CHAPITRE IV
Nombre et distribution géographique des collèges. — II. Gratuite et. bourses. — III. Programme. — IV. Choix et situation des maîtres. — V. Encouragements aux élèves.
De tous les établissements d'enseignement, les collèges sont assurément ceux qui ont le plus préoccupé l'opinion publique au dix-huitième siècle. A partir de 1762 surtout, les questions concernant l'instruction secondaire ont été vivement débattues, et leur étude a donné naissance à une multitude de livres et de brochures fort intéressants à consulter même en notre temps (1). Aussi n'y a-t-il pas lieu d'être étonné du nombre considérable de vœux émis en 1789 à l'endroit de cet ordre d'enseignement (2). Je vais les résumer brièvement en les distribuant logiquement sous cinq chefs principaux : nombre et distribution géographique des collèges; dotation, gratuité et bourses; programmes; choix et situation des maîtres; encouragements aux écoliers. Cette partie de mon travail sera relativement courte, parce qu'en discutant plus haut les
1) On peut voir l'analyse et la discussion de la plupart de ces ouvrages dans une série d'articles très bien informés publiés par M. l'abbé Sicard dans le Correspondant des 10 et 25 sept., 10 oct. et 10 déc. 1882. La question de la réforme de renseignement secondaire au xviii* siècle.
(2) Jai relevé des vœux concernant les collèges dans près de 20(1 cahiers.
vœux généraux qui, le plus souvent, dans l'esprit d' rédacteurs des Cahiers, se rapportaient surtout à renseignement secondaire, j'ai dû toucher à plusieurs des questions dont je vais achever ici l'étude.
On sait que les collèges étaient fort nombreux en France, k la veille de la Révolution. D'après Villemain (1), on en comptait 108 de plein exercice et 4oi où l'enseignement était plus ou moins incomplet, au total 562. Ces chiffres pourtant si considérabk'sont en réalité trop faibles. L'étude de nombreusepièces d'archives, celle des rapports préfectoraux de l'an IX et d'une multitude d'ouvrages imprimés a permis à un érudit éminent qui, depuis de longues années, recueille avec un zèle infatigable les éléments d'une importante histoire de l'enseignement secondaire, de constater, de 1500 à 1789, l'existence de collèges grands ou petits dans 800 localités. « Le chiffre de Villemain, dit M. Silvy, est certainement bien au-dessous de la réalité. On a beau en effet tenir compte des extinctions qui ont pu se produire sur certains points pendant ces trois siècles; comme dans beaucoup de localités, dans les villes d'université par exemple, il y avait de nombreux collèges, il est bien évident qu'on ne peut évaluer à moins de 900 environ le nombre des écoles secondaires sous l'Ancien régime, et je dois ajouter encore que mon en quête n'est point terminée et que je trouve chaque jour de nouveaux établissements (2). »
Nos anciens collèges étaient très fréquentés. Vill main estimait que le nombre des élèves était d 72,747, soit un élève pour 382 habitants. Les recher-'
(1) Rapport au roi sur l'enseignement secondaire, p. 55-59.
(2) A. Silvy, Les cnllègi^s en France avant la liévoiution. Paris, 1885, in-«, p. 5. L'auteur explique très bien les raisons pour lesquelles la statistique do Villemain donne des chiffros inférieurs à la réalité, et fournit des exemples frappants des erreurs où est tombé, de très bonne foi sans doute, l'auteur du Rapport au roi de 1843.
