‹ La question d'enseignement en 1789Chapitre 12 sur 93 · CHAPITRE M · texte numérisé non relu

CHAPITRE M

L Écoles militaires, de marine, d'hydrografphie, des ponts et chaussées. — II. Cours pour les sages-femmes. — III. Écoles vétérinaires. — IV. Écoles diverses.

Il me reste à traiter des vœux concernant un certain nombre d'écoles spéciales ou professionnelles.

Ce serait une erreur de croire que l'ancienne France fût dépourvue d'établissements de ce genre. Villemain, à la suite de son Rapport au roi de 1843, en a donné la statistique. D'après les renseignements officiels qu'il avait pu recueillir, au moment de la Révolution, notre pays possédait au moins 72 écoles spéciales ou cours professionnels d'art vétérinaire, d'accouchement, de dessin, de mathématiques, d'hydrographie, de marine, d'art militaire, des ponts et chaussées, des mines ( l). Il y faut ajouter 40 acadé-

(1) Le rapport de Villemain n'est pas accompagné au MonUeur des tableaux statistiques qu'on trouve seulement dans l'édiiion in-4 publiée à l'Imprimerie royal**. N'ayant pas, en ce moment, cette édition sous la main, j'emprunte à M. A. Duruy (l'Instruction publique et la Hévolution, p. 48-49), l'analyse qu'il a en faite. Voici ses cliiffres : écoles d'accouchement, 12 ; d'artillerie, 7; des jeunes aveugles, 1; de chant, 2; de dessin, mathématiques et d'hydrophie, 12; de génie militaire, l; des jeunes de langue, 2; de marine, 3; militaires, 14; des mines, 1; des mineurs de Verdun, 1 ; des ponts et chaussées, 1 ; des sourds-muets, 1 ; vétérinaires, 2 ; diverses, 13. — On trouvera des renseignements très précis sur les écoles d'artilleiie et du génie, des ponts et chaussées, des élèves ingénieurs de la marine, des mines dans l'Histoire del'e'cole polytechnique, par Fourcy. Paris, 1828, in-8, p. 1-12.

rnios, autant de bibliothèques, de nombreux jardins botaniques, un observatoire et l'école des beaux-arts de Home. La Révolution triomphante devait bientôt détruire la plupart de ces établissements, sauf à en rétablir quelques-uns tant bien que mal, après une interruption plus ou moins longue de l'enseignement qu'ils distribuaient.

Les vœux relatifs à la multiplication de ces écoles si nécessaires, à leur amélioration, à leur admistration, sont nombreux dans les Cahiers. Je vais les analyser rapidement en tâchant de mettre un peu d'ordre dans cette multitude de textes épars, très brefs ordinairement.

Les écoles militaires et la maison de Saint-Gyr appelaient tout spécialement la soUicitudede la Noblesse qui, dans la constitution de la société, à. la fln de l'Ancien régime, était exclusivement appelée à bénéficier pour ses enfants de l'enseignement que l'État y dispensait. Comme on le pense bien, il n'est pas question dans ses doléances des objets techniques se rapportant à cet enseignement lui-même, mais uniquement de l'administration des établissements et surtout des conditions d'admission.

A Montreuil-sur-Mcr, on supplie le roi de conserver à la noblesse peu fortunée lelablissement si utile de l'École militaire. A Sens, on réclame pour elle l'hôtel où elle avait été établie en 1751 et qu'elle avait quitté en 177G, quand ses élèves furent répartis en dix collèges de provinces. C'est aussi l'avis du tiers-état du même bailliage, d'après lequel la présence des élèves militaires dans les collèges «est infiniment préjudiciable à l'éducation des autres citoyens. » La noblesse d'Angoumois voudrait « que l'institution pût tourner au profit de toutes les provinces » et par suite « que le

nombre des élèves fût réparti en raison de la population de chacune d'elles. «

AGaen et à Évreux, le second ordre souhaite la fondation de nouvelles écoles militaires ; le tiers du Quercy en réclame une pour cette province.

