nous eussions fait porter notre action là où lui-même exerçait la sienne, et avec une discrétion égale. Aurait-il mieux valu, comme on l'a prétendu, laisser passer la convention Drummond Wolff telle qu'elle était, et s'en remettre à la force des choses pour en faire sortir les effets salutaires qu'elle recelait? Est-il vrai que l'Angleterre exécutant la convention honâ fide n'aurait pu se dispenser d'évacuer l'Egypte, et qu'une fois partie elle n'y serait pas revenue à son gré? Pour la ramener, il aurait fallu, dit-on, quelque gros événement, qui eût mis en 'présence toutes les puissances européennes. Cela est possible. Mais le contraire aussi l'était, et même avec plus de vraisemblance. Un cabinet eût encouru de graves responsabilités en s'exposant à de pareilles chances.

M. Flourens adressa, le 18 juillet 1887, des instructions à M. Waddington pour le cas où les négociations seraient reprises à Londres, ainsi que Sir H. Drummond Wolff l'avait donné à entendre.

Il en profita pour retracer l'historique de cette fâcheuse affaire. « Je souhaite, dit-il, un résultat positif aux négociations relatives à l'F^gypte. Si on ne l'a pas atteint à Constantinople, dans la phase que nous venons de traverser, ce n'est assurément pas la faute de la France. Nous avons voulu éviter l'apparence même d'une immixtion personnelle dans les longs pourparlers d'où est sorti le projet de convention. Notre réserve a été absolue. Nous avons laissé en présence les négociateurs anglais et turcs sans nous mêler au débat. Il est vrai que nos vues particulières n'étaient un secret pour personne. 11 est vrai aussi que Sir H. Drummond WolfF, d'une part, et les ministres ottomans, de l'autre, nous avaient promis de nous tenir au courant des progrès de la négociation, et de ne rien arrêter sans s'être assurés de nos dispositions. Cette promesse, qui a été tenue à l'origine, ne l'a malheureusement pas été à la fin. Les dernières déterminations ont été prises h notre insu. On savait bien que nous ne pourrions pas y donner une approbation préalable, mais on espérait que nous serions entraînés par hi force du fait quasi accompli. Cette regrettable manière de procéder nous a mis subitement en présence d'un projet qui nous a paru contraire aux intérêts de l'empire ottoman, aux nôtres, îi ceux de l'Europe, s'ils étaient bien compris. Ce projet ne nous ayant pas été communiqué à Londres, nous n'avons pas (Ui ii nous cxpli<(uor auprès du cabinet britannique. A Constantinople, au conlrnire, on nous en a donné

LA QUESTION d'ÉGYPTE. SjS

connaissance et on a manifesté le désir d'avoir notre opinion h ce sujet. Nous avons exprimé l'avis qu'on nous demandait; nous l'avons fait loyalement, dans les limites de notre droit et sans intention de blesser personne.

)) Le projet de convention avait deux torts. Le premier est qu'il partageait entre l'Angleterre et la Porte la suzeraineté de l'Egypte, et c'est le point qui a frappé avec le plus de vivacité non seulement Sa Majesté le Sultan, mais le monde ottoman tout entier. Le second défaut du projet est qu'on n'y apercevait pas une date certaine, où l'Angleterre, ayant terminé son œuvre en Egypte, rentrerait dans le droit commun européen; or la fixation d'une date de cette nature a toujours été le but du gouvernement français. Dans la convention, la date d'évacuation était indiquée sous condition protestative au gré de l'Angleterre seule, ce qui rendait le contrat nul en fait et en droit.

» Il serait assurément facile, si les négociations étaient renouées, de les conduire de manière à éviter les inconvénients que j'ai signalés... »

Les négociations ne furent renouées ni à Constantinople ni à Londres, Lord Salisbury ayant manifesté fort peu de propension à les reprendre.

Revenu au pouvoir le 4 avril 1888, non avec le portefeuille des Affaires étrangères, mais avec celui

de la Guerre, que je gardai jusqu'au 1 1 janvier 1898, je n'ai pu exercer une action directe sur les affaires d'Egypte, surtout les deux premières années, pendant lesquelles je n'occupais pas la présidence du conseil. Au surplus le moment n'était pas favorable, comme l'ont constaté successivement MM. Goblet et Spuller, qui ont siégé au quai d'Orsay en 1888 et 1889. Mais cette période ne fut pas perdue pour notre influence, car elle vit poser les premiers jalons de l'alliance francorusse*. Au cours de l'année 1889, M. Spuller fit une tentative infructueuse pour ramener au jour la question de l'évacuation. 11 avait été saisi d'une demande du gouvernement égyptien, appuyé par le cabinet de Londres, tendant h la conversion de la dette privilégiée. Il profita très habilement de cette circonstance pour montrer que l'œuvre de l'Angleterre en Egypte s'affirmait par là comme

I. On ignore généralement que l'idée d'une alliance entre les deux pnys, qui flottait dans l'uir depuis quelques années, prit corps pour In première fois on 1888, sous le niinistire l'ioquet, à l'occasion d'incidents en apparence secondaires. Le grandduc Vladimir ni'itvait exprimé son désir personnel de posséder un exemplaire de notre fusil Lebel, avec (juelques cartouches. D'autre part l'attnplié militaire, baron Freedericksz, m'avait prié de faire étudier, par notre direction de l'artillerie, un type de nouveau fusil, ipii pourrait t^tre fahricpu; ullérieuromont, i)oiir le compte du gouvernement russe, dans nos ateliers de (".hàtellerault. Je donnai satisfaction à ces deux demandes, après avoir pris l'assenliment (le mes collègues du cabinet. Il s'engagea alors, nvcc l'actif concours de M. Goblet, ministre des Afl'aires étrangères, des connnunicutions (|ui ne lardèrent pas t\ prendr<; un cnrnctëro plus sérieux; elles se continuèrent avec M, Spuller et •n précisèrent tout i\ fait avec M. Uibot, qui avait succédé (\ M. Spuller, dans le cabinet (jue je présidai en i8go et i8yi. Telle «st l'origino do la convention militaire que je rédigeai on

LA QUESTION d'ÉGYPTB. 3y5

ayant pleinement réussi et que dès lors la continuation du séjour de ses troupes n'était plus nécessaire. C'est dans ce sens qu'il répondit le 5 juin 1889 à une question de M. Félix Faure, à la Chambre des députés ; a Nous pensons, dit-il, que précisément au moment où la prospérité de l'Egypte, sa sécurité, sa tranquillité sont affirmées par une demande de conversion, le moment est venu de rechercher si l'évacuation de l'Egypte n'est pas devenue possible, dans les prévisions de l'Angleterre qui l'avait tant de fois annoncée... » Mais Lord Salisbury refusa de s'engager dans la voie si ingénieusement ouverte par M. Spuller; pour obtenir néanmoins l'adhésion de celui-ci à la conversion, il essaya d'un autre moyen : il luioffrit de renoncer à la réserve qui avait été faite par le cabinet anglais touchant le régime du canal de Suez. M. Spuller n'accepta pas : « Nous tenons plutôt au maintien de cette clause, écrivit-il à

mars 189a, d'accord avec M. Loubet, alors président du conseil, et M. Ribot, qui continuait de siéger au quai d'Orsay. Elle fut soumise i\ l'Empereur Alexandre III, l'été suivant, au cours de» grandes manœuvres, et elle obtint son adhésion de principe. Je me rappelle, au cours de cette longue gestation, un détail qui contribua beaucoup à faire prendre un tour plus actif aux pourparlers. Un jour le général Baron Freedericksz vint me voir familièrement à mon cabinet et me demanda — les études sur le nouveau fusil étant faites — si nous étions prêts à accepter une commande de 5oo 000 armes, qui serait suivie sans doute d'une commande égale. Je lui répondis : « Très volontiers », et j'ajoutai moitié riant : « Seulement, nous voudrions bien être assurés que ces fusils ne tireront jamais sur nous. » Il me répliqua sur le même ton : « Nous l'entendons bien ainsi et nous vous donnerons toute garantie à cet égard. » Notre ministre des Affaires étrangères sut donner i\ ce propos toute l'extension qu'il comportait.

M. Waddington, le 21 juin. Nous n'avons en effet aucun intérêt à neutraliser militairement le canal de Suez et à rendre ce point invulnérable d'après le droit des gens, aussi longtemps que les Anglais resteront en Egypte. » Notre ministre estimait que les questions de texte avaient assez peu d'importance, devant l'occupation effective, et que la réserve anglaise avait du moins l'avantage de faire apparaître les mots « transitoire et exceptionnel » qui, dans la dépêche de Lord Salisbury, caractérisaient le présent état de choses.

Ayant repris, le 17 mars 1890, la présidence du conseil, avec la collaboration de M. Ribot aux Affaires étrangères, j'engageai mon nouveau collègue à profiter de la première occasion pour renouer les pourparlers relatifs à l'Egypte. Elle se présenta bientôt. L'ambassadeur de Turquie Essad Pacha vint le 16 avril voir M. Ribot; il lui demanda si le gouvernement français était disposé à renouveler par écrit sa déclaration de 1887, h savoir qu'en cas de départ des Anglais, les troupes françaises n'entreraient point en Egypte, et si le Sultan pourrait faire usage de cette déclaration auprès du gouvernement britannique. M. Ribot répondit affirmativement sur les deux points. On pouvait croire que des négociations allaient se rouvrir entre la Porte et le cabinet de Londres et que nous ne tarderions pas h y prendre part. Mais une dépêche de M. Waddington, du ^9 avril, montra qu'elles ne seraient pas fnciles n conduire. (( J'ai dit il Lord Sulisbury, écrivait notre ambas-

LA QUESTION d'ÉGYPTE. S^J

sadeur, que je tenais à lui affirmer que j'avais trouvé chez vous un désir marqué d'arriver à une entente avec l'Angleterre sur les affaires de l'Egypte, s'il était possible de le faire à des conditions honorables pour les deux pays, et je lui ai demandé sur quel terrain il entendait se maintenir aujourd'hui. Il m'a répondu que la convention Wolff était un minimum qu'il avait eu quelque peine à faire accepter par ses collègues. Il s'est étendu sur la prospérité actuelle de l'Egypte, résultat de l'administration anglaise. En somme, la situation reste la même, et Lord Salisbury affirme ne rien vouloir accepter de moins que la convention WolfF. II ne m'a d'ailleurs rien dit de nature à fermer la porte aux négociations. » Sur ces bases, nous n'avions pas à faire un pas en avant et nous ne pouvions que suivre avec intérêt la négociation que la Porte cherchait à renouer, de son côté. Nous savions quelles étaient les modifications qu'elle introduirait elle-même dans la convention WolfT pour la rendre acceptable, et il était préférable que ces modifications fussent suggérées par la puissance même qui l'avait discutée auparavant.

Les choses en restèrent là jusqu'à la chute du ministère Salisbury. Le retour de M. Gladstone permettait d'augurer des dispositions plus favorables. M. Waddington eut une première conversation avec lui sur ce sujet, le i*' novembre 1892. M. Loubet était alors président du conseil, M. Ribot, ministre des Affaires étrangères, et moi-

même je continuais à diriger le département de la Guerre, sans la présidence que j'avais abandonnée le 28 février 189a, h la suite d'un vote de la Chambre sur la politique intérieure. Notre ambassadeur relatait en ces termes son entrevue peu encourageante avec le Premier ministre : a Au cours d'une longue visite que je lui ai faite aujourd'hui (i" novembre), je lui ai demandé s'il serait disposé h reprendre la conversation interrompue depuis assez longtemps sur les afTaires d'Egypte. — « Sur quelles bases? » me répondit-il immédiatement. Je lui dis que nous n'en étions pas là; qu'il s'agissait seulement de savoir s'il était prêt à aborder la question dans un esprit amical et à échanger ses vues avec le gouvernement de la République. Il me répondit avec une certaine vivacité qu'il avait toujours amèrement regretté l'échec des négociations qui eurent lieu en 1884 entre Lord Granville et moi, négociations qui avaient abouti à un accord sur la question politique, mais qui avaient échoué sur les arrangements financiers. Il ajouta que la question était trop importante pour qu'il put me répondre sans avoir consulté ses collègues, mais qu'il ne tarderait pas à me faire savoir le paiti auquel il s'arrêterait. »

Je quittai le ministère peu de temps après (il janvier 1893), en sorte que je n'ai pas assisté personnellement aux clForts qui ont pu être tentés pour donner aux pourparlers un tour pratique. Mai» il n'y eut, je m'en suis assuré, rien de sail-

lant. D'après les renseignements que j'ai recueillis de la bouche même de M. Waddington, on ne mit pas beaucoup de chaleur, de part et d'autre, à reprendre l'entretien. Le gouvernement français avait reconnu que, nonobstant les dispositions relativement conciliantes de M. Gladstone, le cabinet britannique était peu enclin h abandonner le terrain de la convention Drummond Wolff. Il eût été inopportun d'insister. Quant aux ministres anglais, leur manque d'empressement s'explique aussi dans une certaine mesure. Ils éprouvaient d'assez grands embarras par suite de l'attitude du nouveau Khédive Abbas Pacha, et ils ne voulaient pas risquer de les augmenter en agitant la question de l'évacuation.