ches de M. Silvv, quand elles seront terminées, donneront certainement une proportion plus avantageuse encore. En se contentant de celle de Villemain, on reconnaîtra qu'elle était plus que satisfaisante. Néanmoins, sans parler de ceux qui présentent seulement des requêtes locales (4), trente-deux cahiers trouvent insufOsant le nombre des collèges et demandent qu'on en établisse de nouveaux (2). « Le roi sera très humblement supplié, dit le clergé de Mantes, de vouloir bien ordonner qu'il sera établi dans le chef-lieu de chaque bailliage principal, un collège où on enseignera les humanités, pour la dotation duquel seront réunis des bénéfices simples qui se trouveraient dans le ressort, ou seront emplojés d'autres moyens arrêtés par les États généraux. » La chambre ecclésiastique du diocèse de Riez veut « qu'il soit établi des collèges dans les villes qui en sont susceptibles comme étant le centre d'un arrondissement. » Le clergé des diocèses de Grasse et Vence « supplie très humblement Sa Majesté de donner une loi qui facilite l'établissement des collèges et maintienne ceux déjà établis. » Celui du bailliage de Montreuil-sur-Mer désire « qu'on pourvoie de collèges nombre de villes où les sciences sont négligées, faute d'enseignement. » C'est le vœu de la noblesse de Périgord « qu'il soit fondé, dans chaque sénéchaussée, une maison d'éducation sufflsamment dotée pour que l'instruction y soit complète et que le
(1) J'ai relevé soixante-quatre demandes de ce genre. Je n'entre à leur sujet en aucun détail puisqu'elles n'ont plus actuellement d'intérêt. Je les mentionne seulement parce qu'elles démontrent le Bouci universel de la diffusion des bonnes études qu'on rencontrait, à la fin du siècle dernier, dans tous les ordres de la vieille société française.
(2) C. Blois, Charolais, Crépy-en-Valois, Longwy, Londun, Mantes, Haute-Marche, Montreuil-sur-Mer, Poitou, Riez; — N. Dourdan, Périgord; — NT. Péronne ; — Ta. Auray, Auxerre, Castelmoron d'Albret, Dourdan, Étampes, Évreux, Flandre Maritime, Forcalquier, Gourin, Grasse, Libourne, Maine. Haute-Marche, Montreuilsur-Mer, Nemours, Rivière-Verdun, Troyes, Vendôme ; — Tb. Villiers-le-Bel,
prix de la pension des élèves soit proportionné aux facultés du gros des habitants. » Le môme désir à peu près est exprimé par le cahier commun de la noblesse et du tiers-état de Péronne qui voudraient des collèges « dans les principales villes de chaque bailliage. » — «Les communautés de la sénéchaussée de Castelmoron d'Albret se sont réunies pour demander des collèges plus rapprochés. » Le Tiers-État réclame de même, à Étampes, « la fondation de collèges dans les lieux où il n'y en a point; » il souhaite, à Libourne, « que le nombre des collèges soit augmenté ; » à Évreux « qu'il soit établi au plus tôt dans les villes, des écoles de tout genre etdes collègesde plein exercice ; » à Auxerre, « qu'il soit établi des collèges dans les villes principales qui n'en ont pas ; » à Gourin « que les collèges soient plus multipliés et perfectionnés ». Le clergé de Blois et Romorantin émet un vœu très pratique et dont l'accomplissement eût simplement généralisé un usage déjà fort répandu : « Que dans les villes trop peu considérables pour avoir un collège, il y ait au moins un ou plusieurs maîtres, suivant l'importance des lieux, qui puissent enseigner les premiers principes de la latinité et des humanités et que leur dotation soit suffisante pour que l'instruction soit absolument gratuite. » La même idée est formulée par les ecclésiastiques de I.ongwy : « Qu'il soit pris des mesures pour améliorer l'éducation publique et la mettre plus à portée des ordres inférieurs des citoyens.... Pour faciliter cet avantage à tous les sujets du roi, on indique l'établissement ou le rétablissement de collèges d'humanités dans les petites villes dont communément les habitants ne peuvent soutenir le dispendieux séjour des enfants dans les capitales des provinces. » Enfin le désir de mettre à la portée de tous les éléments des études classiques est tellement répandu à la fin du dix-huitième siècle, que le tiers-état de Perpignan douTande pour les régents des campagnes l'autorisation d'enseigner le latin.