Dans huit bailliages, la Noblesse proteste contre les abus qui se sont introduits dans le choix des élèves de l'École militaire et de Saint-Cyr. Ces établissements qui devraient être réservés à la noblesse indigente s'ouvrent trop souvent aux enfants de familles aisées ou même riches qui pourraient pourvoir à leur éducation. Pour remédier à cette injustice, on demande que le roi choisisse les candidats sur des listes dressées, après enquête, par les administrations provinciales. Les dispositions du règlement de 1781 sur les grades militaires avaient vivement ému l'opinion publique (1). Les cahiers du tiers-état sont pleins de protestations contre des dispositions qui allaient à refuser aux roturiers tout avancement sérieux. Ce serait sortir absolument de mon sujet que d'insister là-dessus. Mais je crois devoir signaler ici la réclamation très vive de l'assemblée des Communes en Poitou, parce qu'il y est surtout question des écoles militaires et qu'elle renferme des renseignements pleins d'intérêt. « Les ordonnances militaires nous paraissent contenir quelfjues dispositions contre lesquelles le tiers-état du royaume élève un cri général. Ce sont celles qui alTectent aux seuls enfants de la noblesse le titre d'élèves de l'École royale militaire et six cents places dans dix collèges ou pensionnats tenus par des ordres religieux ou des congrégations ecclésiastiques dans lesquels ils f^ont élevés aux frais du roi jusqu'à l'âge de quinze îtns. A cet âge ceux qui se destinent à la profession des armes sont placés parmi les cadets gentilshommes établis dans les différents corps de troupe. Ceux qui sont appelés à la magistrature et à l'état ecclésias-

(1) VoirChérest, la Chute de l'ancien régime, t. I, p. li, seq.

tique sont envoyés et entretenus dans d'autres collèges jusqu'à ce qu'ils soient reçus, les premiers licenciés en droit, les seconds docteurs en théologie. L'exclusion prononcée contre le tiers des lieux destinés à former des citoyens est une flétrissure injuste et qu'il n'a pas méritée. Les mêmes motifs qui parlent en faveur des enfants de la Noblesse, militent en faveur des siens, puisque tous les pères ont consacré leurs jours, sacriflé leurs biens et prodigué leur sang au service de la patrie. Cette exception est d'ailleurs onéreuse à l'ordre du tiers et contraire à ses intérêts pécuniaires (1). » Le bien fondé de cette protestation me paraît difficile à contester, mais il me semblo qu'elle n'aurait rien perdu à être présentée en termes plus modérés, étant donnés les sentiments de conciliation qui remplissaient le cœur des représentants des ordres privilégiés, sentiments qui allaient bientôt se traduire en actes généreux.

Le tiers-état demande, à Rennes, qu'on établisso dans cette ville des écoles d'artillerie cl du génie ; à Pont-à-Mousson et à Vicheray que l'ordre de Malle soit invité à créer, sur ses galères et à ses frais, une école do navigation où seraient admis « un certain nombre de servants d'armes tirés du tiers-état. » Je me demande avec quelque anxiété d'où avait pu venir à ces bons Lorrains ce zèle pour les intérêts de la marine. Je m'explique beaucoup mieux les vœux dos Communes dans les bailliages et sénéchaussées do Corse, de Grasse, de Sainl-Brieuc, de Quimper, do Nantes et deGuérande pour la fondation de nouvelles écoles d'hydrographie qui permettrait aux habitants de ces circonscriptions de suivre les cours et de subir les examens sans déplacements onéreux.

Le clergé de Vie propose « la suppression de l'École des Ponts et Chaussées comme trop dispendieuse. D'ailleurs, ajoute-t-il, il est juste que ceux qui aspirent

(1) Cf. Ta. Forcalquier.