Appelé h succéder h son père Tewfik, mort le 7 janvier 1892, le jeune Abbas avait manifesté, dès le premier jour, des symptômes d'indépendance et de l'éloignement pour les maîtres actuels de son pays. J'avais eu occasion de le voir officiellement le i5 septembre 1891, lors de son voyage à Paris; il m'avait paru franc et résolu, et, malgré sa jeunesse, fort au courant des choses de la France qui excitait ses sympathies et sa curiosité. Je ne fus donc pas très étonné quand j'eus connaissance des nuages qui s'étaient élevés entre lui et ses protecteurs. La bonne grâce que nous lui avions témoignée en le faisant saluer par notre escadre à Alexandrie et en lui octroyant le grandcordon de la Légion d'honneur avait plutôt mis les Anglais en défiance; ils n'étaient pas éloignés de

38o LA QUESTION d'ÉGYPTE.

croire que nous donnions au jeune Khédive de secrets encouragements. Une longue dépêche de Lord Rosebery à Lord Cromer, du i6 février 1898, reflète ce sentiment. « ... Il serait malaisé, dit-il, et probablement de peu d'intérêt de rechercher jusqu'à quel point cette décision (le renvoi par Abbas de quatre ministres, dont le président du conseil) était due à une impulsion personnelle seule ou si elle n'avait pas été suggérée et provoquée par d'autres; mais il est évident qu'elle était de nature à apporter un changement radical et subit dans les rapports qui ont existé entre les gouvernements anglais et égyptien pendant les dix dernières années, et qu'elle changeait la condition de notre occupation et de notre intervention primitive. » Puis le ministre se prononce contre la prétention du Khédive de changer proprio motti le personnel du gouvernement : « Si le premier ministre et les directeurs d'autres importants déparlements pouvaient être congédiés sommairement, sans que l'on prît en considération les conseils de l'Angleterre, il n'y aurait plus aucun moyen d'empêcher le renvoi de tous autres fonctionnaires européens ou indigènes, qui n'auraient pas la bonne fortune de partager les idées du moment, ou dont la retraite pourrait fournir uue occasion favorable ii l'établissement du pouvoir absolu. Il n'est pas exagéré de dire que dans ces circonstances l'édifice entier , si péniblement élevé pendant ces dix dernières années, aurait été h la merci du caprice et de l'intrigue

LA QUESTION d'ÉGYPTE. 38i

et que la ruine en eût été rapide et inévitable. » Dans la dernière partie de sa dépêche Lord Rosebery fait entrevoir, mais d'une manière bien « académique », l'éventualité du retrait des troupes anglaises : « Si de nouvelles difficultés s'élevaient, il pourrait advenir que les conditions de l'occupation anglaise fussent modifiées, et nous aurions alors à nous demander si, les circonstances n'étant plus les mêmes, il ne conviendrait pas de modifier notre politique en conséquence; si l'occupation devrait être maintenue contre le gré, à ce qu'il paraîtrait, d'une grande partie de la population, et s'il ne serait pas préférable de la faire cesser... Il serait inutile de discuter en ce moment les propositions que, dans ce cas, il serait désirable de présenter (à la Porte et aux puissances), de même que d'essayer d'en prévoir les résultats. Mais on peut au moins affirmer ceci avec certitude : c'est que l'Egypte ne pourrait, en aucune façon, être déchargée du contrôle européen et que celui-ci pourrait peut-être recevoir une application beaucoup plus étroite et plus ferme que celle qui est en vigueur actuellement. L'éventualité n'est pas immédiate, mais nous sommes obligés de l'envisager d'une façon plus nette par suite des récents événements. » Ce langage volontairement imprécis révélait une situation embarrassée, en même temps qu'il dénotait chez le gouvernement anglais un état d'esprit voisin de la mauvaise humeur. Ce n'est pas dans ces conditions que des négociations pouvaient être utilement engagées.

La question de l'évacuation se posa indirectement au début de l'année 1896. Dès le mois de décembre 1895, il était visible que le gouvernement britannique préparait quelque opération militaire au sud de l'Egypte. La frontière, annonçait-on, était menacée à Ouadi-Halfa par les mahdistes, le Soudan septentrional entrait en ébullition, des mesures de protection s'imposaient. En même temps , les troupes égyptiennes étaient augmentées, et les troupes anglaises recevaient des renforts de l'Inde . Au commencement de janvier, i^ooo Egyptiens et 5 000 Anglais se trouvaient prêts h entrer eu campagne. Le 11 mars, le commandant en chef Sir Herbert Kitchener reçut l'ordre de se mobiliser et de marcher sur Dongola. Le motif allégué était la déroute des Italiens à Adoua, le 29 février, et la nécessité de défendre Kassala, assiégée par Osman Digna. On ne voit pas bien comment une expédition, limitée à Dongola, pouvait créer une diversion eu faveur de Kassala, située à 800 kilomètres plus loin; la remarque en a été faite dans le Parlement anglais lui-même. En réalité, le cabinet projetait une reprise totale du Soudan et même des c(>ii([uêtes plus étendues, comme je l'expliquerai a propos des évéricmeiitH de Fachoda. Mais il ne croyait pas devoir ii ce moment découvrir un aussi vaste

dessein. De là les raisons plus que discutables données pour justifier la marche sur Dongola.

Les frais nécessités par l'opération avouée dépassaient les ressources du 'J'résor égyptien. Aussi le gouvernement britannique dut-il prévenir les puissances qu'il demanderait aux commissaires de la dette l'autorisation de prélever 5oo ooo livres (12600000 fr.) sur la réserve de 62 millions de francs, qui existait en dépôt h la Caisse comme garantie des porteurs de titres. Le cabinet de Paris, d'accord avec celui de Saint-Pétersbourg, sollicita des éclaircissements avec la pensée d'obtenir, en échange de son consentement, la suppression de la clause restrictive concernant le canal, ainsi que des assurances précises relativement à la durée de l'occupation de l'Egypte. L'accord ne s'étant pas réalisé dans des conditions satisfaisantes, la France et la Russie ne cachèrent pas leur disposition à refuser le prélèvement demandé. L'annonce de ce conflit parvint au public d'une manière inopinée, par des notes officieuses de l'agence Havas, dont le caractère h la fois obscur et insolite troubla profondément les milieux politiques. Le gouvernement fut questionné ou interpellé quatre fois, le 19 mars et le 2 avril, à la Chambre des députés, le 3i mars et le 3 avril au Sénat. Le 19 mars, en réponse au prince d'Arenberg, M. Berthelot, ministre des Affaires étrangères, donna une brève explication qui contient tout l'essentiel des déclarations officielles, faites dans les deux Chambres :

« Le gouvernement français, dit M. Berthelot, a reçu une communication du gouvernement britannique, relative à un projet d'expédition de l'armée égyptienne sur Dongola et aux dépenses que réclamerait cette expédition. Le gouvernement britannique propose, pour faire face à ces dépenses, de prélever 5oo ooo livres sur le fonds de réserve général de la Caisse égyptienne : il a besoin, à cet efFet, de l'autorisation de la commission de la Caisse de la dette et il a demandé le concours du gouvernement français.

» Un semblable projet paraît soulever les objections les plus sérieuses, au point de vue financier et au point de vue politique. Au point de vue financier, il tend à engager les intérêts des porteurs de titres de la dette, dont les trois quarts environ sont entre les mains de citoyens français, d'une façon directe, à cause de l'affectation du. fonds de réserve et à cause du danger qui résulterait des dépenses d'une semblable expédition pour les finances égyptiennes. En effet, cette expédition d'un caractère essentiellement offensif et mal défini paraît susceptible d'entraîner des dépenses illimitées, qui absorberaient non seulement les 5oo ooo livres demandées, mais de nouvelles sommes s'étendant év(Mituclloment h la totalité du fonds de réserve, sinon môme au delà. Dans ces conditions financières, la proposition qui nous est faite paraît exiger le consentement unanime dos ))uissanccs. l'-llo paraît l'exiger égalenicnl au point du vue poiiliquc, à cause de la

modification profonde et inattendue qu'une semblable expédition apporterait nécessairement aux conditions actuelles de l'occupation de l'Egypte en attirant sur ce pays des dangers qui ne le menacent pas actuellement. Ces dangers, résultant de l'exaltation du fanatisme, pourraient même s'étendre aux possessions de la France et des autres nations européennes en Afrique. En tout cas, elle tendrait à prolonger indéfiniment une occupation dont le gouvernement britannique a constamment reconnu le caractère provisoire.

n Avant d'accorder son concours, le gouvernement français a dû demander sur ces divers points des éclaircissements. Je prie la Chambre de se contenter de ces indications, étant donné qu'un échange de vues se poursuit entre les gouvernements. » Ces paroles furent suivies d'applaudissements prolongés.

« Devant de telles perspectives, a dit, quelques jours après, M. Bourgeois succédant à M. Berthelot au quai d'Orsay, le gouvernement de la République avait le devoir de ne pas laisser la prescription s'établir. »

Nonobstant les objections des cabinets de Paris et de Pétersbourg, la Caisse de la dette fut saisie avec une grande hâte de la demande du gouvernement anglais. Le 26 mars 1896, à la majorité de quatre voix sur six, la Caisse autorisa le prélèvement des 5oo 000 livres. Les deux commissaires français et russe, pour conserver la liberté de leur action ultérieure, quittèrent aussitôt la salle

des délibérations, en affirmant l'illégalité fondamentale de la décision, laquelle, disaient-ils, pour être valable, aurait dû réunir l'unanimité et non la simple majorité des commissaires. Le syndicat des porteurs de titres français, s'appropriant cette doctrine, fit défense à la Caisse de la dette d'effectuer aucun paiement de l'espèce et l'assigna à comparaître le i3 avril devant les tribunaux internationaux pour s'entendre condamner, ainsi que le gouvernement égyptien, à reverser les sommes indûment prélevées sur la réserve. Le procès, successivement remis, fut enfin plaidé au fond et le 6 juin le tribunal rendit un jugement qui donnait entièrement gain de cause au syndicat. Le gouvernement égyptien interjeta appel de ce jugement devant la Cour d'Alexandrie; celle-ci, par un arrêt du 2 décembre 1896, confirma la sentence. Ainsi l'interprétation des commissaires français et russe avait triomphé et le gouvernement britannique se trouvait dans l'impossibilité de faire face aux frais de l'expédition avec les ressources de l'Egypte.

Cependant les plans militaires ne s'en ressentirent pas; de tels incidents ne pouvaient en arrêter l'exécution. Le ministre Balfour avait affirmé à la Chambre des communes qu'il n'y aurait pas de recul : « Li» où les soldats anglais auront mis le pied, ils resteront. » Dès lors le général Kitchener continua sa marche vers le but assigné à son activité guerrière. Le '.) décembre, c'est-à-dire le londriiiain de l'arrêt de la cour (l'Alcxaiidrie, Lord

Cromer, par ordre de Lord Salisbury, informa le Khédive que son gouvernement était prêt à lui avancer en compte courant les sommes excédant les disponibilités du Trésor égyptien. Effectivement le G février 1897 ^"^ Chambre des communes vota un crédit de 20 millions de francs, à titre d'avance au Khédive, au taux de 2 1/2 p. 100 d'intérêt. Le gouvernement français, averti par des déclarations antérieures faites à la Chambre des communes, avait essayé, de concert avec la Russie, d'empêcher cette transaction. S'appuyant sur l'article 10 du décret du 2 mai 1876 (maintenu en vigueur par l'art. 89 de la loi de liquidation de i88o, et modifié seulement quant à la quotité de l'avance, par la même loi et par le décret du 27 juillet i885), il fit remettre au ministre des Finances égyptien une note le rappelant h l'observation des règles susmentionnées. Le gouvernement égyptien se prévalut du caractère de l'avance, faite « en compte courant », et passa outre : il encaissa les espèces anglaises. M. Hanotaux, interrogé sur cet incident à la Chambre, le 8 février 1897, "^ put que constater cette situation tout en maintenant fermement « sa thèse juridique », considérée par lui comme « inattaquable ». Il ajouta, pour rassurer ses auditeurs : « Rien n'est changé dans la situation internationale, rien ne changera dans notre résolution, d'autant plus ferme qu'elle est plus mesurée, de ne consentir aucune atteinte aux droits fondés sur des actes publics, sur des promesses réitérées, sur l'intérêt bien entendu de

l'Egypte elle-même et, par-dessus tout, sur l'accord des puissances établi par des actes internationaux dont l'autorité plane au-dessus de tout le débat, et auxquels il ne peut être question de déroger. » Les paroles du ministre furent vivement applaudies par l'Assemblée.

Ainsi se termina un incident qui avait occupé les cabinets pendant un an. Malgré les méritoires efforts de notre diplomatie, il ne tourna pas, sous le rapport pratique, à notre avantage. L'expédition militaire h laquelle nous nous étions opposés pour des raisons non seulement financières, mais politiques, s'était faite malgré nous. A la commission de la dette, nonobstant le cordial appui de la Russie, nous nous étions trouvés en minorité, et notre succès devant les tribunaux mixtes n'eut d'autre résultat que de faire verser les sommes par l'Angleterre elle-même et de lui mettre un titre de plus entre les mains. D'autre part, nous n'avions pas obtenu d'elle une seule parole confirmant ses engagements antérieurs sur une évacuation plus ou moins prochaine.

On a été que!([uc peu surpris que dans toute cette affaire et spécialement au sein de la commission de la dette, l'Allemagne ait pris nettement position aux côtés de la rirande-Rrclaffnc. Son antajronisme tantôt ouvert tantôt latent avec cette puissance faisait présager une autre attitude. On rappelait l'intervention toute spontanée de sa flotte, en Kxtrême-Orirnt, contre le .lapon soutenu par les sympathies anghiiscs; on comnienlaille rolcnlissant

télégramme de l'Empereur Guillaume au Président Kruger, au début des difficultés du Transvaal; mille autres indices semblaient accuser une réelle mésintelligence entre les deux nations. Pourquoi aujourd'hui ce brusque revirement? Est-il exact, comme on l'a prétendu, que le Souverain allemand, mécontent de ce que le cabinet français n'aurait pas répondu à certaines suggestions, se serait résolu alors à regarder d'un autre côté? J'avoue ne point connaître les suggestions précises, les propositions concrètes que l'Empereur aurait faites a notre pays et que celui-ci eût pu accepter. Il sied d'ailleurs de remarquer que nous n'étions pas seuls dans l'afFaire; la Russie y était comme nous, la Russie avec laquelle l'Empereur Guillaume a toujours affecté de vouloir marcher d'accord. Or le comte Osten Sacken, ambassadeur du Czar à Berlin, avait précisément sondé le gouvernement allemand sur ses dispositions actuelles. Il lui avait été répondu qu' « on n'était pas lié à l'Angleterre relativement h l'occupation de l'Egypte, mais que l'expédition de Dongola ne paraissait pas constituer un danger assez immédiat pour que l'Allemagne dût sortir de la réserve qu'elle s'était imposée ». En d'autres termes le cabinet de Berlin était décidé, au moins quant à présent, k laisser carte blanche à l'Angleterre.