La gratuité absolue de l'enseignement secondaire n'est réclamée que par un petit nombre de cahiers, ceux du clergé du Perche par exemple et du clergé do Blois et Romorantin (1), celui de la communauté rurale de Villiers-le-Bel. Les cahiers du tiers-état des bailliages d'Artois, d'Avesnes, de Douai, de la Flandre maritime, de la ville de Cambrai, des communautés de Brillon et d'Abscons, des marchands d'Ornans, d'autres encore voudraient, comme je l'ai déjà fait observer, que l'enseignement fût conflé dans les collèges, aux réguliers qui s'acquitteraient gratuitement de celte fonction. Les biens de ces établissements seraient dès lors convertis en bourses et l'on pourrait ainsi supprimer la rétribution scolaire.
Les électeurs des trois ordres sont en général moins radicaux. Ils se contentent de demander que la dotalion des collèges soit augmentée, de telle sorte qu'on y puisse multiplier les bourses et que la pauvreté ne soit jamais un obstacle à l'éclosion et à la culture des talents. Le Clergé, en maints bailliages, insiste sur ce point, souvent avec cette pointe d'exagération et de sentimentalité qui était alors à la mode. Voici, par exemple, les doléances des ecclésiastiques d'Amiens : « La vertu indigente languit faute de secours et ne peut suivre sa vocation, faute de moyens (2). On dési-
1 .. Nous supplions Sa Majesté de favoriser de tout son pouvoir
I éducation publique, nous désirerions que l'instruction publique fit absolument gratuite tant dans les universités que dans les collèges de province. »
2 Les bourses ne manquaient pas assurément pour l'enseignerient secondaire. D'après le rapport de Villemain, sur 72,747 élèves tui fréquentaient les collèges en 1789, 33,422 bénéficiaient de la gratuité totale, et 7,199 de la gratuité partielle, au total 40,621 contre 32,126 élèves payants {Rappor( au roi, tableaux annexés).
II existait aussi des collèges de boursiers dans la plupart desuni- \er9ités.
Ferait les trouver dans des unions de bénéflces qui fourniraient aux pensions des jeunes gens trop fortunés pour entrer dans la carrière qu'ils ne peuvent parcourir sans être encouragés dans leurs premières études. » Le clergé de Dourdan demande d que le roi, dans sa sagesse, prépare des ressources aux talents dans l'indigence par la dotation des collèges de province qui presque tous ne le sont pas suffisamment » ; celui de Chartres et celui de Châleauneuf-en-Thimerais, « qu'on assure aux écoliers indigents des bourses qui fournissent à leur subsistance pendant la durée de leurs études; » celui de Verdun, « que pour exciter l'émulation dans la classe indigente des citoyens et pour procurer à l'Église les bons sujets que renferme cette classe, il soit avisé aux moyens de fonder des places gratuites dans les séminaires et collèges (1). »
Le second ordre se préoccupe surtout de conserver à la noblesse pauvre les bourses qui lui sont assurée^ en divers établissements et d'en augmenter le nombre (2). En revanche, le tiers-état de Gastelmoron d'Albret après avoir demandé «qu'un nombre déterminé de places franches » soit attribué dans les collèges dont il propose la fondation « aux pères de famil!'' peu aisés, » ajoute : « surtout qu'aucun privilège n'y admette par préférence un état plutôt qu'un autre. » C'est également le vœu du troisième ordre à Bar-b - Duc : « Que tous les élèves indistinctement soient admis à partager les places dans les écoles royal gratuites fondées et entretenues aux frais de l'État ; à Castelnaudary : « qu'il ne soit donné d'instruction gratuite exclusivement à aucun ordre aux dépens d. l'État. » La noblesse de Chàteau-Tliierry propose le partagedes bourses :<< il doit être établi dans les maisons chargées désormais de l'éducation publiqiie le pingrand nombre possible de places gratuites dont parti
(1) Cf. C. Sézanne et Cliàtillon-sur-Marne, Péroiinc, Troyes.