à être employés dans cette partie cultivent à leurs Irais les talents qui peuvent les en rendre dignes ». A ce vœu rétrograde (1) on peut opposer celui de la noblesse du Berry, demandant « qu'il soit pourvu à l'instruction des élèves ingénieurs par une école établie à ce sujet laquelle sera payée par les provinces et de laquelle elles tireront ensuite les ingénieurs à employer par elles. »

Depuis longtemps le gouvernement central et les intendants, puis en dernier lieu les assemblées provinciales, s'étaient préoccupés des inconvénients graves qui résultaient de l'ignorance des matrones de village ; des cours d'accouchement avaient été fondés en diverses provinces (2). « Mais, dit le clergé de Dôle, les vues du gouvernement relatives aux sagesfemmes n'ayant pas été remplies jusqu'à présent, les états provinciaux en feront un objet important de leur sollicitude. » Aussi insiste-t-on beaucoup pour que la pratique des cours soit généralisée et pour qu'on les rende obligatoires. On demande non seulement que ces cours soient gratuits, mais encore que des indemnités soient accordées aux aspirantes pour leur déplacement et pour leur entretien. Je citerai seulement

(1) On peut en rapprocher celui du tiers-état de Perpignan : a que l'Académie, l'école des haras, les chaires de médecine, chimie, botanique et la pépinière établies dans la ville de Perpignan, soient supprimées. »

(2; C'est ainsi que « l'administration de la Haute-Guienne arrêta l'établissement de cours publics d'accouchement dans les principales villes de la généralité. Cinq élèves devaient être placées dans chaque maison à ses frais et recevoir, à leur sortie, des brevets de sages-femmes jurées. L'Assemblée du Berry adopta des mesures semblables, et la création ou le maintien des cours d'accouchement fut également décidée par toutes les antres Assemblées. » (De Luçay, les Assemblées provinciales sous Louis XVI, 2« édit. Paris, 1871, in-8, p. 266-67). — Cf. \. Bar-sur-Seine.

de Chalon-sur-Saône : « que les femmes qui se destinent aux fonctions de matrones soient tenues de faire un cours d'accouchement qui sera établi dans la capitale de la province, où elles seront envoyées, nourries et entretenues pendant le temps qui sera .jugé nécessaire, et cela aux frais de la province. — Etablir dans chaque bailliage ou autre arrondissement un cours public et gratuit d'accouchement en faveur des femmes présentées par les curés et échevins, avec quelques secours pour fournir à leur subsistance pendant leur apprentissage. » Le clergé de Sarreguemines offre pour cette bonne œuvre le revenu de quelques bénéfices en commende. Celui de Dax propose que pour exciter l'émulation des aspirantes) « Sa Majesté leur accorde une diminution dans les impositions (1). «

La sollicitude des électeurs des trois ordres s'étend sur les écoles vétérinaires. Je retrouve dans une dizaiix' de cahiers la trace de cette préoccupation (2). Quelques établissements avaient été fondés pour cet objet depuis une vingtaine d'années (3). On demande en plu-

(1) 54 cahiers, dont 22 cahiers ecclésiastiques, ont touché ce point : C. Anjou, Auch, Auxerre, Aval, Bitclie, Bouzonville, Chalonsur-Saône, Clennont-en-Beauvoisis, Clonnont-Ferrand, Dax, Dôlc, Évrcux, Libourne, Meiun, Pcronne, Saint-Quentin, Sarreguemines, Soissons, Verdun, Vermandois, Viilers-Cottcrets; curés du diocèse de Fréjus et du Quorcy; — N. Agen, Auxerre, Bar-sur-Soine, Ghaumontcn-Bassigny, Nemours, Reims; —Ta. Alençon, Amiens,

"Anjou, Auxerre, Cliùieau-Thiorry, Condom, Dourdan. Draguignan, Losneven, Paris-hors-murs, Pont-Ji Mousson, Saini-Brieuc, Saint- Flour, Soissons, Taillebourg, ïroyes; — Tb. Saint-Germain-en- Laye, La lloussaye, la Madcleine-lès-Tournan, Neufmontiersen- Brie, Saint-Gratien, Tournan, Vernouillet-sur-Scine, Villiers-lo- Bel, médecins d'Arras.

(2) Exactement 12 : C, Auxerre, Chaumont-en-Bassigny; — N. Nemours, Reims; — Ta. Anjou, Auxerre, Condom, Cusset, Montauban, Rivièro-Verdun, Saint-Flour; — Tb. Villiers-le-Bel.