Indépendamment des raisons de politique générale, qu'il serait assez difficile d'apprécier, il existe une considération particulière qui peut expliquer la conduite de l'Allemagne. Elle avait

SpO LA QUESTION d'ÉGYPTE.

signé avec la Grande-Bretagne deux traités, l'un du i'' juillet 1890, l'autre du i5 octobre 1898, qui avaient délimité les zones d'influence respectives des deux pays. L'Angleterre était reconnue comme étendant son influence sur tout le Haut-Nil, tandis que l'Allemagne renonçait à toute visée au delà du bassin du Chari et spécialement dans le Darfour, le Khordofan et le Bahr-el-Ghazal. Sans doute ces stipulations n'engageaient pas les tiers, mais elles engageaient l'Allemagne, et il aurait pu sembler singulier que celle-ci fit obstacle h la première étape de l'Angleterre dans le domaine qui lui était réservé. En outre l'Allemagne avait intérêt à ce que sa colonie de l'Est africain fût en bons rapports avec sa puissante voisine. Le ministre français d'alors, M. Berthelot, se trouvait donc en présence d'une situation toute faite, qu'il n'était pas en son pouvoir de changer.

Avant de clore la série des tentatives infructueuses, par lesquelles la France a cherché périodiquement h sauvegarder sa situation dans la vallée du Nil, il me reste h raconter un incident beaucoup plus sérieux, qui faillit mettre aux prises les deux nations : je veux parler de Fachoda. Mais pour en faire comprendre les origines et la portée, il est nécessaire de remonter plus haut dans l'histoire de l'occupation anglaise; car cet incident se rattache aux événements dont le Soudan égyptien avait été le théâtre <|uin/e ans auparavant.

LA QUESTION d'ÉGYPTE. SqI

Au moment de l'arrivée des Anglais en Egypte, le Khédive exerçait sa domination sur les vastes territoires situés entre la Haute-Egypte et le lac Victoria-Nyanza. Le cours entier du Nil lui appartenait, depuis sa source jusqu'à son embouchure. Dans l'étendue du Soudan se trouvaient compris l'Ouganda, l'Equatoria, l'Harrar, leBarh-el-Ghazal, le Darfour, le Kordofan, la Nubie, Khartoum, Fachoda, Berber, Dongola. Ces possessions étaient le fruit des conquêtes de Méhémet-Ali et d'Ismaïl Pacha. Les plus récentes, le Bahr-el-Ghazal, l'Equatoria et l'Ouganda, dataient de 1870 a 1874- Elles avaient été régularisées par des firmans impériaux, notamment ceux de 1878 et 1876, qui en avaient confié l'administration au Khédive, à titre héréditaire. Cet ensemble, grand quatre fois comme la France, était donc placé, aussi bien que l'Egypte, sous la souveraineté du Sultan et faisait partie de l'empire ottoman. Les puissances n'en ignoraient pas, puisque les firmans leur avaient été officiellement communiqués et étaient acceptés par elles.

L'autorité du Khédive, représentant du Sultan, était reconnue dans le Soudan non moins qu'en Egypte. La sécurité avant 1880 y était complète. Un très faible contingent de troupes maintenait dans l'obéissance ces populations naturellement

Sga LA QUESTION d'Egypte.

douces et pacifiques. La situation commença à se modifier vers la fin de 1881. On se mit alors à parler du mahdi et du fanatisme religieux. Mais les vraies causes des soulèvements qui éclatèrent en 1882 et qui prirent tout leur développement l'année suivante, sont d'une autre nature. On en a signalé trois : l'abolition de l'esclavage, les exactions dont les indigènes étaient victimes de la part des autorités et enfin le rappel d'une partie des troupes au moment même où les deux premières causes produisaient leurs effets. L'abolition de l'esclavage avait ameuté contre le gouvernement les négociants influents qui, en trop grand nombre, vivaient de la traite des noirs, pratiquée en grand et de la façon la plus cynique. Quant aux exactions il faut renoncer à les décrire. Il n'y avait plus de sûreté pour les biens ni pour les personnes des indigènes. Leur rare patience avait fini par se lasser et ils appelaient de tous leurs vœux un changement de condition. Longtemps soumis et résignés, ils étaient prêts maintenant pour la révolte. C'est alors que le mahdi, jusque-là presque inaperçu, entra en scène et apparut comme l'auteur de cet état d'esprit dont il n'était en réalité que le bénéficiaire. On l'a dit avec raison, le mahdisme fut « une explosion de désespoir ».

Au cours de l'année 1881, le mahdi, Mohammed Ahmed, attira l'attention par ses démonstrations rchgieuscM. Héouf Pacha, gouverneur du Soudan, voulut employer vis-ii-vis de lui le procédé simple <{ui avait déjii réussi dans des occasions analogues :

LA QUESTION d'ÉGYPTE SqB

il résolut de le supprimer à l'aide d'une embûche. Son délégué Abou-Saoud ayant échoué dans cette mission et ayant même perdu sa propre escorte, Réouf assembla une plus forte troupe et l'envoya h la recherche de Mohammed. Celui-ci s'était réfugié dans les montagnes du Djebel-Gédir, au sud du Khordofan, où il réunissait de nombreux partisans. La rencontre se produisit le 9 décembre 1881. La troupe du gouverneur, engagée sur un terrain mal connu, fut taillée en pièces. Quelques mois plus tard, le 7 juin 1882, 6000 hommes, commandés par Yussuf Pacha, éprouvèrent le même sort, dans les mêmes lieux. Dès ce moment la puissance du madhi était fondée. L'insurrection s'étendit rapidement sur de vastes régions. Mohammed, confiant dans ses forces, alla mettre le siège devant El-Obéid, centre du Khordofan, tandis que ses lieutenants obtenaient des avantages en divers points, au Darfour, au Sennaar, au Bahr-el-Ghazal.

L'année i883 fut désastreuse pour les Egyptiens. El-Obéid, Bara, capitulèrent; le mahdi se dirigea sur Khartoum pour s'en emparer. Le nouveau gouverneur du Soudan, Abd-el-Kader, compta quelques succès partiels après lesquels il fut remplacé, on ne sait pourquoi, dans son commandement. Une armée de 10 000 hommes fut formée h Khartoum et placée sous les ordres du colonel anglais Hicks, officier brave et instruit. Encouragé par les premières escarmouches il résolut, à la fin d'avril, de livrer une bataille décisive. A la tête de toutes

ses forces, il se mit en marche le 9 septembre, avec l'intention de débarrasser le Khordofan et de reprendre El-Obéid. Epuisée par un trajet des plus pénibles, harcelée par de continuelles attaques, trompée par les émissaires de Mohammed, l'armée arriva le 5 novembre à Khasghil, où elle se trouva tout à coup enveloppée par les bnndes du madhi, qui en firent un affreux carnage. Quelques centaines d'hommes à peine s'échappèrent; Hicks et tous ses officiers furent massacrés; l'artillerie entière et les munitions tombèrent aux mains de l'ennemi. Dans le Soudan oriental, Osman Digna, principal lieutenant du mahdi, remportait d'éclatants succès et le 4 février 1884 anéantissait une colonne de renfort de 4 000 hommes, envoyée du Caire.

Ces deux victoires donnèrent au mahdi une puissance et un prestige extraordinaires. Le gouvernement britannique jugea que la répression de la révolte entraînerait trop de sacrifices et, pliant devant l'orage, il décida l'évacuation complète du territoire. Le Khédive refusa d'abord de s'y prêter; ses ministres donnèrent même leur démission, plutôt que d'encourir une semblable responsabilité. Toutefois, livré h ses seules forces, Tewfik ne pouvait tenter rien de sérieux; il se résigna donc et constitua un cabinet Nubar pour exécuter les volontés anglaises. Mais il no suffisait pas de décider sur le papier l'évacuation; il fallait la réaliser et ce n'était pas une tAche facile, principalement il Khartoum, capitale du Soudan, où

LA QUESTION d'ÉGYPTE. 3()D

se trouvaient beaucoup de troupes, et de nombreuses maisons de commerce appartenant aux Européens. Le général Gordon fut chargé, le i8 janvier 1884, d'accomplir cette mission périlleuse, qui exigeait autant de tact et d'habileté que de courage. Tout le monde connaît la tragique histoire de ce Gordon, héros mystique, martyr du devoir, et victime de l'indifférence de ceux qui avaient fait appel h son dévouement sans bornes. Après une année de luttes continuelles contre les innombrables hordes qui l'entouraient et contre une partie de la population elle-même, trahi par des misérables qui livrent les portes de la ville, il se voit, le 26 janvier i885, aux premières heures du jour, cerné dans le palais du gouvernement et bientôt il tombe sous le fer des assassins. L'armée de secours, dont il réclamait vainement la venue depuis des mois, apparut devant Khartoum le 28 janvier, deux jours trop tard pour sauver Gordon. Son chef, apprenant que la ville était prise et Gordon massacré, jugea inutile d'engager les hostilités et reprit la route de l'Egypte.

A la suite de ces événements, le cabinet de M. Gladstone annonça officiellement à la Chambre des communes, le 11 mai i885, que la frontière de l'Egypte était ramenée à Houadi Halfa, à la deuxième cataracte du Nil.

On a cru voir dans cette grave détermination le résultat d'un calcul profond et vraiment machiavélique. Les Anglais auraient fait partir les Égyptiens du Soudan, afin d'y prendre leur place à

l'heure favorable. Les entreprises dirigées par eux, quelques années plus tard, vers l'Oubanga et l'Équatoria semblent donner quelque consistance à cette version. J'ai, pour ma part, beaucoup de peine à admettre une politique aussi compliquée. Le cabinet britannique a simplement reculé , j'imagine, devant une tâche très difficile, dont il n'apercevait pas les avantages immédiats. Les populations soudanaises étant incapables de se constituer en un État solide et durable, il pouvait nourrir l'espoir que le mouvement fanatique s'éteindrait de lui-même et que la reprise du Soudan s'effectuerait un jour dans des conditions moins onéreuses. Le caractère de M. Gladstone exclut d'ailleurs les combinaisons artificieuses. Il a renouvelé l'acte de prudence qu'il avait déjà accompli dans l'Afrique du Sud quand, après la défaite de Majuba-liill, il préféra reconnaître l'indépendance des Boërs plutôt que de prolonger une lutte meurtrière. Le sacrifice dut même lui paraître moins pénible au Soudan, car il ne se compliquait d'aucun traité engageant l'avenir.

Un second reproche adressé aux Anglais et qui ne me semble pas plus fondé, c'est d'avoir méconnu les droits du Sultan en obligeant le Khédive à abandonner des territoires qui ne lui appartenaient pas et dont il n'était (jue le gérant. Mais le Khédive n'a pas « abandonné » le Soudan, au sens juridi(|ue du mot, il n'a pas déclaré qu'il y renonçait pour toujours; il ne l'a ni cédé ni aliéné. En révacuant, il a obéi à des nécessités strate-

giques, il a exécuté une simple opération militaire. Si le Sultan, qui n'ignorait pas ces conjonctures, estimait que le cas de force majeure n'existait pas, il pouvait comme souverain se substituer au Khédive et faire occuper le Soudan par ses propres troupes. C'est au cas seulement où l'Angleterre s'y serait opposée qu'il aurait eu lieu de se plaindre de la violation de ses droits. Mais la question n'a pas pris cet aspect et, si l'on reste dans la donnée officielle, le reproche manque de base. Tout au plus pourrait-on prétendre que le Soudan n'était pas indéfendable en i885, et que dès lors le gouvernement britannique aurait dû le conserver au Khédive. Mais ce sont là des appréciations de fait, bien difficiles h justifier, et qui ne touchent pas au point de droit.

Les choses sont demeurées en l'état et le Soudan a été soustrait pratiquement à la domination égyptienne jusqu'en 1896, époque où fut résolue la marche sur Dongola.

Pendant cette période intervinrent un certain nombre d'actes diplomatiques , dont l'examen donne la clef du conflit de Fachoda. En 1890, l'Angleterre entreprit de régler avec l'Allemagne la situation de leurs colonies respectives sur la côte orientale d'Afrique. La convention du i" juillet réserve à la Grande-Bretagne le bassin du Haut-Nil (( jusqu'aux confins de l'Egypte ». Cette clause,

dans sa généralité, vise les territoires évacués dix ans auparavant. Mais à quel titre l'Angleterre traitait-elle? Était-ce comme mandataire du Khédive, délégué lui-même du Sultan? du Khédive maintenant ses droits sur une contrée, qu'il n'avait délaissée que temporairement et dans laquelle il se proposait de rentrer au moment favorable? En ce cas le gouvernement britannique devait le dire et le dire en termes formels. Or la convention est muette à cet égard. Donc l'Angleterre a dû en traitant considérer cette contrée comme définitivement perdue pour le Khédive et le Sultan, et comme étant devenue « la chose sans maître », res nulliiis. C'est h ce titre seul que le gouvernement britannique pouvait se prévaloir de la convention vis-à-vis des tiers. Mais alors cette convention ne valait elle-même que dans les limites oîi les territoires seraient effectivement occupés par les forces anglaises au moment où des tiers s'inscriraient contre elle. En résumé la région réservée h l'Angleterre par le traité n'était réservée qu'à l'égard de l'Allemagne, qui s'y interdisait toute incursion. Mais clic n'était pas réservée à l'égard des autres puissances, puisqu'elle se trouvait, d'après l'Angleterre même, res nnlliiis, et qu'elle appartiendrait dès lors au premier occupant, quoi (ju'il fût. Celte remarcjue est capitale, car loul le reste en découle. Nous verrons bientôt avec quelle netteté elle a été formulée par le gouvernement français h l'occnsion d'une seconde convention conçue dans le même esprit et présenlunt la même faiblesse.