(2) N. Agen, Bcziors, Castres, Clermont, Nivernais, Orléans Paniiers, etc.
destinée aux enfants nobles et partie accordée aux enfants nés dans l'ordre du Tiers-État. » Les bourses, d'après le tiers-état d'Orléans, doivent être accordées au mérite, attribuées par suite « à ceux des élèves qui auront eu des succès distingués dans les collèges où elles sont fondées». Les Communes du Maine réservent « de préférence, les pensions gratuites aux enfants de ceux qui ont bien mérité de la patrie».
En bien des lieux, on demande simplement la multiplication des bourses (1), l'augmentation de la dotation des collèges au moyen d'unions de bénéGces et par l'attribution à ces établissements des biens des communautés supprimées (2). En les enrichissant, on leur donnera la faculté de s'attacher des maîtres plus capables (3).
Le Tiers de Chalon-sur-Saône voudrait qu'on égalisât dans une certaine mesure les revenus des collèges en prenant sur la dotation des mieux rentes ce qui sera nécessaire pour augmenter celle des établissements oîi elle est insuffisante.
Les controverses avaient été très vives dans la se- C(mde moitié du dix-huitième siècle sur tout ce qui a trait au programme des collèges et aux méthodes d'enseignement. Il est pourtant très rare que les questions proprement pédagogiques soient abordées dans les Cahiers, du moins avec quelque précision. L'is vœux que j'ai enregistrés à propos du nouveau plan d'études réclamé un peu partout, pèchent d'ordinaire par le vague de la rédaction. En fait de formules tant soit peu précises, je n'ai relevé que celles-
(1) Ta. Blois, Cbâtellerault, Haute-Marche, Mende, Orléanais). — N. Auxerre « aviser aux moyens d'éducation' des pauvres. «
'2)0. Alençon,Bar-le-ipuc, Coutances, Chartres, Dourdan, Mantes, P(itou).— Ta. Étampes, Poitiers, Saint-Flour, etc.
(3) C. Forcalquier et Riez.
ci. La noblesse de Château-Thierry souhaite : « que l'éducation publique ne se borne pas à l'étude de !;i langue latine mais embrasse en même temps touilles sciences qui peuvent être utiles au militaire, an jurisconsulte et au médecin, et même quelques artagréables (1). » Voici qui ressemble fort aux programmes à perte de vue mis en honneur de nos jours, tout comme le vœu suivant du tiers-état de la sénéchau^ sée de Bordeaux : «qu'au lieu de cette ancienne m thode pratiquée dans nos collèges qui consume 1 premières années de l'homme dans l'étude d'une langue morte, il soit établi des maisons d'instruction ou la religion, la morale, les belles lettres, les langut'>, les sciences, l'histoire, le droit des gens et le droit naturel trouveront les enseignements qui conviennent au temps présent, à la chose publique et aux sujets d'un grand et vaste empire. » C'est à peu près ce que demande le troisième ordre à Vouvant : « des changements utiles dans l'instruction publique sont réclamés depuis longtemps et il est à désirer qu'on s'occupe sérieusement des réformes convenables sur r » objet. Les collèges doivent n'offrir que des profes.seu instruits et qui donnent en peu de temps des cl .. naissances sûres et variées sur les langues latine < t française. Les sciences exactes, la physique, l'histoii ■ naturelle, la chimie doivent s'enseigner à la jeune> conjointement avec l'histoire, la géographie, les ai les langues vivantes et on peut employer à ces étud le temps qu'on donnait à des études de logique pr. que inutiles. » Certains cahiers particuliers réclament également l'établissement de chaires de langues vivantes (2). Ailleurs on insiste sur l'enseignement des mathématiques (3) et celui de l'histoire. Ces réformes réduites à de sages proportions étaient raisonnahl et depuis longtemps réclamées par l'opinion. Sai
(1) Cf. C. Paiiiiers, quo j'ai déjà cité à propos du plan général.
