CHAPITRE III
I. Établissement des séminaires. — II. Règlements, choix des maîtres, études, rapports des séminaires avec les universités. — III. — Bourses, dotaiion, régie des biens. — IV. Petits sémi-
Les séminaires, en raison de leur programme et de la forme de leurs cours, sont véritablement des établissements d'enseignement supérieur. Il convient donc d'examiner ici les vœux émis à leur endroit par les Cahiers. C'est naturellement le Clergé qui traite avec le plus de détails les questions concernant ce grand intérêt, mais la Noblesse et le Tiers-État n'ont pas totalement négligé un objet que toute nation chrétienne considère à juste titre comme très considérable (1).
Il ne pouvait être question en 1789 de fonder les' grands séminaires en France. Depuis longtemps déjà tous les diocèses en étaient pourvus (2). Les promo-
(1) Il est question des séminaires dans quatre cahiers de la Noblesse : Béziers, Boulonnais, Clermont-Ferrand, Lille, et dans onze fcihiers du Tiers-État : Ta. Auxerre, Colmar, Haguenau, Mâcon, Kaine, Mantes, Paris i7i^-à-»2W>-os, Pont-l'Évêque, Boule; — Tb. Mâ- Ci)n, Conseil souverain d'Alsace.
("2 J'observerai que le séminaire de Màcon avait été fermé faute de ressources; on en demande le rétablissement. Le clergé et la noblesse des divers bailliages d'Alsace sont d'accord pour qu'on
tciirs de l'admirable mouvement de renaissance religieuse qui se produisit au xvii^ sircle, saint Vincent de Paul, le P. de Gondren, J. J. Olier, avaient bien compris que la formation du clergé ù la vertu et à la science était l'œuvre par excellence et le moyen Ir plus assuré de faire refleurir en France la religion. Sous l'impulsion de leur zèle, grâce à leurs efforts et au dévouement de leurs disciples, des maisons d'étude et de retraite s'étaient ouvertes en toutes les provinces, pour l'éducation des jeunes clercs. Mais il ne suffisait pas d'avoir des séminaires, il fallait les mettre en état de rendre tous les services qu'on pouvait raisonnablement en attendre. Aussi voyons-nous un grand nombrede cahiers ecclésiastiquesles recommander à la sollicitude éclairée de tous les gens de bien, s'inquiéter du choix des directeurs, de l'amélioration des études, de la dotation des maisons et des bourses indispensables à l'éducation des clercs indigents.
« Le Clergé, dit la chambre ecclésiastique du bailliage de Beauvais doit lixer son attention sur les séminaires; ils lui sont trop chers pour n'être pas sans, cesse l'objet de sa sollicitude. » On observe à Uàx qu-e « l'intérêt de la religion et celui de l'État qui en est inséparable se réunissent pour réclamer dans chaque diocèse des secours en faveur des séminaires dont l'établisse-
impose aux évoques de Spire et de Bàle l'obligation d'entretenir des séminaires dans la partie française de leurs diocèses. A Lill< la noblesse réclame le rétablissement du séminaire transféré Tournay, en 1086. A Digne, au contraire, pour des raisons assi,. singulièrement déduites, le clergé voudrait qu'on réduisit le nombre des séminaires : « L'expérience ayant prouvé dans tous les temps que les maisons les plus nombreuses sont toujours les mieux réglées, où l'enseignement se fait avec le plus de fruit, où l'émulation règne avec le plus de succès, ces considérations feraient désirer que les séminaires fussent réduits à un plus petit nombre où tous les ecclésiastiques des divers diocèses de la province étant réunis, pourraient prendre plus facilement et plus sûrement l'esprit de leur état. Par la réforme ci-dessus énoncée, les séminaires étant mieux composés et les études s'y faisant avec plus de facilité, les grades deviendraient inutiles pour s'assurer de la capacité... »
ment se tourne à l'avantage de l'une et de l'autre; » et à Riez qu' « on sent dans tous les diocèses, l'utilité des séminaires et l'intérêt que doivent inspirer de tels établissements ».
Les curés du Quercy demandent la stricte exécution des règlements qni rendent le séjour dans les séminaires obligatoire pour les jeunes ecclésiastiques : « qu'on ne confère les ordres majeurs qu'à des sujets qui auront passé un temps convenable dans les séminaires et actuellement y résidant. »
On choisira pour directeurs les maîtres les plus dignes et les plus capables (1), de préférence des hommes d'expérience, ayant passé quelques années dans le ministère et en mesure par là même de donner aux jeunes clercs un enseignement pratique (2). « Puisque les séminaires sont les pépinières et lieux d'instruction des prêtres séculiers destinés à charge d'àmes, » le vœu du clergé de Bouzonville est « d'en voir confier la direction aux seuls prêtres séculiers». Il en était ainsi presque partout, l'Oratoire, Saint-Sulpice et la communauté de la Mission qui dirigeaient la plupart des séminaires de France, n'ayant jamais été considérés comme des congrégations religieuses.