LA QUESTION d'ÉCYPTE 899

Le 12 mai 1894, le cabinet britannique désireux — si l'on en croit le langage tenu à la Chambre des communes — de créer un État tampon entre le Nil et la France qui s'avançait sur le Haut-Oubanghi, conclut avec l'État indépendant du Congo un traité par lequel il s'assurait le fameux couloir nécessaire à son futur chemin de fer du Cap au Caire et, par contre, lui cédait à bail, sur la rive gauche du Nil, des territoires s'étendant depuis le lac Albert-Nyanza jusqu'à un pointa déterminer au nord de Fachoda. Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'Angleterre n'avait pas plus le droit de céder ces territoires qu'elle n'en avait eu à se les attribuer. L'affaire souleva une grande émotion dans le Parlement français. MM. Etienne, Deloncle, Delafosse s'en firent les interprètes h la Chambre des députés, le 7 juin 1894. M. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, établit à la tribune les saines doctrines. Après avoir rappelé qu'aux termes des traités internationaux et des firmans, le Sultan seul aurait eu le droit de disposer du Soudan, il formula cette déclaration catégorique : « La France, s'appuyant sur le fait que la convention anglo-congolaise est en contradiction manifeste avec les principes, les doctrines, le texte de l'acte de Berlin, qu'elle atteint ou menace l'intégrité de l'empire ottoman, la France, dis-je, considère cette convention comme contraire au droit et, jusqu'à plus ample informé, comme nulle et de nulle portée à ses yeux. » Un ordre du jour d'approbation fut voté à l'unanimité. Non content de cette

4oO LA QUESTION D EGYPTE.

vigoureuse protestation, M. Hanotaux adressa au cabinet de Londres et au ministre du Concfo les plus expresses réserves.

Deux mois plus tard, le i4 août 1894, par un arrangement direct avec l'Etat indépendant, nous nous substituions h lui sur la rive gauche du Nil, dans les conditions fixées par l'acte du 12 mai. Cette convention ne pouvait évidemment nous créer de droit absolu, puisque le Sultan n'avait pas abdiqué sa souveraineté sur ces contrées et que fidèles à nos principes nous serions obligés de nous retirer devant lui s'il venait à reparaître. Mais elle avait le grand avantage de nous garantir du côté de l'Allemagne et de l'Angleterre, la première ayant renoncé au profit de la seconde et la seconde au profit de l'État du Congo. Nous avions donc la certitude, si nous y mettions quelque diligence, d'être « premier occupant » par rapport à toute autre nation. Mais il ne faut pas perdre de vue que notre droit restait précaire et conditionnel, en ce sens qu'il devrait s'évanouir dans le cas où le Sultan, soit par lui-même, soit par son délégué le Khédive, tenterait de reprendre le Soudan.

Tel est le point de vue du(juel il faut considérer l'expédition organisée par le gouvernement IVaiiçais dans le but d'explorer nos possessions éventuelles et d'y faire reconnaître notre autorité provisoire. Le seul tort que nous eûmes alors fut de ne pas donner à nos intentions une suffisante notoriété. Le dcmi-silence que nous gardâmes put faire naitrc l'impression que nous avions des des-

LA QUESTION d'ÉGYPTE. 4oI

seins fort supérieurs à la réalité et que nous méditions une sorte de conquête définitive, comme si une mission de 260 hommes pouvait avoir pareille prétention ! A vrai dire , l'attitude du cabinet britannique n'a pas facilité les épanchements de notre part. Avant même qu'une marche eût été esquissée vers le Nil et tandis que M. Liotard, directeur du Haut-Oubanghi, se bornait à installer de modestes postes dans le Bahr-el-Ghazal, le gouvernement anglais, qui n'avait aucun droit de s'y opposer et qui d'après les conventions du 12 mai et du i4 août 1894, pouvait le prévoir, crut opportun de faire entendre à notre adresse un langage comminatoire. Le 28 mars 1896, à la Chambre des communes, Sir Edward Grey, soussecrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, ayant à discuter une motion relative à nos soi-disant « empiétements sur le Haut Nil », commença par rappeler les traités conclus en 1890 et 1891 avec l'Allemagne et l'Italie. Ces traités, d'après lui, n'avaient pas soulevé d'objection nulle part* et avaient porté à la connaissance des autres puissances la sphère d'influence réservée à la Grande- Bretagne. Quant aux revendications de l'Egypte, « dont nous sommes, dit-il, les tuteurs, elles sont hautement reconnues par la France, en sorte que les sphères d'influence anglaise et égyptienne ^

1. La convention de 1890, qui seule nous intéressait, ne nous avait pas été communiquée officiellement.

2. Sir E. Grey avait dit — du moins les comptes rendus lui ont fait dire — « la sphère d'influence anglaise » seule ; il a rectifié

couvrent ensemble tout le cours du Nil. Cette opinion découle logiquement, continua-t-il, de ce qui s'est passé depuis un certain nombre d'années et de ce qui a été connu du monde entier depuis deux années. » Venant ensuite aux rumeurs mises en circulation, au sujet d'une expédition française qui se dirigerait de l'ouest de l'Afrique vers le Nil, Sir E. Grey engagea ses auditeurs h n'y pas ajouter foi légèrement et il termina par ces paroles peu diplomatiques :

« J'irai plus loin : après toutes les explications dans lesquelles je suis entré relativement h nos prétentions fondées sur des arrangements antérieurs et relativement aux prétentions de l'Egypte dans la vallée du Nil, prétentions qui, ainsi que nos vues, sont clairement connues du gouvernement français, je déclare qu'il m'est impossible d'admettre que ces rumeurs méritent créance ; car la marche en avant d'une expédition française partie de l'Afrique occidentale et pénétrant en vertu d'instructions secrètes dans un territoire sur lequel nos droits sont notoires depuis si longtemps, ne serait pas seulement un acte inconsistant et inattendu; mais il doit ôtre parfaitement entendu du gouvernement français que ce serait un acte non amical (unfriendly) et qu'il serait considéré comme tel par l'Angleterre. »

Ce langage, qui de toutes façons aurait gagné à être plus mesuré, présentait le môme défaut que

pnr une lettre au Tima le i" ovril et ajouté « égyptienne » oinii que le mot « cnHcmblc » qui en étoit la cons^quoiire lof^'iquc.

les actes du i*' juillet 1890 et du 12 mai 1894. C'était toujours la même confusion entre les prétentions de l'Angleterre et les droits du Khédive ou du Sultan. On ne saurait trop le répéter. Si l'Angleterre parlait au nom du Sultan ou de son délégué le Khédive, il fallait le dire explicitement et en donner la preuve; alors la France aurait dû s'incliner . Si au contraire l'Angleterre parlait en son propre nom, comme cela résulte du contexte du discours, la France n'avait à en tenir nul compte; l'Angleterre n'avait pas plus de droits sur les territoires désignés que la France ou que toute autre nation. Nous ne pouvions donc pas nous laisser arrêter par de pareilles déclarations. Aussi reprîmes-nous le projet qui avait été formé en 1898 et que la convention avec le Congo du i4 août 1894 avait paru rendre inutile, à savoir la mission vers le Haut-Nil*. L'incident de la Chambre des communes eut son contre-coup naturel au Parlement français. Le 5 avril 1896, M. le sénateur de Lamarzelle demanda au ministre des Afi'aires étrangères quelles étaient les vues du gouvernement. M. Hano-

I. Le aa août 1894, le gouvernement jugeant que nos intérêts étaient suffisamment défendus par la convention du i4 août, contremanda la marche sur Fachoda, primitivement décidée à Paris, et donna l'ordre au colonel Monteil, qui venait de débarquer à Loango, de se porter sur la côte d'Ivoire pour combattre Samory dans le pays de Kong. Il n'est pas douteux que la brillante personnalité du colonel Monteil avait dû augmenter, aux yeux des Anglais, l'importance de la mission ; mais ils ne pouvaient pas ignorer, au moment où Sir E. Grey tenait son langage provocant, que la destination du colonel était changée depuis sept mois.

4o4 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

taux répondit en termes d'une parfaite clarté. Il résuma ses explications dans cette phrase, qui ne laissait subsister aucun doute : « Quoi qu'il en soit, la position prise par la France est la suivante : Les régions dont il s'agit sont sous la haute souveraineté du Sultan. Elles ont un maître légitime, c'est le Khédive. » La conclusion, très applaudie du Sénat, est à retenir : « Quand l'heure sera venue de fixer les destinées définitives de ces contrées lointaines, je suis de ceux qui pensent qu'en assurant le respect des droits du Sultan et du Khédive, en réservant h chacun ce qui lui appartiendra selon ses œuvres, deux grandes nations sauront trouver les formules propres à concilier leurs intérêts et à satisfaire leurs communes aspirations vers la civilisation et le progrès. » Par ces mots : « h chacun selon ses œuvres », l'orateur officiel indiquait clairement que sur les domaines non revendiqués par le Sultan, la France et l'Angleterre entreraient en partage selon le droit du premier occupant.

Il était dès lors logique, au moment où Sir E. Grey paraissait oublier l'existence de ce droit, que le gouvernement français ne se bornât pas au texte de la convention congolaise du 1 4 août 1894, devenue, scmblait-il, insuffisante pour préserver l'avenir, mais qu'il procédai à une exploration efTective des territoires désignes dans cet acte diplomatique. Le colonel Marchand, alors capitaine Marchand, qui devait illustrer le nom fran(;ais dans ces régions en partie iiironiiucs, fui chargé d'atteindre lob-

LA QUESTION d'ÉGYPTE, ^o5

jectif antérieurement assigné au colonel Monteil : la ville de Fachoda sur le Haut-Nil, à une centaine de kilomètres au nord de l'embouchure du Sobat. Il débarqua à Loango le 22 juillet 1896 et se mit à la disposition du gouverneur M. Liotard, sous les ordres duquel il était placé. Il ne tarda pas à s'acheminer vers le Congo et l'Oubanghi et gagna la région où M. Liotard opérait. Déjà celui-ci avait planté le drapeau français à Tamboura, sur la lisière du Bahr-el-Ghazal, jalonnant ainsi une première route vers le Nil. Je ne retracerai pas les fatigues inouïes, les privations de toutes sortes qu'eut à supporter la petite colonne du capitaine Marchand, avançant h travers les cours d'eau et les marais sans nombre d'un pays absolument dépourvu de ressources. Il fallut une admirable endurance chez les hommes et des prodiges d'énergie et de sang-froid chez le chef pour qu'une expédition aussi aventureuse ait pu être menée à bien. Enfin, le 10 juillet 1898, après deux ans d'efforts, Marchand amena sa colonne de 200 Sénégalais presque intacte dans Fachoda et y fit apparaître le drapeau français pour la première fois. Il avait franchi 21 degrés en longitude et i5 degrés en latitude, c'est-à-dire, avec les détours, environ 4 5oo kilomètres.

4o6 LA QUESTION d'ÉGYPTE

Pendant que Marchand et ses compagnons poursuivaient leur marche audacieuse, certains événements, qu'ils ne pouvaient soupçonner, allaient changer du tout au tout l'état des questions qui s'agitaient autour du Soudan.

L'expédition sur Dongola, objet de si vives polémiques entre les cabinets de Paris et de Londres, s'était accomplie, grâce aux subsides de la Grande-Bretagne. Le 22 septembre 1896 l'armée du général Kitchener entrait dans la ville, après de faciles succès, et lançait des avant-postes sur le fleuve à une assez grande distance en amont. Mais ce n'était là qu'une première étape. Le gouvernement britannique avait conçu le dessein , encore ignoré de l'Europe, de reprendre les territoires délaissés en i885 et de restituer h l'Egypte ses anciennes frontières, à l'exception de l'Ouganda et de l'Equatoria, que l'Angleterre avait conquises dans l'intervalle et qu'elle réservait pour son propre compte. De grands préparatifs furent faits i)cndant l'hiver de 1896 à 1897. L'armée égyptienne renforcée et pourvue de cadres anglais, avec artillerie et cavalerie, fut portée au chiffre de 20 ooo hommes. Les troupes anglaises mobilisables, empruntées aux garnisons d'Egypte et aux ports méditerranéens, comprenaient 8000 hommes. Pailiciilaiité r<'inar([ual)Ie et (jui met cti relief les laleiils d'organisateur du

LA QUESTION d'ÉGYPTE. ^OJ

général Kitchener, un chemin de fer de campagne fut jeté dans le désert, entre Habu-Hamet et Ouadi Halla, pour faciliter le transport de l'armée et les ravitaillements ; on renonçait à la voie du Nil qui exigeait un trop grand nombre de bateaux et eût été fort lente. Tout fut prêt, vers le milieu de l'année 1897, pour un effort décisif. Le 7 septembre Berber fut occupé sans coup férir, l'émir Mahmoud ayant évacué la place. Six semaines après, les canonnières anglaises, qui avaient eu le temps de remonter le fleuve, bombardèrent Métemmeh, où étaient rassemblées des masses ennemies. Toutefois, avant de livrer un combat, qui menaçait d'être sérieux , le général Kitchener jugea prudent d'augmenter et de concentrer ses forces. L'hiver fut employé à ces préliminaires et la grande marche sur Khartoum remise au commencement du printemps de 1898.

