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En plusieurs provinces, dans le comté Nantais par exemple, et dans les anciens diocèses de Dol, Saint- Malo et Rennes, des bénéfices simples avaient été affectés à Tentretien des petites écoles (1). Ailleurs, comme en Anjou, nombre de chapellenies avaient été fondées avec cette clause que le prêtre chargé de les desservir devrait en même temps se consacrer à l'éducation des petits enfants (2). C'était donc une idée répandue qu'on pouvait employer les biens de l'Église au service de l'enseignement sans contrevenir aux intentions des fondateurs. Le clergé de Chartres appuie ses revendications touchant la part d'influence sur l'instruction publique et le droit d'inspection qui appartiennent aux ecclésiastiques sur « la nature des biens de la plupart des collèges ». Le cahier de la paroisse de Chevannes rédigé par Dupont de Nemours demandant « qu'on assure le sort des maîtres d'école par de petites pensions sur les bénéfices, » observe que cette manière de procéder « ne serait pas contraire à l'usage naturel des biens ecclésiastiques dont les fondations ont, en grande partie, pour objet l'instruction publique. »
Le gouvernement, du reste, avait souvent donné l'exemple du mépris de la propriété ecclésiastique, et la trop fameuse Commission des réguliers (3) établie
tant règlement pour les collèges qui ne dépendent pas de V université Aq féY. 1763: «Le Clergé a concouru à la dotation de la plupart des collèges par Tapplication des prébendes préceptoriales destinées à l'éducation do la jeunesse aux termes des ordonnances d'Orléans et de Blois, et par l'union des bénéfices ecclésiastiques. » Ap. Durand de Maillane, t. II, p. 436, y^ École.
(1) L. Maître, L'instruction publique dans les villes et les cam^ pagnes du comté Nantais avant 1789. Nantes, 1882, in-8, p. 12-13. — Guillotin de Gorson, Powt//^ historique du diocèse de Rennes, Rennes, 1882, in-8, t. III, p. 389-486.
(2) G. Port. Dictionnaire de Maine-et-Loire, Angers, 1874-78, 3 vol. in-8, passim.
(3) L'assemblée du Clergé de 1765 avait résolu d'aller au devant des reproches qui pouvaient provoquer les abus que le relâchement des mœurs et surtout Tusage exagéré de la commende
en 1766, avait plus d'une fois disposé arbitrairement des biens formant la dotation des établissements supprimés. Il en usait de môme en appliquant sans mesure le système des économats, juste objet des réclamations des Assemblées du Clergé et qui devait être flétri, en 1789, dans maints cabiers (1).
Ainsi d'une part des précédents légitimes, d'autre part des procédés administratifs irréguliers au point de vue du droit, mais entrés dans la pratique courante, expliquent dans une certaine mesure, sans pourtant les justifier, les vœux d'un grand nombre de cahiers réclamant l'attribution partielle des biens de l'Église aux établissements d'enseignement existant en 1789 et à ceux dont on propose la fondation. La reproduction intégrale de ces propositions constituerait une
ETâient introduits dans les ordres religieux. Elle décida de solliciter du pape la nommination de commissaires pris dans lo corps épiscopal qui procéderaient aux réformes nécessaires. Le gouvernement considérant cette procédure, pourtant parfaitement régulière, comme une violation des libertés de TÉglise gallicane, institua par arrêt du Conseil du 25 mars 1766, une commission de réforme composée de prélats et de conseillers d'État qui fonctionna jusqu'aux derniers jours de l'ancien régime. L^œuvre néfaste de cette commission a été étudiée en 1875-1877, dans la Revue des questions historiques^ par M. Gérin dont M. de Luçay résume en ces termes le savant travail : « Les droits du pape ne se trouvaient ni réservés ni même mentionnés, et cependant la matière était essentiellement de celles qui réclamaient le concours des deux pouvoirs. Quelque incompétents qu'ils fussent, les commissaires n'en agirent pas moins avec une célérité qui n'eut d'égale que l'arbitraire de leurs décisions Ils firent sanctionner par de simples arrôts du Conseil d'innombrables suppressions, unions, translations de maisons et de bénéfices, voire même la dissolution de certaines congrégations, et en vinrent à prétendre placer désormais tous les ordres monastiques de France sous le bon plaisir du roi, en substituant un régime uniforme émané du seul pouvoir civil aux règles et constitutions confirmées par les conciles et par des traditions séculaires. A la veille des Etats généraux, la commission des réguliers avait abouti à réduire d'un tiers le personnel des congrégations d'hommes. » {Les secrétaires d'État depuis leur ins" îitution jusqu'à la mort de Louis XV» Paris, 1881 , in-8, p. 460, 461 .} (1) Voir la note B.
litanie aussi longue que fastidieuse. Il convient pourtant d'en donner Tidée par quelques citations et surtout par une analyse japide, mais une analyse méthodique qui montrera sous quels aspects divers la question a été envisagée par les électeurs des trois ordres.