(2) Ta. Saiiil-Queiitiii ; — Tb. Blaye. ^3) C. Cleraionl-Ferrand ; — Tb. Dôle.
faction du reste leur avait été donnée dans une assez large mesure par l'université de Paris et par les congrégations religieuses (1).
Les rédacteurs des Cahiers n'ont eu garde de négliger ce qui concerne le choix des maîtres chargés de l'enseignement dans les collèges et l'amélioration de leur condition matérielle. J'ai déjà dit comment, en un très grand nombre de bailliages et de sénéchaussées, les trois ordres avaient fait appel à la science et au dévouement des congrégations religieuses et du clergé séculier.
En dehors des vœux émis à ce sujet, j'ai pu relever dans trente-six cahiers (2) des recommandations plus ou moins précises sur les conditions de capacité et de moralité à exiger des professeurs, sur les mesures à prendre pour leur assurer des moyens d'existence suffisants, des récompenses honorifiques, enfin une retraite convenable quand l'âge ou la fatigue les contraindraient à renoncer à leurs fonctions. Il est à remarquer que sur trente-six cahiers où ces questions sont traitées, vingt-quatre émanent du clergé. Les citations peu nombreuses que je vais faire montreront clairement que nos pères, tout comme nous, savaient estimer à leur juste valeur les services rendus au pays par les instituteurs de la jeunesse et que, sans tomber dans les exagérations familières aux politiciens de notre temps, ils s'inquiétaient de leur
(1) Voir Sicard, La question de la ré/orme de l'enseignement secondaire au xvine siècle.
(2) C. Amiens, Anjou, Auxois, Besançon, Bigorre, Blois et Romorantin, Cambrai, Caux, Cliartres, Ghàieauneuf en-Thimerais, Ciiâtellerault, Clermont-Ferrand, Crépy-en-Valois, Forcalquier, Lectoure, Montargis, Montpellier, Pamiers, Paris-hors-murs, Riez, Rodez, Rouen, Saintes, Viiry-le-François ; — N. Anjou, Cliâteau- Thierry, Melun, Orléans. — Ta. Agen, Caux, Nancy, Poitiers, Pont-l'Evêque, Sens, Vouvant ; — Tb. Louvres en Parisis.
06 LA QUESTION DEMSElGNEMEiNT EN 1*89.
assurer une existence aisée, digne de leur noble profession.
Le clergé demande à Amiens, «que les instituteurs publics et privés ne soient admis qu'après le témoignage le mieux mérité de science, de religion et d'une conduite régulière et qu'en jouissant de l'estime à laquelle ils ont droit pour leur travaux, ils aient la perspective consolante d'une retraite honorable lorsque, après des succès, ils seront hors d'état de continuer leurs utiles fonctions ; » à Montpellier, «qu'il soit pourvu à l'amélioration du sort des maîtres ; » à Saintes, «qu'il soit pris d'urgence toute sorte de précautions qui assurent un choix sage et éclairé des instituteurs(l), qu'on leur procure la considération et l'encouragement dus à de si belles fonctions, qu'on leur fixe un traitement honorable et des retraites convenables ; » en Bigorre, « que l'instruction des collèges ne soit jamais confiée qu'à des maîtres d'une vertu éprouvée et distingués par leurs talents et que, pour en trouver un nombre suffisant, leurs fonctions soient anoblies par des distinctions honorables et \cuv zèle excité par des récompenses dignes de leurs services. » Ce sera du reste, observe le clergé de Rioz, le moyen d'avoir de meilleurs professeurs et de rendre possible une plus grande sévérité dans le choix qui en sera fait.