Après la prise de Berber, le gouvernement anglais était entièrement fixé sur l'étendue de ses plans et il n'avait aucun motif d'en faire mystère au cabinet de Paris. Il aurait dû, au moment où il négociait avec lui des arrangements au centre de l'Afrique, lui faire part de projets dont l'exécution imminente allait transformer la situation dans le bassin du Nil. S'il lui avait dit nettement : « Le Sultan revendique ses droits et avec la coopération des armes anglaises il s'apprête à remettre le Soudan sous l'autorité du Khédive », le gouvernement français n'aurait élevé aucune objection. Fidèle à sa doctrine, il n'aurait pu que répondre ;

4o8 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

« Si VOUS réussissez en efifet à reconquérir pour le compte du Khédive les anciennes provinces égyptiennes, nous renoncerons à toutes les prétentions que nous pouvons tenir de la convention du i4 août 1894- Nous donnerons des instructions en conséquence à la mission Marchand, dès que nous pourrons correspondre avec elle, et nous lui enjoindrons de se renfermer dans un simple rôle d'exploration. »

Mais cette manière si naturelle de procéder ne fut pas employée. Il semble qu'on ait affecté d'en prendre le contre-pied. Le 10 décembre 1897, alors que la France ne pouvait savoir si l'Angleterre visait à rétablir l'autorité du Sultan sur le Soudan méridional, Sir Edmund Monson^ ambassadeur de Sa Majesté à Paris, prenant occasion d'une délimitation à l'est du lac Tchad, écrivit à M. Hanotaux : «... L'autre point sur lequel il est nécessaire d'appeler l'attention est la proposition de la reconnaissance des droits de la France sur les rives nord et est du lac Tchad. Si d'autres questions sont réglées, le gouvernement de Sa Majesté ne fera pas de difficultés pour cette condition. Mais, ce faisant, il ne peut oublier que la possession de ce territoire peut, dans l'avenir, ouvrir une route vers le Nil; et il ne faut pas comprendre que le gouvernement de Sa Majesté puisse admettre qu'aucune autre puissance européenne que la Grande-Bretagne ait nii droit quelconque d'occuper aucune portion (h> la vallée du Nil. Les vues du gouvernement britannique sur

ce point ont été exposées nettement devant le Parlement par Sir Edward Grey, il y a quelques années, pendant l'administration du comte de Rosebery, et ont été communiquées en due forme au gouvernement français à cette époque. Le gouvernement actuel de Sa Majesté adhère pleinement au langage employé à cette occasion par ses prédécesseurs. » Ce rappel, que rien ne provoquait, d'une parole agressive ne permettait pas au cabinet français d'aller au-devant de confidences qu'on ne paraissait pas désireux de lui faire. Il ne pouvait que se cantonner sur le terrain précédemment choisi et constater à nouveau l'inanité des prétentions anglaises, s'affirmant en dehors de l'autorité légitime du Sultan. M. Hanotaux répondit le 24 décembre : « ... Le gouvernement français ne saurait, en la circonstance présente, se dispenser de reproduire les réserves qu'il n'a jamais manqué d'exprimer toutes les fois que les questions afférentes à la vallée du Nil ont pu être mises en cause. C'est ainsi notamment que les déclarations de Sir Edward Grey, auxquelles vient de se reporter le gouvernement britannique, ont motivé de la part de notre représentant à Londres une protestation immédiate, dont il a repris et développé les termes dans les entretiens ultérieurs qu'il a eus ensuite sur ce sujet au Foreign Office J'ai eu moi-même occasion, au cours de la séance du Sénat du 5 avril 1895, de faire, au nom du gouvernement, des déclarations auxquelles je crois être d'autant plus fondé h me référer qu'elles

4lO LA QUESTION d'ÉGYPTE.

n'ont amené aucune réponse du gouvernement britannique. »

L'entretien en resta là pour le moment. Les opérations militaires suivirent leur cours. La concentration des troupes opérée, le général Kitchener se dirigea sur Métemmeh et fit donner l'assaut le 8 avril 1898. La ville fut emportée et l'émir Mahmoud fait prisonnier. Les pertes des derviches furent évaluées h 3 000 hommes. Kitchener ne continua pas son mouvement, voulant tout d'abord recevoir de nouveaux renforts, afin de combler les vides dus au feu et surtout à la fatigue et aux maladies. Le 28 août il reprit sa marche; le i" septembre il arriva devant Omdurman. Le lendemain fut livrée une bataille décisive, dans laquelle non seulement les soldats du calife, mais une multitude sans défense furent exterminés. U est préférable de jeter un voile sur cette terrible journée, dont il est difficile d'apprécier toutes les circonstances. Mais la gloire du général en chef eût certainement été plus grande si un peu plus d'humanité avait présidé à la victoire. Pourquoi ensuite cette scène de profanation de la tombe du prophète? Pourquoi ce squelette mutilé et ces restes jetés au Nil? De tels actes, qu'on aime à croire accomplis par de simples subordonnés, ne rehaussent pas leurs auteurs et ils lai8S(;nt derrière eux des haines profondes. Une autre démonstration, d'un caractère plus noble, fait heureusement oublier la première : des luiniHMiis iiiilihilres exceptionnels furent rendus

à la demeure où l'infortuné Gordon avait péri treize ans auparavant.

Ces événements livraient au vainqueur tout le cours du fleuve, car la résistance au sud de Khartoum ne pouvait plus être sérieuse. Le général Kitchener enleva, après une courte lutte, le camp des derviches h Renkh et put amener ses canonnières jusqu'à Fachoda. Lui-même parvint devant cette place le 19 septembre, escorté de 2 000 hommes et de quelques pièces légères d'artillerie. Il y trouva la mission Marchand installée, ainsi qu'il en avait reçu l'avis quelques jours auparavant. Il s'était fait précéder d'une lettre par laquelle il" informait Marchand de la victoire d'Omdurman et de son arrivée à Fachoda. Le chef de la mission, accompagné du capitaine Germain, se rendit à son bord. « Rien ne peut surpasser, dit Kitchener, l'urbanité et la courtoisie des officiers français dans ces délicats pourparlers, n 11 est juste de reconnaître que le général en chef, de son côté, se montra plein de tact et n'abusa pas de la supériorité de ses forces. Les Anglo-Egyptiens étaient dix contre un. Ils auraient pu, malgré la bravoure de la troupe française, l'expulser militairement et substituer le drapeau anglo-égyptien au drapeau français. Kitchener y était tacitement autorisé, car ses instructions portaient qu'aucun acte de sa part ou de la part de ses lieutenants ne devait impliquer une reconnaissance quelconque des prétentions de la France dans la vallée du Nil. Il se borna à arborer le drapeau anglo-égyptien dans le voisi-

4l2 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

nage du drapeau français et il consentit à ce que la question fût déférée aux deux gouvernements. Le récit que le général Kitchener a donné de son entrevue avec Marchand honore également les deux officiers. L'estime que chacun d'eux ne pouvait s'empêcher de ressentir pour l'autre a singulièrement tempéré l'antagonisme des situations et a permis d'éviter des malheurs irréparables.

Dès le lendemain de la prise de Khartoum, nos dernières illusions devaient tomber. Il était évident que le Soudan tout entier s'ouvrait aux armes anglo-égyptiennes. La mission Marchand perdait sa raison d'être, en tant que prise de possession. Nous n'avions aucun argument valable contre la restauration de l'autorité khédiviale. Quelque bien disposée que pût être l'Angleterre — et h ce moment elle ne l'était guère — nous ne pouvions raisonnablement lui demander de nous laisser une enclave sur le Nil ou même dans le Bahr-el-Ohazal. Elle aurait été en droit de nous répondre qu'il ne lui appartenait pas de disposer des domaines du Sultan et qu'en ce qui concerne particulièrement le cours du fleuve, il y avait un intérêt majeur à ne pas laisser s'interposer des tiers qui pourraient en modifier le régime, au préjudice de l'Egypte. Il en est des relations entre les peuples comme des relations entre les individus : il ne faut jamais demander l'impossible, quand ou ne veut pas aboutir h une rupture. Les résultats de la mission Marchand étaient donc et devaient être dès h

présent sacrifiés. Ceci montre combien étaient injustes les reproches adressés au ministre d'alors quand on le rendait responsable de l'évacuation de Fachoda et qu'on l'accusait d' « avoir tout abandonné ». M. Delcassé n'avait abandonné que ce qui ne pouvait pas être retenu, car ce n'était pas nous, mais bien le Sultan, représenté par le Khédive, qui était le maître légitime du territoire où nous aurions prétendu nous maintenir. A quelle personne de bonne foi fera-t-on dire que la France aurait voulu recourir aux armes pour une cause aussi peu défendable? Comment, nous qui depuis 1890, ne cessions de déclarer que les arrangements de l'Angleterre avec l'Allemagne et avec l'Etat du Congo étaient sans valeur, parce qu'elle y disposait de domaines appartenant au Sultan, tout à coup, en 1898, nous nous serions retournés contre cette même thèse et nous aurions dénié au Sultan les droits que naguère nous réclamions pour lui! Nous aurions soutenu cette nouvelle opinion jusqu'au point de nous mettre en guerre avec l'Angleterre!

Car c'était bien de guerre qu'il s'agissait. Qu'on relise la correspondance de cette époque et qu'on interroge les acteurs de la négociation qui s'est poursuivie depuis le mois de septembre 1898 jusqu'au mois de mars 1899. Durant cette période nous avons été h deux doigts des hostilités. Un peu par notre faute — puisque nous n'avions pas su aller au-devant de revendications fondées — beaucoup par la faute des Anglais, qui n'ont pas

4l4 LA QUESTION D EGYPTE.

pris vis-à-vis de nous le ton cordial qui aurait rendu la solution facile*, la situation s'est tendue à un degré que ne justifiait pas un intérêt en somme secondaire. Les rapports amicaux qui régnent actuellement entre les deux peuples me font un devoir de passer sous silence les détails de ces pénibles pourparlers. J'ai hâte d'en venir à la transaction qui les a heureusement terminés.

Cette transaction fait honneur à l'esprit de modération et d'équité qui a animé les Anglais à partir du moment où nous avons admis le principe de leur réclamation. Nous ne pouvions, je l'ai dit, soutenir raisonnablement la prétention de demeurer sur le Nil. Le rappel de la mission Marchand était la conséquence de ce loyal aveu. Débarrassés d'un tel sujet d'inquiétude, nos voisins ont apporté beaucoup de largeur dans la délimitation de nos territoires respectifs. M. Delcassé a fait accepter

I. Il faut dire, ti In décharge des Anglais, que chez nous lu preue et parfois certains orateurs parlementaires ont excité leurs préoccupations légitimes. Nous parlions couramment de leur « bnrrcr le Nil » et do les forcer, par ce moyen indirect, à tt résoudre la quostinn d'Egypte ». Ces menaces, succédant i\ une ■ério de démarches où nous avions surtout paru désireux de gêner leur administration — ce qu'ils appelaient la « politique de coups d'épingles » — les avait irrités et i>rédisposés i\ so montrer peu accommodants lejouroùils troiivcniient une occasion favorable. Cette occasion, l'expédition Marchand et sur* tout rohsrurilé «pie nous avions laissé planer sur elle, lu leur a foarnio.

LA QUESTION d'ÉGYPTE. ^iS

de Lord Salisbury un tracé qui a fortifié notablement notre situation au Niger et au Congo. Le lac Tchad que, d'après la convention de 1890, nous touchions seulement par le nord, nous a été ouvert sur l'est et même un peu au midi; nous possédons, autant qu'on peut s'en rapporter aux cartes*, la moitié de ses rives. La frontière entre la zone anglaise et la zone française étant marquée par la ligne de partage des eaux qui coulent, d'un côté, vers le Nil et, de l'autre côté, vers le Congo et ses affluents, nous avons acquis l'Ouadaï et même un morceau du Darfour, le Borkou, le Tibesti, le Kanem, le Bnguirmi. En résumé, la transaction ou « déclaration » du 21 mars 1899 — présentée comme une addition à la convention franco-anglaise du i4 juin 1898 — a résolu les difficultés d'une manière satisfaisante.

Elle a été soumise au Parlement français concurremment avec la convention h laquelle elle était rattachée ; en sorte que, du même coup, les questions relatives au Niger et les questions relatives au Nil se sont trouvées réglées. La déclaration spéciale au conflit égyptien a provoqué dans les Chambres un échange d'observations qui a permis au ministre des Affaires étrangères d'en préciser le caractère et la portée. « Prenez une carte d'Afrique, a dit M. Delcassé au Sénat, le 3o mai 1899; avant la déclaration du 21 mars, nos possessions africaines formaient deux énormes tronçons : d'un côté, l'Al-

1. La communication entre le lac Tchad et le Niger a été améliorée par les accords franco-anglais du 8 arril igoi.

4l6 LA QUESTION d'ÉGYPTE

gérie-Tunisie et le Soudan français, reliés par la ligne des oasis sahariennes; de l'autre, les immenses régions du Congo, s'étendant du lo* degré de latitude nord au 5* degré de latitude sud et sur 3o degrés de longitude, mais séparées du Soudan français par les colonies anglaises du Lagos et de Sokoto et par la colonie allemande de Cameroun.

» Je sais bien que la convention du i4 juin 1898 admettait notre influence sur les rives nord, est et sud du Tchad, ce qui semblait faire la jonction, mais cette jonction était surtout idéale, puisque même les terres adjacentes à ces rives ne nous étaient pas reconnues. Il y avait là un péril pour l'avenir, et le parti colonial français, dans son ardeur, dans sa vigilance, l'avait si bien senti qu'il le signalait dès le mois de novembre au gouvernement dont la sollicitude, d'ailleurs, n'avait pas cessé d'être en éveil.

M Le parti colonial français, au mois de novembre, signalait au gouvernement l'importance du Kanem et du Baguirmi comme trait de jonction des deux vastes parties de notre empire africain et lui recommandait de ne rien négliger pour en assurer la possession à la France. Mais, en même temps, son regard s'étendait sur la contrée qui s'étend derrière le Kanem et le Baguirmi, c'est-à-dire rOuadaï, pays peuple, aussi grand (juc la France et d'où une puissance rivale pourrait menacer et intjuiéter nos colonies voisines; et sans formuler de demande précise, \c. parti <;()h)nial fiançais

marquait l'intérêt qui s'attachait à ce que notre influence parvînt à s'y établir.

)) Eh bien ! ces demandes formelles et ces vœux du parti colonial français, la convention du 21 mars les réalise toutes! Que dis-je? elle les dépasse, puisque, non seulement, elle nous reconnaît le Kanem, le Baguirmi et l'Ouadaï, mais qu'elle donne encore pour limite nord-est à notre empire la frontière naturelle que forment les oasis et les pays montagneux de l'Ennedi, de l'Ounianga, du Borkou et du Tibesti. »

A ceux qui redoutaient que la question d'Egypte ne fût impliquée dans l'arrangement, et la situation anormale des Anglais ainsi reconnue, le ministre faisait observer avec raison : « De la frontière franco-congolaise au i5* parallèle nord, tant qu'il ne s'agit que de régions dont nul ne se préoccupait même alors que la question d'Egypte passionnait le plus les esprits, la France et l'Angleterre s'engagent mutuellement h n'acquérir ni influence ni territoire à l'est et à l'ouest de la liffne de démarcation; mais quand, un peu au-dessous de Khartoum, on approche des régions qui peuvent passer pour dépendre de l'Egypte, alors la France cesse de rien stipuler au delà de la ligne qu'elle reçoit comme frontière, et par là. Messieurs, se dégage nettement la pensée que je n'ai pas un seul instant perdue de vue et que j'ai loyalement formulée au cours même des pourparlers : la question d'Egypte doit demeurer hors des négociations. »

La convention est, en effet, rédigée de manière

4l8 LA QUESTION d'ÉGYPTE.

h prévenir toute déviation. Lord Salisbury avait proposé, pour le premier alinéa, la formule suivante : « Le gouvernement de Sa Majesté britannique reconnaît, comme faisant partie de la sphère française, les contrées situées h l'ouest, et le gouvernement de la République française reconnaît comme faisant partie de la sphère anglaise, les contrées situées à l'est de la ligne déterminée dans les deux paragraphes qui suivent. » Ce texte avait un double inconvénient : d'une part, il consacrait la prééminence ou la domination de l'Angleterre sur des contrées appartenant au Sultan; de l'autre, il lui attribuait le droit de disposer de territoires qui ne lui appartenaient pas. M. Delcassé ne l'accepta pas et fit substituer le libellé ci-après, qui ne consacre rien et se borne h laisser chaque Etat opérer à ses risques et périls dans une région déterminée : « Le gouvernement de la République française s'engage à n'acquérir ni territoire ni influence politique h l'est de la ligne frontière définie dans le paragraphe suivant, et le gouvernement de Sa Majesté britannique s'engage h n'acquérir ni territoire ni influence politique h l'ouest de la môme ligne ». En somme, et toutes réserves faites sur les origines du conflit, la convention du o.i mars 1899 paraît équitable et il peu près la meilleure qu'on piU (espérer. Tel a été l'unanime sentiment du conseil des ministres, quand M. Dclcassé la lui a soumise*.

