CHAPITRE IV
Les politiques étrangères e\ Chine et la politique nationale du protectorat.
Nous avons démontré la nécessité de l'existence d'une telle politique; nous avons, dans la politique passée de l'Annam autonome, étudié son principal élément; nous avons, en passant en revue les traités franco-annamites, déterminé ses différents modes et ses rouages actuels.
Il nous reste à indiquer ce qu'elle doit être ; nous l'avons dite issue, à titres inégaux, de la conduite extérieure de l'ancien Etat et de la conduite antérieure de la métropole ; il nous reste à déterminer quelles sont les proportions dans lesquelles ces deux politiques — toutes deux fausses aujourd'hui — doivent concourir à former la politique vraiment nationale ; il nous reste à étudier dans quelles mesures la marche des autres puissances de l'Europe peut influer sur les actes de nos Protectorats ; il nous reste enfin, en mode de conclusion, à faire découler de là la conduite pratique que tous ces principes et tous ces événements imposeront aux agents chargés des intérêts de nos possessions. Et lorsque toutes ces questions seront bien élucidées, nous n'aurons plus qu'à émettre à l'endroit de l'Etat ce double vœu: choisir des fonction-
naires capables de connaitre et d'exercer cette politique ; créer une école où ils soient en situation de l'apprendre, et où ils trouvent des maîtres en état de la leur enseigner.
§ I. — Influence de la politique métropolitaine.
De quelque pays qu'il soit question, la politique extérieure qui lui convient le mieux est celle qui favorise le plus grand nombre de ses intérêts ; dans les petites colonies, qui n'eurent jamais de vie individuelle, cette politique est la politique métropolitaine : dans les grandes possessions, formées d'Etats jadis souverains, c'est une politique véritablement indigène, et nationale pour chaque groupe de possessions.
Or, la politique métropolitaine est toujours fort dissemblable de la politique nationale des possessions; tout l'indique, et tout l'exige, comme nous l'avons déjà fait remarquer : la différence des races, des traditions, des enseignements, les., divergences profondes des esprits et des mœurs, les situations géographiques particulières, la spécialité des besoins locaux, etc. Et si une petite colonie, faisant abstraction de toutes ces choses qu'elle n'a jamais que médiocrement possédées, peut, sans grand dommage pour tous ces facteurs, s'absorber dans la métropole, il faut reconnaître que la grande possession ne peut mieux faire que de se juxtaposer à cette métropole, afin de rechercher des buts et de soutenir des intérêts parallèles, intérêts qui ne peuvent pas être les mêmes, et qui doivent demeurer différents tout en ne devenant pas divergents. C'est à l'application dételles mesures qu'on reconnaîtra, non seulement une possession vraiment grande et soucieuse
de son avenir, mais aussi et surtout une métropole avisée, colonisatrice et libérale. C'est précisément dans l'antagonisme qui existe presque toujours entre ces politiques, avant qu'elles ne soient dirigées par les mêmes moteurs, que gît la difficulté qu'il y a à les coordonner, à les fusionner, et à en remettre l'exercice en des mains uniques.
Dans le cas de l'Indo-Chine, devenue Protectorat français, cette constatation éclate et s'impose; on a vu ce que fut la politique de l'Annam autonome : elle fut le contraire précisément de la politique de la France en Extrême- Orient, avant la constitution de son empire indo-chinois.
On n'attend pas de nous que nous fassions ici l'histoire de la politique française en Asie ; d'excellents esprits l'ont faite avant nous, sur des documents et avec des moyens que nous n'avons pas recherchés; pour tous les détails de cette politique, nous renvoyons le lecteur à ces œuvres spéciales, qui sont assez complètes et sufTisamment bien conçues pour qu'on n'ait rien à y ajouter; c'est dans ce but, en grande partie, que nous avons ouvert ce livre par une bibliographie très détaillée, où les ouvrages en question ressortent avec leur valeur historique. Pendant la royauté française, l'intérêt de la France se confond en Chine avec celui des missionnaires ; et ceux-ci, dominicains et jésuites, ont laissé de nombreux témoignages de leurs affaires, et malheureusement aussi de leurs disputes.
Depuis 1787, époque où la France prend un intérêt matériel aux choses de l'Extrême-Orient, nous avons dit tout ce qu'il y avait à dire, concernant l'Annam et le Cambodge ; en ce qui concerne le Siam, on lira avec fruit l'étude de M. Mayniard, «Le second empire en Indo-Chine.» et " L'affaire de Siam », élude sur documents ofTiciels de
nos récents démêlés (1). On trouveradans l'une les mobiles de la conduite de la France jusqu'en 1870; et dans l'autre notre action présente jusqu'à ces époques récentes, 1893 et 1896, où nous n'avons pas su obéir au bon sens et à la logique.