Les vœux les plus radicaux émanent naturellement du tiers-état rural. Il ne s'embarrasse guère des questions de justice et de forme que peut soulever l'attribution aux écoles des biens ecclésiastiques. En beaucoup de lieux, il réclame hardiment la suppression de la plupart des bénéfices simples (i), des petits chapitres, de nombreuses communautés et ordres religieux; quelquefois aussi^ il veut bien se contenter d'une partie de leurs revenus. Ces idées se retrouvent à chaque instant dans les cahiers des villages de la prévôté de Paris; en citer quelques-uns c'est les citer tous, tant y est complète, d'ordinaire, l'identité de la pensée et de l'expression.
« Nous demandons, disent les paysans de Lognes en Brie, qu'il soit établi dans les campagnes des maîtres et des maîtresses de pension pour instruire la jeunesse; leur faire un fixe sur partie des revenus des moines et couvents supprimés. » Ceux de Longpérier veulent « qu'on mettre sous séquestre les bénéfices simples pour les employer... à établir des maîtres et des maîtresses d'école. » D'aprèsles habitants de Lassy, les États trouveront dans la réunion des bénéfices simples et de chapelle, l'extinction de chapitres très inutiles, de communautés, d'abbayes, ou au moins dans la réduction de leurs revenus, de quoi faire un sort aux curés, fournir à l'entretien du lieu saint, à l'instruction de la jeunesse. » On réclame à Vaucresson « la construction d'une maison d'école et l'établissement d'un vicaire, le tout pris sur les biens bénéfi-
(1) Toutes les expressions des cahiers cités se rapportant aux matièr^ sont expliquées ci-dessous, no^e B.
ciaiix{4); » à Tremblay, «qu'il soit prélevé sur tous les biens ecclésiastiques une somme suffisante pour le payement des maîtres et maîtresses d*école, pour les réparations et la construction de leurs logemcnls; » à Sainte-Geneviève-des-Bois, « que les petits couvents, chapitres et bénéfices simples inutiles soient supprimés et leurs biens employés à l'augmentation du revenu des curés et vicaires et des fabriques pauvres et à rétablissement des maîtres et maîtresses d'école. » A YJlliers-sur-Marne, on demande « que Tordre de Malle soit supprimé et qu'après avoir prélevé une pension pour ses membres, on applique le reste à des établissements d'hospices, maîtres et maîtresses d'écoles de charité dans les campagnes ou à leur entretien ». Les paysans de Guibeville voudraient « que la moitié des revenus de chaque évêché fût employée tant à parfaire le revenu des cures jusqu'à la concurrence de 2,000 livres, qu'à l'établissement d'hospices et d'écoles de charité, ou mise dans la caisse pour les pauvres. » Le tiers-état du bailliage de Vendôme fait la môme demande en faveur des collèges.
Quelques cahiers de campagne et trois cahiers de bailliages, ceux de Gisors, de Soissons et de Montreuilsur-Mer, un cahier de la noblesse, celui de Blois, proposent que l'entretien des écoles soit imposé aux gros décimateurs. La noblesse de Dourdan, le tiers état des Andelys le mettent à la charge des curés.
Les vœux des cahiers généraux du Tiers-Élat sont d'ordinaire plus modérés. On en trouve bien un certain nombre qui proposent de mettre la main sur une partie des biens ecclésiastiques qui supposent ou réclament des suppressions d'abbayes, d'ordres religieux, de communautés régulières, qui demandent la
(1) Observer comment les cahiers ruraux mettent à peu près sur le mâme pied le service religieux et le service de l'instruction primaire, tellement considéré comme l'œuvre de PÉglise, que très souvent, même dans les cahiers généraux, c'est à Tarticle des ré* formes ecclésiastiques qu'il est traité de renseignement, .
