LA CRISE EGYPTIENNE
Ministère de M. Gambetta, i4 novembre 1881. — Note du 7 janvier i88a. — II. Attitude des puissances. — Divergence entre Paris et Londres. — III. Difficultés au Caire. — IV Ministère de M. de Freycinet, 3o janvier 1882. — Situation générale. — V. Circulaire du la février. — Démission des contrôleurs généraux. — VI. Affaire des « officiers circassiens ». — Démonstration navale. — VII. Circulaire du a juin proposant une conférence. — VIII. Massacres d'Alexandrie. — IX. Réunion de la conférence, aS juin. — Bombardement d'Alexandrie, a juillet. — X. Projet de protection du canal. — Demande de crédit, adoption. — XI. Deuxième demande de crédit. — Rapport de la commission. — XII. Discussion publique, rejet; démission du cabinet. — XIII. Adhésions des puissances h la protection du canal. — Victoire de Tel-el- Kébir. — Réflexions.
L'année 1882 vit éclore la crise que l'année 1881 avait préparée. Pour mieux dire, cette crise était le fruit de la politique pratiquée depuis une longue suite d'années, particulièrement depuis 1876. Deux causes de ruine s'étaient parallèlement développées. D'une part, l'immixtion outrée des étrangers dans le gouvernement du pays irritait les indigènes et fournissait des prétextes aux fauteurs de désordre. D'autre part, l'autorité khédiviale, très
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ébranlée par l'acte de déchéance d'Ismaïl, subissait un affaiblissement continu entre les mains débiles de son successeur. La seule chance de contenir les mauvaises passions se fût trouvée dans le concert des grandes puissances, dans la manifestation de leur volonté unanime. Mais en place de cette pression irrésistible, deux puissances seulement avaient assumé la tache de diriger l'Egypte, et encore ne paraissaient-elles pas toujours d'accord dans leurs intentions. Aussi les éléments révolutionnaires spéculaient-ils sur de prétendues rivalités et sur l'impunité qu'ils s'en promettaient. On pouvait prévoir le moment où le Khédive serait débordé et où l'Europe aurait à prendre l'affaire en main, soit directement, soit en déléguant ses pouvoirs à certains gouvernements, ainsi qu'elle l'avait fait en 1860, pour la répression des troubles de la Syrie.
Un facteur nouveau ou plus exactement un facteur ancien, qui avait paru jusqu'ici négligeable, s'était introduit dans la situation. Je veux parler de la Chambre des notables qui, pendant le règne d'Ismaïl, n'avait guère fait parler d'elle, mais qui depuis l'avènemeiit de Tewlik avait acquis une certaine importance. Les chefs du mouvement, du parti national, comme ils se nommaient, s'étaient tournés vers clic; ils affectaient de recevoir ses
inspirations et de défendre ses prérogatives. En réalité, ils la poussaient en avant pour se frayer le chemin derrière elle. De son côté, le Khédive cherchait à exploiter cette popularité naissante. Il avait convoqué la Chambre pour le aS décembre. « Elle peut exercer une influence considérable sur les destinées de l'Egypte, écrivait M. Sienkiew^icz le 28 novembre. Il est indispensable que les ministres égyptiens prennent, dès aujourd'hui, toutes les mesures nécessaires pour s'assurer une majorité respectable et pour éviter que des projets trop aventureux ne soient adoptés... Chérif Pacha, que j'ai longuement entretenu aujourd'hui, m'a paru admettre que la responsabilité ministérielle fut votée, non point pour la Chambre actuelle, mais pour celle qui sera nommée d'après la nouvelle loi électorale, qui fera probablement l'objet des premières délibérations des notables. »
Ainsi commençait une phase toute nouvelle qui réclamait la plus sérieuse attention.
M. Gambetta jugea bon de nouer avec le cabinet de Londres une action plus étroite, plus homogène. Il s'en ouvrit à Lord Lyons le i4 décembre. « Je lui ai demandé, écrit-il le lendemain à notre ambassadeur, M. Challemel Lacour, si le moment ne lui paraissait pas venu pour les deux puissances les plus directement intéressées à la tranquillité de l'Egypte de concerter encore plus étroitement leur action et de se communiquer avec une entière franchise les réflexions que cet état de choses pouvait leur suggérer. Pour aller
au plus pressé, ne conviendrait-il pas, quant à présent, de soutenir énergiquement d'un commun accord le gouvernement de Tewfik Pacha en nous efforçant de lui inspirer une confiance absolue et exclusive dans notre appui? Mais il pourrait arriver que des circonstances étrangères à notre volonté vinssent ébranler le gouvernement du Khédive. Serait-il prudent que la France et l'Angleterre se laissassent prendre au dépourvu par une catastrophe de ce genre ? En un mot, je pensais qu'il serait utile que les deux gouvernements se missent d'accord, sans plus de retard, sur les moyens les plus propres soit à prévenir une crise, s'il est possible d'en empêcher l'explosion, soit à y remédier, si elle est inévitable. »
Lord Lyons apporta la réponse quinze jours après. M. Gambetta en rendit compte h M. Challemel Lacour, le 3o décembre : « Vous avez eu connaissance de la suggestion récente que j'ai cru opportun de présenter au gouvernement anglais, au sujet des affaires d'Egypte, par l'entremise de Lord Lyons. L'ambassadeur de la Reine est venu hier matin pour me faire part de la réponse du cabinet de Londres; il m'a dit que le le comte Granville acceptait volontiers ma proposition de charger concurremment les agents de France et d'Angleterre de donner au Khédive, à l'occasion de la réunion de la Chambre des notables, l'assurance officielle de l'appui de leurs deux gouvernements contre toutes les difficultés qui pourraient surgir do la situation actucllr de
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l'Egypte. Lord Lyons m'a exprimé dans les mêmes termes, de la part du Principal secrétaire d'Etat britannique, le désir que je me chargeasse de la rédaction des instructions communes qui devraient être adressées, suivant ma proposition, à M. Sienkiewicz et à Sir Edward Malet. »
La dépêche de M. Gambetta était accompagnée d'un projet, que M. Challemel était prié de soumettre le plus promptement possible à Lord Granville et dont voici le texte :
Projet de dépêche de M. Gambetta à M. Sienkiewicz
(devenu la Note du 7 janvier 188Î)
« Monsieur, vous avez été chargé à plusieurs reprises déjà de faire connaître au Khédive et à son gouvernement la volonté de la France et de l'Angleterre de leur prêter appui contre les difficultés de différente nature qui pourraient entraver la marche des affaires publiques en Egypte. Les deux puissances sont entièrement d'accord à ce sujet, et des circonstances récentes, notamment la réunion (le 26 décembre) de la Chambre des notables convoquée par le Khédive, leur ont fourni l'occasion d'échanger leurs vues une fois de plus.
» Je vous prie de déclarer en conséquence à Tewfik Pacha, après vous être concerté avec Sir Edward Malet qui est invité à faire simultanément avec vous une déclaration identique, que les gou-
vernements français et anglais considèrent le maintien de Son Altesse sur le trône, dans les conditions qui sont consacrées par les firmans des Sultans et que les deux gouvernements ont officiellement acceptées, comme pouvant seul garantir, dans le présent et pour l'avenir, le bon ordre et le développement de la prospérité générale en Egypte, auxquels la France et l'Angleterre sont également intéressées. Les deux gouvernements étroitement associés dans la résolution de parer par leurs communs efforts à toutes les causes de complication intérieures ou extérieures qui viendraient à menacer le régime établi en Egypte, ne doutent pas que l'assurance publiquement donnée de leur intention formelle à cet égard ne contribue à prévenir les périls que le gouvernement du Khédive pourrait avoir à redouter, périls qui, d'ailleurs, trouveraient certainement la France et l'Angleterre unies pour y faire face, et ils comptent que Son Altesse elle-même puisera dans cette assurance la confiance et la force dont Elle a besoin pour diriger les destinées du peuple et du pays égyptiens. »
M. Challemel Lacour répondit le 0 janvier : « Lord Ciranvillc, arrivé hier assez tard dans la soirée, n'a pu me recevoir que ce matin. Il m'a appris que, pour éviter toute perte de temps, il avait cru devoir charger Lord Lyons de vous informer que votre projet était accepté. Il ne m'a pas fait connaître dans quels termes cette acceptation devait être formulée, ni si elle impliquait
quelques réserves. Il m'a dit seulement qu'il était bien entendu que les instructions communes n'entraîneraient aucun engagement d'action effective et qu'elles avaient pour unique but d'exercer une action morale sur le Khédive en l'assurant une fois de plus de l'accord des deux puissances. » Le même jour, Lord Lyons adressait à M. Gambetta le billet suivant : « Mon cher président du conseil, je suis autorisé par Lord Granville à informer Votre Excellence que le gouvernement de Sa Majesté adhère au projet de déclaration contenu dans votre note du 3o décembre dernier, avec cette réserve qu'il ne doit pas être considéré comme s'engageant par là h quelque mode particulier d'action, si une action devait être trouvée nécessaire. — Sir Ed. Malet recevra des instructions pour faire la communication au Caire de concert avec son collègue français. »
M. Gambetta expédia le lendemain, par voie télégraphique, à M. Sienkiewicz, comme dépêche ferme, le projet qu'on a lu plus haut, qui devint ainsi la « Note du y janvier ». Elle fut remise dans la journée du 8 au Khédive par les agents des deux gouvernements.
Cette démarche fut le point de départ de sérieuses difficultés.
Tout d'abord elle fit naître, entre Paris et Londres, un grave malentendu, qui s'accuse dans cet échange de lettres.
Le 7 janvier, M. Gambetta écrit à Lord Lyons : « J'ai l'honneur d'accuser réception à Votre Excel-
lence de la réponse que Lord Granville l'a autorisée à faire à la communication contenue dans ma note du 3o décembre dernier.
» Je me félicite de voir que le gouvernement de Sa Majesté donne son assentiment au projet de déclaration que vous lui avez transmis, sous la réserve que nous ne devons pas nous considérer comme nous engageant, par là, dans aucun mode d'action particulier. Nous constatons avec plaisir que le gouvernement de la Reine ne se réserve que sur le mode d'action à employer par les deux pays, le jour où l'action serait jugée nécessaire; et c'est une réserve qui nous est commune.
» M. Sienkiewicz recevra des instructions pour se mettre en rapport au Caire avec son collègue d'Angleterre, et faire la communication de concert avec lui. »
Le même jour il mandait ii M. Challemel Lacour : « Je vous transmets ci-joint copie de la lettre que Lord Lyons m'a fait remettre hier soir en réponse à notre projet de déclaration, et copie de la lettre que je lui ai fait porter ce matin même pour lui accuser réception.
» J'ai h peine besoin de vous faire remarquer que les termes dont se sert Lord Lyons n'impliquent pas de la part de Lord Granville l'intention d'écarter toute hypothèse d'action commune ultérieure. Il refuse seulement de se considérer comme engagé par la déclaration identique et simultanée sur le mode d'action, au cas où il deviendrait utile ci nécessaire d'agir. Il y a, entre la communica-
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tion adressée par Lord Granville à Lord Lyons, telle que celui-ci nous en expose l'esprit, et l'entretien de Lord Granville avec vous, tel que vous l'avez analysé dans votre télégramme du 6 janvier, une nuance qui a son intérêt et dont vous ne manquerez pas, le cas échéant, de faire votre profit. Lord Granville me semble admettre en principe la possibilité d'une action commune, dont le mode sera à discuter au moment voulu. »
Le ly janvier, M. Challemel Lacour répondit : « Aussitôt informé du retour de Lord Granville à Londres, je me suis rendu au Foreign Office, et j'ai eu avec le Principal secrétaire d'État une conversation dont mon télégramme d'hier soir vous a fait connaître le résumé.
)) Malgré la déclaration formelle de Lord Granville relativement au prix qu'il attache à la bonne entente non seulement réelle, mais apparente (c'est le mot dont il s'est servi) de la France et de l'Angleterre dans la question égyptienne, je n'ai pas trouvé, je dois l'avouer, ses dispositions entièrement satisfaisantes. Vous en pourrez juger vousmême par certains détails de notre conversation dont je crois utile de vous faire part. Il est à peu près certain aujourd'hui pour moi que, si le cabinet
de Londres a envisagé l'éventualité d'une action o
effective des deux puissances à l'appui de la note collective, c'a été en fin de compte pour l'écarter. La réserve formulée d'abord par Lord Granville et dont je vous avais communiqué le sens par mon télégramme du 6 courant, réserve qui ne nous avait
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pas paru absolument conforme aux termes dans lesquels Lord Lyons vous avait notifié le même jour l'adhésion du Principal secrétaire d'État à votre projet, exprimait réellement la vraie pensée du gouvernement de la Reine. Lord Granville entendait, en effet, que la note collective ne devait être considérée que comme un encouragement purement platonique, qui n'impliquait la promesse d'aucune sanction. Lorsque j'ai exprimé, comme vous m'en aviez chargé, à Lord Granville combien vous aviez été touché du bon vouloir avec lequel il s'était prêté à la démarche que vous lui proposiez de faire en commun, il m'a dit « qu'il n'avait » jamais pensé que la note proposée par vous pût » être d'aucune utilité », mais il avait tenu à vous donner un témoignage du désir qu'avait le gouvernement anglais de se montrer d'accord avec la France... »
Un tel malentendu ne pouvait manquer d'avoir sa répercussion en Egypte. Les instructions reçues par les deux agen^ts étaient nécessairement empreintes d'un esprit différent. Tandis que M. Sienkiewicz parlait avec fermeté, agitait au besoin la menace d'une intervention militaire, Sir Ed. Malet se montrait plutôt conciliant et évitait avec soin tout ce qui pouvait engager son gouvernement dans la voie des mesures coercitives. Le contraste apparut dès les premiers jours qui suivirent la remise de la Note. Celle-ci, dont la picparation s'était ébruitée, trouva nu Caire les esprits fort mal disposés. Le» chefs du mouvement, enhardis par
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la divergence qui se trahissait entre les deux cabinets ne se firent pas faute d'exhaler tout haut leur irritation. Ils allaient répétant que cette menace était une atteinte portée à l'indépendance du peuple égyptien et que le Khédive se courbait sous le joug de l'étranger. Tewfik Pacha, qui appréhendait de donner prise à ces mauvais bruits, fut très gêné en recevant la communication; il déclara qu'elle était contraire à ses propres désirs et qu'au lieu de consolider son pouvoir, elle était de nature à l'ébranler. Le président du conseil s*en expliqua le 9 janvier, avec M. Sienkiewicz : « Hier soir, écrit notre agent, Chérif Pacha et M. Malet sont venus me trouver pour m'entretenir au sujet de la note identique. Elle aurait été mal comprise dans certaines sphères. On y verrait une appréciation défavorable de la Chambre des notables, un acte de défiance vis-à-vis du parti national et une menace d'intervention que rien ne justifie en ce moment. Les objections nous ont été nettement formulées par Chérif Pacha à M. Malet et h moi. M. Malet m'a proposé même, devant Chérif Pacha, de demander h nos gouvernements respectifs l'envoi d'une nouvelle note explicative destinée h ramener l'opinion. »
Le ministère anglais avait adopté ce biais. En effet M. Gambetta mandait h M. Challemel Lacour le i3 janvier : « Lord Lyons est venu hier à son tour, me présenter, au nom de Lord Granville, des réflexions analogues à celles qui se trouvaient consignées dans les communications de notre agent
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au Caire. Le cabinet de Londres insistait particulièrement sur l'utilité de rédiger en commun une seconde note, explicative de la première... » M. Gambetta refusa. Il fit ressortir les inconvénients d'une communication qui « ne pouvait que répéter les déclarations antérieures, ce qui était pour le moins inutile, ou bien les contredire, ce qui aurait pour résultat de donner un encouragement presque direct aux adversaires de l'ordre de choses établi en Egypte ». — « Je ne lui ai pas caché, disait en terminant M. Gambetta, qu'il se heurtait h une décision déjà prise et que j'avais dû prendre pour me conformer à l'esprit comme au texte de la note du ^ janvier. » Les choses en restèrent là. Mais la divergence persista et l'attitude des deux agents continua de s'en ressentir.
M. Challemel Lacour y fait allusion dans la dépêche précitée du 17 janvier. « J'ai répondu (à Lord Granville) que la manifestation de cet accord (entre les deux pays) était effectivement la seule chose qui piU assurer l'efficacité de la note collective ; elle était la condition même de l'influence que la France et l'Angleterre se proposaient d'exercer dans les circonstances actuelles, et c'est pourquoi il était bien regrettable que certaines différences de langage et d'interprétation entre les agents des deux puissances au Caire eussent compromis l'edet (le la note et encouragé les préteiilions auxquelles on avait l'espérance de couper court. Le Pi-iucipal socrétniro d'FJnt m'a assuré que l'agent anglais n'îivaif «•crhiiiicnienl pas encouragé
les résistances et que, d'après M. Malet, notre agent avait dû lui-même nous avertir que la note n'avait pas produit, dès le premier moment, une impression favorable. »
L'initiative prise par les deux puissances occidentales avait éveillé les susceptibilités des autres cabinets. Ils y virent ou affectèrent d'y voir un empiétement sur les droits du concert européen. Sortant de l'indifférence qu'ils avaient pratiquée pendant de longs mois au regard des affaires égyptiennes, ils s'inquiétèrent avec beaucoup de vivacité de l'intervention armée qui semblait se préparer. Les stipulations des traités se représentèrent à leur esprit et ils se souvinrent du statut particulier qui avait été donné à l'Egypte, sous leur propre garantie. De là une grande propension à se mêler au débat. M. Gambetta voulut connaître leurs intentions et, dans ce but, il s'adressa à celui de nos agents qui était le mieux placé pour les pénétrer, à notre chargé d'affaires à Berlin, M. le comte d'Aubigny. Celui-ci répondit le lo janvier : a D'après les renseignements que j'ai recueillis et que j'ai lieu de croire sinon entièrement authentiques, du moins se rapprochant fort de la vérité, un échange d'idées s'est produit entre l'Allemagne, la Russie, l'Autriche et l'Italie au sujet de l'attitude qu'il conviendrait d'ob-
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server, si de nouveaux troubles, de la nature de ceux qui ont éclaté en Egypte, il y a peu de mois, venaient h se renouveler. Il résulterait de ces pourparlers que les cabinets de l'Europe orientale seraient unanimes, bien qu'à des degrés divers, à repousser l'hypothèse de la descente, sur les bords du Nil, de forces anglo-françaises, et que la solution qui leur paraîtrait la seule praticable serait l'envoi de régiments turcs, après entente préalable de la Porte avec les cabinets de Paris et de Londres, et avec l'adjonction, au besoin, d'une démonstration navale de ces deux puissances. » L'ambassadeur britannique recueillait, de son côté, les mêmes impressions et en faisait confidence à M. d'Aubigny.
Notre agent crut devoir insister. Selon des informations « venant de bonne source » , disait-il le 17 janvier, l'Angleterre aurait consulté récemment le prince de Bismarck au sujet de l'Egypte. Le chancelier aurait répondu en exprimant la crainte que la Russie, l'Italie et même l'Autriche ne vissent pas l'intervention de la France et de l'Angleterre sans s'en émouvoir. « En conséquence le conseil que donnait le prince était d'éviter î» tout prix une action militaire combinée de l'Angleterre et de la France en Egypte. » Or l'on sait ce que valaient u cette époque les « conseils » de M. de Bismarck. Le comte d'Aubigny revint encore sur le sujet dans une dépêche du 3i janvier. Il exprimait l'opinion <|ue les puissances orii^ntalos, tout en suivant avec une sérieuse sollicitude la marche
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des événements intérieurs de l'Egypte, ne sortiraient pas d'une réserve absolue tant que le statu quo serait maintenu au Caire. « Au contraire, ajoutait-il, de nouveaux troubles mettant en péril l'ordre actuel et nécessitant une intervention du dehors, s'ils venaient à se produire, trouveraient ces puissances peu disposées h laisser la France et l'Angleterre entièrement libres dans le choix des moyens de répression. Tel est l'avis dont me faisait part, il y a quelques jours, l'ambassadeur d'Angleterre et que confirment mes observations personnelles. »
Le comte d'Aubigny était bien renseigné. Le 2 février, les puissances, donnant une sanction à leurs pourparlers, faisaient à Constantinople une démarche collective, dont notre ambassadeur rendit compte en ces termes : « Les premiers drogmans des ambassades allemande, autrichienne, russe et italienne ont fait hier à Assim Pacha, au sujet de l'affaire égyptienne, une communication verbale identique, conçue à peu près dans ces termes : « Le cabinet de ... est d'avis que le statu quo en Egypte, tel qu'il a été établi par les firmans des Sultans et par les arrangements européens, doit être maintenu et que ce statu quo ne saurait être modifié sans une entente préalable entre les grandes puissances et la puissance suzeraine. »
Les indications venues de Berlin ne provoquèrent pas les mêmes réflexions h Paris et à Londres. M. Gambetta écrivit à M. Challemel Lacour le
23 janvier : « ... Les décrets du i8 novembre i87«5 et du i5 novembre 1879, relatifs à la création et aux attributions du contrôle anglo-français notamment, constituent pour les deux puissances un titre qui n'appartient qu'à elles. La France et l'Angleterre n'ont pas besoin pour faire valoir ce titre d'une délégation européenne*. » M. Challemel Lacour, chargé de développer ce point de vue à Lord Granville, répondit le 26 janvier : «...Toutes les puissances, luiai-je dit (à Lord Granville), ont ou croient avoir le droit de s'occuper de l'Egypte. La question égyptienne est une partie de la question d'Orient, h laquelle personne n'est ou ne veut se reconnaître étranger. Mais cela n'empêche pas l'Angleterre et la France d'avoir en Egypte des intérêts et des titres qui leur assurent le droit d'agir, dans certaines limites, d'une manière indépendante. L'intérêt de l'Angleterre est d'une nature toute spéciale et n'est contesté par personne. Les intérêts de la France, pouvant être d'un ordre différent, ne sont ni moins évidents, ni moins considérables; ce ne sont pas seulement, comme on le dit quelquefois, des intérêts financiers ou sentimentaux, ce sont des intérêts politiques, car il ne faut pas oublier que la France
I. Le tilrc était en cfTct trèH solide et I08 doux ]>iii8»i)ncett n'uvnicnl t\ prendre conseil que d'cUcB-m^^incs timt (lu'cllcs en pouriuivnient in rénliMiition par Ioh voie» ordinaires, i\ l'aide de lu diplomatie etdeM tribuiianx C(>ni]>étenlit. Mais si elles faisaient un appel aux armes et se proposaient d'envahir le territoire ottoman, «'Iles relevaient du contrôle européen, aux termes des traités existants.
est une puissance africaine. De là, pour la France et l'Angleterre une situation particulière, qui a été reconnue, consacrée par les décrets de 1876 et 1879, en vertu desquels existe le contrôle commun. Ces titres et la situation qu'ils ont consacrée ont été reconnus par l'Europe; personne, en effet, n'a protesté contre les décrets qui les constituent, et personne, par suite, ne saurait s'étonner ni trouver mauvais que la France et l'Angleterre se chargent elles-mêmes de maintenir la situation qui leur a été faite, de conserver purement et simplement le statu quo. C'est à elle» seules qu'il appartient de s'entendre pour en trouver les moyens. » — « Lord Granville, qui m'avait écouté avec attention, poursuit M. Challemel, m'a fait répéter une seconde fois les considérations que je venais de lui exposer. Puis il m'a dit qu'il pourrait dans quelques jours reprendre le sujet avec moi. » Le sujet ne fut pas repris. Quant à l'opinion de Lord Granville, elle n'échappait pas à la sagacité de M. Challemel, qui avait télégraphié la veille à M. Gambetta : « Je crains que Lord Granville ne soit préoccupé à l'excès d'éviter l'apparence d'une immixtion exclusive de la France et de l'Angleterre en Egypte. » De son côté, M. Sienkiewicz, qui retrouvait chez M. Malet le reflet des idées de son ministre, disait le 21 janvier : « De cette conférence est résulté pour moi la conviction que le gouvernement anglais n'entend, en aucune façon, exercer en Egypte une action directe. Et si je dois m'en rap-
porter aux dispositions de mon collègue, le cabinet de Londres paraîtrait préférer de beaucoup une action commune des grandes puissances à une intervention qui ne serait que franco-anglaise. »
Effectivement Lord Granville proposa peu de jours après au gouvernement français de se concerter avec les autres cabinets en vue d'une action européenne.