(3) L'école d'Alfort fut fondée par Bourgelat en 1702, celle d Lyon en 176*.

sieurs bailliages qu'on les perfectionne, que leur nombre soit accru de telle sorte qu'on en puisse distribuer les élèves dans toutes les communautés rurales, du moins dans celles où l'élevage est un ^bjet important.

Je passe sans transition aux vœux concernant un certain nombre d'écoles professionnelles, et je vais les enregistrer tout simplement et sans commentaire. Leur simple énumération suffit pour donner un témoignage authentique du souci qu'avaient nos pères des choses de l'enseignement et du vif désir qu'ils éprouvaient d'en multiplier les moyens.

Les trois ordres de la ville de Bayonne voudraient « une école d'administration et du droit des gens pour former des administrateurs et des membres du corps diplomatique » ; et le tiers état de Metz, « une école de droit public national et étranger où seront admis des citoyens de tous les ordres. »

L'assemblée des Communes du comté de Bigorre recommande l'établissement, dans chaque ville de Parlement, d'un cours public d'enseignement pour les notaires, concurremment avec la pratique chez un officier ministériel pendant le même temps. Au Puy, le Tiers souhaite « qu'il y ait dans chaque province un cours d'études pour les commissaires à terrier et experts et que nul ne puisse exercer cet état qu'après un examen préalable par les officiers royaux du lieu; «> à Saint-FIour, « qu'il soit établi dans le haut pays d'Auvergne une éco'e d'arpentage dont les élèves, après réception au siège principal du lieu de leur établissement, seront experts-jurés et dispensés de tout serment dans leurs commissions. »

La noblesse de Lyon demande « qu'il soit fondé dans cette ville un cours de chimie dont l'objet particulier soit de perfectionner l'art de la teinture. '- Le tiers-état

i32 LA QUESTION D'ENSEIGNEMENT EN 1789.

de Corse réclame une école d'architecture ; celui de Riom « des maîtres de dessin, de géométrie pratique et de mathématiques dans toutes les villes pour les enfants du peuple [l) ». La ville de Caen veut pour elle-même « une école gratuite de dessin, extrêmement utile pour les ouvriers de la ville et tous ceux qui en partent pour travailler dans la capitale. » Le même vœu est émis à Bergues, en ajoutant à l'enseignement du dessin celui de l'architecture. Les habitants de Douai désirent « que l'université y soit chargée d'enseigner gratuitement les principes de dessin, d'écriture, d'agriculture pratique et d'architecture. » La villedeDôle voudrait dans son collège un enseignement véritablement encyclopédique : « des professeurs, maîtres et régents séculiers ou réguliers pour la théologie, la philosophie, les mathématiques et les humanités, une académie de peinture, dessin, sculpture et architecture, un cours d'anatomie, chimie et botanique. »

Le tiers-état de Paris-hors-murs recommande la propagation du procédé de l'abbé de l'Épée poiir l'instruction des sourds-muets; la noblesse de Reims appelle sur leur éducation et celle des aveugles l'attention des États généraux; les habitants de Vernouillet-sur-Seine demandent « que l'établissement désiré et promis depuis si longtemps d'instruction gratuite en tout genre des sourds-muets, tant de naissance que paraccident, soit réalisé et fondé aux frais de l'État ».

Enfin la noblesse de Lyon veut « qu'on examine s'il ne serait pas possible, en leur donnant une éducation patriotique, de tirer parti d'une foule d'enfants abandonnés que l'État recueille et d'en faire de bons soldats et de bons marins ». — «Établir, disent de leur côté les électeurs d'Angoulôme, dans les villes maritimes, des écoles de matelots où les enfants trouvés

(1) Ces cours existaient dans beaucoup de villes, et étaient d'ordinaire gratuits fA. Babeau, les Artisans et les Domestiques d'autrr/vis. Paris, 1886, in-8, p. 157).

seraient envoyés à l'âge de neuf à dix ans. On augmenterait par ce moyen cette classe d'hommes dont la France a besoin. >i

Voilà, ce me semble, une série intéressante de vues pratiques et élevées qui témoignent chez les Français de 1789 de nobles préoccupations, d'un sentiment très vif des bienfaits de la culture intellectuelle et d'un généreux désir de l'étendre à toutes les classes de la société.

Page 1