Quant à l'enseignement, on émet à Châtillon-sur- Seine.le vœu « qu'on travaille à augmenter l'émulation dans les études ecclésiastiques et à les rapprocher du bit qu'elles doivent se proposer. Ce but consiste à connaître et à enseigner la religion avec la dignité,
1) C. Beauvais.
2) C. Blois : « L'éducation des séminaires pourrait devenir plus nt.le si les personnes qui les gouvernent réunissaient la pratique à a théorie. C'est dans cette vue que nous désirons qu'on ne choisisse pour mettre à la tête de ces établissements, autant que faire se pourra, que des maîtres qui aient exercé le saint ministère au moins durant quelques années. »
l'onction et la simplicité qui lui conviennent. » Dans l'assemblée des trois ordres à Bourf?-en-Bresse, les ecclésiastiques proposent, avec l'assentiment de la imblesse et du Tiers-État, « que dans chaque séminaire il y ait un professeur de droit canonique et civil. > réclament à Lectoure « une conférence dans chaque minaire, sur le droit canon » et de plus un cours uniforme de théologie pour tous les diocèses. Le même vœu est émis à Riez (1). On précise davantage en Poitou: « les députés inviteront les évoques à faire composer un cours de théologie dépouillé de toutes les questions inutiles, et qui, après avoir mérité l'approbation du corps épiscopal, qui croira sans doute devoir consullrr les Universités, soit, par l'ordre de chaque évèque, exclusivement enseigné dans son séminaire, dans les r .!lèges, dans les monastères môme où il y aura »; cours de théologie. » Le vœu du clergé de Bouzon\ i mérite une attention particulière : « Sa Majesté très humblement suppliée de faire nommer par 31. sieurs les évêques une commission de théologiens éclairés, qui travailleront incessamment. et d'après les meilleurs auteurs, à un cours de théologie, ayant grand soin d'en bannir toutes les questions oiseuses et celles de pure controverse scolaslique et se bornant uniqui'ment au dogme, à la morale et à la discipline; duidonner ensuite que cette théologie sera uniformément enseignée dans toutes les universités et les séminaires du royaume. Au moyen d'une théologie ainsi élagu et conséquemment beaucoup raccourcie, l'on trom rait dans les séminaires le temps d'enseigner l'Éei iture Sainte en entier et de donner encore aux candidats les principes du droit canonique. La mèn"^ opération devrait avoir lieu, quant à la philosophie . Si, écartant dans ce vœu les détails d'exéculi( . l'appel absolument inadmissible à l'autorité séculi» i.
(1) Cf. C. Bugey, Digne, Tliionvillo, curés congruistes du diocèse de Fréjus.
pour la réglementation des études ecclésiastiques et même l'uniformité imposée de l'enseignement théologique, nous retenons seulement les observations pratiques qu'il renferme, nous en devrons reconnaître la valeur, et je crois pouvoir ajouter sans irrévérence que, même en notre temps, il serait à souhaiter qu'on en tînt compte.
Pour relever les études dans les séminaires et donner à leurs élèves une émulation plus soutenue, les curés du diocèse de Fréjus proposent d'accorder à tous ces établissements « le droit d'agrégation aux universités, afin que les séminaristes qui désirent prendre les grades, ne soient pas refusés quand ils sont munis des certificats de leurs professeurs et directeurs. » Le clergé de Béziers souhaite « qu'il soit établi dans les séminaires des villes où il y a une université, des professeurs sous lesquels on pourra prendre les grades; » et celui du Beaujolais, « que les grades de théologie pris dans les universités, soient supprimés ou étendus à tous les séminaires. » Même vœu sous une forme générale à Nîmes, « que les séminaires soient agrégés aux universités ecclésiastiques, en sorte que les études faites dans ces séminaires, soient comptées pour l'obtention des grades ; » et dans le Haut-Limousin, à titre de demande particulière, « que le séminaire et le collège de Limoges soient agrégés à une université; que les écoliers, après le temps d'études requis, soient admis à celle de Poitiers, comme la plus voisine, pour y subir les examens et y faire tous les actes probatoires nécessaires (1 1. »
La question de la dotation des séminaires et de la fondation de bourses permettant aux pauvres clercs d'y faire leurs études, était à l'ordre du jour en 1789
(1) Cf. Digne, Villeneuve-de-Berg.