En Egypte, les événements se déroulaient en conformité des prévisions de M. Sienkiewicz. La Chambre des notables acquérait une importance tirée soit des attributions que le gouvernement voulait bien lui reconnaître, soit du rôle que lui assignait le parti révolutionnaire. Sur la convocation du Khédive, elle s'était réunie le 26 décembre. Tewfik l'inaugura en personne, en donnant à son discours d'ouverture une solennité et une ampleur inaccoutumées. Il invita l'Assemblée à le seconder dans ses efforts « pour assurer le bicn-ôtre des populations et le règlement de leurs intérêts »; il se proclama « ami de l'instruction et du progrès » et exprima avec force l'espoir que la Chambre et lui seraient « étroitement unis pour accomplir les réformes utiles h l'Egypte ». C'était placer la Chambre sur un pied qui lui était inconnu. Bientôt, confirmant ses paroles, il présenta un projet d'organisation <jui, selon le mol de M. Sienkiewicz,
« se rapprochait beaucoup d'un projet de constitution ». La responsabilité ministérielle en était un des traits saillants. Tewfik, au contentement de Sir Edward Malet, devenait presque un souverain selon la mode anglaise.
La Chambre prit sa tache au sérieux. Un de ses premiers actes fut de revendiquer le vote du budget. « Elle part de cette idée, écrivait notre agent le 1 6 janvier, qu'elle a le droit de surveiller, au nom du pays, l'administration prise dans son ensemble, et l'emploi des ressources du pays. Elle prétend respecter toutes les conventions internationales et même les fonctionnaires étrangers; mais elle entend se réserver le droit de faire des économies qui lui permettent de hâter l'amortissement de la dette publique. » Ces ambitions n'étaient pas toutes déraisonnables ; on aurait pu régler le mouvement, arriver à une sorte de transaction qui, sans compromettre l'intérêt des créanciers, donnât au pays, en quelque mesure, le sentiment du self-government dont avait parlé Lord Granville. Mais les contrôleurs généraux, pénétrés de leur responsabilité, et peut-être aussi de leur importance, protestèrent immédiatement. « Si le gouvernement (égyptien), dirent-ils dans une note annexée à la dépêche de M. Sienkiewicz du i6 janvier, accédait à la proposition de la Chambre, les contrôleurs généraux exerçant leur droit d'intervention dans la discussion du budget ne se trouveraient plus en présence de ministres responsables, mais d'une Chambre irresponsable...
Le pouvoir des contrôleurs généraux n'a pas d'autre sanction qne le droit de signaler par des rapports les actes de mauvaise administration. Ce droit, efficace vis-à-vis de ministres que le Khédive peut changer, est illusoire vis-à-vis d'une Chambre irresponsable. » Déjà, dans une note du 12, les contrôleurs généraux, allant au-devant d'une proposition transactionnelle, avaient dit : « La Chambre des délégués paraît disposée à exiger que le droit de voter le budget lui soit accordé. Ce droit, restreint même aux administrations non affectées à la dette, compromettrait les garanties assurées aux créanciers, car il aurait pour conséquence nécessaire de faire passer du conseil des ministres à la Chambre la direction des affaires du pays. » Ce raisonnement vrai in abstracto était difficilement compris des Egyptiens. Ils ne pouvaient admettre que leur pays fût un simple gage aux mains des créanciers et que, pour satisfaire aux préoccupations de ces derniers, il dût être indéfiniment privé des droits élémentaires qui appartiennent aux nations civilisées. Ils faisaient remarquer que les États les plus obérés, même ceux qui ont totalement manqué à leurs engagements, ne cessent pas de se gouverner à leur guise, tandis qu'eux, dont les créanciers en somme avaient peu à se plaindre, ils ne pourraient, d'accord avec leur souverain, introduire dans les institutions certaines réformes reconnues utiles.
Mais l'opposition des contrôleurs était irréductible. Sous l'intlucnce d'un sentiment respec-
table mais trop exclusif, ils repoussaient toute altération de l'ordre de choses établi à leur arrivée. Ici encore les deux cabinets de Paris et de Londres ne se trouvèrent pas en complète harmonie. Le i5 janvier, M. Gambetta mandait à M. Sienkiewicz : « J'approuve la note que vous ont remise les contrôleurs et les conseils que vous donnez à Chérif Pacha. Continuez à montrer la même fermeté. » Au contraire, Lord Granville laissait voir des dispositions conciliantes, dont M. Challemel Lacour rendit compte dans sa dépêche du 25. « Il (Lord Granville) m'a laissé entendre, comme il l'avait fait précédemment, qu'il ne serait pas éloigné de faire à la Chambre des notables quelques concessions. Il s'est montré très résolu à lui refuser celles qui seraient de nature à compromettre ou à amoindrir le contrôle financier; il ne consentirait pas, par exemple, à lui reconnaître le droit de s'immiscer en ce qui concerne les recettes, mais il ne lui refuserait peut-être pas celui de se prononcer sur certaines dépenses... » Grâce à cet état d'esprit de son ministre, il était facile à Sir Edward Malet de conquérir une sorte de popularité à laquelle notre agent ne pouvait prétendre.
Les tentatives se multipliaient d'ailleurs, entre la Chambre des notables et le gouvernement, en vue d'arriver à une solution que les deux puissances occidentales pussent accepter. Le premier projet du ministère concédait h la Chambre le droit d'émetre des açis et des vœux sur les diffé-
rentes sections du budget, et portait que nul impôt nouveau ne pourrait être établi sans son consentement formel. Le contre-projet présenté, le i5 janvier, par la Chambre ou plus exactement par sa commission de seize membres, que présidait Sultan Pacha, allait beaucoup plus loin : il réclamait non seulement l'examen, mais le vote intégral du budget, avec cette réserve toutefois que « le service du tribut (à la Porte ottomane), celui de la dette publique ainsi que toute charge résultant de la loi de liquidation ou de conventions internationales, ne pourront être l'objet d'aucune discussion ». M. Sienkiewicz et M. Malet ayant déclaré que le vote du budget par la Cliambre serait considéré par eux « comme une infraction aux conventions internationales », Sultan Pacha suggéra le 21 janvier une autre combinaison : « I.a Chambre nommerait des délégués en nombre égal à celui des ministres, et la commission ainsi composée de ce double élément serait chargée d'examiner et de voter le budget; le présidcut du conseil aurait voix prépondérante. » M. Malet émit l'avis, auquel M. Sienkiewicz se rallia, de consulter les deux gouvcrncMuenls sur le principe de cette transaction. M. Gambetta, par télégramme du 28 janvier, la repoussa nettement. Quant à Lord Granville, nous avons vu ((uc tout en l'écartant dans l'ensemble, il ne se refusait pas h des conccHsions de détail. Le Khédive fit alors rédiger un nouveau projet d' « organisation » que la commis» •ion adopta le Ho janvier. Mais la difficulté sub-
sistait. Le gouvernement offrait à la Chambre d'émettre des avis, non seulement par ministère mais aussi par chapitre et par section. La Chambre réclamait le vote proprement dit, ayant force de loi. Le ministère déclara qu'il ne pouvait aller jusque-là, les attributions par lui offertes étant « les plus larges que comportaient les conventions internationales ».
La prolongation du différend tendait à compliquer singulièrement la situation. La Chambre, peu au courant des exigences du dehors, attribuait au mauvais vouloir du gouvernement ou du moins à sa mollesse ce qui n'était que le résultat de son impuissance. Le langage plutôt encourageant de Sir Edward Malet donnait l'illusion qu'avec un peu plus de fermeté les ministres sauraient faire fléchir l'opposition du cabinet de Paris. L'impatience des délégués s'exaltait à cette pensée : « les arguments les plus sérieux n'ont plus de prise sur eux », disait M. Sienkiewicz. On marchait visiblement à un choc, dont les conséquences pouvaient être irréparables.
Notre agent justement effrayé de cette perspective, et jetant un regard d'ensemble sur la période écoulée depuis la remise de la note du 7 janvier, résumait ses impressions, dans un rapport du 29 janvier : « Les affaires d'Egypte qui, depuis un mois environ, n'ont cessé de prendre un caractère de plus en plus grave sont cependant arrivées à ce point que, s'il reste encore une large part à l'imprévu, on peut les envisager dans leur ensemble
et en prévoir, au moins, les conséquences immédiates.
» La tendance de la Chambre des délégués à se transformer eu Parlement, d'une part, et, de l'autre, l'attitude si décidée que les cabinets de Paris et de Londres ont cru devoir adopter et dont la note du 7 janvier est l'expression, telles sont les deux causes principales qui, agissant simultanément mais en sens inverse, ont créé la situation actuelle.
» C'est au moment môme où la question du vote du budget, qui est la question capitale du moment, commençait à être sérieusement agitée que j'eus à remettre au Khédive, de concert avec Sir Edward Malet, la note du 7 janvier.
» Cette note avait une importance considérable par ce seul fait qu'elle dessinait d'une manière très précise la politique des deux puissances. Elle affirmait la nécessité de maintenir le statu quo', elle ne tenait aucun compte du parti national. Or, ce parti qui comptait d'une manière particulière sur l'appui de la France et que je n'avais pas découragé en ce qu'il avait de raisonnable dans ses aspirations, sans m'engager q\\ aucune façon envers lui, était devenu depuis quelque temps l'objet d'autres sollicitations.
» Les deux cabinets s'étaient, d'ailleurs, si bien rendu compte de l'opposition que leur volonté rencontrerait dans le parti national et môme au dehors, qu'ils se déclaraient prêts ii faire face aux complications intérieures ou cxtérieu-
LA QUESTION d'ÉGYPTE. SaQ
res qui pourraient menacer le régime établi en Egypte.
» J'ai fait connaître d'une manière assez détaillée, dans mes précédents rapports, pour n'avoir pas à y revenir, l'effet que la note du 7 janvier produisit en Egypte et les motifs qui en ont affaibli la portée.
» Je n'ai pas abandonné, en ce qui me concerne, le terrain où nous plaçait la note, et que des télégrammes ultérieurs me prescrivaient de garder énergiquement. J'ai cru devoir toutefois, vu la gravité des circonstances, profiter des occasions qui se présentaient pour gagner du temps. »
Mais les atermoiements n'enrayaient pas le mal. Dès le surlendemain, M. Sienkiewicz put s'en convaincre. « Les chefs du parti national se sont réunis cette nuit, écrivait-il, et ont décidé la chute du ministère de Chérif Pacha. Les délégués et les officiers veulent un ministère qui leur appartienne entièrement. Le nouveau cabinet est déjà prêt à prendre le pouvoir, il n'attend qu'une occasion favorable. La présidence du conseil reviendrait à Mahmoud Pacha Baroudi, le ministre de la Guerre actuel, qui céderait son portefeuille à Arabi bey.
)) Chérif Pacha devra donc donner sa démission ou dissoudre la Chambre.
» 11 m'est impossible de préciser les événements qui pourront se produire très prochainement; mais nous touchons à une crise sérieuse, c'est le seul point sur lequel aucun doute ne semble permis. »
23o LA QUESTION D EGYPTE.
Sur ces entrefaites M. Gambetta, en désaccord avec la Chambre dans une question de politique intérieure, donna sa démission et je fus appelé à lui succéder, le 3o janvier 1882,
Quelle devait être la ligne de conduite du nouveau cabinet?
L'Angleterre, nous venons de le voir, ne voulait pas d'une intervention à deux, en dehors du concert européen. Sa répugnance, à laquelle on a cherché des motifs cachés (le désir d'éliminer la France et de préparer une action isolée), s'explique plus simplement. D'abord le gouvernement britannique appréhendait un lôte-à-tête, administratif et militaire, avec la France, tête-à-tête que de graves dissentiments pourraient troubler et où nul arbitre ne s'interposerait pour rétablir l'harmonie. Le précédent du Sloswig-Holstein était dans toutes les mémoires. On se rappelait la rupture survenue entre la Prusse et l'Autriche, à la suite de l'occupation collective de la province danoise. Des froissements semblables ne se produiraient-ils pas en Kgypte, soit dans la conduite des opérations, soit dans la réorganisation du pays? En second lieu — et c'était lii h« principal motif — l'attitude des puissances laissait entrevoir des complications <r<»nlro général, (jui n'ont jamais été, ou le sait, dans le goût de M. Gladstone. Six mois plus tard,
LA QUESTION d'ÉCYPTE. aSi
à la vérité, il se décidait — ou se résignait — à cette même expédition, qui avait tant paru lui coûter. Mais il faut remarquer que l'attitude des puissances s'était alors sensiblement modifiée, grâce à la nouvelle politique adoptée par la France et l'Angleterre et dont Lord Granville prit l'initiative. En toute cette affaire, il n'y eut, je le crois, chez nos voisins aucun plan préconçu, ni desseins machiavéliques. Les événements leur ont forcé la main; M. Gladstone a subi l'aventure égyptienne, bien plus qu'il ne l'a recherchée.
Fallait-il essayer de vaincre les résistances de l'Angleterre? En admettant que nous eussions réussi — ce qui est bien douteux — quel eût été le lendemain? L'Europe avait montré qu'elle n'entendait pas être tenue à l'écart de ce grave problème. A ce moment même, les quatre puissances portaient à Constantinople la déclaration commune par laquelle elles prenaient officiellement position. Pense-t-on que M. de Bismarck s'était avancé h ce point pour reculer au premier obstacle? Croit-on qu'ayant tous les atouts dans son jeu il accepterait bénévolement une pareille défaite diplomatique? Indépendamment de ses moyens d'action ordinaires, il était servi à souhait par les circonstances. L'Empereur de Russie se prononçait avec animation contre l'ingérence exclusive des deux puissances occidentales*. M. de Bis-
I. Voici comment s'exprimait le cabinet de Pétersbourg, à une époque où les rapports étaient déjà détendus, en juin i88a. « ... Le cabinet impérial, écrivait M. de Giers au prince OrloflF,
aSa LA QUESTION d'Egypte.
marck, en soutenant la même thèse, était sur de lui complaire et par là de faciliter a l'alliance des trois Empereurs », récemment ébauchée à Dantzig (1881), merveilleux instrument entre ses mains pour assurer son hégémonie sur l'Europe. L'Italie, tout entière au ressentiment qu'avait laissé chez elle l'expédition de Tunisie, ne demandait qu'à figurer dans cette « Triplice » qui subsiste encore après vingt ans écoulés. Je ne parle pas de l'Autriche dont la politique s'était entièrement subordonnée à celle de la chancellerie allemande. La Turquie enfin qui, en cette occurrence, prétendait représenter le droit méconnu, se trouvait naturellement rejetée vers les quatre puissances orientales. M. de Bismarck accroissait ainsi son influence h Constantinople, où il visait à être prépondérant. Avec de tels éléments de succès, qui admettra que le chancelier impérial eût abandonné la partie? Qui ne prévoit que la protestation déposée h Constantinople aurait, sous son inspiration, bientôt pris une forme plus
le a5 juin, jugen indisponsnblc (après In note du 7 janvier) d'évoquer la question égyptienne sur le terrain du concert européen, afin de lui ôtor tout caractère alarmant pour la ])aix. Il y avait incontestablement droit par le caractère européen des traités qui avaient fixé la position politique do l'Kgypte et par les intérêts généraux engagés dans ce pays. Une action isolée des puissances pouvait compron>cttro les intérêts généraux et troubler la paix. » — <( Avant tout, insistait-il le 3o, maintien du concert européen. Aucune solution no doit procéder (jue de lui... Si elle (la force morale) ne suffit pas, le concert eurojtéen doit seul ])riirioncer sur les mesures A prendre; elles ne doivent être exécutées qu'en vertu do son autorité et de son contrôle, n
accusée, pour être, en cet état, portée h Paris et à Londres?
A ce moment que ferait la France? Je ne veux point insister sur un sujet aussi délicat, mais chacun peut se représenter les sentiments qu'eût éveillés une semblable démarche. Pour les apprécier dans toute leur étendue, il faut se soustraire à l'ambiance actuelle et revivre par la pensée en 1882. On a quelque peine aujourd'hui à concevoir l'état d'esprit qui régnait à cette époque. La France était encore toute meurtrie des coups terribles qu'elle avait reçus en 1870-1871. Elle avait subi en 1876 une alerte qui sans la pressante intervention de la Reine Victoria et de l'Empereur Alexandre II, aurait sans doute été le prélude d'un conflit sanglant. Elle se voyait isolée sur le continent. Les sympathies, qui l'avaient défendue contre une agression injuste, lui feraient défaut dans la conjoncture actuelle. Les grandes initiatives lui étaient momentanément interdites. Elle le sentait; aussi ne demandait-elle qu'à continuer son relèvement dans le silence et dans la paix. Ce long recueillement n'avait été un instant troublé que par l'expédition de Tunisie ; et quoiqu'il se fût agi là d'une conquête facile, promise à nos légitimes ambitions dans les conciliabules du congrès de Berlin, l'émotion soulevée à travers le pays avait été considérable. M. J. Ferry avait payé de son portefeuille sa louable hardiesse. Cet incident à peine clos, l'esprit public était revenu à sa voie solitaire et prudente. Les bruits qui
venaient d'Egypte éveillaient par moments son attention, mais ne faisaient pas naître l'idée d'une expédition à main armée, h l'encontre des autres puissances*. Qu'on imagine l'effet produit par l'annonce soudaine d'une protestation des quatre cours, appuyant la Turquie, par la révélation d'un conflit diplomatique pouvant entraîner la rupture de la paix générale. On eût immédiatement désavoué les ministres dont l'imprévoyance amenait de tels résultats. Leurs successeurs auraient eu la pénible mission de revenir sur la politique suivie et de contremander peut-être des préparatifs commencés. Qui pourrait en douter, quand on voit, six mois après, la Chambre française refuser de souscrire à la modeste occupation du canal de Suez, contre laquelle cependant aucune puissance ne s'élevait, mais qui paraissait receler une certaine part d'inconnu?
Le 3 février, je reçus la visite de Lord Lyons, Il venait m'entretenir des nouvelles assez cfravcs arrivées du Caire, et me demander quelles mesures je croirais utile de prendre. Je lui fis observer qu'à peine installé au ministère, « il m'était bien difficile d'avoir une vue suffisante de l'ensemble et qu'il serait sans doute mieux ii môme (jue moi d'ouvrir un avis h ce sujet. » Lord Lyons n'insista pas et la question fut iciniso. Je le priai alors de m'édaircr sui- le malentendu qui avait surgi, entre
I. On l'inil Hj loin d'y Hotij^cr <|irauciin<! intcMpcllatioii Hur lo» ufTairoN il'Kifjrpto n'aviiit eu licti dan» l(> ruilcmenl fraiirais jtiNqu'aii iiKiinciit où je prin Ir pouvoir, ou i88a.