I. J'étuia (le nouveau luiitistro do lu Guerre à celte époque

Au cours de cette négociation, l'Angleterre a signé avec l'Egypte, le 19 janvier 1899, un accord destiné h régulariser la situation créée par les victoires au Soudan, et qui, en fait, l'a compliquée et obscurcie, sous le rapport juridique. Par cet acte, le Khédive consent à ce que « le commandement suprême du Soudan soit confié h un officier, désigné sous le nom de gouverneur général, nommé par décret khédivial, avec la sanction du gouvernement britannique », et à ce que « aucun consul ni agent consulaire ne soit accrédité ni ne puisse résider au Soudan, sans avoir préalablement reçu Vexequaliir du gouvernement britannique ». Ces dispositions et quelques autres établissent la co-souveraineté de l'Angleterre et de l'Egypte ou mieux le protectorat de l'Angleterre sur le Soudan. Au point de vue du droit international, cet acte est radicalement nul. Car aux termes des firmans et particulièrement de celui de 1892, qui a donné l'investiture au Khédive actuel, défense lui est faite de « céder ou aliéner les privilèges accordés à l'Egypte, ni aucune partie du territoire ». Le Khédive est gouverneur général du Soudan au même titre que de l'Egypte. Il ne peut, pas plus au Soudan qu'en Egypte, se donner un substitut et lui transmettre les pouvoirs qu'il a reçus du Sultan. Il faudrait une nouvelle investiture. Or le Sultan ni aucune puissance n'ayant adhéré à l'acte du 19 janvier 1899, la position de

(du 4 novembre 1898 au 5 mai 1899), et je prends volontiers ma part de responsabilité.

l'Angleterre au Soudan est actuellement illégale, La France, occupée à régler le litige de Fachoda, n'a pas réclamé; les autres puissances, pour des motifs qui leur appartiennent, n'ont pas réclamé davantage. Mais leur silence n'a pas créé le droit et, à tout instant, la difficulté peut naître.

Lord Salisbury, qui a senti le point faible, s'est bien gardé de considérer la question sous cet aspect. Interrogé à la Chambre des lords par Lord Kimberley, le 6 février 1899, au lendemain de l'acte du 19 janvier, il s'est borné à répondre avec une insouciance quelque peu hautaine : « Nous détenons les domaines du califat à deux titres : d'abord comme ayant fait partie indiscutablement des possessions de l'Egypte, que nous occupons présentement, et ensuite par ce titre, beaucoup moins compliqué, beaucoup plus ancien et plus facile à comprendre, qu'on appelle le droit des conquérants. Les territoires en question ont été conquis par les troupes britanniques et égyptiennes. J'ai eu soin dans la première communication écrite que j'ai adressée au gouvernement français de baser notre titre sur le droit de conquête, parce que je crois que c'est le plus utile, le plus simple et le plus sain des deux. » Lord Salisbury ne s'est pas aperçu qu'en justifiant de la sorte la forme donnée à son occupation du Soudan, il ruinait du môme coup la légitimité de ses prétentions vis-à-vis de nous. Car s'il a pu s'établir ii son gré sur ces territoires sans prendre l'agrément du Sultan, c'est donc qu'il les considé-

rait comme définitivement perdus pour leur ancien souverain et comme étant devenus res nulliusy proie offerte au premier occupant. Par conséquent la France avait le droit aussi de s'emparer duBahrel-Ghazal et de planter son drapeau à Fachoda. Peu importait que la France y arrivât avec quelques centaines d'hommes ou avec des milliers. Et dès l'instant que cette propriété était légitimement acquise à la France, l'Angleterre avait beau apparaître plus tard, avec une imposante armée, elle n'avait pas le droit de s'en emparer ni d'en exiger l'abandon. Telle était l'argumentation sans réplique à laquelle la thèse du Premier ministre l'exposait. Mais le cabinet de Paris a sagement agi en ne s'arrêtant pas à un vice de raisonnement. Le fond primait la forme : l'ancien Soudan n'avait pas cessé d'appartenir au Sultan; le Khédive procédait à une réoccupation effective; notre départ s'imposait. Mais la situation spéciale de l'Angleterre, telle que l'a créée l'acte du 19 janvier 1899, ne demeure pas moins illégale et précaire.

Après Fachoda, le silence se fit sur l'Egypte. Fierté d'un côté, bon goût de l'autre, s'opposaient à la reprise du sujet. Peu à peu cependant chacun se demanda si des incidents de cette nature devaient tenir h jamais éloignés deux peuples que tant de motifs rapprochaient, dont les intérêts se péné-

traient mutuellement et qui, par leur entente, exerçaient une si heureuse influence sur la paix générale. La France a pensé que depuis vingt ans elle jouait un rôle peu avantageux. Elle avait été, il est vrai, le soldat du droit, mais sans succès. Ses réclamations concernant l'Egypte étaient demeurées stériles. Décidée à ne pas déchaîner la guerre pour un objet de valeur après tout secondaire, elle ne pouvait réussir que par l'ascendant moral, si l'Europe joignait sa voix à la sienne. Or jamais l'Europe ne l'avait appuyée ; elle avait parualtendre, dans l'indiflcrence , le résultat de démarches accomplies dans l'isolement. Et ces démarches, non seulement n'aboutissaient pas, mais elles perdaient chaque fois de leur autorité. En dernier lieu, elles avaient failli amener une rupture déplorable. Le moment n'était-il pas venu d'imiter la conduite de l'Europe, de laisser sommeiller sans les sacrifier des droits incontestables, et de s'abandonner au courant naturel qui portait deux grandes nations l'une vers l'autre?

I/Anglctorrc, de son côté, a montré qu'elle était animée des sentiments les plus amicaux et que, remettant à l'avenir le soin de résoudre le problème égyptien, elle était disposée à d'équitables concessions pour rétablir ranri(Minc harmonie. Elle ne s'est pas bornée à introduire ces sentiments dans les rapports discrets de la diplomatie, elle les a fait éclater au grand jour. Elle a tenu à affirmer publiquement sa considération et sa haute estime pour la Uépublique française. Le Roi

LA QUESTION d'iÎGYPTE. 4^3

Edouard s'est opportunément souvenu des chaudes sympathies que Paris conservait au Prince de Galles. Sa visite à M. Loubet, en igoS, a été une inspiration du cœur, et la marque d'un esprit avisé. La réponse du Président de la République à Londres, le traité d'arbitrage entre les deux chancelleries, ont été autant de témoignages significatifs d'une bonne volonté qui ne demandait qu'à se traduire en accords plus sérieux. Telle est la genèse de la convention franco-anglaise du 8 avril 1904, qui a eu pour but de faire disparaître les points litigieux entre les deux gouvernements et qui consacre une place importante à la question d'Egypte.

C'est de ce point de vue général et élevé qu'il convient d'envisager les clauses destinées à régler nos intérêts dans la vallée du Nil. Si nous devions les juger en elles-mêmes, nous serions sans doute enclins à les trouver insuffisantes, mais il faut distinguer le but éminent auquel elles tendent, qui est d'effectuer un rapprochement d'où sort, à notre profit, une nouvelle constitution de l'équilibre européen.

Voici le texte de cette convention* :

1. Je ne donne ici que la partie relative à l'Ég^ypte et sa contre-partie : le Maroc. Le surplus de la convention règle les questions du Siam et de Terre-Neuve, étrangères à mon objet.

4^4 LA QUESTION d'ÉGYPÏE.

Déclaration concernant l'Egypte et le Mar-oc.

Article premier. — Le gouvernement de Sa Majesté britannique déclare qu'il n'a pas l'intention de changer l'état politique de l'Egypte.

De son côté, le gouvernement de la République française déclare qu'il n'entravera pas l'action de l'Angleterre dans ce pays en demandant qu'un terme soit fixé à l'occupation britannique ou de toute autre manière, et qu'il donne son adhésion au projet de décret khcdivial qui est annexé au présent arrangement, et qui contient les garanties jugées nécessaires pour la sauvegarde des intérêts des porteurs de la dette égyptienne, mais à la condition qu'après sa mise en vigueur aucune modification n'y pourra être introduite sans l'assentiment des puissances signataires de la convention de Londres de i885.

Il est convenu que la direction générale des antiquités en Egypte continuera d'être, comme par le passé, confiée à un savant français.

Les écoles françaises en Egypte continueront à jouir de la même liberté que par le passé.

AiiT. i. — Le gouvernement de la République française déclare qu'il n'a pas l'intention de changer l'état politique du Maroc.

De son côté, le gouvernement de Sa Majesté britannique reconnaît qu'il appartient à la France, notamment comme puissance limitrophe du Maroc sur une vaste étendue, du veiller à la lran((uillilé dans ce pays, et de lui prêter son assistance pour toutes les réformes administratives, économiques, financières et militaires dont il a besoin.

Il déclare qu'il n'entravera pas raction de la France à cet (îlfet, sous réserve que cette action laissera intacts les droits dont, en vertu des traités, conventions et

usages, la Grande-Bretagne jouit au Maroc, y compris le droit de cabotage entre les ports marocains dont bénéficient les navires anglais depuis 1901.

Art. 3. — Le gouvernement de Sa Majesté britannique, de son côté, respectera les droits dont, en vertu des traités, conventions et usages, la France jouit en Egypte, y compris le droit de cabotage accordé aux navires français entre les ports égyptiens.

Art. 4. — Les deux gouvernements, également attachés au principe de la liberté commerciale tant en Egypte qu'au Maroc, déclarent qu'ils ne s'y prêteront à aucune inégalité, pas plus dans l'établissement des droits de douane ou autres taxes que dans l'établissement des tarifs de transport par chemin de fer.

Le commerce de l'une et de l'autre nation avec le Maroc et avec l'Egypte jouira du même traitement pour le transit par les possessions françaises et britanniques en Afrique. Un accord entre les deux gouvernements réglera les conditions de ce transit et déterminera les points de pénétration.

Cet engagement réciproque est valable pour une période de trente ans. Faute de dénonciation expresse faite une année au moins à l'avance, cette période sera prolongée de cinq en cinq ans.

Toutefois, le gouvernement de la République française au Maroc et le gouvernement de Sa Majesté britannique en ligypte se réservent de veiller à ce que les concessions de routes, chemins de fer, ports, etc., soient données dans des conditions telles que l'autoi'ité de l'État sur ces grandes entreprises d'intérêt général demeure entière.

Art. 5. — Le gouvernement de Sa Majesté britannique déclare qu'il usera de son influence pour que les fonctionnaires français actuellement au service égyptien ne soient pas mis dans des conditions moins avantageuses que celles appliquées aux fonctionnaires anglais du même service.

Le gouvernement de la République française, de son côté, n'aurait pas d'objection à ce que des conditions analogues fussent consenties aux fonctionnaires britanniques actuellement au service marocain.

Art. 6. — AOn d'assurer le libre passage du canal de Suez, le gouvernement de Sa Majesté britannique déclare adhérer aux stipulations du traité conclu le 29 octobre 1888 et à leur mise en vigueur. Le libre passage du canal étant ainsi garanti, l'exécution de la dernière phrase du paragraphe i et celle du paragraphe 2 de l'article 8 de ce traité resteront suspendues.

Art. 7. — Afin d'assurer le libre passage du détroit de Gibraltar, les deux gouvernements conviennent de ne pas laisser élever de fortifications ou des ouvrages stratégiques quelconques sur la partie de la côte marocaine comprise entre Melilla et les hauteurs qui dominent la rive droite du Sébou exclusivement.

Toutefois, cette disposition ne s'applique pas aux points actuellement occupés par l'Espagne sur la rive marocaine de la Méditerranée.

Art. 8. — Les deux gouvernements, s'inspirant de leurs sentiments sincèrement amicaux pour l'Espagne, prennent en particulière considération les intérêts qu'elle lient de sa position géographique et de ses possessions territoriales sur la côte marocaine de la Méditerranée; et au sujet desquels le gouvernement français se concertera avec le gouvernement espagnol.

Communication sera faite au gouvernement de Sa Majesté britannique de l'accord qui pourra intervenir à ce sujet entre la France et l'Espagne.

Art. 9. — Les deux gouvernements conviennent de se prêter l'appui de leur diplomatie pour l'exécution des clauses de la i)résente déclaration relative à l'Egypte et au Maroc.

En foi de quoi Son Excellence l'ambassadeur de la République française près Sa Majesté le Roi du Royaume-Uni de la Grandc-lîretagne et d'Irlande et

des territoires britanniques au delà des mers, Empereur des Indes, et le Principal secrétaire d'État pour les Affaires étrangères de Sa Majesté britannique, dûment autorisés à cet effet, ont signé la présente déclaration et y ont apposé leurs cachets.

Fait à Londres, en double expédition, le 8 avril 1904.

Le décret khédivial visé dans l'article i*' est trop long pour que j'en reproduise ici le texte. Je me bornerai à dire qu'il fixe les délais de remboursement facultatif ou de conversion des diverses espèces de dettes. Pour les unes, les dates déjà marquées par les lois d'émission sont maintenues ou reculées, ce qui est à l'avantage des créanciers, peu désireux, dans l'état actuel du crédit, de' se voir remboursés. Pour la dette unifiée, qui représente les deux tiers environ du total, la date est fixée h 191 2. Cette clause paraîtra favorable ou non aux créanciers, selon qu'on regarde la dette comme remboursable ad libitum ou comme pouvant l'être seulement dans une période de soixantecinq ans, comptée h partir de sa création. Ce point est controversable et controversé. Je ne m'y arrête pas, l'estimant secondaire pour l'intérêt général. Mais il ne faut pas perdre de vue que le remboursement, s'il s'effectue dans certaines conditions, peut avoir pour conséquence de faire disparaître prématurément la Caisse de la dette, laquelle est, avec les tribunaux mixtes et les capitulations, le témoin le plus important des droits de l'Europe dans les affaires d'Egypte. Ceci évidemment entraînerait une diminution pour nous.