44 LA QUESTION D'ENSEIGNEMEiNT EN 1789.
désaffectation des bénéfices en commende. Les autres émettent des vœux plus modérés : àBelfort, pour la restitution des biens des jésuites aux collèges autrefois dirigés par ces religieux; en Bassigny, pour qu'on applique au traitement des maîtres et maîtresses les fondations dont Tinutilité sera reconnue; à Grépy-en-Valois, pour « que les bénéfices simples d'un revenu trop modique pour procurer à leurs titulaires une existence honnête soient réunis aux fabriques de leur situation soit pour procurer aux enfants une instruction gratuite, soit pour former des établissements de charité en faveur des pauvres. » L'idée de faire appel aux biens des fabriques pour le service de l'enseignement populaire se retrouve dans le cahier du clergé de Sézanne et Ghâtillon-sur-Marne : « qu'il soit pourvu à l'éducation gratuite des pauvres de la campagne en affectant une somme prise sur les fabriques dans les paroisses où elles sont suffisamment dotées. » Cette pratique du reste n'était pas nouvelle; nous la trouvons en usage dès 1662, justement dans le diocèse de Châlons-sur-Marne (1).
Le tiers-état d'Haguenau « supplie Sa Majesté d'assigner des secours sur les fonds des abbayes et autres bénéfices ». Celui de Montreuil-sur-Mer désire « qu'il soit pourvu à l'instruction publique en concédant aux états provinciaux quelques bénéfices, vacance arrivant par la mort des pourvus, et que généralement les fruits de tous les bénéfices à la nomination du roi soient perçus, pendant trois années après le décès de ceux qui en sont actuellement pourvus, par lesdits états provinciaux pour le produit être par eux appliqué... à l'établissement des frères des écoles chrétiennes et de collèges dans les villes
(1) «Prenez tous les ans, disent les ordonnances de Cliàlons, quelque somme d*argent sur le revenu de la fabrique pour avoir un bon maître dans les lieux où il n'y en a point. » [Ordonnances^ mandements et lettres pastorales de Monseigneur Vévêque et comté de Châlons.,. Ghâlons» 1673, in-l2, p. 95.)
qui en sont privées. » A Melun et Moret, il propose que « sur le quart réservé des pauvres des archevêchés, évêchés et abbayes en commende (1), il soit prélevé des sommes suffisantes pour établir dans les villes et bourgs des écoles publiques dirigées par les frères des écoles chrétiennes pour l'instruction de la jeunesse et notamment des pauvres. » En Poitou, il demande la réduction des bénéfices trop considérables afin que l'excédent des revenus soit employé par les états particuliers de chaque province à divers objets d'utilité publique, notamment à l'établissement d'écoles gratuites dans les campagnes. Enfin à Châteauroux et à Beauvais, le troisième ordre réclame, comme le fait la noblesse du comté de Comminges, la stricte application des canons et des ordonnances sur « la prébende préceptoriale ».
Les vues du Tiers-État se retrouvent du reste dans un certain nombre de cahiers émanant de la Noblesse. A Beauvais, au Quesnoy, dans le Boulonnais, elle réclame pour les établissements d'enseignement « une partie » ou «une portion suffisante » des biens ecclésiastiques. » En cinq ou six autres bailliages, prévoyant comme une éventualité fort probable la suppression de certains ordres monastiques, elle est d'avis d'appliquer leurs biens au service de l'instruction publique.
Il est à peine nécessaire de dire que ces idées subversives de la propriété ecclésiastique et de la vie religieuse sont à peu près inconnues aux rédacteurs des cahiers du Clergé. On n'y trouvera donc pas de ces vœux révolutionnaires, mais il ne faudrait pas croire que l'Église de France se soit contentée de formuler des souhaits vagues pour la diffusion des lumières, pour la dotation des établissements existants et de ceux dont elle réclame tout aussi énergiquement que les autres ordres, la fondation. Elle offre un concours
(1) Voir la note B.
généreux et effectif, une contribution large au budget de l'instruction publique, mais elle entend réserver ses droits, respecter les intentions des fondateurs et procéder en conformité des lois canoniques. Elle ne saurait aller au devant de la spoliation plus ou moins déguisée que proi)osent certains cahiers de la Noblesse et du Tiers-État ; elle prétend atteindre le but désiré par des moyens légaux. Voilà toute la différence entre son attitude et celle des autres ordres.