Paris et Londres, relativement à la note du 7 janvier, et qu'une première lecture du dossier m'avait révélé. « Tandis que M. Gambetta, lui dis-je, a conclu que le gouvernement anglais admettait le principe d'une action effective ultérieure en Egypte, et réservait seulement la détermination du mode de cette action, M, Challemel Lacour, au contraire, a compris que le gouvernement anglais réservait à la fois et la détermination du mode et le principe même de l'action. Je désirerais bien savoir laquelle de ces deux interprétations est la vraie. » Lord Lyon s me répondit immédiatement que l'interprétation de M. Challemel Lacour était la seule conforme h la pensée du gouvernement anglais; que Lord Granville « avait entendu expressément réserver non seulement le mode d'action, si une action ultérieure était jugée nécessaire, mais le principe même de toute action; qu'en d'autres termes, le gouvernement anglais n'avait pas voulu s'engager d'avance à une action matérielle quelconque. » — « Et même, ajouta Lord Lyons, le gouvernement anglais répugne h toute action militaire. » Je lui dis h mon tour que j'y répugnais également et que a je réservais expressément l'adhésion du gouvernement français h toute proposition de ce genre ». — « Cette question, ai-je répété le y, devrait être examinée le jour où la nécessité d'une telle intervention serait démontrée ».
Lord Lyons, h l'appui de ses paroles, m'envoya le lendemain la copie d'un exposé que Lord Gran-
ville avait rédigé h la suite de son entrevue du 25 janvier avec M. Challemel, mais qui n'avait pu être remis à M. Gambetta à raison de son départ du quai d'Orsay. Dans cet exposé, en date du 3o janvier, Lord Granville insistait sur les inconvénients que présenterait l'intervention isolée soit de l'Angleterre, soit de la France, soit des deux puissances réunies, et il concluait à l'emploi éventuel de troupes turques, dans des conditions h définir et sous le contrôle collectif des puissances *. Je communiquai ces renseignements à mes collègues, en même temps que je leur exposai tous les éléments de la question. Après en avoir longuement délibéré, nous fûmes unanimes à penser que les difficultés actuelles présentaient le caractère européen et qu'il y avait lieu dès lors d'entrer en rapport avec les autres cabinets. En
I. Celte conclusion n'est pas contraire îi l'assurance que me donna Lord Lyons dans l'entretien du 3 février, à savoir que son gouvernement était opposé, comme le nôtre, ù 1' « intervention » du Sultan en Egypte. En effet les deux opérations visées j)ar l'ambassadeur et par le ministre étaient d'ordre i)ic>n di(rér(Mit. Lord Granville admettait un emploi réglementé, de troujios turques, après accord des puissances, pour un objet déterminé et avec des garanties appropriées. Lord Lyons réprouvait et nous réprouvions avec lui une intervention proprio motii du Sultan (le bruit en courait h ce moment au Caire), inlcrventicm sans limite et sans frein, qui pouvait conduire f» la confiscation des libertés de l'Egyjjle.
■le ferai une remarcpie analogue au sujet des ol)jection8 formulées par Lord (îranvilln contre l'action combinée des deux puissanccM occidenlales. Le même ministre nous proposa cependant [iluH lard d'occtiper en commun le canal do Suez. Mais dnna ce dernier cas ruuis devions agir comme mandatiiires do l'Europe ou tout au nxiins avec son assentiment; tandis que, dnni» sa note. Lord fîranvillc visait l'intervention i^i deux, en dehors du concert eurr)péen.
un mot, l'affaire, selon nous, devait être internationalisée *.
Je me préparais à en informer Lord Granville, quand lui-même me saisit d'une motion analogue. Voici les termes de la dépêche que Lord Lyons me remit le 7 février :
« Les dernières nouvelles d'Egypte ne font pas redouter de désordre ou d'anarchie immédiate, mais nous sommes en présence d'une crise qui implique le danger d'une atteinte éventuelle à l'état de choses établi par les firmans du Sultan et aux engagements internationaux contractés par l'Egypte, soit spécialement avec l'Angleterre et la France, soit avec ces deux nations réunies aux autres puissances. Le gouvernement britannique est informé que la réponse de l'Autriche-Hongrie, de l'Allemagne, de l'Italie et de la Russie aux observations du Sultan est fondée sur la reconnaissance des arrangements existant en Egypte.
» Le gouvernement britannique proposerait que
I. Ceux de mes collègues qui, à raison soit de leurs fonctions, soit de leurs antécédents, ont pris, dans les conseils, le plus de part aux délibérations sur l'Egypte sont : MM. Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique; Léon Say, ministre des Finances; Goblet, ministre de l'Intérieur; le général Billot, ministre de la Guerre, l'amiral Jauréguiberry, ministre de la Marine. Toutes les résolutions sur cette délicate affaire ont été adoptées à l'unanimité. — M. Jules Ferry qui, en sa qualité d'ancien président du conseil, avait une connaissance particulière des susceptibilités de l'opinion, mises ù l'épreuve l'année précédente par l'expédition de Tunisie, n'était pas le moins décidé en faveur de la ligne prudente que nous avons suivie. Redevenu président du conseil et ministre des Affaires étrangères, de i883 à i885, il défendit éloquemment à la tribune de la Chambre (a3 juin i884) la thèse de 1' « internationalisation » de l'Egypte.
les gouvernements anglais et français entrent en communication avec les autres puissances pour s'assurer si elles seraient disposées h échanger leurs idées en ce qui concerne la meilleure conduite à tenir dans les affaires d'Egypte, sur les bases suivantes : savoir, d'une part, le maintien des droits du Souverain et de ceux du Khédive en Egypte, aussi bien que des libertés du peuple égyptien, telles qu'elles sont garanties par les firraans du Sultan, et, d'autre part, la stricte observation des engagements internationaux du pays. Le gouvernement britannique ne voit pas, quant à présent, qu'un cas d'intervention se soit produit, puisque le gouvernement égyptien actuel a déclaré son intention de maintenir les engagements internationaux. Mais si cette éventualité venait à se produire, le désir du gouvernement de Sa Majesté britanni(|uc serait que l'intervention représentât l'action collective de l'Europe et il est d'avis que dès lors le Sultan devrait être partie dans toute mesure ou discussion. »
Ces derniers mots laissaient subsister l'alternative soit d'un emploi réglementé de troupes turques, soit d'un emploi de troupes européennes — en prati(|u<^ franco-anglaises, — agissant pour le compte de toutes les puissances.
Cette seconde solution, si une intervention devenait inévitable, aurait les préférences du cabinet français. 11 ne nous paraissait pas impossible, le cas échéant, de la faire accepter aux Chambres, étant bien entendu que nous serions investis (riin
mandat européen. Ce mandat répondrait aux objections. Il préviendrait toute complication avec les autres puissances. Il éloignerait les chances de froissement et même de rupture que pourrait amener une coopération armée avec la Grande Bretagne. Ces chances, à vrai dire, n'étaient pas négligeables. Les deux peuples offrent tant de points de dissemblance, leurs manières d'agir et de concevoir diffèrent si profondément qu'il leur est bien difficile d'opérer longtemps ensemble, sans faire apparaître quelque cause de conflit qui serait à peu près insoluble, s'ils n'avaient pas à côté d'eux un tiers pour les départager. L'Europe eût été ce tiers; elle aurait veillé à ce que les deux associés ne s'écartassent pas du programme tracé et elle en aurait au besoin interprété les clauses. M. de Bismarck, en faisait la remarque avec autant d'esprit que de raison, dans ses entretiens avec notre ambassadeur, M. de Courcel. Envisageant l'éventualité d'un mandat, il lui disait le i4 février en son langage humoristique : a Les Burgraves de l'Europe seraient là pour s'interposer comme arbitres entre les deux nations ». Il ne se montrait pas d'ailleurs hostile en principe : « Si des objections persistantes étaient présentées contre l'intervention turque, concluait-il, je ne me refuserais pas à examiner et à sanctionner, d'accord avec l'Europe, telle autre combinaison qui s'offrirait. Par exemple, au cas où les deux puissances maritimes seraient disposées à agir, et où les autres puissances leur donneraient mandat, je pourrais me rallier à cette
24o LA QUESTION d'ÉGYPTE.
solution. » Quelques jours plus tard, le sous-secrétaire d'Etat, M. Busch, reprenait la pensée du chancelier en termes plus explicites : « La chancellerie allemande, disait-il le i" mars à M. de Courcel, serait prête à admettre les deux puissances comme mandataires de l'Europe pour le rétablissement de l'ordre sur les bords du Nil. » Quant au cabinet russe, non seulement il adoptait mais il préconisait ce mode comme ayant fait ses preuves en 1860. Dernière et décisive considération : un mandat européen pourrait seul calmer l'émotion que susciterait dans le pays l'annonce d'une intervention à main armée. L'opinion restait très ombrageuse. Dégarnir aussi peu que ce fût nos frontières lui paraissait d'une souveraine imprudence. C'est ce qui avait rendu, je l'ai rappelé, l'expédition de Tunisie si impopulaire ; c'est ce qui devait rendre, deux années plus tard, l'expédition du Tonkin plus impopulaire encore, malgré les avantages que l'une et l'autre promettaient à la France. Une expédition en Egypte ne serait tolérée, que s'il y avait certitude que la paix générale ne serait pas troublée. Or cette certitude, le pays ne l'aurait pas vue en dehors d'un mandat européen nettement spécifié.
La proposition du cabinet britannique ayant été agréée par le cabinet français, je fus chargé d'éla-
LA QUESTION d'ÉGYPTE. ^^l
borer, de concert avec Lord Granville, la circulaire suivante, qui fut expédiée le 12 février.
« Les rapports reçus jusqu'à présent d'Egypte ne sont pas de nature à nous faire craindre que l'anarchie ou le désordre y soient imminents; toutefois nous sommes en présence d'une crise qui peut faire naître le danger d'une atteinte à l'ordre de choses établi par les firmans du Sultan et par les engagements internationaux contractés par l'Egypte, soit avec l'Angleterre et la France seules, soit avec toutes les autres puissances.
M Le gouvernement de la République est informé que la réponse des quatre puissances h la récente protestation de la Porte contre la déclaration faite au Khédive par les gouvernements anglais et français est fondée sur la reconnaissance des arrangements existant en Egypte.
» En perspective des événements qui pourraient s'accomplir en Egypte, le gouvernement de la République a reconnu, d'accord avec le gouvernement britannique, qu'il serait désirable d'entrer en communication avec les autres puissances pour s'assurer si elles seraient disposées à échanger leurs vues en ce qui concerne la meilleure conduite à tenir dans les affaires d'Egypte sur les bases suivantes :
» Maintien des droits du Sultan et du Khédive ainsi que des engagements internationaux et des arrangements qui en résultent, soit avec la France et l'Angleterre seules, soit avec ces deux nations réunies aux autres puissances;
» Respect des libertés garanties par les firmans
du Sultan; développement prudent des institutions égyptiennes.
» Les gouvernements de France et d'Angleterre ne considèrent pas que le cas de discuter l'opportunité d'une intervention se présente actuellement, puisque les notables et le nouveau gouvernement ont manifesté l'intention de maintenir les engagements internationaux, mais s'il venait à se produire, ils désireraient que toute intervention éventuelle représentât l'action et l'autorité combinées de l'Europe.
» Dans cette conjoncture, les gouvernements anglais et français seraient également d'avis que le Sultan fut partie h toute mesure ou toute discussion ultérieures.
» Vous voudrez bien donner lecture de la présente dépêche au ministre des Affaires étrangères et lui en laisser copie, s'il le désire. »
Cette dépêche produisit immédiatement l'effet salutaire que nous en attendions. Les différents cabinets nous exprimèrent leur vive satisfaction de voir ainsi écarté « ce qui pouvait mettre en danger la paix européenne ». Le comte Kaluocki, écho toujours de la chancellerie allemando, se félicitait de ce que la « France et l'Anglolcrre se montraient disposées h rentrer sur le terrain de l'accord européen, qu'il considérait comiuo devant offrir a la fois le modo le plus prati<|ue du règlement des difficultés égyptiennes et la plus sûre garantie du maintien de la paix générale ». Nonobstant celte (f internationalisation » voulue
de la question, notre prépondérance en Egypte était formellement reconnue. « L'Allemagne, disait le ministre des Affaires étrangères à M. de Courcel, reconnaît que la France et l'Angleterre ont en Egypte des intérêts majeurs qui leur donnent droit à une position privilégiée. »
Nous n'avions donc, à partir de ce moment, qu'à observer attentivement les faits qui se dérouleraient en Egypte. Tant que rien d'assez grave ne nécessiterait une intervention armée, nous continuerions de pourvoir à la situation avec nos propres moyens et ceux de l'Angleterre. Le jour où il faudrait aller au Caire pour rétablir l'ordre, nous nous concerterions avec l'Europe, dont les bonnes dispositions paraissaient acquises.
Ce jour arriverait-il? 11 était encore permis d'augurer un déuoûment pacifique. La première effervescence passée, après les émotions du mois de janvier, les esprits s'étaient ressaisis et se montraient désireux d'éviter un conflit. Le 4 février, la Chambre des notables avait obtenu une satisfaction qui pouvait suffire pour longtemps aux plus exigeants. Un nouveau ministère s'était formé à sa dévotion. Mahmoud Pacha Samy en était le chef, et Arabi bey, espoir du parti national, précédemment simple sous-secrétaire d'État, y figurait comme ministre de la Guerre. C'était, écrit M. Sienkiewicz, « une réponse à la note du 7 janvier ». Ce ministère avait en effet pour mission de faire prévaloir les prétentions de la Chambre en matière de budget et, d'une manière générale, de réagir
contre l'étroite dépendance dont la note contenait l'affirmation.
Nonobstant ses origines, le nouveau cabinet offrait des garanties fort appréciables. Mahmoud avait, au fond, l'esprit gouvernemental. Sa fréquentation des révolutionnaires était toute de surface et il avait aspiré beaucoup plus à conquérir le pouvoir qu'à le ruiner. Quant à Arabi, dont l'horizon était fort borné, et auquel on faisait jouer un personnage très supérieur h ses capacités, il n'apercevait plus, se trouvant nanti, aucun motif de changer l'état actuel des choses. Du reste la sagesse venait aux plus turbulents, qui ne pouvaient plus spéculer sur les anciennes divisions de l'Europe. L'accord de principe maintenant établi entre les puissances coupait court aux calculs des habiles. Mahmoud Pacha, dans ses entretiens avec M. Sienkiewicz les 5 et 6 février, lui donnait spontanément « les assurances les plus formelles au sujet du respect des conventions internationales et de tous les intérêts étrangers engagés en Lgyptc ». Aussi notre agent, après s'être concerté avec Sir Ed. Malet, n'avait-il pas fait difficulté d'entrer en rehitions avec le nouveau ministère. Il estimait, avec raison, préférable de ne pas compliquer la situation par un rigorisme intempestif.
Il eût fallu à ce moment deux choses. En premier lieu, il eût fallu à la tête de l'Etat un homme souple et énergique, comme était Ismaïl dans ses bons jours. Le prestige du khédivat était encore
considérable; un adroit titulaire pouvait, par des concessions plus apparentes que réelles, rester maître de la direction des esprits et renfermer le mouvement dans des limites très modestes. Le parti national n'avait pas de profondeur; sa force est venue plus tard des faiblesses et des contradictions de Tewfik, qui fut toujours à la remorque des événements, sans plan arrêté ni but défini. Les concessions n'ont de prix qu'autant qu'elles sont volontaires. Or celles de Tewfik avaient toujours le tort de paraître arrachées et d'être accompagnées de regrets qui en détruisaient tout le mérite. Ses ministres, qui auraient dû être ses instruments, cherchaient à le dominer afin de prévenir les effets de son humeur versatile et de conserver le pouvoir. De cette lutte sourde résultaient un constant malaise et des tentations offertes à l'esprit révolutionnaire.
La seconde condition nécessaire au repos de l'Egypte eût été, de la part des agents financiers européens, un certain fonds d'indulgence et la propension à faciliter les transactions raisonnables. Mais les contrôleurs généraux, qui jouaient un si grand rôle dans l'administration du pays, se montraient tout d'une pièce. Le contrôleur français, M. de Blignières, malgré ses éminentes capacités, ne pouvait se faire à l'idée que quelque chose dût être changé dans les rouages égyptiens. Préposé à la défense des intérêts des créanciers, il considérait les garanties qui leur avaient été assurées comme immuables et primant toutes les questions
de gouvernement. Les prétentions de la Chambre des notables lui semblaient des entreprises dirigées contre une propriété intangible et qui devaient dès lors être écartées sans examen. « Le ministère qui vient d'être constitué, écrivait-il le 6 février, se dispose à donner h la Chambre, malgré l'opposition formelle des contrôleurs généraux, le droit de voter le budget... Accepter les faits accomplis c'est donc accepter l'atteinte la plus grave portée à l'influence de l'Angleterre et de la France et par suite annihiler, à vrai dire, l'action des contrôleurs qui n'ont d'autre autorité que celle qu'ils tiennent de leurs gouvernements ». Se séparant de M. Sienkiewicz, il refusait tout commerce avec le nouveau cabinet et m'adressait sa démission. Les ministres égyptiens multipliaient en vain les déclarations rassurantes. « Le contrôle général, répondait le 9 février Mahmoud Pacha h une note des contrôleurs, a été institué comme l'une des garanties les plus efficaces pour les intérêts des créanciers, et c'est h ce titre que, dans ma lettre il Son Altesse le Khédive, il a été mentionné en tète des administrations créées pour assurer le service de la dette consolidée. Aux termes du décret du i5 novembre 1879, les contrôleurs généraux, sans prendre part h la direction des services administratifs et financiers, ont, on matière financière, les pouvoirs d'investigation les plus étendus sur tous les services publics. Ce décret fait partie des dispositions législatives qui ont définitivement réglé la dette du pays, et j'ai
formellement déclaré que le ministère veillerait à leur stricte et fidèle exécution. J'ai donc la satisfaction de vous donner l'assurance que vos réserves au programme que Son Altesse a daigné approuver n'ont aucun fondement, et j'espère, messieurs, que ces explications seront pour vous une nouvelle preuve de mon sincère désir de vous faciliter l'exercice des fonctions dont vous êtes chargés dans l'intérêt des créanciers. »
La démission de M. de Blignières survenant à cette heure n'était pas de nature à accroître les garanties dont il se montrait justement jaloux. Car ainsi s'évanouissait eu partie la force morale qui pouvait dominer les fâcheuses influences en éveil autour de Mahmoud Pacha. Ce ministre avait besoin de trouver un point d'appui. C'était à nos agents de le lui fournir. Le bruit de la retraite de M. de Blignières, qui transpira malgré ses loyaux efforts pour la tenir cachée jusqu'à ma décision, encourageait les prétentions des réformateurs, qui la considéraient comme une première et significative victoire sur les Européens. Sa haute personnalité, la grande place qu'il avait su prendre en Egypte, donnaient encore plus de poids à l'événement. Son remplacement n'était pas facile; j'avais en outre à me concerter avec le cabinet anglais : je ne pus donc accepter officiellement sa démission que le 1 1 mars. Le même jour, je désignai pour lui succéder M. Brédif, inspecteur des Finances, directeur de la comptabilité au ministère des Affaires étrangères.
Le dernier acte administratif de M. de Blignières fut de présenter, conjointement avec son collègue britannique, le compte de l'exercice 1882. Ce rapport contenait des réflexions pessimistes sur l'avenir des institutions financières de l'Egypte et sur les tendances du ministère actuel. Mahmoud Pacha eut à cœur d'y répondre. Dans une longue épître au Khédive, du 27 mars, il fit une sorte de profession de foi, destinée à rassurer les créanciers. « Ce n'est pas sans quelque surprise, dit-il, que j'ai constaté la persistance de cette inquiétude, alors que je la croyais entièrement dissipée, après l'échange de lettres qui avait eu lieu entre MM. les contrôleurs généraux et moi, h la date des 8 et 9 février dernier, et dont j'ai l'honneur d'adresser ci-jointes les copies à Votre Altesse. Pour ne pas laisser subsister l'incertitude à laquelle je regrette que ma réponse n'ait pas mis fin dès le 9 février, je crois devoir déclarer, de nouveau, la ferme intention de votre gouvernement de soutenir avec loyauté les institutions créées pour assurer le service de la dette consolidée, et au premier rang desquelles je range le contrôle ffénéral. Les attributions des contrôleurs généraux, telles qu'elles sont nettement déterminées dans le décret khédivial du i5 novembre 1879, promulgué avec l'adhésion préalable des gouvernements de la France et de l'Angleterre, font du contrôle général une institution de surveillance financière, complètement distincte des institutions politiques du pays. » Cette dernière assertion
n'était pas tout à fait exacte; car à mesure que certaines prérogatives budgétaires passaient du ministère h la Chambre, l'action des contrôleurs généraux, restant la même nominalement, pouvait se trouver moins effective. Cependant, je persiste à penser qu'il eût été préférable de s'abstenir quant h présent de tout éclat et d'exercer un ascendant moral sur le gouvernement et la Chambre pour les maintenir dans des voies prudentes. Tel fut le sens de mes instructions au nouveau contrôleur. Malheureusement l'impulsion était donnée et il devenait difficile de remonter la pente.