Une autre clause du décret, très avantageuse pour les Anglais, mais qu'il y a lieu d'approuver, parce qu'elle constitue un acte de bonne administration, autorise le gouvernement égyptien à disposer des réserves accumulées dans la Caisse de la dette comme garantie des créanciers. Après prélèvement d'un fonds amplement suffisant pour les rassurer, tout le surplus, qui au 3i décembre 1908 atteignait i5o millions, pourra être employé en travaux utiles à l'Egypte et au Soudan. Le gouvernement britannique trouve là des ressources et une facilité de gestion précieuses'.

Il convient de remarquer que les dispositions de ce décret qui touchent à la convention de Londres de i885 devaient, pour être valables, recevoir l'adhésion de toutes les puissances signataires de ladite convention.

Je passe à l'examen des clauses politiques.

La plus saillante est celle par laquelle la France s'engage h ne plus demander « qu'un terme soit fixé à l'occupation britannique ». C'est l'abandon de la ligne suivie par tous les cabinets depuis vingt-deux ans. Cet abandon serait grave — malgré le peu de succès des tentatives faites — s'il déterminait un changement dans le caractère juridique de l'occupation, s'il devait la transformer en annexion ou seulement en protectorat. Or tel n'est pas le cas, pour deux raisons. La première, c'est que la France ne peut pas, le voulût>elle,

I. En outre, chaque unnéo les excédents bud^fétaires resteront disponibles nu lieu d'être versés h la Caisse.

produire un pareil changement. L'État égyptien a été constitué, je l'ai dit et répété, par le concert européen. Le concert européen seul peut revenir sur ce qu'il a fait. La France unie à l'Angleterre sont sans compétence et sans droit. L'Angleterre elle-même l'a si bien senti — et c'est la seconde raison — qu'elle déclare en tête de l'article i", qu' « elle n'a pas l'intention de changer l'état politique de l'Egypte ». On peut même trouver là une garantie que n'offrait pas à un égal degré la situation antérieure, puisque l'Angleterre s'interdit désormais les initiatives qu'elle aurait pu risquer pour rendre sa domination plus complète. De son côté, la France qui renonce à réclamer l'évacuation, n'a pas abdiqué son droit de présence et de vote dans l'aréopage européen et par conséquent elle pourrait adhérer aux propositions qui seraient faites par d'autres puissances en vue du règlement de la question. La seule faculté que la France ait aliénée, c'est celle qu'elle a exercée périodiquement depuis 1882, à savoir de s'adresser au gouvernement britannique pour essayer de l'amener à limiter la durée de son occupation. Mais il ne faut pas se le dissimuler : même réduite à ces termes, la renonciation consentie par la France a une importance notable. La disparition de son initiative pourra retarder le moment où les puissances européennes entreprendront de statuer sur le sort de l'Egypte.

En regard de cette concession — et des autres avantages spécifiés dans le décret khédivial —

43o LA QUESTION d'ÉGYPTE.

l'Angleterre accorde deux choses. La principale consiste à laisser toute liberté à la France dans le Maroc, sous réserve que celle-ci n'en changera pas l'état politique. Que vaut la faculté, qui nous est ainsi reconnue? Tout dépend de l'usage que nous saurons en faire et des dispositions que nous rencontrerons chez les autres puissances, à commencer par le gouvernement chérifien lui-même. L'Angleterre n'a stipulé que pour son propre compte ; elle ne peut rien nous garantir. Nous ignorons encore h quels genres d'obstacles se heurtera notre action parmi les populations en partie insoumises de ces contrées. Il y a là un champ fécond sans doute, mais dont l'exploitation exigera, de notre part, beaucoup de prudence, de tact et, ajoutons, d'esprit de suite. Bien que l'Angleterre ne nous ait pas fait de cession, au sens propre du mot, son abstention désormais assurée améliore considérablement notre situation au Maroc. A ce propos je ferai une remarque. L'article 2 dit qu' « il appartient à la France de veiller à la tranquillité dans ce pays ». Ces mots « il appartient » lui créent un droit et non pas une obligation. Personne ne voudrait sérieusement exiger d'elle qu'elle procurât dès maintenant les bienfaits de la civilisation à ceux qui s'aventurent dans des régions encore si peu ouverti's aux idées européennes. L'article u signifie simplement que l'Angleterre ne généra pas plus notre action au Maroc que nous ne générons la sienne en Egypte.

Le second avantage (jui nous est oifcrt coti-

LA QUESTION d'ÉCYPTE. 4^1

siste dans l'abandon de la réserve autrefois formulée par Lord Salisbury touchant l'application de l'acte de 1888 sur la neutralité du canal de Suez. J'ai exprimé déjà mon sentiment à cet égard. Tant que les troupes britanniques occuperont l'Egypte, les textes garantissant la liberté du canal en temps de guerre auront peu de valeur pratique. Il ne faut donc pas attacher une trop grande importance à cette concession que notre ministre des Affaires étrangères de 1889 avait même déclinée, pour les raisons que j'ai fait connaître. J'ajoute que le retrait de la réserve est accompagné de restrictions qui n'en augmentent pas le prix. Les agents des puissances au Caire ne se réuniront plus annuellement pour constater l'état du canal et ils ne s'adresseront plus au gouvernement khédivial pour provoquer les mesures nécessaires. Ces innovations intéressent d'ailleurs tous les Etats signataires de la convention du 29 octobre 1888. Mais ceux-ci, de tout temps, s'en sont rapportées pour cette affaire aux deux puissances occidentales.

En résumé, l'Angleterre nous abandonne des droits éventuels au Maroc en échange de droits certains que nous possédions en Egypte. Ramené à ces termes le contrat ne semble pas très avantageux et l'on s'explique certaines réserves qu'il a rencontrées dans le Parlement français. Il nous ouvre cependant des perspectives qui, pour la puissance africaine que nous sommes, ne sont pas négligeables. En outre, je l'ai dit, il est dominé par une

pensée supérieure : celle du rapprochement entre les deux pays. L'entente avec l'Angleterre, faisant suite à l'alliance russe et coïncidant avec la reprise des relations amicales avec l'Italie constitue un ensemble important, dont notre ministre M. Delcassé a pu, à juste titre, se prévaloir. L'opinion publique ne s'y est pas trompée et dans sa très grande majorité, elle a ratifié un arrangement dans lequel elle a vu une garantie de paix et un accroissement d'influence pour notre pays '.

1. Les difficultés survenues avec l'Allemagne, au cours de l'année 1905, ne justifient que trop la réserve exprimée plus haut. {Note de Fauteur, novembre 1905.)

C'est donc un principe invariable de la politique européenne, que l'Egypte ne doit appartenir en propre à aucune des grandes puissances. Sa possession assure de tels avantages que l'équilibre en est rompu entre les Etats. Aux mains d'un seul, l'Egypte devient une menace pour les intérêts de tous.

La solution qui découlerait logiquement de ce principe serait la neutralisation de l'Egypte, avec la garantie du concert européen. Mais l'histoire en a décidé autrement. La combinaison qui s'est faite peu à peu, sous la pression des événements, et qui depuis trois quarts de siècle a définitivement prévalu, est celle d'une Egypte autonome, relevant de la souveraineté du Sultan. Elle échappe ainsi à la compétition des grandes puissances et jouit du bénéfice de l'intégrité acquis aux provinces de l'empire ottoman. D'autre part elle est soustraite, par son autonomie intérieure, aux causes de déca-

dence qui accompagnent trop souvent l'administration turque.

Ce régime, qui s'est affermi sous le gouvernement de Méhémet-Ali, semblait devoir durer toujours, pour le plus grand bien de la paix générale et des nombreux intérêts engagés dans le pays même. Il fut brusquement interrompu en 1882 par un concours de circonstances malheureuses. Des incidents peu graves au début, mais que l'Europe n'a pas su clore h temps, ont appelé les Anglais sur les bords du Nil et déterminé une situation anormale, dont l'issue reste inquiétante et douteuse.

On se rappelle les conditions dans lesquelles les forces anglaises ont envahi l'Egypte. Elles sont venues remplir une mission qui ressemble beaucoup h celle dont les troupes françaises s'étaient acquittées en Syrie, en 1860. Si les puissances européennes avaient fait pour l'Egypte ce qui avait si bien réussi pour la Syrie, si elles avaient donné un mandat a la France et ii l'Angleterre réunies, rien de ce que nous voyons ne serait arrivé. Les deux nations auraient rétabli l'ordre; elles auraient procédé aux exemples et aux réformes nécessaires, et au bout d'un court délai, un an ou deux au plus, elles auraient évacué le territoire, laissant le Khédive sous la protection d'une commission européenne dont la seule présence aurait empêché le retour de troubles dangereux.

On ne s'explique pas que l'accord n'ait pu s'établir Hur des bases aussi simples. Mais l'idée d'un

mandat européen répugnait tellement, paraît-il, à certains esprits, qu'elle n'a même pas été acceptée pour la protection limitée du canal de Suez. Une diplomatie formaliste ou trop subtile a laissé passer l'heure favorable. Les gouvernements ne se sont point entendus et n'ont pas organisé d'action commune. Chacun, dès lors, a pris conseil de ses intérêts exclusifs. Le cabinet britannique, ayant à ses côtés un Parlement plus résolu que ne l'était — et que ne pouvait l'être — le Parlement français dominé par de cruels souvenirs et par les anxiétés du lendemain, a assumé seul la tâche que les autres puissances désertaient. Il y a apporté autant de promptitude que de vigueur. En quelques semaines il a débarrassé la scène de médiocres acteurs et d'ambitieux vulgaires, qui puisaient toute leur force dans la faiblesse du Khédive et dans les hésitations de l'Europe.

Après une période de tâtonnements qui a pu faire croire à l'avortement de l'entreprise, l'Angleterre a surmonté les difficultés. Elle a rétabli l'ordre, consolidé l'administration, restauré les finances. Elle a entamé d'utiles travaux, reconquis et pacifié le Soudan. En somme, malgré des fautes de détail assez nombreuses, des abus trop facilement tolérés, une conduite parfois peu humaine envers les populations du Haut-Nil, elle a rendu un indiscutable service à l'Egypte et aux Etats en rapports d'affaires avec elle.

Cette tâche, assurément méritoire, les Anglais,

quoi qu'on en ait dit, ne l'avaient pas recherchée. Ils ont été entraînés par des événements qu'ils n'avaient ni préparés, ni prévus. Tout devait les détourner d'une semblable aventure : les sacrifices s'annonçaient considérables, les obstacles paraissaient grands, les avantages problématiques. Ils ne rêvaient pas alors d'une occupation indéfinie. Ils supposaient, au contraire, qu'aussitôt les troubles réprimés, les puissances se joindraient à la Turquie pour leur demander, conformément à la saine tradition, de libérer le territoire ottoman. La Russie, quatre ans auparavant, après une guerre victorieuse, avait dû restituer la plupart de ses conquêtes sur le Grand Turc. Comment auraient-ils pu espérer de garder l'Egypte, occupée sans guerre, après l'échaufifourée de Tel-el-Kébir?

C'est sous l'empire de cette idée, et aussi à raison des difficultés intérieures, qu'ils ont, dès l'année i883, négocié avec la France et conclu en 1884 une convention qui fixait un terme prochain au départ de leurs troupes. Nous avons eu le tort de ne pas profiter de cette occasion unique. Plutôt que de réduire le revenu de la dette égyptienne d'un demi pour cent, nous avons repoussé le rare avantage politique qui nous était offert. L'absorbant souci de l'intérêt des créanciers, qui nous avait déjii fait commettre tant de fautes, nous a fait commettre cette dernière, et nous avons consolidé «le nos mains l'édifice encore chancelant des Anglais dans la vallée du Nil.

Depuis, reconnaissant notre imprudence, nous

avons multiplié les tentatives sous les formes les plus diverses : tantôt en réclamant l'évacuation directement, tantôt en la faisant découler d'un règlement sur le canal de Suez, tantôt en mettant obstacle à des mesures administratives ou financières, tantôt enfin en tournant la position et cherchant à nous introduire sur le Haut-Nil. Toutes ces tentatives ont échoué. Notre insistance même affermissait l'Angleterre dans ses refus. Elle s'irritait de démarches qui, dans l'indifférence universelle, prenaient un aspect agressif. Car, chose à peine croyable, durant ces vingt-deux ans, l'Europe n'a point paru s'apercevoir de cette anomalie prolongée : la violation ouverte des traités dont le maintien était jadis au premier rang de ses préoccupations.

La France a donc été seule pour élever la voix en faveur du droit. Seule elle a empêché une sorte de prescription de s'établir et n'a pas permis que le silence de tous pût être interprété comme un acquiescement définitif. Quelle a été la raison de cette extraordinaire longanimité des puissances, pour préciser, de l'Allemagne? Car pendant les dix premières années de l'occupation, l'Allemagne était l'arbitre de la politique générale. Ses traités avec l'Autriche et l'Italie, ses rapports d'amitié avec la Russie, son ascendant à Constantinople lui créaient une direction effective. Un mot de sa part, dans le sens des revendications de la France, eût assuré le succès. Le gouvernement britannique n'aurait pas voulu braver le sentiment unanime,

dans une cause aussi peu défendable. L'entente des cabinets aurait facilement triomphé de prétentions qui n'ont pas osé se formuler officiellement.