« D'utiles et nombreux établissements pour l'éducation de la jeunesse, disent les ecclésiastiques au Haut- Limousin, sont des vœux ardents du Clergé », et ils proposent d'appliquer « un revenu déterminé sur les bénéfices en commende à l'éducation des jeunes gens dont les talents naturels donnent de grandes espérances. » Ceux de Bouzonville désirent « qu'on impute la dépense d'écoles gratuites pour les sages-femmes sur l'économat des bénéfices en commende et les annates ; » ceux de Coutances, « que tous les bénéfices en commende soient supprimés et que les revenus en soient appliqués à des fondations d'écoles, bourses de collèges et de séminaires, à des hôpitaux. .. qu e dans les lieux où cette application ne pourra se faire, on y puisse former de semblables établissements et fondations sans formalités coûteuses et autres frais que ceux des expéditions de lettres; » ceux de Dieuze, « qu'on emploie les fonds des abbayes vacantes à l'avenir, à doter des séminaires et collèges qui ne le sont pas suffisamment;» ceux du Poitou et du Velay, qu'on établisse dans chaque diocèse au moyen des revenus ecclésiastiques une caisse de religion dont les revenus seront, en partie, affectés à l'instruction publique. »
Le Clergé recommande surtout ces unions de bénéfices qui depuis le seizième siècle avaient aidé à la fondation de tant de collèges. C'est principalement sur cette ressource qu'il compte pour assurer la gratuité dans les maisons d'éducation des divers degrés. « Il faut, dit-il à Vendôme, trouver des moyens sûrs
et prompts, soit par des unions, suppressions et réunions de bénéfices, pour établir, dans toutes les paroisses, des sages-femmes, des maîtres et maîtresses d'école. » A Blois et Romorantin, il recommande « de favoriser les unions faites aux séminaires et aux collèges, et de soustraire celles faites depuis plus de cent ans aux recherches des dévolutaires. » Une vingtaine de cahiers ecclésiastiques proposent uniquement ce moyen pour multiplier les bourses des séminaires. « Mais, dit le clergé de Chartres, ces unions qui procureront indistinctement à tous les sujets de Sa Majesté l'avantage d'une bonne éducation dans les collèges et séminaires, en assurant aux professeurs des honoraires convenables, aux écoliers indigents des bourses qui fourniront à leur subsistance et à leur entretien pendant la durée de leurs études, devront être faites suivant les formes canoniques. » C'est ce que la Noblesse et le Tiers-État ont oublié trop souvent.
Ce ne furent pas seulement les formes qu'oublièrent les hommes de la Révolution quand ils portèrent sur l'Église leurs mains violentes. Ils foulèrent aux pieds sans scrupule la justice et le droit. On sait comment, loin de procéder avec la sage réserve qui leur était recommandée, ils mirent au pillage les biens ecclésiastiques et les aliénèrent à vil prix. On leur demandait d'en affecter une partie au service de l'enseignement. Non seulement ils n'enrichirent pas aux dépens de l'Église les établissements d'éducation, mais ils les dépouillèrent des richesses accumulées parla piété intelligente de nombreuses générations, et nous savons combien il a fallu d'années et de millions pour reconstituer leur patrimoine follement dissipé les premiers jours de la Révolution.
« Il est juste et utile, a dit M. Taine, que TÉglise comme en Angleterre et en Amérique, que l'enseignement supérieur comme en Angleterre et en Allemagne, que renseignement spécial comme en Amérique, que les diverses fondations d'assistance et
d'utilité publique, soient maintenus indéfiniment en possession de leur héritage. Exécuteur testamentaire de la succession, TÉtat abuse étrangement de son mandat lorsqu'il la met dans, sa poche pour combler le déficit de ses propres caisses, pour la risquer dans de mauvaises spéculations, pour Tengloutir dans sa propre banqueroute, jusqu'à ce qu'enfin, de ce trésor énorme amassé par quarante générations pour les enfants, pour les infirmes, pour les malades, pour les pauvres, pour les fidèles, il ne reste plus de quoi payer une maîtresse dans une école, un desservant dans une paroisse, une tasse de bouillon dans un hôpital (1). »
Que pensait-on en 1789 de la direction générale et de la surveillance de l'enseignement national? Quelle part convient-il de faire à l'Église, quelle part à l'État? L'importance de ce problème est manifeste. « Parmi les questions que soulève l'organisation générale de l'instruction publique, il n'y en a pas de plus grave que la constitution des autorités qui doivent présider à l'enseignement (2). »
On sait quel était à cet égard le modus vivendi de l'ancien régime. Tout en laissant à l'Église une large part d'initiative et d'influence et sans se faire, comme de nos jours, maître d'école et maître de pension, l'État ne s'était jamais désintéressé de l'instruction publique. Il surveillait de très près les universités et les avait réformées à plusieurs reprises, en leur conservant pourtant leur autonomie et laplupart de leurs privilèges (3). De concert avec les parlements, il avait provoqué, après la suppression des jésuites, une vaste enquête sur la situation des collèges et avait
(1) La Révolution, Paris, 1878, in-8, 1. 1, p. 220.