En somme, l'administration de Mahmoud fut assez bienfaisante ; les mois de février et de mars s'écoulèrent dans une tranquillité qui donnait un démenti aux prévisions des contrôleurs généraux. Un peu de fermeté de la part du Khédive eût permis d'utiliser ce temps de répit pour prévenir de nouvelles difficultés. Mais le moindre incident mettait à nu son désarroi'. Aussi se bornat-on à régler les attributions des notables. Aux termes de la future loi électorale, la Chambre devait se composer de i25 délégués élus au second degré. Tous les Egyptiens Agés de vingt et un ans
I. On en jugera d'après ce détail. Le colonel Abdel Al, ami et associé d'Arabi, ayant été l'objet d'une tentative, vraie ou fausse, d'empoisonnement, les chefs militaires poussèrent les hauts cris et parlaient bruyamment de déposer le Khédive. Quelques punitions bien appliquées eussent calmé cette efTervescence artificielle : « Elle a eu pour résultat pratique, écrivait M. Sienkiewicz le i3 mars, d'amener Tewfik Pacha à signer un décret nommant cinq généraux de brigade et vingt-neuf colonels ou lieutenants-colonels ! »
25o LA QUESTION d'ÉGYPTE.
et payant un certain cens, d'ailleurs minime, nommeraient des représentants, à raison d'un par cent électeurs. Ces représentants, à leur tour, âgés d'au moins vingt-cinq ans, éliraient les délégués, dans les diverses circonscriptions. Le Caire aurait 12 délégués, Alexandrie, 4> ^tc. La nouvelle Chambre jouirait de la plénitude des attributions prévues par cette loi, qui était, à vrai dire, une sorte de constitution. Le mouvement soi-disant national se dépensait dans ces préparatifs, ce qui avait l'avantage de donner un tour pacifique et régulier h des aspirations jusqu'ici assez désordonnées et parfois subversives.
Cette accalmie qui durait depuis deux mois et paraissait devoir se prolonger encore, était due surtout h l'accord actuellement avéré des puissances européennes. Les Egyptiens redoutaient beaucoup une intervention militaire. Tant qu'ils avaient aperçu des germes de mésintelligence entre les deux puissances occidentales, ou une sorte d'antagonisme entre elles et les autres cabinets, ils avaient considéré l'intervention comme à peu près irréalisable. D'où leur surcroît d'audace et une orgueilleuse confiance. Cette morgue était bien tombée depuis qu'ils entendaient dire «pie l'Europe entière participerait aux opérations ou déléguerait ses pouvoirs à certains gouvernements chargés de l'exécution. Leur point de vue s'en trouvait tellement changé que, d'après M. Sienkiewicz, ils n'opposeraient aucune résistance, soit aux armes du Sultan, soit ii l'action collective de
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l'Europe. Au contraire, l'action isolée d'une ou deux puissances se heurterait, selon lui, à des difficultés considérables et entraînerait de graves périls pour la sécurité des résidents étrangers. Il évaluait, en ce cas, à 4o ooo hommes le chiffre de l'armée d'occupation — ne prévoyant pas la façon ingénieuse dont les Anglais s'y prendraient plus tard pour dissiper les troupes de l'insurrection.
L'entente des puissances, complète sur le principe d'une action commune, l'était beaucoup moins sur les moyens pratiques de l'exercer. Tandis qu'à Paris nous continuions de préférer, éventuellement, h tout autre mode l'octroi d'un mandat collectif, plusieurs chancelleries inclinaient à l'emploi de troupes turques, sous le contrôle de l'Europe. Le cabinet de Berlin, dont on a lu le langage encourageant au mois de février, faisait maintenant des réserves. Sans refuser positivement son adhésion au mandat, il mettait en relief les avantages qu'offrirait l'intervention directe du Sultan. L'Angleterre elle-même — qui appréhendait peutêtre, dans une action h deux, notre supériorité numérique — se prononçait dans le sens du prince de Bismarck. C'était un motif de plus pour nous de chercher à dénouer la crise pacifiquement, lorsqu'un incident futile, r « affaire des Circassiens », vint, par la maladresse du Khédive, renverser l'échafaudage que nous élevions depuis deux mois avec tant de soin.
aSa LA QUESTION d'Egypte.
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Les officiers circassiens avaient coutume de s'assembler, en dehors de leurs camarades, pour délibérer sur leurs intérêts, qui leur paraissaient trop souvent méconnus ou sacrifiés. Une réunion de ce genre fut tenue le lo avril. Plusieurs des assistants critiquèrent avec vivacité la faible part accordée dans les derniers avancements, et les désignations hors tour pour le Soudan qui portaient, disaient-ils, presque exclusivement sur eux. Les têtes s'étaient échauffées et des menaces furent proférées contre le ministre Arabi, auteur de ces dénis de justice vrais ou prétendus. Quelque officier alla dénoncer ses camarades. Au lieu de le recevoir avec le mépris qu'il méritait, on affecta de considérer sa démarche comme un bel acte de patriotisme. Arabi, qui amplifiait tout ce qui touchait h sa personne, demanda au conseil des ministres de le protéger contre de si grands dangers. Le Khédive, désireux de complaire à son orgueilleux collaborateur, ordonna une vaste enquête et prit les mêmes mesures que si la sûreté de l'Etat était en jeu. On opéra de nombreuses arrestations, on interrogea quantité de témoins et, pendant plusieurs jours, il no fut bruit (juc du formidable complot auquel Arabi venait d'échapper par miracle. L'instruction, ti raison de l'ampleur donnée au procès, exigea du temps; le i" mai
seulement, le jugement du conseil de guerre fut rendu et lu au conseil des ministres. Là où quelques peines disciplinaires auraient dû suffire, on aboutissait à plus de quarante condamnations, dont plusieurs d'une rigueur révoltante. Osman Pacha Refki, l'ancien ministre de la Guerre, contre lequel Arabi avait des griefs personnels, était puni de la dégradation avec internement au Soudan.
L'arrêt fit scandale. Les agents étrangers déclarèrent que son exécution était inadmissible. Il fallait la ratification du Khédive. Celui-ci, qui au fond n'avait pas des instincts mauvais, hésitait à l'accorder. Effrayé de son œuvre, il cherchait h en éluder les conséquences, sans paraître se désavouer. Il consulta les représentants de la France et de l'Angleterre; puis ceux des autres puissances. Tous, à des degrés divers, lui conseillèrent l'indulgence. Il y semblait décidé quand, pour se couvrir davantage, il eut la malencontreuse idée d'en référer à la Porte, sous le prétexte que certains grades émanaient d'elle. Les ministres, déjà mécontents de l'intrusion des agents étrangers, firent explosion en apprenant le recours au Sultan. C'était, s'écrièrent-ils, la diminution des libertés de l'Egypte. « La France, demandait Mahmoud à M. Sienkiewicz, tolérera-t-elle cette ingérence de la Porte dans les affaires de l'Egypte? Les ministres sont disposés à s'opposer à toute mesure qui tendrait à ravaler l'Egypte au rang d'un simple vilayet. » Enfin le 9 mai, après de nouvelles consultations, le Khédive signa le décret commuant
les peines. — Au dernier moment, une divergence fâcheuse entre les instructions de Sir Edward Malet et celles de M. Sienkiewicz faillit tout compromettre : le premier demandait la grâce pleinière qui, après ce grand déploiement, n'aurait pas été comprise; le second, conformément à mes dépêches, conseillait des commutations.
Tewfik avait eu le tort de laisser les ministres beaucoup trop en dehors de ses négociations. Partisans de la solution qui prévalut, ils souffraient de ce qu'elle fut due ostensiblement à d'autres influences que la leur. Ils reprochèrent violemment au Khédive de se laisser diriger par les étrangers et, afin de marquer leur pouvoir, ils demandèrent des changements dans la teneur du décret. Naturellement éconduits, ils ne voulurent pas s'avouer battus; ils annoncèrent qu'ils allaient prendre pour arbitre la Chambre des notables. En effet ils la convoquèrent sans l'assentiment du Khédive, créant ainsi, selon l'expression de notre agent, « une situation révolutionnaire ».
Ces incidents répercutés k Paris et considérablement grossis, causèrent dans les milieux politiques beaucoup d'émotion. Je fus interrogé, le 1 1 mai, à la Chambre des députés, par M. Villeneuve. Je commençai par réduire les choses h leurs justes proportions. J'exposai ensuite les vues générales du cabinet, en insistant sur notre union étroite avec l'Angleterre et sur les rapports cordiaux que nous entretenions avec les autres puissances. « A côté de cet accord in lime avec
LA QUESTION d'ÉGVPTE. 255
l'Angleterre, dis-je, nous emploierons également la voie du concert européen — car il n'est pas indifférent, vous le sentez bien, que l'Egypte soit aux mains de telle ou telle puissance. — Lorsque les faits qui s'accomplissent en Egypte ont des conséquences manifestement politiques, et que ces conséquences peuvent influer sur l'équilibre européen, nous estimons que c'est le concert européen qui doit prononcer; nous croyons qu'il ne serait point juste et qu'il serait imprudent que ces questions fussent discutées et réglées en dehors du concert de l'Europe. Nous sommes donc disposés h nous entendre avec les grandes puissances pour la solution de la question égyptienne, comme nous nous sommes entendus sur toutes les questions qui ont nécessité une modification plus ou moins considérable dans l'état de choses en Orient. » J'avais soin de mettre en relief le caractère que le cabinet du 3o janvier s'efforçait de donner à l'affaire égyptienne; nous l'avions internationalisée, ai-je dit, au lieu de la retenir entre les mains exclusives de la France et de l'Angleterre. Les applaudissements de l'Assemblée montrèrent que cette politique avait l'assentiment du pays, de même qu'elle était conforme à la tradition qui avait régné pendant tout le cours du xix^ siècle. Je ne manquai pas d'ailleurs de rassurer mes auditeurs sur les conséquences qui pouvaient en découler au point de vue de notre influence; je déclarai que la situation « prépondérante, privilégiée )) de la France et de l'Angleterre en Egypte
était hors de cause, que toutes les puissances la reconnaissaient et que les pourparlers se poursuivaient sur cette base.
Ces explications, en associant le Parlement à notre politique, avaient l'avantage de nous donner plus de force non seulement vis-h-vis de nousmêmes, mais aussi au regard des gouvernements étrangers. Nous pouvions désormais recourir aux mesures nécessaires sans craindre de surprendre l'opinion ou de provoquer son désaveu. L'occasion ne devait pas tarder, car dès le surlendemain de cette séance, nous constatâmes, mes collègues et moi, que les derniers actes des ministres égyptiens avaient mis l'autorité de Tewfik en un tel péril qu'il fallait frapper un coup prompt et imprévu, pour enrayer le mouvement insurrectionnel. Je m'en étais ouvert avec Lord Lyons qui pensait, comme moi, qu'une démonstration navale serait éminemment opportune. Elle fortifierait le Khédive et n'éveillerait pas les susceptibilités des puissances, devenues confiantes grâce aux communications que nous avions échangées avec elles. Nous arrêtâmes donc, mes collègues et moi, dans le conseil tenu h l'Elysée le 19, mai, les termes de la dépèche que notre nouvel ambassadeur à Londres, M. Tisgot, fut chargé de soumettre à Lord Granville :
« Ce matin, le conseil des ministres a unanimement approuvé et m'a autorisé à vous transmellre la combinaison suivante dont j'ai eiitrelcnu Lord Lyons et que je vous prie de proposer immédiatement ù Lord Granville.
» 1° I.a France et l'Angleterre enverraient chacune six bâtiments suffisamment légers pour pénétrer dans le port d'Alexandrie. — En ce qui nous concerne nous enverrions deux cuirassés moyens, trois avisos et une canonnière. Trois de ces six navires, savoir un cuirassé, un aviso et la canonnière, pourraient être à Alexandrie lundi. Les trois autres n'y seraient que mercredi ou jeudi. Nous croyons très désirable que nos trois premiers navires tout au moins arrivent conjointement avec les trois navires anglais, de manière à ce que l'accord complet des deux pays éclate à tous les yeux. — De plus, nous enverrions un septième navire léger à Suez, ainsi que le suggère Lord Granville...
» 2° Les deux cabinets de Paris et de Londres télégraphieraient à leurs ambassadeurs à Constantinople pour inviter la Porte à s'abstenir quant à présent de toute intervention ou ingérence en Egypte.
» 3° Les deux cabinets télégraphieraient également à leurs ambassadeurs auprès des quatre grandes puissances pour faire connaître à celles-ci l'envoi des navires et les prier d'adresser h leurs ambassadeurs à Constantinople des instructions analogues à celles des ambassadeurs de France et d'Angleterre.
)) 4° Le cabinet français reconnaît que dans les circonstances actuelles, et eu égard à ce que Tewfik a agi dernièrement sur le conseil de la France et de l'Angleterre (pour commuer les
peines), ces deux puissances ont le devoir strict de le soutenir autant que les circonstances le comporteront. Par conséquent nous coopérerons loyalement et sans arrière-pensée avec Lord Granville dans ce sens^
» 5° Nous continuons à être opposés h l'intervention turque. Mais nous n'appelons pas intervention le cas où des forces turques seraient appelées par nous en Egypte et y opéreraient sous notre contrôle pour un but et dans des conditions que nous aurions nous-mêmes déterminés.
» 6° En conséquence, dans le cas où après l'arrivée de nos navires h Alexandrie, nous jugerions utile de faire débarquer des troupes, nous ne recourrions ni h des troupes anglaises, ni à des troupes françaises, mais nous ferions appel à des troupes turques, dans les conditions ci-dessus spécifiées -.
» y" Nos consuls généraux auraient pour instructions de ne reconnaître comme légale que
I. Ces derniers mots font allusion & une ouverture que nous avions faite officieusement à Lord Granville, en vue du roniplaccmcnt ^''ventuel de Tcwfik Pnchu, dont l'incaparitt' f» ^-ouvoriier était sans conteste la i)rinci|>ale source des difficulli-s roiiouveléos. Cette combinaison, vivement conseillro j>ar M. Tissol et M. Sionkiewicz, ne fut ]>as accueillie par le rahinol brilaiinicpio. Or au moment d'agir, il importait de ne pus laisser subsister la moindre incertitude sur nos iiilentions,
a. N'étant pas investis d'un mandat européen, nous ne voulions pas débarquer des troupes de nus deux nations, afin de no pas faire renaître les difficultés cpie nous avions mis tous nos soins à aplanir après la note du 7 janvier. Les puissances n'élevant pus d'objection à l'emploi des troupes turques, nous pouvions ■Ans inconvénient y recourir, en cas d'urgence.
l'autorité de Tcwfik et de n'entrer en relations avec tout autre gouvernement de fait qu'afin d'assurer la sécurité de nos nationaux. »
Le cabinet de Londres ayant, comme Lord Lyons me l'avait fait prévoir, adhéré entièrement à ce programme, j'expédiai le surlendemain, i4 mai, à M. Tissot cette nouvelle dépêche :
« J'ai reçu le télégramme par lequel vous m'informez que le gouvernement anglais a accepté la proposition du gouvernement français. Je me félicite de ce résultat qui resserre si heureusement l'entente entre les deux pays. Nous envoyons à la Sude, pour joindre la division anglaise, nos trois navires destinés à Alexandrie et qui attendaient les ordres au Pirée. Nous envoyons également un navire à Suez. Nous croyons que la présence de l'escadre à Alexandrie aura une action efficace, même au Caire. En efl'et, il résulte des dernières communications de M. Sieukiewicz, qu'une grande irrésolution règne parmi les chefs du mouvement. L'arrivée de navires anglo-français en un pareil moment peut produire une sorte de désorganisation du parti révolutionnaire et rendre le Khédive maître de la situation '.
» Je serais d'avis d'informer immédiatement nos agents au Caire dans les termes suivants :
I, M. Sienkiewicz, qui avait hésité un instant sur l'opportunité de la démonstration navale, au point de vue de la sécurité des Européens, me télégraphiait le 16 mai : « L'arrivée des escadres produira un bon effet. Les appréhensions que j'éprouvais de ce côté ont disparu. »
» Une escadre anglo-française se réunit à la Sude » et entrera bientôt à Alexandrie. Nous nous » réservons d'employer tels autres moyens que » nous jugerons nécessaires pour faire respecter » l'ordre et maintenir l'autorité du Khédive. Vous » vous concerterez avec votre collègue pour faire » de ce télégramme l'usage que les circonstances » vous paraîtront demander ».
» Je propose de télégraphier à nos ambassadeurs à Constantinople en ces termes : « A la suite des » derniers événements survenus en Egypte, les » gouvernements de France et d'Angleterre ont » décidé d'envoyer à Alexandrie une escadre qui se » réunit en ce moment h la Sude. Afin de ne pas » compliquer la situation, il importe que le gouver- » nement turc s'abstienne de toute intervention et » de toute ingérence en Egypte. Je vous invite à lui » faire des recommandations dans ce sens. Il serait » désirable |que vous puissiez laisser entrevoir au » Sultan, en termes très modérés, qu'il ne serait » pas improbable que d'autres propositions fussent » faites plus tard h la Porte. Vous vous concerterez » pour ces démarches avec votre collègue qui » recevra des instructions semblables. »
» Je ne crois pas nécessaire de convier, dès à présent, les puissances à envoyer des navires n cAté des|[nôtrc8. Il me semble qu'il n'y a pas lieu de prendre une initiative qui tendrait à enlever à l'action anghi-franvaisc le caractère dirigeant que l'Europe hii rccoiuiait et parait désireuse de lui laisser en Egypte. Je propose de télégraphier à
nos ambassadeurs à Berlin, Vienne, Rome et Saint-Pétersbourg dans ces termes : a A la suite » des derniers événements d'Egypte, les gouverne- » ments de France et d'Angleterre ont cru devoir » se mettre d'accord entre eux pour envoyer à » Alexandrie une escadre qui se réunit en ce » moment à la Sude. Le but de cette démonstration » est de fortifier l'autorité du Khédive et de sauve- » garder l'ordre de choses légal en Egypte que » l'Europe a reconnu et au maintien duquel elle est )) intéressée. Afin de ne pas compliquer la situa- » tion, les deux gouvernements ont cru devoir » inviter leurs ambassadeurs h Constantinople à » recommander à la Porte de s'abstenir de toute » intervention et de toute ingérence en Egypte, se » réservant d'ailleurs de faire plus tard à la Porte » d'autres propositions, s'il y avait lieu. Nous )) serions heureux que le gouvernement auprès » duquel vous êtes accrédité voulût bien envoyer » des instructions dans le même sens à son ambas- » sadeur à Constantinople. »
Le lendemain M. Tissot me répondit que Lord Granville « acceptait toutes mes propositions et allait télégraphier en conséquence ».
Les divers cabinets firent bon accueil à nos communications. Seule la Porte témoigna sur le moment un peu d'humeur, ses droits souverains ne lui paraissant pas suffisamment respectés. Mais nos explications la ramenèrent bientôt à une plus saine appréciation des choses.
L'annonce de l'envoi des escadres produisit en Egypte un effet extraordinaire. Le parti militaire d'abord irrité tomba bientôt dans un profond abattement. Les ministres, Mahmoud en tête, et sans excepter Arabi, se rendirent le 16 mai auprès du Khédive pour faire leur soumission et obtenir de rentrer en grà.ce. Leur attitude fut des plus humbles. Ils protestèrent de leur complet dévouement et se déclarèrent les fidèles serviteurs da vice-Roi. A ce moment Tewfik pouvait tout. S'il l'avait pris de haut avec eux, s'il leur avait lu le télégramme que M. Sienkiewicz venait de recevoir, s'il leur avait montré l'imminence du châtiment, ils auraient été trop heureux d'acheter leur pardon par la résignation de leurs fonctions. Le Khédive aurait alors constitué tel ministère conservateur qu'il aurait voulu, celui de Chérif Pacha, par exemple, et il aurait reconquis toute son autorité. Les prétentions de la Chambre des notables, les revendications des chefs militaires 80 seraient évanouies en fumée. Une ère indéfinie de calme s'ouvrait pour l'F^gypte.
Mais Tewfik, par son incurable faiblesse, rendit vain ce retour do fortune. II discuta avec ses ministres sur le pied d'égalité et termina par une réconciliation. Il les maintint au pouvoir, ce qui enlevait dès lors à lu démonstration navale toute
signification. Pourquoi en effet cet appui du dehors, s'il n'y avait matière à aucun changement? L'inanité de ce replâtrage sautait aux yeux. J'écrivis le soir même à M. Sienkiewicz : « Je crains que la réconciliation qui vient de s'opérer ne produise pas des résultats durables. J'aurais eu plus de confiance dans un acte d'autorité du Khédive, profitant de la présence de la flotte pour congédier le ministère et reconstituer le gouvernement avec des hommes sur qui il puisse compter, par exemple, avec Chérif Pacha. J'aurais volontiers admis, en ce cas, une amnistie générale avec la conservation des grades, mais sans commandements effectifs pour les généraux et colonels impliqués dans le mouvement. Une telle combinaison, incontestablement plus digne, et, si elle eût réussi, infiniment plus stable, est-elle encore possible, après ce qui vient de se passer? »
Les jours qui suivirent furent marqués par de fréquentes alternatives. Tantôt l'autorité du Khédive, fermement soutenu par nos agents, reprenait le dessus, tantôt les ministres, forts de l'impunité, revenaient sur leur soumission et cherchaient à en effacer les traces. Dans un moment d'accalmie, où Tewfik sembla se ressaisir, nous affirmâmes de nouveau aux cabinets le caractère temporaire et désintéressé de notre action. « Notre intention est, disions-nous le aS mai, aussitôt que la tranquillité sera rétablie, et l'avenir assuré, de laisser l'Egypte à elle-même et de rappeler nos escadres. — Si contrairement à notre attente, ajoutions-nous, une
solution pacifique ne peut être obtenue, nous nous concerterons avec les puissances et avec la Turquie sur les mesures qui auront apparu à nous et à l'Angleterre comme les meilleures. »
Nous fîmes une dernière tentative pour obtenir l'éloignement d'Arabi et de quelques meneurs. La mesure eût été décisive. Le Khédive s'y voyait encouragé par les représentants de toutes les puissances. Mais il n'en eut pas le courage, et cette nouvelle défaillance mit le comble à l'audace de ses ennemis. Pour la première fois, sa sécurité matérielle se trouva menacée. Je proposai alors à Lord Granville de mettre h exécution, sans plus tarder, le plan indiqué dans notre dépêche du 28 mai et de convier les puissances à une délibération immédiate. « Le mode le plus pratique, k mon avis, serait, disais-je, de provoquer une conférence formée des ambassadeurs des grandes puissances et de la Turquie dans une des capitales. » J'insistai sur les avantages qu'il y aurait à régler d'avance l'emploi des moyens de coercition, « de manière h ne pas être pris au dépourvu par les événements ». Le lendemain, 3i mai, Lord Granville me transmit son acceptation, « d'autant plus volontiers, dit-il, que cette proposition concorde avec les vues que le gouvernement anglais et le gouvernement français ont déjà, d'un commun accord, exposées aux puissances ». En même temps il indiquait Constanlinople comme siège de la future conO'riMicc.