Pourquoi, ce mot décisif, l'Allemagne ne l'a-t-elle pas prononcé? Un esprit de l'envergure de celui du prince de Bismarck ne pouvait pas ignorer le danger que faisait naître la présence des Anglais en Egypte. Que les hostilités éclatent en Extrême- Orient, les diverses puissances ne pourraient intervenir que dans la mesure où il plairait à l'Angleterre. Qu'un conflit divise l'Europe, les puissances ne pourraient rappeler leurs flottes de l'Asie, que s'il convient à l'Angleterre. Que certains États aient des intérêts à défendre dans l'océan Indien ou dans les mers de Chine, ils ne pourraient y pourvoir qu'avec la permission de l'Angleterre. Assurément le prince de Bismarck a vu ces choses. Il en a même vu d'autres. Il a constaté que l'Angleterre, maîtresse de l'Egypte, et soutenue par la plus formidable marine du monde, pourrait, à son gré, devenir maîtresse de la Syrie et dominer h la fois l'Asie Mineure et la région de l'Euphrate, c'est-à-dire commander l'empire ottoman et les voies de communication terrestres entre Constantinople et le golfe Persi(|ue; de sorte que le grand chemin de fer de Bagdad comme le canal maritime de Suez dépendent d'une seule volonté.

Ces considérations n'ont pas échappé à la chancellerie alhunaiule. D'où vient donc qu'elle y a paru insensible et qu'elle n'a jamais joint ses

instances aux nôtres? Pourquoi même a-t-elle affecté d'appuyer les prétentions anglaises, en 1896, par exemple? Comment a-t-elie souffert que la convention relative à la liberté du canal, qui importait à l'expansion « mondiale » de l'empire germanique, restât dépourvue de toute sanction pratique? Serait-il vrai que l'Allemagne, en tenant cette conduite, ait voulu perpétuer une cause de mésintelligence entre la France et l'Angleterre? L'histoire un jour se chargera de répondre. Quoi qu'il en soit, une semblable politique ne pouvait avoir qu'un succès éphémère. La France à la longue devait se lasser du rôle ingrat qu'elle jouait. Les deux peuples, artificiellement séparés, se sont tendu la main par-dessus l'Egypte. Ceux-là donc qui, au prix de si grands intérêts, auraient cru préparer une rupture, se condamnaient à voir à la fois péricliter ces intérêts et s'évanouir l'espoir de la rupture.

Si les puissances n'ont rien fait pour interrompre l'occupation anglaise, elles n'ont rien fait, heureusement, pour la consacrer. La présence des troupes britanniques n'est pas plus légitime à cette heure qu'elle ne l'était, il y a vingt ans. La position « exceptionnelle et transitoire » de la Grande- Bretagne — pour employer les expressions de Lord Salisbury — ne s'est, au point de vue du droit, aucunement modifiée. La convention du 8 aviil 1904 n'y a rien changé. La France s'est interdit une initiative, et c'est tout. Mais l'Angleterre, pas plus aujourd'hui qu'hier, n'est ni sou-

veraine de l'Egypte, ni protectrice, ni investie d'une délégation du Sultan. Les traités de i856 et de 1878 sont toujours en vigueur. L'Europe peut évoquer la question et réclamer une solution conforme au droit.

L'Europe le fera-t-elle? Nul ne le sait. Mais ce dont je ne doute pas, malgré les apparences contraires, c'est qu'à un moment de l'histoire, l'Egypte cessera d'être sous la domination anglaise. Elle fera retour au Sultan, ou elle sera neutralisée avec la garantie du concert européen. Cet événement se produira, moins parce qu'il est voulu par des textes écrits, que parce qu'il est dans la nature des choses. Qui est-ce qui en aura pris l'initiative? Pas la France assurément, puisqu'elle s'est liée et qu'elle observera fidèlement sa parole. Mais quelque autre puissance. Peut-être l'Angleterre. Oui, peutêtre l'Angleterre. Ce peuple si pratique, si ouvert aux idées justes, parfois si magnanime quand son orgueil n'est pas en jeu, se dira un jour que sa présence dans la vallée du Nil n'est fondée ni sur le droit, ni sur l'équité, qu'elle menace des intérêts respectables et qu'elle survit à des événements dès longtemps épuisés. Qui sait quelles pensées pourront germer chez cette race fière? Qui sait si délivrée d'obsessions qui lui semblaient une atteinte à sa dignité, n'ayant plus h compter avec des prétentions rivales, délibérant en toute indépendance et mettant en balance les avantages du présent avec les difficultés de l'avenir, qui sait si rAngleterre ne sera pas conduite à des conclusions

fort différentes de celles qu'elle a envisagées jusqu'à cette heure?

Une solution favorable, ai-je besoin de le dire? devrait être entourée de toutes les garanties pour la liberté des communications de la Grande- Bretagne et pour la conservation de son œuvre. Le fruit de tant d'efforts ne peut pas être abandonné au hasard. Dans le cas — bien invraisemblable — où des accidents analogues h ceux de 1882 feraient apparaître un nouveau danger, il faudrait que, sur l'avis de la majorité des puissances, elle pût rentrer en Egypte, avec un mandat européen, pour rétablir l'ordre. Sur ce point essentiel, comme sur tous ceux que l'organisation du nouveau régime pourrait révéler, l'Angleterre devrait avoir pleine satisfaction. Mais je n'insiste pas; la question n'est pas là. Elle est dans le consentement de principe de l'Angleterre.

Ce consentement, quelque grandeur d'âme qu'il y eût à le donner, il serait peu sage de l'attendre, sans qu'une compensation ait été préalablement offerte et acceptée. L'Angleterre, a rendu un indiscutable service à la cause de la civilisation. Malgré quelques ombres au tableau, certaines pages qu'on a hâte de tourner, on ne saurait nier que, dans l'ensemble, le résultat obtenu est à son honneur. Que l'on compare la situation actuelle de l'Egypte avec ce qu'elle était non seulement en 1882, mais même auparavant, aux époques de plus grande prospérité. L'Egypte est incontestablement aujourd'hui plus florissante, plus riche et

plus tranquille. Le Soudan lui-même, sorti des ténèbres où il était plongé depuis i884, renaît à la vie et s'ouvre au progrès. Ses immenses ressources, à peine entrevues autrefois, ne font plus doute pour un esprit attentif. Le génie britannique, avec cette sûreté d'action qui le caractérise, saura promptement les mettre en valeur. Il les devinait déjà lorsque, ayant fixé plus au nord la frontière méridionale de l'Egypte, il reprenait pour son propre compte les provinces équatoriales et le berceau du Nil. Maintenant tout est libre, depuis le lac Victoria jusqu'à la deuxième cataracte, sur une longueur de 2 800 kilomètres. Il y a là, en formation, un vaste empire, dont certaines parties peuvent rivaliser avec les contrées les plus fertiles. Les Anglais ne l'ignorent pas; aussi n'ont-ils pas craint de recommencer une coûteuse conquête et, vainqueurs, de conclure avec leur allié un condominium îrrégulier dans la forme mais qui atteste la sincérité de leur foi dans l'avenir de ces territoires. Par cela même qu'ils ont tenté de donner au Soudan un autre statut qu'à l'Egypte et qu'ils s'en sont réservé la possession à peine déguisée, ils ont montré le cas qu'ils en faisaient et les avantages qu'ils croyaient pouvoir s'en promettre. N'aperroll-on pas les éléments d'une transaction? La constitution de ce nouveau domaine ne crée-t-elle pas une conjoncture favorable ? Pour(|uoi le Soudan ne deviendrait-il pas la rançon de l'Lgypte? En ce moment les Anglais occupent deux positions égalenienl fausses : en l*lgypte, où la convention

du 8 avril 1904 n'a pas changé le fond des choses; au Soudan, où un contrat vicié par la base porte atteinte à la fois au pouvoir du Khédive et au droit du concert européen. Malgré leur force matérielle, ils souffrent de ce rôle équivoque, peu propice aux longs desseins; leur génie colonisateur ne peut se déployer à l'aise. Ils aspirent assurément à une domination régulière, s'affirmant au grand jour.

Ne serait-ce donc rien pour eux d'échanger une situation aussi imparfaite, exposée à de dangereux retours, contre un empire indiscuté et indiscutable ? Le calcul apparaîtrait-il si malhabile? Qui peut savoir quelles surprises amènera la politique générale, quelles réclamations se formuleront un jour, quel compte il en faudra tenir? La sagesse ne conseille-t-elle pas de prévenir de pareilles éventualités? La conduite la plus généreuse — la plus honnête — ne se trouverait-elle pas, comme il arrive souvent, la plus profitable? Les puissances ne pourraient qu'applaudir; elles estimeraient que ce n'est pas payer trop cher l'indépendance des voies du monde. Quant à la Turquie, elle serait trop heureuse de renoncer à ses droits sur le Soudan pour recouvrer l'exercice de sa souveraineté en Egypte.

Le Soudan devenu anglais devrait s'étendre depuis la colonie de l'Est africain, au lac Victoria- Nyanza, jusqu'à ladeuxièmecataracte, àOuadiHalfa, ou — ce qui serait préférable — seulement jusqu'à la troisième cataracte, à Dongola. Ces points cor-

respondent respectivement aux frontières que le cabinet Gladstone en i885, et le cabinet Salisbury en i8g6 assignaient à l'Egypte proprement dite. Même arrêté à la troisième cataracte, le Soudan aurait encore, du nord au sud, une longueur d'environ 2 5oo kilomètres.

Un tel partage — s'il s'opère un jour — comportera une double précaution, l'une en faveur de l'Egypte, l'autre en faveur de l'Angleterre. La puissance maîtresse du cours supérieur du Nil pourrait causer un énorme préjudice à l'Egypte par des travaux hydrauliques mal conçus ou dirigés dans un but égoïste. Les ingénieurs chargés d'étudier le régime du fleuve ont calculé, paraît-il, qu'un barrage de trois mètres de haut, à la sortie du Nyanza, diminuerait pendant dix ans le débit à l'étiage au point de compromettre le sort de l'Egypte — car, on le sait, l'Egypte c'est le Nil, c'est l'abondance et la régularité de ses eaux. 11 faudrait donc que les grands travaux de nature à changer le régime du fleuve fussent préalablement soumis au contrôle d'une commission internationale siégeant au Caire. L'institution d'un tel contrôle n'est pas une nouveauté dans les rapports entre les Etats. Il en existe un exemple près de nous, dans la « commission du Danube », chargée pour le compte des puissances, non seulement de surveiller, mais même d'exécuter des travaux afin d'améliorer la navigation dans le cours inférieur du fleuve. En Egypte, le mandat serait plus simple : il se bornerait i\ la surveillance.

La précaution à prendre dans l'intérêt de l'Angleterre vise les communications par voie ferrée que cette puissance voudrait établir entre le nord et le midi de l'Afrique. On lui prête l'intention d'ouvrir à son importante colonie du Cap un débouché sur la Méditerranée. Cette conception qu'on a crue chimérique est déjà en partie réalisée. Elle est digne, en tout cas, de la grandeur de l'Angleterre. Il conviendrait donc que celle-ci eût toutes facilités pour relier son réseau soudanais avec le réseau égyptien et pour assurer la rapidité des transports. Peut-être faudrait-il lui laisser la direction de certaines lignes à l'intérieur de l'Egypte. L'Europe offre de nombreux spécimens de grandes compagnies de railways pénétrant sur les territoires adjacents. Rien de plus aisé que de fixer ces points par un protocole diplomatique. Dès lors la célèbre formule « du Cap au Caire » conserverait toutes ses chances d'avenir.

Plus je considère cette solution, mieux elle me semblerait appropriée aux réalités. L'Angleterre, en occupant l'Egypte, n'a pas été mue par le désir d'accroître son empire colonial déjà si vaste. Son but était autre : elle voulait préserver ses communications avec l'Asie et empêcher une mainmise étrangère. Si ce but était atteint par des arrangements amiables, le principal intérêt de son séjour dans la Basse-Egypte disparaîtrait. Car au fond, l'administration de ce pays, telle qu'elle s'exerce, contenue par les traités et ne donnant pas la possession véritable, ajoute peu à sa force et à sa

richesse. On ne voit pas bien — du moins dans l'état actuel du droit international — l'armée égyptienne concourant avec l'armée anglaise hors des frontières de l'Egypte ; on ne voit pas davantage le Trésor anglais absorbant pour les besoins de la métropole les excédents du budget égyptien ou les réserves de la Caisse de la dette. Bien différent serait le rôle du Soudan, incorporé de jure et facto à l'empire britannique et participant désormais h sa fortune. Devenu peuplé et florissant — et il le deviendrait — il apporterait à l'empire ses ressources et ses contingents. Les légions braves et désordonnées du mahdi ne tarderaient pas à se transformer en régiments disciplinés, commandés par des officiers anglais et prêts à se montrer sur un théâtre quelconque d'opérations.

Le plan que j'ai essayé d'esquisser fournirait à l'Angleterre l'occasion qu'elle a sincèrement cherchée pendant un temps de retirer ses troupes sans entamer son prestige. Lord Salisbury, qui a le mieux rendu la pensée de ses compatriotes sur ce sujet, disait en 1886 : « On se trompe grandement lorsqu'on croit que nous voulons rester indéfiniment en Egypte ; nous ne cherchons que les moyens d'en sortir honorablement. » Le mot juste est dit : les Anglais ne peuvent sortir qu'honorablement de l'Egypte. Ils ne doivent Atre ni contraints, ni lésés. Or contraints, comment en auraient-ils même l'apparence, puisque la convention (lu S avril 1904 a fait tomber la seule voix {|ui réclamait leur départ? Lésés, ils ne le seraient

point, puisque leur œuvre demeurerait intangible, qu'ils en conserveraient la garde, et que, d'autre part, ils recevraient un immense domaine dont leurs merveilleux travaux du Haut-Nil assureraient la fécondité. Enfin, si les deux termes de l'échange ne paraissaient pas en équivalence parfaite, n'existe-t-il pas quelque autre élément, impossible à chiffrer, qui rétablirait la balance? Est-il sans prix l'honneur de remplir des engagements, solennellement contractés? Est-elle nulle la gloire de prendre, en pleine liberté, des résolutions que le droit commande et que l'Europe attend sans les imposer? Je crois, pour ma part, h ces « impondérables », dont parlait un homme d'État, peu suspect d'idéalisme. Je crois à ces forces invisibles qui mènent les peuples, parfois à leur insu, et qui préparent les grands événements de l'histoire. Je crois au travail lent et silencieux qu'accomplissent, dans la conscience humaine, les idées de droit, de paix, de justice. J'attends beaucoup du temps et des méditations solitaires de la Grande-Bretagne.

Décembre 1904.

Page 1