Vis-à-vis de la race jaune, deux principes sentimentaux, et partant funestes, ont orienté et orientent parfois encore la politique française: inimitié naturelle envers les grandes puissances de l'Asie, même indifférentes; générosité et longanimité spontanées envers les petits .Etats, même hostiles; et par dessus ces deux principes, aggravant encore leur pernicieuse influence, cette coutume nationale que nous avons de rester inertes dans la défense de nos propres intérêts, métropolitains ou coloniaux, et de prendre cause pour des principes abstraits, des idées générales, ou de simples particuliers lésés, sans que jamais le moindre avantage vienne compenser les sacrifices consentis dans ces généreuses mais inutiles interventions.
Les principes de 1789, qui firent du peuple français une nation libre, ne doivent pas servir de directrices à notre politique étrangère, surtout quand elle s'exerce vis-à-vis d'États autocratiques, incapables de les recevoir, de les apprécier, et de s'en servir autrement que contre ceux-là mêmes qui les leur apportent. Ces principes, qui sont des sources d'indépendance et de liberté chez de grands peuples, vigoureux et mûrs, ne sont que des foyers de discordes et de révoltes chez des nations dont le corps et l'àme sont faits à un joug puissant, et qui ne compren-
(1) Le second Empire en Indo-Chine, à la Société d'éditions scientifiques; L'affaire de Siani, chez Chamuel, 5, rue de Savoie.
168 LA QUESTION d'eXTBÊME-ORIENT
nent l'absence de ce joug que par la disparition de tout gouvernement. Leur apporter ces principes avec notre domination, ou diriger sur ces principes nos actes politiques, c'est ébranler notre situation de protecteurs, c'est diminuer notre prestige d'alliés puissants. Ce n'est plus agir en amis, en conseils, en maitres; c'est faire de la politique de don Quichotte, avantageuse seulement à nos adversaires.
Ce fut cependant, vis-à-vis des petites puissances asiatiques, la politique personnelle de la France jusqu'en des temps très proches, si proches en effet qu'il est peutêtre téméraire de dire que, aujourd'hui même, nous en soyons entièrement revenus. Appuyés sur les preuves qui en ont été données, et sur l'histoire qui, maintes fois, en a été faite, nous résumons cette politique en ses deux traits principaux :
Animosité secrète, réclamations diplomatiques ou lutte ouverte même contre la Chine, dans le seul but de permettre à des missionnaires d'y propager leur foi religieuse ; plus tard, guerre et invasionmêmepour permettre aux Anglais d'ouvrir des ports du littoral chinois au commerce du monde et spécialement au leur, et cela, après constatation que la Chine ne formait aucun projet ambitieux ou vindicatif, et n'avait d'autres désirs que celui d'honorer ses dieux comme elle l'entendait, et celui de ne pas laisser intoxiquer ses nationaux par l'opium de Bénarès et par les bibles des piétistes.
Au contraire, sympathie aveugle pour les petits Etats, pour la lîirmanie qu'on jette aux bras de l'Angleterre, pour le Siam, à qui on donne une idée fort exagérée de son importance ; refus, par une générosité mal comprise et
vraiment ridicule, de prendre possession de ce Siam, qui s'offrait à nous, et qui servit, depuis lors, les intérêts anglais ; constitution (comme l'on fit en Italie en 1859) d'une idée nationale siamoise, et abandon à ces rivaux nouveaux de provinces auxquelles ils n'avaient nul droit, et qu'ils n'eussent jamais osé réclamer.
Avant le Protectorat, la conduite extérieure, en Asie, de la France et de l'Annam, différait donc du toutau tout, ainsi qu'il était facile de le prévoir. C'est en vertu des deux principes énoncés plus haut que la France prend parti pour l'Annam en 1787 ; plus tard, elle agit pour ellemême, et traite la Chine en adversaire directe, bien que la fiction historique otFicielle n'ait pas de déclaration de guerre à enregistrer.
Mais une fois l'Annam enlevé à la tutelle chinoise, et après l'établissement du Protectorat, quand il s'agit de coordonner et de fusionner les deux politiques, laquelle donc prendra le pas sur l'autre? C'est ici que la théorie diplomatique, renforcée de tout l'amour-propre national, doit s'effacer devant la réalité pratique. Au Français, peuple d'esprit conquérant, il est délicat de faire comprendre qu'il s'est battu et qu'il a été vainqueur dans le but de soutenir d'autres intérêts que les siens, et que les intérêts à adopter sont précisément ceux du peuple vaincu. Le Français préférerait ce raisonnement simpliste, que les idées du dominateur doivent, comme lui, être prédominantes, et que la métropole doit imposer sa politique, en même temps et parce qu'elle impose ses agents. C'est là une erreur bien profonde et dangereuse, propagée par l'idée que Ton se fait de soi-même, tandis qu'il faut prendre principalement garde à l'idée qu'on produit dans l'esprit des autres.