comme en notre temps, et le Clergé ne se lasse pas d'appeler sur ce point l'attention. A Beauvais par exemple, « tous les diocèses sentent la nécessité de faciliter aux jeunes ecclésiastiques leurs longues études en multipliant les pensions gratuites; » à Bordeaux, « il est nécessaire d'assurer dans chaque diocèse des moyens d'éducation gratuite pour les jeunes clercs; » dans le Haut-Limousin, « quiconque s'intéresse à la gloire du sacerdoce, à la solidité des principes de doctrine, à la bonne conduite de ceux qui se destinent au saint ministère, doit vivement désirer que les États généraux prennent les moyens pour la dotation des séminaires et pour le payement de la pension des séminaristes dépourvus de fortune, mais pourvus de talents. » N'est-il pas arrivé, comme on le remarque à Château-Salins et à Lectoure, « que des sujets indigents ont été éliminés, faute de ressources, et l'ordre lévitique ne dépérit-il pas tous les jours, faute de moyens nécessaires dans les familles pauvres pour fournir à l'éducation d'un prêtre? » Par suite, il est indispensable d'augmenter le nombre des bourses. « Que les évoques soient donc invités à rechercher les moyens de multiplier dans les séminaires les pensions gratuites en faveur des jeunes gens dénués de fortune qui annoncent des talents et une vocation marquée pour l'état ecclésiastique. » Il faut, pour ce grand intérêt, faire appel aux biens de l'Kglise, supprimer ou réunir aux maisons d'éducation cléricale tant de bénifices inutiles, tant d'abbayes vacantes (1). Quel meilleur emploi en pourrait-on faire? <. Il paraît
(I) C. Angoumois, Amiens, Aùxerre, Bigorne, Coutances, Grasse et Vence, Orange, Riez, Vendôme. Je cite seulement le vœu du clergé dOrangc : << on éteindra les titres des bénéflcos »)ni n'ont plus aucun objet à remplir soit pour lavantafte de TÉglise, soit pour l'utilité publique; après la mort des tiiulairos, les revenus dosdits bénéfices paraissent devoir ôtre employés de préférence à l'éducation des jeunes ecclésiastiques et à l^cntretieu des vieux prêtres. »
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delà plus exacte justice, dit le clergé de Bouzonville, que les pasteurs du second ordre soient institués et formés aux sciences et aux devoirs de leur état, non à la charge de leurs parents, mais à celle tant de Messieurs les évêques que des abbayes et autres maisons reniées, auxquelles les dîmes d'un si grand nombre de paroisses ont été incorporées. De cette manière, les parents n'étant plus épuisés par les frais de séminaire de leurs enfants, ces pépinières ecclésiastiques se trouveront bien plus abondamment pourvues qu'elles ne le sont. » On demande en plusieurs assemblées, que les bourses et places gratuites soient données au concours, à Troyes, par exemple, et dans le Beaujolais. ^
L'Église offre ses biens pour la dotation des séminaires, rien de plus juste ; mais il est juste aussi que de son côté l'État facilite de tout son pouvoir les acquisitions faites par ces établissements et tous dons, legs et fondations en leur faveur. « Le clergé de la sénéchaussée des Lannes demande qu'ils puissent acquérir sans être assujettis au droit d'amortissement et de nouveaux acquêts jusqu'à une somme quelconque qui sera déterminée par la prudence de l'évêque diocésain et que les fondations de bourses et de places gratuites, ainsi que les dotations des maîtres soient exempts de tout droit de fisc (1). »
Il importe de plus que les biens des séminaires soient régis avec beaucoup de soin et de zèle. C'est pourquoi le clergé de Toul et celui du Quercy proposent d'en remettre la gestion aux chambres diocésaines (2) et désirent que cette gestion soit publique. On demande à Auxerre que la direction et l'adminis-
(1) Cf. C. Auxerre.
(2) C'étaient des tribunaux ecclésiastiques ayant pour ressort l'étendue d'un diocèse, établis avec le droit de répartir les sommes à imposer sur les biens et les personnes des ecclésiastiques et l'autorité de juger les litiges concernant ces impositions. (Vov. Durand de Maillane, au mot bureau.)