Le a juin, 1rs deux cabinets adressèrent h leurs
ambassadeurs auprès des quatre cours et du Sultan la dépêche ci-après :
« L'espoir d'une solution pacifique des difficultés égyptiennes, due uniquement à la présence de nos escadres à Alexandrie et aux bons offices de nos agents au Caire, ne paraît pas pouvoir être raisonnablement conservé plus longtemps. Le moment semble donc venu, conformément aux prévisions de notre télégramme identique du aS mai, de nous concerter avec les puissances et avec la Turquie pour arrêter en commun les mesures propres à terminer la crise. Les cabinets de Paris et de Londres pensent que le mode le plus pratique et le plus rapide de réaliser ce concert serait de réunir à Constantinople une conférence formée des ambassadeurs des grandes puissances et du ministre des AfTaires étrangères du Sultan. Cette conférence aurait pour mandat de déterminer les mesures h prendre en vue d'assurer le règlement des affaires d'Egypte sur les bases indiquées parle télégramme identique adressé le 12 février aux quatre puissances, savoir : 1° le maintien des droits du Sultan et du Khédive, ainsi que des engagements internationaux et des arrangements qui en résultent soit avec la France et l'Angleterre seules, soit avec ces deux nations réunies aux autres puissances; 2° respect des libertés garanties par les firmans du Sultan; 3° développement prudent des institutions égyptiennes. »
Ce projet de conférence et les bruits inquiétants venus du Caire déterminaient autour de nous
une assez vive agitation. La veille de l'envoi de notre circulaire, je fus interpellé à la Chambre des députés par M. Jules Delafosse. C'était pour nous l'occasion souhaitée d'exposer nos desseins au Parlement et de solliciter son adhésion. L'entrée en scène de l'Europe, déclarai-je, se justifie par le fait que les difficultés actuelles dépassent la compétence exclusive d'une ou de deux puissances. Il ne s'agit plus seulement des intérêts et de la sécurité de nos nationaux, qui ne regardent que nous, mais de « la situation de l'Egypte dans le concert européen » , qui regarde toute l'Europe et la Turquie. — Mis en demeure par M. Ribot de m'expliquer sur les garanties que nous prenions, en ouvrant cette délibération, pour assurer les libertés de l'Egypte, je répondis que le maintien des firmans qui avaient établi ces libertés était une des conditions mêmes de la conférence, « la base sine (jud non sans laquelle nous n'accepterions aucune solution ». Je ne dissimulai pas que nous pourrions être amenés, en cas d'urgence, à faire débarquer des troupes turques, mais dans des conditions qui préviendraient les inconvénients attachés à une intervention libre et spontanée du Sultan. Malgré le peu d'enthousiasme que cette perspective éveillait',
1. L'opinion nu faisait paa une distinction auflisanto ontro l'iMnpIoi rJo lrou])Ps lurqnoM, 80118 le contrAlo des puissances, f!l une intervention i)roprnincnt dite du Sultan, agissant connno souverain i^l lii) renient. La dillérenfe était cc}>endant si f^rantlequo la Porte elle-même, (piand plus tard «die apprit les restrictions mises A son action, refusa tout d'abord un râle qu'elle jugeait peu cutni>atiblo avec ses préro^'atives.
l'ensemble de mes déclarations fut accueilli avec faveur : la Chambre rejeta, à une majorité de i3o voix, l'ordre du jour pur et simple réclamé par nos contradicteurs, et elle adopta ensuite, à une majorité de 2i5 voix (beaucoup d'opposants s'étant abstenus), un ordre du jour de confiance dans le ministère.
Si la conférence s'était réunie dans un délai raisonnable, et si tous les cabinets avaient été également pénétrés de la nécessité d'aller vite, la crise finale eût sans doute été conjurée, car il s'écoula plusieurs semaines avant qu'elle devînt inévitable. Malheureusement des jours précieux furent absorbés par les préliminaires. Les travaux qui auraient pu facilement être entamés le lo juin ne commencèrent que le 28. Les atermoiements de la Porte et les complaisances de M. de Bismarck, toujours préoccupé d'accroître son influence à Gonstantinople, furent la cause de ce regrettable retard. Après nous avoir demandé des éclaircissements que nous nous empressâmes de lui fournir, et l'engagement que toute question étrangère à l'Egypte serait écartée, le Sultan finit par décliner l'invitation, en déclarant toutefois que son gouvernement « se conformerait aux décisions prises ». Nous dûmes négocier à nouveau pour décider les puissances à délibérer en l'absence de la Turquie. Nous
pûmes enfin, de concert avec l'Angleterre, adresser le 19 juin aux quatre cours cette brève convocation :
« A la suite de l'échange de vues qui vient d'avoir lieu entre elles, les grandes puissances ont reconnu, sur l'initiative de la France et de l'Angleterre, qu'il y avait lieu de délibérer en commun sur la situation actuelle de l'Egypte et sur les mesures que cette situation peut comporter. En conséquence le gouvernement de la République et le gouvernement de la Reine proposent que les représentants des six grandes puissances se réunissent en conférence à Constantinople le 22 de ce mois. Les délibérations de la conférence auront pour objet exclusif de régler les questions posées en Egypte par les derniers événements, sur les bases indiquées dans les communications identiques adressées le 12 février et le 2 juin dernier par la France et l'Angleterre aux quatre autres puissances. »
En communiquant cette dépêche à notre ambassadeur h Constantinople, marquis de Noaillcs, j'avais soin d'ajouter : « Elle précise nettement l'objet invariable de notre politique, à savoir :
» Le maintien des droits respectifs du Sultan et du Khédive, ainsi (juc des engagements et arrangements internationaux;
» Le respect des libertés garanties par les firmans;
» Le dévcloppetneiit prudent dos instilulions égyptiennes.
» Je vous laisse toute latitude pour discuter et.
au besoin, accepter ad référendum, les solutions diverses qui seraient suggérées à l'effet d'atteindre le but que nous nous proposons. Dans le cas où l'intervention armée de la Turquie serait mise en délibération, je vous recommande expressément d'insister pour que cette intervention soit réglée de manière à ne pas dégénérer abusivement en une occupation plus ou moins prolongée, au détriment de l'indépendance de l'Egypte. Si les garanties offertes dans ce sens ne vous paraissaient pas pleinement satisfaisantes, vous ne manqueriez pas de me consulter avant de vous rallier à une formule déterminée. »
D'autre part, sur notre proposition, les puissances avaient agréé un « protocole de désintéressement », calqué sur celui de 1840 et ainsi conçu : « Les gouvernements représentés par les soussignés s'engagent, dans tout arrangement qui pourrait se faire par suite de leur action concertée pour le règlement des affaires d'Egypte, à ne rechercher aucun avantage territorial, ni la concession d'aucun privilège exclusif, ni aucun avantage commercial pour leurs sujets, que ceux de toute autre nation ne puissent également obtenir. » Un des premiers actes de la conférence devait être d'enregistrer ce protocole et de le rendre exécutoire.
Ces divers pourparlers avaient plus ou moins transpiré dans le public. On se demandait avec une certaine inquiétude quelle était au juste la portée des engagements que nous allions prendre.
ayO LA QUESTION D EGYPTE.
M. Casimir-Perier m'interrogea sur ce point, à la Chambre des députés, le 22 juin. « En entrant dans la conférence — il est à peine besoin de le rappeler — comme en entrant dans une conférence quelconque, nous n'avons aliéné, lui répondis-je, aucune part de notre indépendance. J'ai le ferme espoir que nous pourrons accepter jusqu'au bout la solidarité des décisions qui seront prises et des moyens d'action qui seront combinés. Mais si, contre mon attente, une divergence venait à se produire, si nous nous trouvions en présence de solutions jugées par nous incompatibles avec nos intérêts ou notre dignité, nous reprendrions toute notre liberté, comme nous la reprendrons toujours au sortir d'une conférence quelconque — car il est de droit public que, en entrant dans une conférence, aucune nation n'aliène sa souveraineté. Les questions ne se décident pas, dans une conférence, et ne s'imposent pas par la majorité, mais par l'unanimité. Nous conserverons donc le droit, je le répète, de reprendre notre liberté. Mais j'écarte cette éventualité, car j'ai le ferme espoir et l'entière confiance — les dispositions bien connues des puissances me permettent de l'augurer — que l'accord persistera jusqu'à la fin. » Ces déclarations furent accueillies, constate le Journal officiel, par des « applaudissements prolongés à gauche et au centre ».
Avant de relater les travaux de la conférence, je dois mentionner un épisode qui, bien qu'étranger îi la crise égyptienne, n'en afiecta pas
moins vivement l'opinion et eut dans les chancelleries un douloureux retentissement. Je veux parler des massacres qui ont ensanglanté la ville d'Alexandrie, le 1 1 juin.
Les causes de cette catastrophe sont imparfaitement connues. La sorte d'émeute, qui coûta la vie à plus de 4o Européens, éclata de la façon la plus inopinée, à la suite d'une rixe entre un Arabe et un Maltais. Les deux adversaires en étaient venus aux voies de fait et avaient échangé des coups de couteau. Des attroupements se formèrent, Arabes d'un côté, Grecs et Maltais de l'autre. Bientôt des bandes d'Arabes armés de bâtons parcoururent les rues en se jetant sur les Européens inoffensifs. L'apparition de ces bandes semble indiquer une préméditation. Quel en a été le mobile? Quels ont été les vrais instigateurs? Autant de points demeurés obscurs. Le fanatisme de race et de religion dut avoir sa large part; le relâchement des ressorts du gouvernement depuis plusieurs mois fit le reste. Il se trouve d'ailleurs dans tout port d'Orient des éléments interlopes prêts h profiter de l'occasion pour s'adonner aux pires excès. La faiblesse des autorités locales dans cette néfaste journée, leur arrivée tardive sur les lieux du désordre, permirent au mal de prendre une grande extension. On releva 45 cadavres, dont trois seulement indigènes; le nombre des blessés dépassa 70, parmi lesquels 4o environ étaient Européens. « A cinq heures et demie seulement la troupe apparut, raconte
notre consul ; le calme alors ne tarda pas à se rétablir... Le soir eut lieu une réunion des consuls, l'armée ne répondant de l'ordre que si les flottes restaient immobiles. Les amiraux anglais et français furent invités (par les consuls) à ne prendre aucune précaution apparente... Une proclamation fut ensuite signée par tous les consuls exprimant leur confiance dans l'armée et invitant les étrangers au calme et à la prudence, m — « La conduite du gouverneur, ajoute M. Kleczkowski, mérite les plus grands éloges. Le seul reproche à adresser aux autorités, c'est que l'armée a peut-être reçu des ordres trop tardifs. Le préfet de police est resté chez lui, se disant malade. »
Nous prîmes aussitôt, h Paris et à Londres, toutes les mesures nécessaires pour faciliter l'embarquement des familles européennes, au cas de nouveaux malheurs. En même temps, nos agents tinrent aux autorités locales le langage le plus énergique, les rendant personnellement responsables de toute défaillance dans la répression. M. Sienkiewicz, de son côté, somma le gouvernement khédivial d'adopter une attitude plus décidée. Les ministres, effrayés des résultats qu'ils n'avaient pas prévus, firent cette fois de sérieux efforls. Le i()juiu,M. Sienkiewicz put nous mander que « des dispositions rigoureuses avaient été prises dans les piiii(ij)aux ccnlres de l'Kgyplc pour assurer la traii({uillilé publiijue ». A Alexandrie notamment l'ordre ne fut plus troublé et la ville ne tarda pas à reprendre sa physionomie habituelle.
Ces tristes événements montrent combien il était urgent que l'Europe arrêtât ses résolutions. L'annonce d'une prompte intervention eût dissipé tous les mauvais germes et renouvelé l'atmosphère égyptienne. Mais les pourparlers continuaient laborieusement. On apprenait au Caire que la Turquie refusait de siéger à la conférence et que les puissances, à l'exception de la France et de l'Angleterre, hésitaient à délibérer sans elle. Rien n'était plus propre à énerver l'autorité et à jeter le désarroi dans l'esprit du Khédive. L'infortuné Tewfik. ne savait de quel côté chercher ses inspirations. Il se croyait en butte à des conjurations militaires et ne se jugeait pas en sécurité au Caire. Dès l'arrivée des flottes anglo-françaises il avait eu le désir de se réfugier à Alexandrie pour se mettre à la portée de leurs canons. On avait eu beaucoup de peine à lui faire comprendre que sa place était à la tête du gouvernement, auprès de ses ministres, afin de les diriger et surtout de les surveiller. L'émeute d'Alexandrie lui parut un excellent prétexte pour réaliser son dessein ; il voulait, disait-il, accourir là où le danger l'appelait (alors que l'ordre était rétabli). Le i4, il fit son entrée « accueilli par la population, dit M. Kleczkowski, respectueusement mais froidement ». Notre consul général, nonobstant le protocole, ne l'y rejoignit pas immédiatement, soucieux de ne pas accroître « l'émotion produite par ce départ précipité ». Je le laissai juge du choix de l'heure, l'intérêt de nos nationaux devant primer toute autre
considération. Il s'y transporta le ly, après avoir assuré le service de la légation. Les autres agents étrangers firent de même, en sorte que bientôt la représentation diplomatique se retrouva au complet autour du Khédive. Celui-ci, selon son habitude, les consultait alternativement, prenant des décisions souvent à contre-temps. C'est ainsi que sous la pression des agents d'Allemagne et d'Autriche, il nomma, le i8, Ragheb Pacha président du conseil. « Cette combinaison, écrivit M. Sienkiewicz, que j'avais proposée il y a un mois, ne peut aujourd'hui avoir de résultat sérieux. En ce qui me concerne, je reste sur la réserve, convaincu que la conférence seule peut régler la question égyptienne. »
Pendant ce temps, la Porte avait pris une décision qui ne devait pas aplanir les difficultés. Profitant des hésitations des puissances, elle avait affirmé ses droits souverains par l'envoi d'une mission à la tôte de laquelle était placé un homme de réelle valeur, Derwish Pacha. On n'a jamais bien su quel était le but exact de cette mission; partisans et adversaires du Khédive s'en promettaient également de grands avantages. Il est avéré que Tewfik l'avait sollicitée et qu'Arabi était en intelligence avec elle. Le Sultan la destinait à développer sa propre influence et il s'en servait en outre comme d'un précieux moyen dilatoire à l'égard dos cabinets curoptMnis. Il se dérobait à leurs instances, « atleudant les rapports que Derwish Pacha devait lui envoyer ». C'est ainsi qu'il
motiva au dernier moment son refus d'entrer dans la Conférence.
Enfin devant l'imminence du danger, l'Europe se décida à passer outre. Les six puissances se réunirent, non le 22 juin (les pouvoirs de l'ambassadeur allemand n'étant pas arrivés à temps), mais le lendemain 28.
Les dispositions des cabinets n'étaient plus celles qu'ils avaient manifestées quelques mois auparavant. Seule la Russie admettait encore, par hypothèse, l'éventualité d'une intervention anglofrançaise avec mandat européen. Mais l'Allemagne et, à sa suite, l'Autriche et l'Italie, recommandaient exclusivement l'emploi de troupes turques, dans des conditions spécifiées. Si même l'on eût écouté absolument le prince de Bismarck, on aurait négligé de fixer ces conditions, car la supériorité navale de la France et de l'xVngleterre suffisaient, selon lui, pour modérer l'intervention ottomane, et des restrictions trop grandes risquaient de blesser la fierté du Sultan. L'Angleterre donnait elle-même ses préférences à ce mode d'action et, détail fâcheux, elle n'attendait pas l'ouverture de la conférence pour les affirmer dans les chancelleries. Nous fûmes dans l'obligation de nous dégager ouvertement de son initiative, afin de ne pas
2^6 LA QUESTION d'ÉGTPTE.
arriver devant la conférence les mains liées par les déclarations de notre alliée. Tout en évitant de froisser Lord Granville dans les termes, nous eûmes soin, par une dépêche du i6 juin, de faire remarquer que sa communication ne constituait pas une motion ferme, sur laquelle les cabinets avaient dès h présent h se prononcer, mais « un projet » de proposition à soumettre éventuellement à la conférence.
Sa démarche néanmoins nous avait placés dans une situation délicate. Elle nous interdisait, en tout état de cause, de présenter au premier rang l'intervention h deux, avec mandat européen. Car une semblable motion aurait fait éclater le désaccord avec notre alliée et, ce qui est plus grave, au vote nous aurions vu tout le monde contre nous. Nous prîmes donc le parti de laisser discuter d'abord l'emploi des troupes turques, sauf h réclamer des précautions telles que l'abus devînr impossible. Il arriverait alors de deux choses l'une ; ou le Sultan accepterait, et, grâce aux conditions stipulées nous serions prémunis contre le danger; ou bien, comme le prédisait M. de Bismarck, le Sultan refuserait, et en ce cas nous serions très forts pour proposer l'intervention anglo-française avec mandat. 11 paraissait bien difficile qu'à ce moment les gouvernements n'y adhérassent pas. Cette méthode entraînait quelques lenteurs, puisqu'il fallait négocier avec la Porto; mais toute autre eût été pire. Si nous nous étions renfermés, en cflTet, relativement ii l'emploi des troupes tur-
ques, dans un non possumus absolu, comme certains le conseillaient, toutes les puissances, y compris l'Angleterre, auraient passé outre. Nous n'aurions donc pas empêché le fait, mais nous l'aurions aggravé : car l'intervention turque, organisée sans nous, sous l'influence du prince de Bismarck, aurait été privée d'une partie des garanties que notre voix, unie à celle de l'Angleterre, devait lui assurer.
Il faut rendre cette justice aux plénipotentiaires qu'une fois autorisés h délibérer, ils firent preuve de la plus louable activité. Il ne tint pas à eux qu'un résultat pratique fût rapidement obtenu. Dès la première journée, ils arrêtèrent les termes d'un mémorandum destiné à la Porte, ainsi conçu :
a Les représentants d'Allemagne, d'Autriche, de France, d'Angleterre, d'Italie et de Russie, s'étant réunis aujourd'hui en conférence, d'ordre de leurs gouvernements, pour délibérer sur les mesures qu'il y aurait à proposer pour amener le règlement des affaires d'Egypte, ont été tous d'accord pour regretter que leur première délibération n'ait pas eu lieu sous la présidence du ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté le Sultan, et tiennent à établir qu'ils seraient toujours heureux de voir le gouvernement ottoman participer aux travaux d'une conférence qui s'est réunie à Constantinople, en vue précisément de pouvoir rester dans les rapports les plus directs possibles avec la Sublime Porte. »
Le 2.5, la conférence adopta le protocole de désintéressement dont on a lu les termes, et commença un échange de vues générales sur la situation de l'Egypte.
Le 27, elle acheva cet échange de vues et aborda la discussion des mesures « auxquelles on pourrait recourir pour atteindre le but assigné à la conférence ». Elle décida que « pendant la durée de la conférence, les puissances s'abstiendraient de toute entreprise isolée en Egypte, sous la réserve d'un cas de force majeure, tel que la nécessité de protéger la vie des nationaux ». La prescription était sage, mais la réserve introduite à la demande de l'Angleterre allait bientôt en neutraliser les efifets.
Le 28 et le 3o furent consacrés à l'examen d'une proposition de l'ambassadeur britannique, tendant à ce que « le Sultan soit invité à envoyer en Egypte un corps d'armée suffisant pour dominer la situation et abattre la faction nùlitaire usurpatrice, sous des conditions qui déterminent l'étendue et le but de cette intervention ».
Après un examen minutieux de ces conditions, que le plénipotentiaire français cherchait à rendre aussi étroites que possible, tandis que le plénipotentiaire allemand les aurait volontiers laissées dans le vague, la conférence rédigea, le G juillet, la communication suivante qui, sous réserve de l'approbation des cabinets, devait être adressée à la Porto par les ambassadeurs des six puissances, en la forme d'une note officielle et identique.
Pénétrées de la nécessité d'apporter un prompt remède à l'état troublé de l'Egypte et d'y faire renaître la confiance, les grandes puissances, réunies en conférence, ont décidé de faire appel à la souveraineté de Sa Majesté Impériale le Sultan, en l'invitant à intervenir en Egypte et à assister le Khédive par l'envoi de forces suffisantes pour rétablir l'ordre, abattre la faction usurpatrice, mettre fin à l'anarchie qui désole ce pays et a amené l'efTusion du sang, la ruine et la fuite de milliers de familles européennes et musulmanes et compromis les intérêts nationaux et étrangers.
En assurant par leur présence le respect des droits de l'empire et le rétablissement de l'autorité khédiviale, les forces impériales permettraient en même temps, suivant un mode à déterminer ultérieurement d'un commun accord, de procéder à de sages réformes dans l'organisation militaire en Egypte, sans que leur intervention puisse nuire au prudent développement des institutions égyptiennes de l'ordre civil, administratif et judiciaire, qui ne serait pas contraire aux firmans impériaux.
En s'adressant à Sa Majesté Impériale, les grandes puissances de l'Europe ont la ferme confiance que, pendant le séjour des troupes ottomanes en Egypte, le statu quo normal sera maintenu et qu'aucune atteinte ne sera portée aux indemnités et privilèges de l'Egypte garantis par les firmans antérieurs, ni au fonctionnement régulier de l'administration, non plus qu'aux engagements internationaux et aux ari'angements qui en résultent.