(2) Ch. Jourdain. Les conseils de l'instruction publique. (:i) Voir la note 3 de la page 61.
organisé, pour ceux de ces établissements qui ne dépendaient pas des universités et n'étaient pas sous la direction des congrégations religieuses, un système uniforme d'administration (1). L'enseignement primaire était surtout sous l'influence et la direction du Clergé; les déclarations royales de 1606, 1695, 1698 et 1724 avaient affirmé ses droits formellement confirmés d'ailleurs par de nombreux arrêts du Conseil (2). Aussi les ecclésiastiques du Puy pouvaient-ils affirmer dans leur cahier, sans crainte d'être contredits, « qu'il n'était pas nécessaire d'invoquer les anciens monuments de la législation, les ordonnances des derniers siècles rendant hommage aux droits du Clergé sur un point qui tient aussi essentiellement au maintien de la religion et des mœurs. »
Les rédacteurs des Cahiers ne semblent pas avoir souhaitéqu'onréformâlradicalementcetétatde choses.
Inquiet des progrès de l'incrédulité et soucieux de défendre la foi et les mœurs de la jeunesse, le Clergé revendique énergiquement des droits fondés sur des
(1) Voici les dispositions essentielles de cet édit. U mettait les collèges BOUS la direction d'un bureau d*administration composé, suuB la présidence de révoque ou de son délégué, de deux magistrats, de deux officiers municipaux, de deux notables et du principal. Ce bureau devait se réunir deux fois par mois et prendre ses décisions à la pluralité des voix. Il nommait et révoquait le principal et les régents et professeurs, moins ceux de théologie, dont la nomination était réservée h l'autorité ecclésiastique; il arrêtait la durée et les heures de l'enseignement, accordait les congés et vacances, préparait les règlements généraux de discipline intérieure saur l'homologation du Parlement, fixait les traitements des professeurs et les pensions des émérites, régissait les biens et revenus, vérifiait les recettes et dépenses, intenuit ou soutenait les procès. (Jourdain, Histoire de l'université de Paris ^ p. 406.)
(2) Voir le tome I des Mémoires du clergé de France^ édit. de 1768, in-4, au titre des Pelites écoles, p. 969-1086 et 2113-2114; et notamment pour la confirmation de la juridiction des évèques, ardiidiacres et curés sur les écoles, les arrêts du Conseil des 16 cet. 1681 (p. 985), 16 août 1668 (p. 996), 12 mars 1669 (p. 998), 16 sept. 1681 (p. 1054).
titres authentiques et affermis par une longue possession, en admettant pourtant d'ordinaire une certaine immixtion du pouvoir civil, notamment des administrations provinciales, des syndics de paroisse et des municipalités. A Ghâlons-sur-Marne, il demande à être exclusivement chargé de « présenter le régime des établissements et de pourvoir à leur inspection. » A Riez, il réclame « la surveillance immédiate des prélats. » — «L'éducation publique, dit-il, à Paris, ayant une influence si marquée sur le sort des empires par les sentiments qu'elle fait germer dans le cœur des citoyens et les mœurs auxquelles elle les forme, le Clergé a toujours mis au nombre de ses principaux devoirs de s'en occuper essentiellement et de la surveiller. C'est pourquoi il demande... que les collèges de province soient mis sous l'inspection et la supériorité majeure de l'Ordinaire... que tous les règlements qui tendent à conserver et à fortifier la précieuse influence des curés sur l'éducation et surtout sous le rapport de l'instruction chrétienne soient remis en vigueur. » Le chapitre de Paris, les ecclésiastiques de Grasse, d'Evreux, de Besançon, du Labourt, de Lyon tiennent le même langage.