Nous retrouvons les mêmes vœux et souvent les mêmes formules sous la plume des électeurs du second et du troisième ordre. La noblesse de Château- Thierry veut « qu'on excite le zèle des maîtres d'abord par des appointements honnêtes et en leur assurant des retraites aussi douces qu'agréables (â) quand
(1) On se plaint parfois de la trop grande jeunesse des maîtres, du défaut d'iiomogénéiié dans le personnel des collèges. Aussi le clergé de Crépy-en-Valois recomniande-t-il de renforcer l'autorité dos principaux.
(2)11 ne faudrait pas croire qu'il fût ici question d'une disposition nouvelle. L'Université d'Orléans demandant pour les professeurs
Tâge avancé les aura forcés de mettre un terme à leurs longs et utiles travaux. » Le tiers-état de Poitiers recommande de subvenir à l'entretien des maîtres : « une augmentation dans la rétribution annuelle, des gratifications méritées encourageront les talents; une retraite honorable et avantageuse attachera les maîtres aux pénibles travaux de l'enseignement. »
A propos du choix des maîtres, certains cahiers, les cahiers ecclésiastiques notamment, précisent davantage, celui de Blois et Romorantin par exemple, lorsqu'il demande, même pour les petits collèges dont il propose la fondation « que tout sujet qui voudrait être admis à enseigner soit obligé de produire des attestations dévie et mœurs et de faire preuve de capacité par un examen subi devant le principal et les professeurs du collège le plus voisin; que les maîtres de pension ne puissent employer comme sous-instituteurs des sujets, sans que les dits sujets n'aient déjà exercé le même emploi au moins pendant deux ans dans le lieu où ils auraient fait leurs études et sans qu'ils fussent munis d'attestations et reconnus capables par la voie de l'examen, comme il est dit ci-dessus ». Le clergé de Cambrai propose de n'admettre que des maîtres « choisis par concours dans une assemblée provinciale qui sera désignée par la voie des affiches et où pourront assister tous les zélateurs du bien public».
Les électeurs ecclésiastiques offrent en plusieurs endroits aux professeurs des collèges, des avantages en matière bénéficiale que nous retrouvons mentionnés et réclamés dans certains cahiers du Tiers-État, notamment ceux des bailliages de Gaux et de Pont-l'Évêque.
Relativement encore au choix des maîtres,. il'-convient de noter le vœu du clergé de Montargis demandant « qu'il soit fait instance pour qu'aucune personne
de Faculté une retraite après 25 ans d'exercice « en accordant au vétéran la moitié de ses honoraires, » ajoute : « cette vétérarce a lieu dans tous les collèges. »
ne soit admise à enseigner sans faire profession de la religion catholique » et celui des habitants de Louvreen-Parisis : « que l'éducation soit confiée par le gouvernement à de vrais patriotes desintéressés, capables de former l'esprit et le cœur de la jeunesse. »
Pour en finir avec les questions d'enseignement secondaire, j'indiquerai un vœu de la noblesse di" Château-Thierry auquel satisfaclion avait été donn^ d'avance presque partout, « que l'on peut faire naîli parmi lesécoliers la plushaute émulation en leurdéccrnant chaque année des prix avec solennité, et surtout en accordant de préférence aux plus sages et aux plus habiles d'entre eux les places auxquelles ils seraient destinés ; » et je citerai le désir exprimé par le tiersétat de Remiremont, « que tous les écoliers étudiant sous des régents approuvés du gouvernement jouissent des mômes privilèges que ceux des collèges. »
On le voit, presque tous les problèmes relatif? ' l'enseignement secondaire ont été abordés par 1 électeurs de 1789 avec une intelligence vraie d. besoins du temps et un désir manifeste de réaliser I' progrès nécessaires. On peut reprocher à leurs d léancesde manquer parfoisde précision, surtout quand il s'agit d'indiquer les remèdes cflicaces aux mauN signalés cl les moyens pratiques à employer pour obtenir les améliorations qu'on réclame. Mais il faut observer que le règlement de ces points de détail n'était pas tout à fait de la compétence des assembl»M^s électorales qui devaient se contenter d'appeler si les abus l'attention du gouvernement et des Kla généraux et de poser des principes dont l'applicali' était réservée à l'Assemblée nationale et à ses comnn sions. Cette réserve faite, il est impossible de mécon naître la réelle valeur des vœux émis en 1789 pour la réforme de l'enseignement secondaire. L'insistanc'
avec laquelle nos pères sont rev-enus sur ce point donne une fois encore la preuve de leur goût très vif pour la culture littéraire, et montre jusqu'à quel point ils souhaitaient qu'elle fût conservée et améliorée dans notre pays.