Le séjour en Egypte des forces inipériales, dont les commandants devront agir de concert avec le Khédive, sera limité à une période de trois mois, à moins que le Khédive n'en demande la prolongation pour un terme qui devrait être fixé d'accord avec la Turquie et les grandes puissances. Les frais de l'occupation demeureront à la charge de l'Egypte. Le montant de ces frais
aSo LA QUESTION d'ÉGYPTE.
sera déterminé par un accord entre les six puissances, la Turquie et l'Egypte.
Si, comme elles l'espèrent, Sa Majesté le Sultan répond à l'appel que lui adressent les grandes puissances, l'application des clauses et des conditions cidessus énumérées formera l'objet d'un accord ultérieur entre les six puissances et la Turquie.
Il n'avait pas fallu de légers efforts pour amener l'Allemagne et l'Autriche à admettre l'insertion du 4* alinéa, ainsi que 1' « invitation » contenue dans le premier. Nous avons vu combien le prince de Bismarck se montrait gardien vigilant de la dignité du Sultan et quel parti il tirait de la supériorité navale des deux puissances occidentales pour écarter des restrictions, d'après lui, superflues. Ce dernier argument était du reste plus spécieux que solide. Car, au cours de l'exécution, les deux puissances auraient pu se trouver en désaccord avec la Turquie; et alors, que seraitil advenu si, rien n'ayant été stipulé d'avance, d'autres puissances eussent approuvé les prétentions du Sultan? Évidemment une convention préalable était nécessaire. Aussi avions-nous beaucoup insisté pour l'insertion de ces clauses tutélaires.
Ici se place un événement tragique, au sujet duquel le moins qu'on puisse dire est que l'Angicterro a été bien pressée d'agir et qu'elle n'avait pas suffisamment calculé les conséquences de son initiative.
Dans les derniers jours de juin, quelques tra-
vaux avaient été ébauchés par les Égyptiens, en vue de renforcer les batteries commandant l'entrée du port d'Alexandrie. Le bruit courait, paraîtil, que les passes allaient être obstruées. Sur l'ordre du Khédive et du Sultan, les travaux avaient été arrêtés. Repris peu après par Arabi, puis abandonnés de nouveau, il ne semble pas qu'ils aient été poussés bien loin, si l'on en juge par la faible résistance que les forts ont opposée aux canons anglais. Quant à l'obstruction des passes, il n'y eut jamais commencement d'exécution. Néanmoins l'amiral Seymour se montra très inquiet pour la sécurité de ses navires et signifia aux Egyptiens qu'au moindre indice suspect il procéderait au bombardement. Sans mettre en doute la sincérité de ses craintes, je dirai que nos propres informations n'étaient pas aussi alarmantes, de sorte qu'en l'état des choses un bombardement avait les apparences d'un acte offensif plutôt que défensif. Devions-nous, le cas échéant, y participer? Deux raisons nous en détournaient. D'une part, ne serait-ce pas manquer aux engagements pris au sein de la conférence, d'après lesquels était exclue toute action isolée, à moins que la vie des nationaux ne se trouvât en danger? Or ici rien ne les menaçait encore, et loin de les garantir, on risquait de les exposer en surexcitant le fanatisme musulman par une agression injustifiée. D'autre part, la prudence la plus élémentaire voulait, si l'on se lançait dans une telle aventure, qu'on fût pourvu de troupes de débarquement afin
de réprimer les excès que la soldatesque égyptienne ou les Bédouins seraient tentés de commettre. Malheureusement ces troupes manquaient. Les escadres, formées pour une simple démonstration navale, s'en trouvaient démunies et même les derniers navires expédiés de Gibraltar n'en avaient pas amené aux Anglais. Dans ces conditions, le bombardement médité par le cabinet britannique était gros de dangers pour les Européens.
Le 4 juillet, Lord Lyons vint me faire connaître les instructions données à l'amiral Seymour et me demanda si nous en enverrions de semblables à l'amiral Conrad. Mes collègues furent unanimes h penser que les considérations qu'on vient de lire dictaient notre conduite. Je les développai le lendemain à Lord Lyons et lui déclarai que si l'amiral Seymour procédait au bombardement, nous ne pourrions pas nous y associer. Notre escadre, en ce cas, quitterait Alexandrie, tout en restant dans les eaux égyptiennes. Nous l'envoyâmes en effet à Port-Saïd, d'où elle pouvait être utilisée éventuellement pour la garde du canal de Suez. Les vaisseaux de guerre des autres nations quittèrent également le port. Il était impossible, vu son peu d'étendue, d'y séjourner sans être alleint par les boulets égyptiens et dès lors sans jiarliciper à la lutte. Le lo juillet, j'eus une nouvelle entrevue avec Lord Lyons; j'en rendis compte h M. Tis.sot en ces termes : « Je viens de recevoir la visite de Lord Lyons qui, après m'avoir renier-
cié du concours cordial que le marquis de Noailles avait prêté à Lord Duflerin dans la conférence, m'a annoncé que ce matin l'amiral Seymour avait envoyé un ultimatum aux Egyptiens pour déclarer l'ouverture des hostilités demain. « Cet ulti- » matum a été motivé, a ajouté Lord Lyons, par la » reprise des travaux de défense. « J'ai remercié Lord Lyons de sa communication, me bornant à dire qu'un télégramme de l'amiral Conrad et un télégramme de M. de Vorges m'avaient apporté la même information, sans mentionner d'ailleurs la reprise des travaux. » Déjà, heureusement, toute notre colonie d'Alexandrie, sauf de rares exceptions, était embarquée sur les transports que nous avions eu la précaution de réunir.
Le II, à sept heures du matin, les navires anglais ouvrirent le feu contre les forts. Ceux-ci, mal desservis, ripostèrent sans succès. Vers quatre heures, ils furent réduits au silence et deux cuirassés entrèrent dans l'avant-port. Les troupes d'Arabi, terrifiées par la ruine si prompte de leurs ouvrages, s'enfuirent en désordre. Ne se voyant pas poursuivies, et pour cause, elles reprirent quelque courage et se reformèrent hors de la ville. Le lendemain, les Bédouins, comme nous l'avions prévu, recommencèrent leur sinistre besogne du 1 1 juin. Ils allumèrent des incendies en plusieurs endroits, saccagèrent les maisons, massacrèrent des citoyens paisibles. Durant trois jours ils furent maîtres de la ville, les Anglais restant spectateurs impuissants. Le i5 seulement,
ceux-ci ayant reçu quelques troupes de débarquement, envoyèrent des hommes à terre pour essayer de rétablir l'ordre. Le 16, notre consul général mandait : « Le quartier européen est en grande partie brûlé. Sur la place des consuls une seule maison a été épargnée. Isiman bey, colonel d'un régiment égyptien, a lui-même donné le signal du pillage. L'immeuble du Crédit Lyonnais est préservé jusqu'ici, mais plusieurs quartiers brûlent encore. Je ne connais aucun Français qui ait été tué, mais deux prêtres ont été blessés. » Le 17, le même agent ajoutait : « Il y a une proclamation de l'amiral Seymour se disant autorisé par le Khédive à maintenir l'ordre dans Alexandrie et invitant le commerce à reprendre. En fait, il n'y a encore aucune sécurité parce qu'on n'a encore pu établir aucune police régulière. »
Quels qu'aient pu être, à l'époque, les jugements des partis politiques, je ne pense pas qu'à l'heure actuelle beaucoup de Français regrettent que notre pays soit resté étranger à ces lugubres événements.
On a attribué l'acte du gouvernement britannique au désir de s'assurer une base d'opération en vue d'une conquête déjà résolue dans son esprit. Les grands préparatifs qui s'effectuaient déjà dans les ports anglais ont donné quelque vraisemblance à celle version. Toutefois je crois — et le caractère de M. Gladstone eu est un garant — que la conduite du cabinet de Londres a été exempte d'arrière-pensée. Il s'est laissé trop faci-
lement persuader par le chef de l'escadre qui, avec le tempérament habituel des marins anglais, avait hâte de « faire parler la poudre ».
Les travaux de la conférence en subirent un fâcheux contre-coup. Les puissances avaient reçu la nouvelle du drame avec des sentiments très divers. L'Allemagne et l'Autriche voulurent n'y voir qu'un cas de force majeure; l'Italie marqua un mécontentement discret; l'Empereur de Russie exprima une vive indignation. Quant au Sultan, il protesta avec fermeté, dénonçant l'acte comme contraire au droit des gens et d'autant moins justifiable que les travaux de défense avaient été suspendus sur son ordre exprès. De notre côté, nous nous abstînmes de toute réflexion; le refus de participer au bombardement était suffisamment significatif et nous ne voulions pas, en dehors de l'incident, altérer notre entente générale avec l'Angleterre. Celle-ci était dans les mêmes dispositions à notre égard; M. Tissot m'écrivait le i3 juillet que le cabinet, « tout en regrettant que nous n'ayons pas agi devant Alexandrie, attachait toujours le plus grand prix h l'entente des puissances occidentales ». On conçoit le désarroi qui dut régner tout d'abord dans la conférence. Les instructions adressées aux plénipotentiaires étaient
loin de concorder. Certains cabinets ne croyaient plus pouvoir donner suite au mémorandum du 6 juillet. N'y avait-il pas quelque dérision à solliciter le concours de la Turquie au moment où l'Angleterre venait si brusquement de s'en passer? N'allait-on pas au-devant d'un refus trop motivé? Ne serait-il pas plus digne d'abandonner les négociations et de reprendre chacun sa liberté ?
Le.premicr moment passé, les puissances apprécièrent la situation avec plus de sang-froid. Elles décidèrent de maintenir les résolutions antérieures. L'Angleterre elle-même, comme effrayée de son coup de force, s'arrêta net dans la voie où elle avait commencé de s'engager. Soit que ses préparatifs ne fussent pas assez avancés, soit qu'elle reculât devant la rupture du concert européen, elle prit une attitude très conciliante et se montra pleine d'égards pour la conférence. En particulier vis-à-vis de nous, elle affirma de nouveau sa volonté de ne pas séparer son action do la nôtre. 11 s'écoula une période d'environ trois semaines pendant laquelle l'Europe eut tout le loisir d'adopter la solution que commandaient les circonstances. Mais elle ne sut pas mettre le temps à profit et se laissa distraire par les tergiversations de la Turquie. Le i5 juillet, la conférence transmit il la Porte le memoiandum du G. L(^ Sultan, fort perplexe, évita de donner une réponse directe. Puis, par un revirement soudain, il se résolut h la démarche (jui pendant plus d'un mois lui avait été demandée en vain : il annonça son entrée
à la conférence. « Confiant, dit une note du grand vizir du 19 juillet, dans la sollicitude des puissances pour le rétablissement de l'ordre, et prenant acte, cette fois encore avec satisfaction, de la déférence qu'elles ont bien voulu témoigner solennellement et à plusieurs reprises pour les droits de souveraineté incontestables et incontestés de Sa Majesté Impériale le Sultan sur l'Egypte, le soussigné a l'honneur, d'ordre de son auguste maître, de faire savoir h MM. les représentants des grandes puissances que le gouvernement impérial consent à prendre part à la conférence réunie actuellement à Constantinople, uniquement pour les affaires d'Egypte, afin de discuter et d'arrêter les mesures nécessaires pour assurer le retour de l'état de choses régulier et normal en Egypte. ))
Pour qui connaît la diplomatie orientale il était visible que ce coup de théâtre préludait à de nouveaux atermoiements. Il eût donc fallu assigner h la Porte un délai très court, passé lequel, faute d'une acceptation catégorique du mémorandum, les puissances organiseraient elles-mêmes le mode d'intervention. Mais il semblait toujours au prince de Bismarck qu'on n'aurait pas assez de formes pour le Sultan. Cette considération primait chez lui toutes les autres. Il y avait cependant d'autant plus d'urgence à prendre un parti, que la liberté de la navigation dans le canal de Suez était l'objet de menaces sérieuses. Les ouvrages d'art ne paraissaient pas compromis, mais les Arabes
288 LA QUESTION d'ÉGYPÏE.
du désert, qui se montraient en bandes, pouvaient arrêter la circulation h coups de fusil. Les chambres de commerce du Royaume Uni s'en préoccupaient au plus haut point. Les pétitions se succédaient, le gouvernement de M. Gladstone était invité à agir sans retard. L'amiral Seymour avait reçu l'ordre, dès le 1 4 juillet, de faire parcourir le canal par des bâtiments de guerre légers. Nous avions, de notre côté, envoyé des instructions analogues à l'amiral Conrad, stationné à Port-Saïd. Mais ces précautions ne suffisaient pas; il fallait au besoin débarquer des troupes pour disperser les bandes et les tenir en respect. C'était, en quelque mesure, la violation du territoire égyptien et une de ces opérations isolées que les gouvernements s'étaient interdites. Pour rester fidèles à nos engagements nous devions en référer h la conférence. Lord Lyons et moi en tombâmes d'accord, dans un entretien préliminaire, le i3 juillet; « dans ces conditions, lui dis-je, un vote approbatif dos Chambres ne me paraîtrait pas douteux; mais en dehors d'un mandat donné par la conférence, le Parlement français montrerait beaucoup plus d'hésitation ». Lord Granville s'étant rangé à cette manière de voir, nous rédigeâmes en commun, le télégramme suivant, qui fut lu à la conférence le 19 juillet :
« Nos propositions concernant le rétablissement de l'ordre en Egypte sont déjà devant la conférence. La sécurité du canal de Suez, quoique se rattachant ii ce sujet, est une question distincte et
n'est pas compliquée au même degré par des considérations politiques.
» Laissant de côté la question des devoirs particuliers que chaque puissance peut se considérer comme ayant à remplir dans le cas de danger grave et soudain, surgissant en l'absence de tout accord préalable pour une action combinée, le gouvernement de (République française ou Grande- Bretagne) estime que toute action à entreprendre doit recevoir la sanction de l'Europe, et, s'il est possible, de la Turquie. La France et l'Angleterre proposent en conséquence à la conférence de désigner les puissances qui seraient chargées, le cas échéant, de prendre les mesures spécialement nécessaires h la protection du canal '. Afin de gagner du temps, les puissances ainsi désignées et qui auraient accepté le mandat seraient autorisées à décider du mode et du moment de l'action.
» Cette action s'exercerait, en tout cas, sur la base du protocole de désintéressement. »
Au moment où la conférence était ainsi appelée h délibérer, se déroulait devant les Chambres françaises un important débat relatif au même objet.
Pour parer h toutes les éventualités nous avions,
I. Nous ne réclamions pas expressément le mandat pour nous-mêmes, afin de ne pas blesser les susceptibilités des puissances, engagées toutes au même titre, quoique à des degrés divers, dans la liberté de navigation du canal. Mais nos ambassadeurs eurent ordre de déclarer que nous étions prêts à accepter le mandat, ce qui donnait à la démarche sa signification.
mes collègues et moi, décidé, dès le mois de juin, d'augmenter nos forces navales dans la Méditerranée. L'amiral Jauréguiberry déposa, le 8 juillet, une demande de crédit dont il donna lecture à la tribune :
Messieurs, ainsi que M. le président du conseil l'a déclaré à cette tribune, dans la séance du 6 juillet, le département de la Marine a cru devoir procéder à certains préparatifs qui ne dépassent pas la limite des précautions qu'un gouvernement prévoyant doit prendre, et dont l'omission, dans les circonstances actuelles, aurait engagé sérieusement sa responsabilité. Il se trouve donc conduit à demander au Parlement les crédits nécessaires pour accroître nos armements.
Déjà le département a dû envoyer à Alexandrie, pour coopérer à la protection et au rapatriement de nos nationaux, un cuirassé et deux transports armés en dehors des prévisions budgétaires. De plus, comnie les bâtiments de l'I'^lat, aménagés spécialement, en vue du passage des militaires, ne sont pas dotés des installations a})propriées au transport des familles comprenant un grand nombre de femmes et d'enfants, il a été conduit à requérir trois pacjuebots.
Par tous ces motifs, nous venons vous demander de vouloir bien nous accorder les crédits nécessaires :
1° Pour l'armement pendant six mois d'une escadre de réserve composéi; de liuil cuirassés et de trois croiseurs;
a* l^our rcxéculion des travaux de réparation à faire à ceux des bâtiments pour lesquels il n'a pas été prévu do crédits d'entretien, et (|ui, en attendant l'achèvemnnt drs navires en construction, peuvent rendre encore des services très réels;
i" Pour les frais i-ésultanl de l'armement eflcctué depuis qui'lque temps, de la Tlu'tis, de la Surlhc et
de la Corrèze, et de la réquisition des trois paquebots dirigés sur Alexandrie.
Ces crédits s'élèvent ensemble à la somme de 7835000 francs (suit le tableau).
Il ne s'agissait là, on le voit, que de dépenses techniques et de mesures de précaution. Il n'était pas encore question de passer aux actes. Néanmoins l'émotion causée par cette lecture fut très vive. Je dus monter h la tribune, après l'amiral, pour bien préciser le caractère du crédit et pour déclarer que si plus tard nous jugions utile d'agir, nous demanderions expressément aux Chambres l'autorisation nécessaire.
La discussion sur le fond s'engagea le i8 juillet et occupa deux séances. Je m'appliquai à ramener la question à ses vrais termes. « Je n'éprouve, dis-je, aucune difficulté à faire connaître ma pensée sur les partis que nous pouvons être amenés à prendre à la suite des travaux de la conférence.
» La conférence a abouti, vous le savez, à une proposition d'intervention turque; cette intervention a été voulue, depuis l'origine de la conférence, non seulement par les quatre puissances dont on parlait tout h l'heure en les représentant comme formant un groupe opposé h la France et à l'Angleterre, elle a été voulue par l'Angleterre ellemême, qui, jusqu'à ces derniers jours, jusqu'au moment où je parle, est restée partisan de l'intervention turque.
» L'action de notre ambassadeur dans la conférence s'est exercée pour faire introduire dans cette
intervention turque des garanties qui lui enlèvent la plus grande partie des inconvénients que l'on pouvait redouter. L'action de notre ambassadeur, soutenu constamment par l'Angleterre, s'est exercée pour transformer l'intervention de la Turquie, qui voulait se présenter comme souveraine, libre et indépendante. Notre initiative s'est exercée, dis-je, pour faire de la Turquie la mandataire de l'Europe, l'exécutrice de ses volontés...
» Si elle accepte, l'intervention se produira, et notre action personnelle se continuera, pour veiller à ce que les garanties qui ont été stipulées soient observées jusqu'à la fin; car, jusqu'à la fin, nous chercherons à enlever à cette intervention les mauvais côtés que je reconnais comme vous...
» Si l'intervention turque ne se produit pas, la conférence sera immédiatement invitée par les ambassadeurs de France et d'Angleterre à étudier un autre mode d'intervention, c'est-à-dire une intervention européenne. Dans ce dernier cas, si, comme cela paraît probable, nous sommes invités à faire partie des puissances chargées d'exécuter cette intervention, nous sommes disposés à accepter le mandat. Je dis : nous sommes disposés, parce que nous nous réservons d'examiner quels seront les termes de ce mandat. 11 s'agit d'un mandat non seulement militaire, mais politique : il s'agit de savoir ce que nous irons faire en Kgypte, et avant de nous y rendre nous aurons soin de peser les termes de ce mandat. Voilà pourquoi, sans mVngagcr d'ores cl déjà sans
conditions, je dis que nous sommes disposés à l'exercer.
» Il y a dans ces affaires d'Egypte un point spécial auquel l'honorable M. Francis Charmes a fait allusion avec un talent et une force qui ont porté la conviction, si elle n'existait déjà, dans l'esprit d'un grand nombre d'entre vous. M. Charmes a fait valoir très justement, selon moi, l'impérieuse nécessité pour la France de maintenir sa main sur le canal de Suez.
» Je n'admets pas que le canal de Suez puisse cesser d'être libre, et, si certaines nations se rendaient sur le canal pour le protéger, je n'admets pas que la France ne soit pas au nombre de ces nations. Tel est aussi le point de vue de l'Angleterre.
» On m'a demandé quelle était la nature de nos rapports actuels avec l'Angleterre; je réponds d'un mot : c'est que l'Angleterre nous a conviés à aller avec elle, et avec l'assentiment de l'Europe, pour veiller à la garde du canal de Suez, si c'était nécessaire. C'est hier seulement que l'accord s'est fait entre les deux cabinets et nous avons saisi la conférence de la question... Ce fait vous explique pourquoi, au sein de la commission, quand j'ai été interrogé sur les vues du gouvernement à l'égard du canal de Suez, j'ai été obligé de me renfermer dans une extrême réserve, sans m'engager dans aucun sens. J'ai eu raison de dire qu'il n'était pas possible d'affirmer à l'avance quelles seraient les déterminations du gouvernement, avant de savoir
ag4 LA QUESTION d'ÉGYPTE.
quelle serait la situation qui sortirait des négociations engagées. »
L'impression qui se dégage à la lecture de ces débats déjà anciens, et celle que je ressentais alors très nettement, c'est que la Chambre redoutait pardessus tout d'être entraînée. Elle voulait mesurer chacun de ses pas et elle n'entendait pas que son vote actuel pût être interprété comme une adhésion implicite h quelque intervention armée. Sa susceptibilité h cet égard était telle que M. Gambetta ayant paru vouloir étendre le sens de nos déclarations, je dus renouveler mes assurances expresses. A cette condition seulement un grand nombre de députés nous accordaient leurs suffrages. « Je vote les crédits, précisa M. Clemenceau, parce que M. le président du conseil nous a déclaré de la façon la plus formelle qu'avant d'engager aucune action, il reviendrait devant nous'. » Finalement les crédits furent votés par 424 voix contre 64.