D'autres cahiers demandent des modifications plus ou moins profondes dans la constitution des bureaux d'administration des collèges. Déjà à l'époque de la promulgation de l'édit concernant cet objet, le Clergé avait protesté en certaines provinces. « Quelques chapitres, dit M. Jourdain, se plaignirent d'avoir été dépossédés de leurs droits. Beaucoup d'évéques réclamèrent pour un motif plus grave; ils exprimèrent la crainte que la nouvelle organisation des collèges n'eût pour effet de les soumettre à des influences purement laïques et d'affaiblir ainsi la juste et nécessaire influence de la religion sur l'instruction de la jeunesse (1). »
(1) Jourdain, loc, cit., p. 407.
L'écho de ces réclamations retentit dans les assemblées électorales de 1789. Le clergé de Chartres demande que, dans les bureaux d'administration, la prépondérance de l'élément ecclésiastique soit assurée, tout en sauvegardant les droits de surveillance qui appartiennent à TÉlat. Il propose en conséquence d'y appeler « un égal nombre d'ecclésiastiques et d'officiers civils, sous, la présidence de l'évêque ou de son représentant. » Les ecclésiastiques réclament à Castres « une formation nouvelle des bureaux d'administration des collèges qui ne soient composés que de membres du Clergé sous la juridiction et l'inspection des ordinaires. » Ils désirent dans le Perche, «que le régime et l'administration des collèges appartienne exclusivement aux évoques et que les bureaux, s'il est nécessaire de les conserver, soient restreints uniquement à l'administration du temporel; » à Troyes, que « dans toutes les villes où il y a collège de plein exercice, il y soit établi un bureau de surveillance dont les membres soient nommés par le synode diocésain ». Des tendances tout opposées se manifestent dans le cahier du clergé de Pamiers qui, passablement radical dans ses réclamations, ne paraît guère tenir compte des droits de l'Église. « Les collèges royaux • sont soumis à la vigilance d'un corps administratif nommé par le roi. La constitution même de ces bureaux est très abusive. Pourquoi les réduire au nombre insuffisant de sept vocaux? Pourquoi soumettre ces bureaux à des présidents-nés (1) qui, presque toujours absents et occupés de vastes plans d'administration, dédaignent une partie obscure et peu faite pour leur donner de la célébrité? N'est-il pas évident que leur influence détruit et énerve l'action des autres vocaux et que leur crédit détermine presque toujours le choix de cinq membres, c'est-à-dire du principal, des deux consuls et des deux notables?... On pourrait dé-
(1) Les évôqueâ.
truire ces abus en ordonnant que le bureau fût désormais composé de serze pères de famille éligibles par la communauté en corps et amovibles après trois ans d*administration et après une exacte reddition de comptes. »
Ce point n'a été touché que dans un seul cahier du tiers-état, celui de Rennes. On y proposait de constituer les bureaux d'administration comme les municipalités (1).
Le clergé de Lyon voudrait qu'on confiât l'administration temporelle des collèges aux états provinciaux. Le cahier ecclésiastique du bailliage de Gaux remet le soin de ces établissements « aux évoques, aux curés et aux municipalités conjointement. » Celui de Riom donne le choix des professeurs aux municipalités et iaux curés sous le contrôle de l'Ordinaire. Enfin le clergé de Péronne, après avoir déploré « la fatale destruction des jésuites » et demandé aux états généraux « d'obliger les corps religieux et spécialement les congrégations savantes à se charger des collèges », ajoute qu'il convient de « mettre les pensions sous la dépendance des collèges les plus voisins, les collèges sous l'administration d'une université, les universités de province sous l'inspection immédiate de l'université de Paris. »
C'est surtout au point de vue de l'enseignement primaire que le clergé affirme ses droits et son intention de ne point les laisser prescrire. Un grand^nombre de cahiers insistent sur le droit de présentation, de nomination et de révocation attribué aux curés sous le contrôle des évoques. A Rar-sur-Seine : « Les troubles et les divisions qui s'élèvent souvent à l'occa-
(t) Cet article est le Itë^ du cahier; le UP portait : « I\ sera travaiUé à un plan commun' de réformation de toutes les municipalités du royaume, fondé sur la nécessité de la représentation libre et complète des habitants de toutes les classes sans distinctions de corps ou corporations Les membres des municipalités
seront renouvelés par moitié tous les quatre ans. »