Car il faut se comporter non seulement par ce que l'on croit être, mais encore — et surtout peut-être — par ce que l'on représente aux yeux du monde. Or, depuis le jour où la France préside aux destinées de l'Indo-Chine par un protectorat assez étroit, elle ne compte plus, aux yeux des puissances asiatiques, comme une nation occidentale à quatre-vingt-six départements, mais uniquement comme la propriétaire — ou à peu près — de la presqu'île indo-chinoise. C'est à ce titre que les puissances de race jaune l'honorent, l'interrogent, scrutent ses vues, pèsent ses conseils, reçoivent ses agents ; c'est sous ce point de vue qu'on la craint, qu'on attend et qu'on estime ses actes et ses interventions. C'est donc comme telle qu'elle doit agir si elle ne veut pas ruiner son protégé, et si elle désire tenir une place honorable dans le continent. Or, quel était l'intérêt asiatique assez puissant pour mériter la ruine de l'Indo-Chine, et la compenser? Il n'y en a pas. La France est donc tenue à adopter une politique favorable à la colonie, et c'est là la politique nationale de la grande possession. Voilà la vérité ; le reste n'est que vanité et vcrbiac-e.
Les questions politiques spéciales à la métropole (par exemple le soutien des missions chrétiennes en Chine) sont ici hors du débat ; il est certain qu'aucun élément, soit de la politique indigène, soit de la politique métropolitaine, ne saurait disparaître de la politique nationale de la possession. C'est ainsi que la politique de l'Indo-Chine en Asie comprendra un appendice sentimental bien imprévu. Mais vis-à-vis des autres peuples, l'agent français
représente les intérêts de la France qui est en Indo-Chine et non pas de la France qui est à Paris ; il fera donc de la politique indo-chinoise, et non de la politique uniquement française ; et tout avantage qu'il olîtiendrait pour la métropole, sans que cet avantage soit réclamé par la possession, serait certainement considéré comme un échec, à cause des conséquences immédiates et rapprochées que l'Asie apprécierait seules ; l'obtention d'un tel avantage équivaudrait donc à une perte pour les intérêts matériels de la possession, et à une atteinte à la dignité de la métropole ; c'est dire combien il faut segarder d'en réclamer de semblables.
L'établissement de cette politic^ue nationale de la colonie, substituée à la politique métropolitaine, paraît assez logique encore et normale dans l'étendue de la possession; mais la substitution semble plus délicate dans le reste du continent, si des intérêts généraux s'agitent entre la métropole et une tierce puissance, en dehors des territoires que gère cette métropole. Ici il faut se rappeler que, dans les continents extra-européens, une puissance quelconque agit toujours comme puissance coloniale, et non pas comme une puissance européenne : qu'elle est amenée à agir à cause de la présence de ses protectorats ou de ses colonies sur ces continents, et que par suite les intérêts de ces établissements se trouvent au premier rang.
La France en Asie rentre dans cette règle générale ; c'est en Indo-Chine jadis que s'exerçait son action sur la Chine; c'est grâce à sa présence en Indo-Chine qu'elle peut et doit prendre une si grande part à la question chinoise, et c'est en Indo-Chine qu'ont lieu les premières et les plus fortes répercussions de sa conduite en Asie, tant
sur terre que sur mer ; ce sont donc les intérêts de l'Indo- Chine qui se trouvent, ici, primer tous les autres intérêts, et la politique que la France doit suivre, pour ménager et faire fructifier ces intérêts, est donc véritablement la politique nationale indo-chinoise. Il n'y a pas là d'hésitation, d'exception, ou de dualité possible.
Il n'en est pas toujours ainsi pour toutes les autres puissances ; ainsi, en tant que personne publique en Europe, l'Angleterre a eu une politique nationale vis-à-vis de la Chine ; elle a une autre politique en tant que propriétaire de la vice-royauté des Indes et limitrophe du Thibet ; elle a une autre politique en tant que suzeraine de la Birmanie et limitrophe du Yun-Nan. Et il n'est pas à dire que ces trois politiques soient parallèles ; elles peuvent être, à un moment donné, parfaitement opposées: à tel moment, par exemple, il sera utile aux Indes d'élre en parfaite intelligence avec la Chine, tandis qu'il sera utile aux Etats Shans ou au gouvernement de Hong-Kong de présenter des réclamations, tandis qu'il paraîtra nécessaire à la métropole de bloquer ou de bombarder tel port de la Corée ou de la Chine septentrionale. La continuelle différence, la divergence toujours possible de ces trois politiques nécessite un sens diplomatique très délié : et il est évident que les représentants de l'Angleterre le possèdent, et y joignent une grande hardiesse de conception et une grande promptitude d'exécution ; mais ces différences et ces divergences ont exigé surtout la constitution immédiate, vis-à-vis de la Chine, à côté de la politique métropolitaine anglaise, d'une politique indienne et d'une politique birmane, et l'établissement de rouages spéciaux capables de
faire marclier ces politiques sans l'intervention continuelle du Board of central.