Dans quelle mesure les assemblées révolutionnaires ont-elles donné satisfaction à ces vœux?
Les électeurs de 1789 demandaient la conservation des collèges existants, ils demandaient qu'on en augmentât le nombre, que leur dotation fût conservée et accrue, que leur programme maintenu dans ses dispositions essentielles sur la base de l'enseignement de la religion et des langues anciennes, fût dilaté dans une mesure raisonnable, que la condition matérielle et la condition sociale des maîtres fussent améliorées, qu'on continuât à faire appel au précieux concours du Clergé séculier et régulier.
La suppression des droits féodaux, des dîmes, des octrois des villes, prononcée par la Constituante, porta un premier coup à la fortune des collèges dont la ruine fut bientôt consommée par la confiscation des biens ecclésiastiques (1). Le serment de fidélité à la Constitution exigé non seulement des évêques et des curés, mais encore de toute personne se consacrant, à un titre quelconque, à l'enseignement, commença la désorganisation du personnel achevée bientôt par la suppression brutale de toutes les congrégations, même de celles « qui se consacrant à l'éducation publique avaient bien mérité de la patrie ».
Le 8 mars 1793, la Convention confisqua tous les biens des collèges et autres établissements d'instruction, sauf les bâtiments d'habitation et les jardins y annexés. Le io septembre, les collèges furent enfin supprimés : « ils ne pouvaient plus longtemps, selon l'expression du citoyen Dufourny, échapper à la faux réformatrice (2). »
(1) Taine, La Révolution, t. I, p. 225, seq. (2 Montleur du 19 septembre.
La loi de brumaire an III, décréta la fondation des écoles centrales qui devaient remplacer à la fois les vieilles universités et les anciens collèges, mais leur organisation fut profondément modiUée en brumaire an IV. C'est seulement après cette date que « le plan géomélral » de Lakanal et consorts commença à être réalisé. Malheureusement l'œuvre nouvelle n'était pas née viable. En raison d'incroyables erreurs pédagogiques, les écoles centrales n'eurent, presque partout (1), aucun succès, malgré les efforts d'un gouvernement sans scrupules et les discussions stériles des conseils du Directoire. Il fallut bien en revenir aux anciens collèges d'abord si décriés, puis, après une lamentable expérience, réclamés énergiquement par toutes les voix de l'opinion libre et par tous les corps élus.
En fait d'instruction secondaire, tous les résultats obtenus par la Révolution furent la dilapidation de la fortune de nos collèges, la suppression de leur enseignement pendant plusieurs années, des retards indéfinis et infiniment préjudiciables apportés à la réalisation des réformes raisonnables réclamées en 1789.
(1) Voir A. Duruy, l'Instruction fitihlique et la Révolution, cliapitre III. et les Pièces .î, G, 7, 11, 16, et 17. — J'ai discuté dans le Coniemporaia de février 1883 {Les écoles cmtrales de l'an lll à l'an A'), l'organisation de ces établissements, et j'ai ajoute aux témoignages nombreux recueillis aux Archives nationales par M. Duruy, ceux que fournissent des livres et brochures fort rares aujourd'hui, publiés, sur cette question, à l'époque du Consulat, par des spécialistes, et notamment le très important Rapport et projet de toi sur l Instruction publique de Chaptal.