sion de la nomination des maîtres d'école déterminent le Clergé à demander que les curés seuls aient le droit de les choisir, de les approuver et, sous l'autorité de Févêque, de les renvoyer lorsque le bien des paroissiens paraîtra l'exiger. » A Paris-hors-les-murs : « que les maîtres et maîtresses soient sous la surveillance immédiate des curés ou même destituables par eux s'ils s'acquittent mal de leurs fonctions, sauf le recours aux supérieurs ecclésiastiques, comme aussi sans préjudice des droits de ceux à qui il appartient à litre de fondation ou autrement de nommer auxdites écoles. » A Calais : « que les maîtres et maîtresses d'école, dans les campagnes, soient approuvés par les curés et destitués en cas de mauvaise conduite, sans préjudice des droits de l'Ordinaire, et cela pour le grand bien de l'éducation de la jeunesse, objet qui intéresse spécialement les pasteurs (1). »
A Belfort le clergé donne exclusivement aux curés l'inspection des écoles, mais il confie le choix des maîtres « aux curés et syndics des lieux, communément avec le doyen rural d'après l'avis duquel ils recevront l'approbation de l'Ordinaire et pourront être admis à leur place. » On sait qu'en Lorraine les régents étaient élus et révoqués par l'assemblée générale des paroissiens, ce qui donnait lieu à beaucoup de cabales et parfois à de graves désordres (2). Aussi le clergé de Boulay supplie-t-il « Sa Majesté d'ordonner que le choix et le renvoi des maîtres d'école dépendra seulement des municipalités présidées par les curés, ces assemblées étant plus à portée que le reste de la paroisse de juger du mérite des sujets destinés
(1) Cf. C. Amiens, Clermont-Ferrand, Dourdan, Haut-Limousin, Mont-de-Marsan, Rivière-Verdun, Rouen, Toul, Verdun, Vermandois, etc.
(2) Voy. Schmidt, Linstruciion primaire en Lorraine^ à la campagne, il y a cent ans {Revue chrétienne , avril et mai 1880), et Creutier, Des intendants de Lorraine et de leur action sur rins* truction primaire dam cette province, Nancy, 1881, in-8i
à ces fonctions. Cette disposition, peu importante en apparence, doit beaucoup influer sur l'éducation et par conséquent sur les mœurs des habitants des campagnes (1). »
Avec les idées de laïcisation à outrance à la mode chez nous depuis quelques années, ces prétentions de l'Église paraîtraient fort exagérées et même entièrement inadmissibles. En 1789, elles ne semblent pas avoir offusqué le moins du monde la Noblesse et le Tiers-État. Le second et le troisième ordre se sont fort peu occupés de la délimitation des droits des deux pouvoirs sur l'enseignement, le Tiers moins encore que la Noblesse.
Celle-ci se borne à demander en deux bailliages (Beauvais et le Quesnoy) « que les états provinciaux surveillent les collèges et les écoles gratuites » ; à Château-Thierry que ces assemblées les fassent visiter fréquemment par « des inspecteurs sages et prudents » ; à Verdun que la surveillance soit partagée par les états généraux et les états provinciaux. Six cahiers remettent aux assemblées provinciales l'administration des biens et des bourses des collèges. Sept autres leur donnent la charge d'examiner la situation au double point de vue de l'extraction et de la fortune des candidats à l'École militaire et à Saint- Cyr. Celui du Forez demande qu'on réintègre les villes dans l'administration des collèges qu'elles ont dotés. Il n'y a pas une protestation contre l'ingérence du Clergé dans la direction de l'enseignement secondaire.
Un seulcahierdu second ordre, celuide Saint-Mihiel, s'occupe de la question au point de vue des petites écoles, et c'est pour* appuyer les revendications de l'Église. « Que les pasteurs des paroisses de campagne, y lisons-nous, exercent sur les écoles et sur la manière d'inculquer aux enfants les vérités importantes
(1) C'est aussi l'idée de Tuniversité d'Orléans : a dans les campagnes le curé, les syndics et les marguiiliers doivent faire le choix des maîtres et maîtresses d'école, »
qu'on leur y enseigne, l'inspection la plus active et la plus suivie, et ne dédaignent point cette fonction la plus importante peut-être de leur ministère ;... que les écoles des villes, en outre de Tinspection des pasteurs, soient soumises à celle des officiers municipaux et de la magistrature. »
Il arrive rarement que les cahiers du Tiers-État traitent des autorités préposées à la direction générale et à la surveillance de l'enseignement. Sept bailliages ou sénéchaussées seulement ont touché ce point dans leurs doléances. J'ai déjà cité le vœu du cahier de Rennes. Ceux d'Amont et d'Aval, en Franche-Comté, confient aux états provinciaux l'administration des biens des collèges; celui de Loudun revendique le droit- d'inspection sur le collège de cette ville en faveur de sa municipalité. En Poitou, le Tiers-État voudrait que l'administration provinciale fût chargée d'appliquer aux petites écoles quelques bénéfices et de régler le taux des appointements des maîtres. A Soissons, il demande pour la nomination des régents et Tinspection des écoles, le concours de l'autorité civile et de l'autorité ecclésiastique.