Au Sénat, la discussion fut difficile. On ne refusait pas les crédits, mais ou critiquait la conduite du gouvernement. On eût voulu, semblet-il, plus de hardiesse. Toutefois les conclusions pratiques manquaient. Je ne pus m'cmpêcher d'en faire la remarque, au début de mes explicalious.
I. Qnelqnes instants napnrnvnnt, M. Clrmnnccnii avait dit oiix upplaudiaiemcntii de la [iliiii (^ruiulo parLic do la Chambre : u Je loue i^randt'incnl lo piu'-Kcnl cabiii(>t <!«> n'avoir pas pris part au l)nnil>ariloincnl d'Alexaiidrit', Jn crois (pn; cola lui fait lo plus grnrid linnnoiir et (pin ceux iik^iiioh (|ui lui )*n font nu reproche aujourd'hui lui on sauront ^^ro plua tard, .lo loue i'honorahic M. de Freycinct d'avoir fail api>el au concert euro|)«'!en. »
LA QUESTION d'ÉCYPTE. 296
Puis, me tournant vers le rapporteur, dont le langage avait été particulièrement sévère :
« Mettez-vous, je vous en supplie, lui dis-je, dans la situation où je me suis trouvé au moment même où j'ai pris les affaires et de grâce, ditesmoi. Monsieur le rapporteur, si vous auriez adopté une ligne différente de celle que j'ai cru devoir suivre.
» Quelle était en effet, à ce moment, la situation égyptienne? D'un côté, vous le savez, une Note, une Note célèbre, rédigée avec la pensée de produire un grand effet en Egypte et qui, par un concours de circonstances que je n'ai pas à analyser, avait obtenu un résultat exactement contraire & celui qu'en attendaient ses auteurs; et, à côté de ce résultat négatif, l'Europe entière, moins la France et l'Angleterre, mise en défiance par cette démarche, l'Europe entière, pour la première fois depuis 1870, se groupant en dehors de la France et de l'Angleterre. De telle sorte que l'on vit ce spectacle que nous ne connaissions pas auparavant : une sorte de quadruple alliance — je dis une sorte, parce que je ne crois pas que l'alliance soit devenue effective, — une sorte de groupement de quatre puissances, qui, s'il n'était pas encore une menace, était assurément un avertissement.
» Eh bien, que devions-nous faire? Intervenir? Intervenir les armes à la main?
»Voussavezvous-mêmesque, à cette époque, l'Angleterre hésitait h le faire; vous savez que, si nous avions voulu procéder h cette opération, l'Angle-
terre, très vraisemblablement, ne nous aurait pas suivis. Fallait-il donc que la France, en présence de cette hésitation, de ce refus de l'Angleterre, en présence de cette défiance témoignée par l'Europe, fallait-il que la France allât de l'avant, et se risquât à cette grande entreprise d'une intervention isolée en Egypte?
» Le pensez-vous? Quelqu'un viendra-t-il soutenir cette opinion à la tribune? Quelqu'un viendra-t-il dire que c'est là la conduite que j'aurais dû tenir? Quelle autre alors pouvais-je adopter? Fallait-il, puisque je ne croyais pas pouvoir intervenir, puisque je ne croyais pas pouvoir proposer à mon pays de le faire, puisque je considérais que des raisons de suprême sagesse m'interdisaient de lui donner ce conseil, fallait-il alors prendre la conduite opposée et déclarer qu'on se désintéressait de la question d'Egypte et qu'on se renfermait dans une abstention complète? Mais alors, la solution, vous la voyez tout de suite, c'était l'intervention de la Turquie, c'était son intervention sans condition, son intervention souveraine avec l'approbation de l'Europe et l'exclusion de la France. C'était l'isolement de notre pays, isolement bien plus dangereux encore que l'isolement do 1840. Etait-ce là l'extrémité à laquelle je devais me réduire? Non, vous ne le pensez pas... »
Les crédits furent accordés par 2o5 voix contre 5.
Cependant la proposition franco-anglaise pour la protection du canal de Suez restait soumise à la conférence. Nos ambassadeurs, en la déposant, avaient insisté sur l'urgence d'une solution, à raison des dangers qui, à tout instant, pouvaient éclater. Les autres plénipotentiaires, ne se jugeant pas suffisamment qualifiés, en référèrent à leurs gouvernements. Le 21 juillet, le cabinet de Berlin nous informa que son délégué était prêt h discuter les questions relatives au canal, mais qu'il n'était pas autorisé « à voter un mandat en vertu duquel certaines puissances seraient chargées de pourvoir à sa protection ». Le cabinet de Vienne donna une réponse analogue. A la vérité, ils ajoutaient l'un et l'autre qu'ils ne feraient pas d'objection aux mesures que « certaines puissances croiraient devoir prendre, sous leur propre responsabilité, pour sauvegarder leurs intérêts ». — « Nous ne contestons nullement, disait le comte de Hatzfeld, aux puissances qui croient leurs intérêts menacés en Egypte le droit d'adopter les mesures qu'elles jugeront nécessaires pour la protection de ces intérêts. C'est ainsi que nous nous sommes abstenus de blâmer l'Angleterre lorsqu'elle a procédé au bombardement d'Alexandrie; nous n'avons ni reconnu, ni nié la légitimité de son action; nous nous sommes abstenus de porter un jugement sur
agS , LA QUESTION d'Egypte.
une détermination prise par le gouvernement anglais dans l'exercice de sa liberté et sous sa responsabilité propre. Si l'Angleterre et aussi la France prennent l'initiative d'autres actes considérés par elles comme indispensables pour la sauvegarde de leurs intérêts en Egypte, nous les laisserons de même agir d'après leurs inspirations et nous nous abstiendrons d'émettre une opinion. Nous ne voulons pas accepter la responsabilité de faits qui pourront être très bien justifiés en eux-mêmes, mais que nous ne saurions prendre à notre compte, en les ratifiant d'avance par notre assentiment, sans risquer de nous trouver en opposition avec l'une ou l'autre des puissances européennes. »
Ces réserves de la chancellerie allemande étaient pour le moins inattendues. Le prince de Bismarck lui-même, on se le rappelle, avait envisagé, dans ses entretiens avec notre ambassadeur, l'évenlualité d'un mandat européen, et ne l'avait pas repoussée, alors qu'il s'agissait, non d'une simple occupation du canal, mais d'une intervention générale en Kgyptc. Rien donc ne devait faire présumer le refus actuel. Ce refus, h la vérité, n'était pas in({uiétant en soi, puis(|ue à défaut d'un mandat, on nous ofl'rait une sorte de blanc-seing; mais il en pouvait rc'sultcr une grosso difficulté parlementaire. En elfct la Chambre des députés, déjà hésitante, s'engagerait plus difficilement dans une entreprise sur la(|uelle planerait une certaine obscurité. Aussi fîmes-nous de grands clforts, de
concert avec l'Angleterre, pour amener la conférence à voter un mandat explicite. Mais l'Allemagne, l'Autriche et la Russie persistèrent dans leur abstention ; elles prétendirent que la conférence n'avait eu d'autre objet que de réglementer l'intervention turque, et que la protection du canal sortait de sa compétence. Elles ajoutaient d'ailleurs que notre liberté d'action restait entière.
S'attarder dans une semblable impasse risquait de compromettre la sécurité de la grande voie navigable. Aussi le 22 juillet, Lord Granville me proposa-t-il de prendre acte des déclarations des puissances et d'assumer nous-mêmes cette protection du canal qu'on n'osait nous confier ouvertement. En conséquence les deux cabinets adressèrent, le 24, à Constantinople le télégramme suivant : « La France et l'Angleterre ayant saisi la conférence de leurs vues, qui ont été également communiquées aux différents cabinets, et leurs propositions n'ayant pas rencontré d'objection soit de la part des cabinets, soit de la part de leurs représentants à la conférence, les deux puissances sont, quant à présent, convenues que, dans l'état actuel des choses, elles seront prêtes, si la néces-, site se produit, à s'employer pour protéger le canal de Suez, soit seules, soit avec l'adjonction de toute puissance qui voudra prêter son concours. »
Ce même jour, 24 juillet, les deux gouvernements présentèrent à leurs Parlements des demandes de crédit. Celle du cabinet anglais s'élevait à 2800000 livres sterling (57600000 francs)
3oO LA QUESTION d'ÉGYPTE.
et avait pour but d'obtenir l'autorisation de « faire des préparatifs militaires qui le mettent à même d'intervenir en Egypte ». La nôtre, beaucoup plus modeste, ne dépassait pas le chiffre de 9410000 francs. Elle était strictement limitée à la protection du canal, ainsi qu'il ressort de l'exposé des motifs ci-après, délibéré en conseil des ministres et lu à la tribune par l'amiral Jauréguiberry :
Messieurs, les événements dont l'Egypte est le théâtre inspirent depuis quelques jours des inquiétudes sérieuses au sujet de la sécurité du canal de Suez.
Cette importante voie de communication à l'ouverture de laquelle la France a pris une part si considérable, relie, comme vous le savez, l'Europe entière aux contrées les plus riches de l'Extrême-Orient. Nous ne pouvons donc l'abandonner aux hasards d'entreprises qui menaceraient sinon de la détruire, au moins de la rendre impraticable pendant quelque temps, au préjudice de nos plus belles colonies, de notre industrie et de notre commerce.
L'Angleterre, qui en proOte encore })lus que nous et qui partage nos craintes, nous a proposé de nous unir à elle en combinant les moyens d'action des deux marines pour mettre le canal de Suez à l'abri de toute atteinte et protéger les nombreux navires qui le parcourent. Adoptant CCS propositions, le gouvernement a pensé qu'il conviendrait de nicltrc h la disposition du contre-amiral conmiandant en chefla division navale du Levant, un corps de débarquement oniprunté h l'infanterie de marine, aux é((uipagos de la (lotte, et qui occuperait, si cela dcivenait nécessaire, un certain nombre de poinls dans la partie nord du canal, tandis quo les troupes anglaises s'établiraient dans la partie sud.
LA QUESTION d'bGYPTE. 3o I
Nous espérons qu'en faisant, en même temps, parcourir le canal dans toute sa longueur par des bâtiments légers, nous réussirons à donner aux navires de commerce la sécurité qui leur est indispensable.
Ces considérations et les préparatifs que nous sommes appelés à faire nous conduisent à vous demander un crédit extraordinaire de 9410000 francs, qui permettrait au département de la Marine d'entretenir au besoin en Egypte un corps de débarquement de 8 000 hommes. Nous n'enverrions immédiatement entre Port-Saïd et El Kantara que 4 000 hommes environ, mais comme il peut survenir des circonstances qui nous obligent à augmenter l'efTectif du corps de débarquement, nous avons pensé que, pour éviter les difCcultés provenant de l'absence du Parlement pendant l'intersession, il vaut mieux vous prier de mettre tout de suite à notre disposition les fonds nécessaires pour parer à toute éventualité.
Tel est l'objet du projet de loi que nous avons l'honneur de soumettre à vos délibérations et pour lequel nous réclamons l'urgence.
Avant de déposer ce projet, nous avions tenu à définir exactement, auprès du cabinet de Londres, le caractère de la mission que nous comptions remplir. J'eus donc un entretien avec Lord Lyons dans la matinée du 28. Je lui dis que le conseil des ministres acceptait l'envoi du télégramme qu'on a lu plus haut et m'avait chargé de lui fournir des explications très nettes sur sa portée pratique : a 1° Nous étions très résolus à séparer (comme l'Angleterre le faisait elle-même) la protection du canal de l'intervention proprement dite, et par conséquent à nous renfermer strictement dans les
3o2 LA QUESTION d'ÉGYPTE.
actes nécessaires au premier objet; 2° pour nous, la protection du canal se résumait, indépendamment de la circulation des navires de guerre, à l'occupation solide de certains points (un ou deux en ce qui nous concerne) le long du canal; 3" nous nous abstiendrions — sauf pour repousser les agressions immédiates — de toute opération vers l'intérieur de l'Egypte. Si donc les troupes anglaises croyaient devoir entreprendre de telles opérations, elles n'auraient pas à compter sur notre coopération... » — « Si plus tard, ajoutai-je, nous étions amenés h élargir ce plan, ce serait l'objet d'une nouvelle et formelle entente avec le gouvernement anglais. »
La séparation entre les deux ordres de mesures se justifiait à un double titre. D'une part, les puissances considéraient volontiers la défense du canal comme un de ces cas de force majeure visés par la conférence; dès lors elles n'élevaient pas d'objection contre une action individuelle ayant cette défense pour unique objet. Au contraire, elles se réservaient d'intervenir dans une entreprise plus étendue qui pourrait altérer l'état de choses reconnu en Egypte. D'autre part, la Turquie venait d'accéder à la conférence et ses plénipotentiaires annonçaient ([Ut> les troupes du Sultan « étaient sur le point de partir pour l'Egypte ». Si plies parlai(Mil on effet, un champ nouveau s'ouvrait aux délibérations des puissances. Si elles ne partaient pas, nous aurions à solliciter, de concert nvcc rAnglctcrro, un mandai cmopécn (jiii nous
LA QUESTION d'ÉGYPTE, 3o3
amènerait à d'autres opérations que la simple occupation du canal. C'est à cette éventualité que se rapportait 1' « élargissement du plan », prévu dans ma conversation avec Lord Lvons.
Le dépôt de notre demande de crédit, bien que généralement attendu, augmenta beaucoup l'agitation qui régnait dans les milieux parlementaires. On la commenta avec ardeur. Les uns prétendaient que nous serions entraînés au delà de notre programme. Les événements, disaient-ils, ou les exigences de notre alliée nous forceraient la main; d'ailleurs l'attitude des puissances demeurait incertaine, et en somme, la conférence montrait peu de bon vouloir. La France devait donc procéder avec une extrême circonspection. D'autres, à l'inverse, mais moins nombreux, soutenaient que le danger était imaginaire, qu'il aurait fallu suivre, dès le début, la ligne tracée par la note du 7 janvier et résoudre la question égyptienne en tête à tête avec l'Angleterre et sans se préoccuper de l'Europe. Aujourd'hui encore, disaient-ils, au lieu de se borner au canal de Suez, il faudrait envoyer hardiment un corps expéditionnaire à l'intérieur de l'Egypte.
On put prévoir que la discussion à la Chambre se ressentirait du trouble jeté par ces opinions extrêmes, entre lesquelles se dégageait mal la solution moyenne préconisée par le ministère. La commission nommée pour l'examen du projet refléta ces dispositions contradictoires. Elle ne put former de majorité ni pour l'intervention
3o4 LA QUESTION d'ÉGYPTE.
totale, ni pour l'occupation limitée du canal; elle n'en trouva une que pour rejeter les crédits (6 voix contre 5 abstentions), ce qui équivalait à un aveu d'impuissance. Le rapport, lu h la tribune le 27 juillet, est caractéristique et montre bien quel était alors l'état des esprits :
... Interrogé par votre commission sur le point de savoir si la France et l'Angleterre allaient en Egypte en vertu d'un mandat de la conférence ou parleur initiative personnelle, M. le président du conseil nous a dit que les cabinets européens avaient répondu à la proposition faite par les deux puissances qu'il n'y avait pas lieu de donner un mandat pour un cas qui leur paraît de force majeure et que chaque nation doit agir sous sa propre responsabilité. Les cabinets estiment d'ailleurs qu'il ne leur convient pas de donner un mandat pour l'occupation d'un territoire qui ne leur appartient pas.
L'abstention des autres puissances a pris, suivant M. le président du conseil, une forme plutôt bienveillante ; mais en l'état actuel de l'Europe et tout en réservant l'avenir (pour une action plus étendue), M. le président du conseil ne croit pas devoir prendre la responsabilité de conseiller une intervention en Egypte. Sur le désir qui lui a été exprimé par la commission, il a mis à sa disposition les documents diplomatiques les plus récents et qui étaient de nature à éclairer son jugement.
Sur la nature et l'importance des intérêts que la France peut avoir en Egypte, votre commission a été à peu près unanime; et elle a été également presque unanime pour reconnaître que l'occupation limitée, telle ([u'elle est présentée par le gouvernement, aurait chance d'ahoutirà une intervcnlion plus active et plus complète en I'!gypte, et qu'il était impossible de détermintir rigourcuHcment à l'avance les limites do cette intervention.
LA QUESTION d'ÉCYPTE. 3o5
Mais elle s'est montrée divisée sur les motifs qui devaient entraîner le rejet de la demande de crédit.
Plusieurs membres de la commission ont soutenu que la France devait aller en Egypte, qu'elle devait intervenir, non pas seulement pour protéger le canal de Suez, mais pour rétablir l'ordre et défendre nos intérêts et la vie de nos nationaux...
D'autres ont prétendu au contraire que l'intérêt de la France était de ne pas intervenir en Egypte et de ne point immobiliser dans une expédition lointaine une partie de nos forces militaires. Sans méconnaître que la politique de non-intervention avait ses périls, ils ont exposé que la politique d'intervention leur paraissait plus dangereuse encore dans la situation actuelle de l'Europe...
La discussion publique avait été fixée au 29 juillet. Contrairement h ce qu'on pouvait attendre, la solution hardie, l'intervention totale, volontiers opposée, dans les conversations et dans la presse, à la « timidité » et aux « demi-mesures » du ministère, ne fut pas affirmée à la tribune. Ses champions les plus déterminés se rendaient compte de leur faiblesse numérique et ils ne tenaient pas à la mettre en relief par un scrutin public. Il y eut même à cet égard un incident significatif. M. le député Langlois qui, lui, était fort hostile h cette intervention et qui jugeait utile de la faire condamner ouvertement par la Chambre, introduisit un amendement tendant à élever le chiflfre du
3o6 LA QUESTION d'ÉGYPTE.
crédit à 4o millions. « Je suis convaincu, dit-il, qu'il y a dans cette Chambre une immense majo rite pour se prononcer contre cette politique qui a occupé la presse et la tribune depuis tant de temps, et qui pèse sur ce pays comme un cauchemar qui doit cesser et disparaître. Voilà pourquoi j'ai l'honneur de déposer sur le bureau de la Chambre un amendement au premier paragraphe » (qui fixait le crédit h 9 4io 000 francs). Le défi de M. Langlois ne fut pas relevé. On argua de la procédure, de l'étrangeté d'une motion rejetée par son propre auteur; bref on écarta l'amendement par la question préalable. Il n'est pas douteux cependant que si les partisans de l'intervention avaient eu à cœur de se démontrer, l'un d'eux aurait repris l'amendement et aurait essayé de le défendre. Le silence général se passe de tout commentaire. Le débat roula donc uniquement sur le projet ministériel.
Aujourd'hui que la France est reconstituée, qu'elle a refait son armée, ses finances, ([u'clle a acquis un puissant allié sur le continent, qu'elle possède des amitiés précieuses ; aujourd'hui que la politique dominatrice et menaçante de M. de Bismarck est descendue avec lui dans la tombe et que l'hégéinouic de l'Allemagne a fait place à un juste é({uilibrc des forces, nous avons peine à comprendre les susceptibilités de l'opinion en 1882. Je ne reviendrai pas sur les réflexions que j'ai présentées h ce sujet. Je me bornerai à constater que la Chambre, trop préoccupée des obscurités
LA QUESTION d'bGYPTE. Soy
qui planaient encore sur la situation et s'exagérant les dangers que la cause de la paix pourrait courir, a perdu de vue, dans son patriotisme inquiet, l'exacte valeur des éléments dont elle avait à tenir compte. Elle a cru à des complications bien peu probables, elle a considéré l 'in offensive démarche à laquelle on la conviait comme le premier pas sur une pente où elle ne serait plus maîtresse de s'arrôter. Nous nous sommes heurtés sans cesse à cette interrogation tacite ou formulée : c( Pouvez-vous nous donner la certitude que l'occupation du canal ne vous entraînera pas plus loin? que les puissances européennes n'entreront pas en ligne? que vous ne serez pas pris dans un engrenage irrésistible? » Cette certitude nous l'avions; mais nous ne parvenions pas à la faire partager, parce qu'elle ne reposait pas sur une preuve formelle, indiscutable, comme eût été l'engagement écrit des puissances. Elle résultait d'un ensemble de présomptions, de nuances diplomatiques, d'indices de toute nature, propres à faire la conviction chez qui a suivi jour par jour les phases de la négociation, mais qui, exposées à la tribune, perdaient une partie de leur force devant une Assemblée frémissante, dominée par un sentiment intense et anxieuse de se prononcer sur des questions simples, susceptibles d'être résolues par oui ou par non.
En vain je m'appliquai à établir que l'occupation du canal, telle que nous l'avions conçue et stipulée, resterait forcément limitée à son objet
3o8 LA QUESTION D EGYPTE.
et qu'elle ne risquait pas de nous faire assumer, h un moment donné, des responsabilités imprévues. Le conflit avec les puissances, disais-je, n'est pas à craindre, car celles-ci ne se préoccupent que du règlement politique, auquel elles ne veulent pas rester étrangères; elles ne prennent point ombrage de la protection du canal, qui ne lèse aucun intérêt et au regard de laquelle chaque Etat conserve sa liberté d'action. J'insistai sur le caractère manifestement neutre des positions que nous projetions d'occuper militairement. Ce n'était j[)as de ce côté que pourraient se porter les forces d'Arabi, trop occupées ailleurs, sur la route d'Alexandrie au Caire, et qui n'auraient aucun intérêt h compliquer leur tâche en venant, h si grande distance, chercher une lutte avec les troupes françaises '. Je fis appel aux sentiments chevaleres(jues toujours si puissants daus une Assemblée française. Devions-nous laisser notre amie, notre alliée, l'Angleterre, seule aux prises avec les difficultés de l'intervention, alors qu'elle nous demandait une chose aussi simple, aussi exempte de danger pour nous, que celle-ci : montrer notre drapeau à côté du sien, le long du canal? Ce n'est pas notre appui matériel qu'elle sollicite, répc'lais-je, c'est notre appui moral; elle
I. LoH luIiiiitUHlratours do la C(iiit|ia)^''i)io do Siio/ m'avaient piciiioiiicnt (^dili/' ii cet éffard. M. Fordiiiand do Los.scps, qui coiiiiuiHNnit do loii^fiin date Aral)i ol lot* diflicullôs <!■' (-(iininiinication duiiM In ri'*^ion, m'avait donné Ich pluH parfaites nssiirancea. Il <'*tait ovidonl pour lui (pin postéH i\ Port-Saïd et Inmaï- Ha, nous n lunionM (pi'à tenir en respect loB Arobcs du désert.