tration des biens ecclésiastiques soient laissées à des bureaux dûment et librement composés par le synode de chaque diocèse. »
Quand le concile de Trente, dans sa vingt-troisième session, prescrivit l'établissement des séminaires comme un des moyens les plus efficaces d'assurer le succès de la grande réformation qu'il avait entreprise, il avait en vue des maisons où, dès leur plus tendre jeunesse, les aspirants à l'état ecclésiastique seraient formés à la vertu et à la science. Les conciles provinciaux tenus dans le royaume à la fin du seizième siècle renouvelèrent ces prescriptions qui reçurent, par les ordonnances de Melun et de Blois, la sanction de l'autorité royale. Des difficultés sans cesse renaissantes retardèrent pendant bien longtemps l'établissement durable des séminaires-collèges qu'on a plus tard appelés petits séminaires. La fondation de J.-J. Oiier, à Vaugirard, en 1642, fut faite sur des bases fort différentes ; ce fut un véritable grand séminaire qu'il établit, avec une compagnie de prêtres destinée à le gouverner et à fonder dans les autres diocèses des maisons d'étude et de retraite ouvertes uniquement aux clercs qui se préparaient immédiatement aux ordres sacrés. On sait quelle bénédiction Dieu donna à cette œuvre. Le succès qu'elle obtint ramena l'attention sur les petits séminaires. Par sa déclaration du 15 décembre 1698, Louis XIV engagea les évoques de France « à établir autant qu'il sera possible, dans les diocèses où il y a déjà des séminaires pour les clercs plus âgés, des maisons particulières pour l'éducation, depuis l'âge de douze ans, des jeunes clercs pauvres, qui paraîtront avoir de bonnes dispositions pour l'état ecclésiastique, et i\ pourvoir à la subsistance des uns et des autres par unions de bénéfices
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ci, toutes autres voies canoniques et légitimes (1). » Au moment de la Révolution, plusieurs diocèses n'avaient pas de petit séminaire, et les rédacteurs des Cahiers ecclésiastiques se préoccupent d'assurer ce bienfait à toutes les églises du royaume. Ils souhaitent que tous les évoques soient « invités et autorisés » à employer à cette œuvre les ressources que pourront offrir les bénéûces ecclésiastiques. Le clergé du Nivernais s'exprime en termes excellents sur la nécessité des petits séminaires : « L'expérience a montré depuis longtemps que les ecclésiastiques devaient recevoir une éducation plus suivie et plus sévère que le reste des citoyens ; qu'il était convenable de les élever loin du monde pour qu'ils y remplissent dans la suite avec plus de fruit les fonctions de leur état. Les séminaires ont été établis dans cette vue; ils n'ont d'abord été dirigés que vers les études et les épreuves qui disposent immédiatement au sacerdoce. La dépravation actuelle des mœurs a fait sentir à plusieurs évéques la nécessité de s'y prendre de plus loin pour entretenir les goûts vertueux dans les jeunes aspirants à l'état ecclésiastique. Il s'est en conséquence formé des petits séminaires dans quelques diocèses. Les bonnes inclinations s'y fortifient par l'exemple et d'utiles instructions. Sa Majesté est suppliée de favoriser ces établissements et de faciliter les unions de bénéfices tant pour servir à leur dotation que pour établir dans les grands et lès petits séminaires des bourses qui se dcnnent au concours. Si l'ordre ecclésiastique qui forme déjà les ministres des autels devient encore la pépinière des instituteurs, il aura un titre de plus pour obtenir appui et protection en faveur des petits séminaires. » A Auxerre, à Castelnaudary, à Ghâlonssur-Marne, à Glermont-Ferrand, à Libourne, à Rodez, à Toulouse, en Vermandois, ailleurs encore, les électeirs ecclésiastiques tiennent le même langage et
(1) Ap. Rousseaud de la Combe. (Pièces, p. 184).
presque partout demandent que l'éducation soit gratuite dans ces maisons destinées surtout aux enfants du peuple. Je citerai, pour finir, le vœu de la noblesse du Boulonnais : « M. l'évoque de Boulogne vient de fonder une institution patriotique pour faire élever gratuitement les enfants des gens delà campagne qui montrent des dispositions pour l'état ecclésiastique. On croit qu'une pareille institution, encouragée par les États généraux du royaume, serait imitée dans les autres diocèses de France et remédierait au manque de prêtres dont ils se plaignent aujourd'hui. »
Ce rapide exposé suffit amplement pour donner l'idée du zèle éclairé des rédacteurs des Cahiers, du Clergé surtout pour les maisons diocésaines destinées à l'éducation des clercs. On ne connaît que trop la réponse donnée à ces propositions si sages et si modérées par les assemblées révolutionnaires. La Contituante et la Législative par la confiscation des bienecclésiastiques, par l'obligation du serment schismatique imposée aux professeurs, par la dispersion dv toutes les communautés séculières et régulières, amenèrent la destruction complète et rapide des séminaires. Le clergé constitutionnel fut impuissant à les relever, et il fallut de longues années de paix religieuse et l'infatigable dévouement des prêtres fidèles rentrés de l'exil ou sortis des cachots de la Terreur pour rendre à l'Église de France, bien appauvris et souvent presque ruinés, les pieux asiles où s'était formé cet admirable clergé qui tint tôle si vaillamment à la persécution et donna sur la terre étrangère de si nobles exemples.