Le seul cahier général où j'ai trouvé l'idée révolutionnaire au point de vue spécial qui nous occupe, est celui du tiers-état de Digne dont j'ai déjà dit un mot. Voici le texte dans son intégrité : « Il est du plus grand intérêt de l'Assemblée nationale de s'occuper de l'éducation et des mœurs des jeunes gens. Cest au magistrat civil (Ty veiller, ce droit et ce devoir lui appartiennent^ les enfants devant former un jour les citoyens de tous les ordres delà société. C'est aux magistrats à les faire élever de la manière la plus propre à donner de l'énergie à l'âme, à leur montrer partout l'idée du bien général unie à celle du bien particulier, à éloigner de leur cœur toute idée de superstition qui rétrécit l'esprit et quia désolé pendant des siècles les peuples et les rois. Les sciences et les arts font " nement de la société, la force et le bonheur de
pire ; l'ignorance rend les peuples stupides et fait des esclaves I » J*ai cru devoir citer cette petite déclamation qui a bien son prix, ne fût-ce qu'à titre de curiosité fort rare. Ce texte est en effet l'unique de son espèce dans la vaste collection des cahiers de sénéchaussées et bailliages recueillis dans les Archives parlementaires.
Il faut pourtant dire la vérité tout entière. Les rédacteurs de deux cahiers de village méritent de partager la gloire des précurseurs que je viens d'exhumer. Les gens d'Herblay ont découvert, ou du moins l'homme de loi qui a rédigé leurs doléances leur fait dire que « l'enseignement est la partie de l'administration qui a été la plus négligée ; que même ce qui a mis des entraves à ses progrès, c'est qu'elle a été soumise à l'impression exclusive des ecclésiastiques. » Ils demandent en conséquence que « pour la partie de la religion, les écoles soient soumises à l'inspection des archevêques, évoques et curés (il faut leur savoir gré de cette concession), et qu'au surplus, la surveillance appartienne aux administrations provinciales et aux municipalités. » Les habitants de Rosnysous-les-bpis-de-Vincennes disent de leur côté « que les écoles doivent être surveillées par le ministère public séculier et non par les ecclésiastiques. »
Les bourgeois de Digne, les paysans d'Herblay et de Rosny ont eu d'autant plus de mérite à exposer ces théories qu'ils allaient nettement à rencontre du sentiment général. Partout ailleurs, ou bien l'influence de l'Église sur l'enseignement national ne fait l'objet d'aucune réclamation, ou ses droits affermis par une possession séculaire sont formellement reconnus. On demande par exemple, à Vernouillet-sur-Seine, « que les maîtres d'école soient nommés conjointement par les curés, les seigneurs et les municipalités ; » et à Wassigny, que « des inspecteurs, tous pris dans le corps ecclésiastique et pensionnés par le clergé, soient chargés de la surveillance des écoles. »
Nonobstant les trois exceptions que j'ai mentionnées, on peut dire, je crois, que la Noblesse et le Tiers-État sont moralement unanimes à reconnaître les services rendus par l'Église à la cause de l'enseignement et le bien fondé des prétentions qu'une fois de plus, à la veille de la persécution, elle afûrmait à Tendroit de l'éducation nationale.
Certes on ne- reprochera pas aux électeurs de 1789 l'étroitesse de leurs vues et un attachement immodéré à la tradition. Les idées d'indépendance se sont répandues comme un torrent dans les assemblées de bailliage et les assemblées de paroisse ; aucun scrupule n'a retenu les rédacteurs des cahiers dans l'expression de leurs doléances et de leurs vœux. Nous les voyons pourtant respectueux de la légitime influence de l'Église sur l'éducation en môme temps que soucieux d'afi*ermir celle de l'État. S'ils demandent l'enseignement civique et une éducation vraiment nationale, ils entendent bien conserver à leurs enfants l'enseignement de la religion et leur assurer une éducation chrétienne. S'ils reconnaissent et proclament, trop haut peut-être, la décadence et les abus, ils veulent non pas détruire, mais réformer. Ce sont là des vérités historiques incontestables qu'il importait de dégager des textes.