LA QUESTION d'ÉGYPTE. SoQ
veut montrer à l'Europe qu'elle a « les sympathies, l'amitié de la France ». Refuserons-nous de serrer la main qu'elle nous tend? Voulons-nous briser les liens qui nous unissent?
A ceux qui objectaient que cette faction le long du canal ne serait pas très glorieuse, et que nos alliés nous sauraient peu de gré d'un concours aussi platonique, je répondis que les Anglais n'avaient pas besoin de nous pour vaincre Arabi, qu'ils se sentaient assurés du succès, mais qu'ils avaient en vue les complications internationales qui pourraient s'ensuivre. Ils espéraient les prévenir et donner moins de prise aux défiances, en n'apparaissant pas au nom d'un intérêt exclusif; ils tenaient à représenter l'intérêt collectif, et cette intention de leur part s'affirmerait par cela même que nous consentirions à les assister. Nous leur servirions en quelque sorte de caution au regard des autres puissances.
Si l'on doutait du prix très grand qu'ils attachaient à notre concours même ainsi restreint, il suffit de se reporter aux déclarations que firent leurs ministres, lors de la discussion relative à la demande de crédit déposée par eux le 24 juillet. (( Le véritable intérêt de la discussion, nous écrivait notre chargé d'affaires à Londres, M. le comte d'Aunay, se trouve dans les déclarations ministérielles. MM. Gladstone, Childers, Chamberlain, Sir Ch. Dilke, ainsi que Lord Granville dans l'exposé qu'il a fait h la Chambre Haute, ont développé trois points principaux :
3lO LA QUESTION d'ÉGYPTE.
« Premièrement. — L'Angleterre est prête à accepter tous les concours, de quelque part qu'ils viennent, pour intervenir en Egypte, mais si la coopération de toutes les puissances lui faisait défaut, elle ne reculerait pas devant une action isolée.
» Secondement. — Le gouvernement anglais ne compte sur la France que pour protéger le canal de Suez. La résolution prise par cette puissance de se tenir en dehors de toute intervention proprement dite ne porte aucunement atteinte aux bons rapports existant entre les deux pays. L'alliance avec la France est aussi étroite que par le passé, et le gouvernement anglais se rend compte des motifs qui dictent notre conduite en cette circonstance.
» Troisièmement, etc. »
On peut juger de ce qu'eût été notre situation si nous avions répondu h l'appel du cabinet britannique. En fait, pas une amorce ne fut brûlée au canal, pas une observation ne fut formulée par l'Europe. Après sa facile conquête, l'Angleterre, amie et reconnaissante, aurait respecté doublement la posîlion acquise par la France. Celle-ci détenant la moitié de ce qui faisait alors le principal sinon rexclusif intérêt de l'Angleterre en Egypte, aurait débattu lil^rcment les conditions du séjour ou de l'évacuation ; elle les aurait fixées d'un commun accord avec son alliée. Les deux nations seraient parties ou restées ensemble dans la vallée du Nil.
LA QUESTION d'bCYPTE. 3iI
Mais tout s'effaça devant ce qui apparaissait à la majorité de la Chambre comme la loi suprême. Notre pays, pensait-elle, devait pendant un certain temps encore se réserver, se recueillir. Qui pouvait, au surplus, garantir la fin dernière de ce conflit obscur? Quel sort attendait ceux qui s'y seraient témérairement engagés? La France n'avaitelle pas sur ses frontières des intérêts supérieurs a ceux qu'elle possédait en Egypte? Au milieu de l'Europe attentive la circonspection n'était-elle pas doublement commandée? Ces craintes patriotiques déterminèrent la conduite de l'Assemblée. Elles sont résumées dans ces lignes qui terminent le discours de M. Clemenceau : « En vérité, il semble qu'il y ait quelque part une main fatale qui prépare une explosion terrible en Europe. Qui osera prendre ici la responsabilité de ce qui se prépare? Qui osera dire qu'au jour du règlement diplomatique de la question égyptienne, il vaut mieux pour la France être seule avec l'Angleterre en querelle contre l'Europe que d'être avec l'Europe tout entière revendiquant sa légitime part d'influence sur le territoire égyptien?... Messieurs, la conclusion de ce qui se passe en ce moment est celle-ci : l'Europe est couverte de soldats; tout le monde attend, toutes les puissances se réservent leur liberté d'action pour l'avenir; réservez la liberté de la France. »
On passa au vote. Nous fûmes battus, h mains levées, à une majorité considérable. Alors, par une procédure dont il existe, je crois, peu d'exemples, on recommença le vote — bien qu'il eût été
3l2 LA QUESTION d'ÉGYPTE.
proclamé et acquis — pour procéder au scrutin public qui avait été, paraît-il, demandé antérieurement. Je n'étonnerai personne en disant que notre défaite étant avérée, le nombre de nos partisans n'augmenta pas à cette seconde épreuve. Nous recueillîmes 76 voix. Dans l'énorme majorité qui se prononçait contre nous, figuraient, à côté des abstentionnistes convaincus, ceux qui, dès l'origine, avaient préconisé l'intervention totale.
A l'issue de la séance, nous déposâmes nos démissions entre les mains du Président de la République. Mes collègues, voulant affirmer leur complète solidarité avec moi, déclarèrent qu'aucun d'eux n'accepterait de faire partie de la nouvelle combinaison. M. Grévy approuva notre conduite et nous pria de continuer l'expédition des affaires jusqu'à la nomination de nos successeurs.
Le lendemain, 3o juillet, je reçus la visite du prince de Ilohenlohe. Il venait m'annoncer que le cabinet de Berlin, se rendant h mes raisons, « était prêt, si je le désirais, à proposer une protection collective (du canal) dans la forme que je jugerais la plus praticable ». Cette communication justifiait entièrement la confiance que j'avais témoignée dans les dispositions conciliantes des puissances. F'IIIc nraiirail permis, si je l'avais reçue plus loi, de fournir à la Chambre les assu-
LA QUESTION d'ÉGYPTE. 3i3
rances positives qu'elle me demandait. Malheureusement un vulgaire incident de transmission télégraphique avait retardé la dépêche de vingtquatre heures '. D'autre part, le comte de Hatzfeld me faisait savoir par notre ambassadeur que « la Turquie donnait son adhésion pour participer à une protection collective organisée par les soins de la conférence «. Ainsi la consultation préalable de la Porte ottomane, que le prince de Bismarck avait mise jusqu'ici pour condition à son acquiescement, se trouvait réalisée. Enfin le 3i juillet et le i*"" août, je reçus le consentement de l'Italie et de la Russie. J'étais donc bien fondé le 2^ juillet, après la lecture du rapport de la commission, à m'opposer à la discussion immédiate, que réclamaient instamment nos adversaires. Mon tort a été de ne pas solliciter un délai plus long, que la Chambre sans doute aurait accordé malgré la hâte qu'elle manifestait d'en finir. Combien différente eût été la discussion, si j'avais été muni de toutes ces adhésions! La France serait encore en Egypte ou l'Angleterre n'y serait plus.
N'occupant plus le ministère qu'à titre intérimaire, je ne pus que prendre acte de ces communications, et réserver les décisions de mon successeur. Celui-ci fut désigné seulement le 7 août. La dernière pièce intéressante qui me parvint est une
1. Il avait été nécessaire, me dit le prince, de faire répéter certaines phrases, dont le déchiffrement était obscur. Sans cela, m'assura-t-il, la dépèche m'aurait été communiquée avant la séance du ag; « elle avait été expédiée à cette intention ».
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note de Lord Lyons, du 5 août. Elle montre en quels termes amicaux nous étions restés avec l'Angleterre, malgré notre refus de coopérer. « A la suite des discussions qui ont eu lieu à la Chambre française samedi dernier (29 juillet), dit la note, et eu égard au désir du gouvernement de Sa Majesté d'agir cordialement avec le gouvernement de France, M. le contre-amiral Hoskins, à Port-Saïd, a été chargé de borner pour le moment ses opérations sur le canal de Suez au maintien du statu quo, et h ne point débarquer, si ce n'est pour la protection des sujets britanniques, ou dans le cas où l'on ferait une tentative quelconque pour bloquer le canal, tentative qu'il est chargé d'empêcher par la force. »
J'eus donc la satisfaction en quittant le pouvoir de laisser l'alliance anglaise intacte et le concert européen en rapports confiants avec la France.
C'eût été le moment si — comme certains le prétendaient — le Parlement avait été enclin à une politique plus entreprenante, que paralysait notre présence aux affaires, de profiter du changement de ministère pour la mettre à exécution. Les circonstances en effet étaient propices.
L'attitude des puissances n'était plus aussi éniginali(juc. L'Angleterre n'avait pas encore franchi le pas décisif et continuait de souhaiter notre concours. Mon successeur, M. Duclcrc, comptait do nombreux amis dans le parti qui m'avait le plus vivement comballu, teUii de l'intervention totale. Rien donc ne s'opposait à ce que l'idée fût reprise.
si elle avait eu quelque chance de succès. Ce n'est pas la première fois que des crédits refusés à un cabinet auraient été accordés au cabinet suivant; il suffit, en pareil cas, pour sauver la forme, de modifier légèrement le chiffre du crédit ou la rubrique. Mais personne n'en fit la proposition. Chacun sentait l'impossibilité de rallier une majorité.
M. Duclerc, dont on louait la fermeté, se montra plus circonspect que nous-mêmes. L'Italie ayant à son tour présenté dans la conférence un projet de protection collective du canal, il ne crut pas pouvoir y aquiescer sans réserve, tant il appréhendait les susceptibilités de la Chambre, a Dans le cas, manda-t-il à M. de Noailles, le 12 août, où tous les autres représentants des puissances à la conférence adhéreraient à la proposition du comte Corti, vous êtes autorisé h donner également l'assentiment du gouvernement de la République. Vous déclarerez toutefois que la France réserve son entière liberté d'appréciation quant à l'exécution des mesures auxquelles elle peut être appelée à prendre part en vertu de cet arrangement. » Il accentua ses restrictions dans une lettre au ministre de la Marine : « Il conviendrait, ce me semble, que le chef de notre division navale du Levant fîit autorisé, si des ouvertures lui sont faites, h entrer en pourparlers avec les commandants des forces maritimes des autres puissances. Dans tous les cas, l'amiral Conrad devrait nous tenir exactement renseignés sur ces néffociatious et n'accepter qu'ad référendum les propositions de
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règlement ou d'action commune qui pourraient lui être adressées. »
L'Angleterre accéléra ses préparatifs. N'étant plus retenue par ses accords avec la France, elle élargit son programme et se mit en devoir non seulement de protéger le canal, mais d'abattre la rébellion. Ses troupes débarquèrent à la fois à Suez et h Alexandrie. De ce dernier point le gros de Tarmée se dirigea vers le Caire. Les Egyptiens étaient faiblement retranchés à Tel-el-Kébir, dans le vague dessein de barrer la route. Le choc se produisit le i3 septembre au matin. Il fut de courte durée. Après avoir esquissé une résistance, Arabi donna le signal de la retraite. Ses régiments s'enfuirent en désordre, poursuivis par la cavalerie britannique qui entra derrière eux au Caire le i5 septembre. La ville fut occupée militairement par les Anglais et Arabi fait prisonnier. On a expliqué de diverses manières cet étrange combat. La raison généralement admise c'est qu'il s'était établi une sorte d'entente entre le commandant anglais et Arabi. L'indulgence montrée plus tard vis-h-vis de ce dernier corrobore cette hypothèse.
Quoi qu'il en soit, les Anglais se trouvaient maîtres de l'Egypte avant môme que les puissances eussent arrôlé leurs résohilions. Elles aimèrent mieux ncceptcr de bonne grâce le fait accompli et 86 contenter des assurances données par le cabinet de Londres sur le caractère essenticMenient temporaire de l'occupation et sur le règlement final qui serait réservé h l'Europe. La France ne fui j)as la
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moins empressée à s'associer h la satisfaction de nos voisins. « J'ai félicité le Principal secrétaire d'Etat, écrit M. Tissot à M. Duclerc, du succès que venaient de remporter les troupes de la Reine en Egypte. Lord Granville a paru fort sensible à ces félicitations et m'a dit qu'il les acceptait d'autant plus volontiers qu'il avait une plus complète conviction que la victoire de Tel-el-Kébir était une victoire européenne. « Un échec de notre armée, a-til ajouté, aurait été un désastre pour toutes les puissances qui ont h compter avec le fanatisme musulman. »
Est-il exact que les Anglais aient prémédité ce dénoûment et que bien avant la crise ils songeaient déjà à nous évincer de l'Egypte? Je crois, pour ma part, qu'un tel jugement est injuste. Pour apprécier sainement leur conduite à notre égard, il faut la considérer dans les trois périodes : avant, pendant et après la crise. Durant la première période, leur attitude a été correcte. Sans doute ils ont cherché à tirer le meilleur parti possible de la situation et à étendre leur influence. Mais avons-nous le droit de le leur reprocher, si les procédés employés ont été loyaux? Notre tort fut de nous enfermer avec eux dans un tête-à-tête qui ne pouvait tourner à notre avantage. Entre les Anglais et nous la partie en pareil cas n'est pas égale. Ils ont une suite, une ténacité, un perpétuel souci du but, qui ne sont pas au même degré dans nos habitudes. Leurs agents possèdent une liberté d'allures, une initiative que les nôtres ne connaissent pas. Ils vont de
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l'avant, dans l'intérêt de leur pays, sauf à être désavoués, si les circonstances le commandent (mais leur disgrâce n'est que de forme). Ils séjournent longtemps dans les mêmes postes, étudient tous les moyens d'action, excellent à acquérir de l'ascendant sur les personnes. Leur gouvernement les soutient avec vigueur et à certains moments ne craint pas de prendre des décisions devant lesquelles nos ministres reculent. On l'a vu, lors de l'achat des actions du canal de Suez : le cabinet français n'osa pas, vis-h-vis du Parlement, se mettre à découvert de cent millions pour monopoliser la propriété du canal. Dans de telles conditions, il est inévitable qu'à un moment donné la part de la France diminue au profit de l'Angleterre.
Pendant la crise, je puis l'affirmer en ayant été le témoin, les Anglais non seulement n'ont pas voulu s'isoler de nous, mais ils ont cherché tout le temps à s'assurer notre concours. Ils ont difTéré d'opinion avec nous sur un seul point : l'emploi des troupes turques. Tandis que, dans l'ordre de leurs préférences, ce moyen passait avant l'intervention à deux, nous le mettions après. Mais cette divergence était, chez eux comme chez nous, exempte d'arrièrc-pcnsée. Lorsque, au mois de juillet, le Sultan atermoyant toujours, il a fallu agir, l'Angleterre, plus libre que nous dans ses mouvements, a cons<;nti néîinmoins i» régler son pas sur le notre, et ù la (in, pour nous décider à intervenir avec elle u. l'intérieur de l'Kgyple, elle se serait cngngi'o au d(dii d'une coopération spéciale et
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limitée. Mais une telle alliance ne couvrait pas notre frontière de l'est. Lord Lyons l'a compris du premier mot. Le fait même qu'on y eût songé de l'autre côté de la Manche montre le vif désir qu'on avait de marcher ensemble et l'absence de toute visée exclusive.
Que depuis, le point de vue ait changé, qui s'en étonnera? Il y aurait quelque naïveté h croire que de si grands événements, de si gros risques courus, ne devaient pas altérer les situations respectives. Pouvions-nous espérer, nonobstant notre trop prudente abstention, de conserver l'égalité de traitement, de continuer le condominiumPIl eût mieux valu pour nous reconnaître tout de suite une inéluctable nécessité et déterminer à nouveau, dans un esprit de bonne entente, la part d'influence à laquelle il était raisonnable de prétendre désormais. Nous eussions ainsi prévenu les froissements qui devaient affermir nos voisins dans la volonté d'être seuls les maîtres. Toute tentative que nous ferions pour maintenir le statu qiio ante était fatalement condamnée à l'insuccès et tournerait à notre élimination progressive. Voilà ce que nous n'avons pas suffisamment compris et ce qui diminue beaucoup la légitimité de notre plainte. Le seul reproche que nous sommes en droit d'adresser aux Anglais, en notre qualité de grande puissance, c'est d'avoir déserté le terrain du concert européen sur lequel ils s'étaient spontanément placés. Avant de commencer l'expédition, avant de fouler le sol égyptien, ils avaient
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publiquement déclaré que le règlement final appartiendrait à l'Europe. Ils voulaient s'assurer ainsi la neutralité des tiers et écarter les chances de complication internationale. C'était un véritable contrat sj'nallagmatique dont l'inexécution, de la part des Anglais, a constitué pour l'Europe et pour nous-mêmes un juste grief. Il est fort regrettable que nous ayons été les seuls à le ressentir.
On peut assigner à la crise et à son fâcheux dénoûment trois causes principales. Premièrement, la façon imprudente dont la question a été posée au début. Au lieu de prétendre réserver la solution aux deux seules puissances occidentales et de séparer ainsi les gouvernements en deux camps, il fallait, comme nous l'avons dit, 1' « internationaliser » et provoquer l'Europe entière à la régler. Ce faux point de départ a préparé de grosses difficultés. La France n'était pas en état de soutenir une pareille politique jusqu'au bout. Elle a donc dû — d'accord d'ailleurs avec l'Angleterre — modifier son attitude, oc qui a entraîné une perte de temps, tout en laissant subsister la fâcheuse tendance h délibérer en deux groupes distincts pour ne pas dire opposés. Secondement, la chancellerie allemande s'est dérobée h la mission qu'elle tenait des événements. Le prince de Bismarck dominait sur le continent et il n'avait (ju'un mot h dire pour (juc la France et l'Anglcterrc fussent revêtues d'un mandai collectif. Or après avoir incliné un instant vers ce parti, il s'en est brusquement détourné, sans lui en substituer
un autre vraiment acceptable. Ses complaisances pour la Turquie ont par moments tout entravé. Un tel manque de suite chez un esprit d'ordinaire si clair et si ferme a fait soupçonner quelque but caché. On a supposé qu'en permettant h l'Angleterre d'intervenir seule, il voulait créer une mésintelligence permanente entre elle et la France. Ce résultat pouvait séduire un politique de second plan. Mais M. de Bismarck aurait dû se dire que les conditions primordiales de l'équilibre européen survivent à ces combinaisons passagères. Que reste-t-il aujourd'hui de cette mésintelligence estimée à un si haut prix? Les deux puissances se sont rapprochées et l'Angleterre reste maîtresse d'un poste avancé qui est une menace pour les intérêts de l'Allemagne aussi bien que pour ceux des autres nations. Si tel donc avait été le calcul de la chancellerie impériale il aurait été bien décevant et bien peu digne de l'homme d'Etat qui la dirigeait. En troisième lieu — et c'est là un triste retour h faire sur nous-mêmes — la Chambre française, au dernier moment, a manqué de décision. Elle est restée perplexe entre des éléments contradictoires et, comme il arrive souvent en pareil cas, elle s'est abstenue. Elle a ainsi laissé le champ libre à une puissance habile et envahissante qui, privée de tout contre-poids, devait tendre nécessairement à faire tourner les circonstances à son profit exclusif et à dénaturer le caractère primitif de l'occupation.
Telles sont les causes directes de l'événement.
Mais il en est une plus éloignée, que je rappellerai d'un mot. Le souci très louable des intérêts de leurs nationaux, qui animait les deux puissances occidentales, les a conduites à s'occuper des finances égyptiennes plus qu'il n'aurait convenu. Elles ont épousé li;s revendications des créanciers au point d'en faire bientôt l'objectif presque unique de leur politique. Le condominium a été l'expression la plus caractérisée de ce sentiment. Considéré comme une victoire par le ministre français de l'époque, il contenait en germe toutes les complications, tous les périls qui ont abouti h la crise de 1882. En s'y attachant outre mesure la France a diminué ^on prestige, elle s'est aliéné en partie les sympathies que lui avait values son rôle séculaire, elle a cessé d'être dans la vallée du Nil la protectrice naturelle vers laquelle ce peuple enfant était accoutumé à tourner les yeux. La part très grande qu'elle a prise dans la déposition d'Ismaïl ne lui a pas ramené les esprits. Car Ismaïl, malgré ses fautes accumulées, aux(jucllcs il n'eût pas été impossible de mettre une digue, s'adaptait mieux aux nécessités du gouvernement de l'Egypte que son débile successeur. Les ministres français ont eu l'illusion de croire qu'ils seraient maîtres des événements dont ils venaient de précipiter le cours. Ils n'ont pas assez vu qu'il suivre la voie dans hujuellc on s'était engagé remploi de la force deviendrait un jour nécessaire, et qu'à ce moment les conditions faites h la France par la polififinc générale uc lui permettraient
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peut-être pas de jouer le rôle prépondérant. La supériorité de l'Angleterre devait être envisagée comme une éventualité probable, que l'appel au concert européen pouvait seul conjurer. Malheureusement cet appel a eu lieu bien tard, le mal était déjà profond, les positions étaient prises et le remède souverain a fait défaut quand on s'est décidé à y recourir.