Si impersonnels qu'on puisse supposer les titulaires des portefeuilles en Angleterre, il serait inhumain vraiment de supposer que tel secrétaire d'Etat de la Reine prendra une décision en un sens pour la politique métropolitaine, et avertira son représentant à Calcutta de prendre la décision en sens contraire pour la politique de la vice-royauté. Il faut même aller plus loin : tout en reconnaissant l'intérêt de la possession à agir de la sorte, et tout en approuvant sa conduite générale, il lui serait impossible de sanctionner et de promulguer individuellement chacun des actes d'une politique nécessairement contraire à la sienne propre: il serait amené inévitablement à influencer l'une au détriment de l'autre.
C'est dire qu'il faut, en des cas semblables, une gestion particulière des intérêts extérieurs dans chaque grande possession, et que les gérants de ces intérêts doivent être indépendants et demeurer maîtres de leur conduite politique, à l'exclusion bien entendu des grands actes de la vie publique, comme la paix, la guerre, les alliances et la ratification des actes diplomatiques. C'est ce qui se passe aux Indes, en Australie, au Canada.
En France, ce serait moins difficile, puisque la France, pour le moment du moins, n'a pas d'autres intérêts en Extrême-Orient que ses intérêts indo-chinois, et que ces intérêts sont réunis, grâce à la constitution de l'unité indo-chinoise ; il faudrait donc seulement, à notre politique extérieure nationale, des agents spéciaux à l'Indo- Chine, agents de fonctions et d'esprit indépendants, soumis bien plus à la juridiction qu'aux tendances du quai
d'Orsay. Leur situation serait bien délimitée, en ce sens que, maîtres de leurs actes en ce qui concerne la politique spéciale de l'Indo-Chine, ils seraient des conseils prépondérants dans la politique générale de la France en Extrême-Orient ; ils n'auraient aucune qualité pour engager par eux-mêmes les grands actes diplomatiques ; mais au moins ils auraient voix consultative quand il s'agirait de les accomplir, et ils seraient les premiers instruments, les plus conscients et les meilleurs, de cet accomplissement. C'est ce rôle qu'ils devraient remplir, et auquel ils auraient à se restreindre, tant que la France n'aurait pas d'autre grande possession en Asie que l'Indo-Chine. Sans vouloir encore appuyer sur la création d'un tel corps de fonctionnaires, nous voyons qu'elle reposerait sur deux principes, assurant à la fois les justes intérêts de l'Indo- Chine et la dignité et l'hégémonie de la métropole: indépendance absolue, sauf les restrictions connues, dans les actes extérieurs ; dépendance étroite dans les personnes : c'est-à-dire liberté bien entendue et féconde de la politique, et rattachement strict de la hiérarchie qui l'exerce.
§ 2. — Progrès des puissances coloniales européennes en Asie.
Les devoirs du protecteur, en tant que gérant de la politique extérieure du pays protégé, peuvent sembler déjà délicats et considérables. Et notamment, en ce qui concerne l'Indo-Chine, les obligations logiques de la France paraissent déjà bien plus importantes que celles auxquelles elle se résigne présentement à faire face. Cependant elles ne sont encore ni complètement énumérées, ni suffîsam-
ment déterminées. En effet, le mouvement expansif et actif des autres métropoles en Asie est un élément qu'on ne saurait négliger, sous peine de n'avoir, de la situation qui nous est faite, qu'une idée insuffisante et sans ampleur. La politique nationale indo-chinoise, telle que nous venons de la déduire de l'ancienne politique de l'Annam autonome et de la politique de la France non-métropole, est la politique qu'il eût fallu appliquer exactement au moment où les dissensions intestines et les guerres du dehors empêchèrent l'Annam de veiller à ses intérêts extérieurs, c'est-à-dire à une époque qui s'étend de 1780 à 1860. Mais à partir du commencement de la conquête, à partir surtout de la réduction de l'Annam en protectorat effectif ou nominal (1874), les visées de cette politique et les devoirs de ceux qui la gèrent changent en même temps que les situations respectives des puissances européennes qui sont coloniales ou qui veulent le devenir, et des puissances asiatiques au détriment desquelles ces développements sont pris.
Il faut donc savoir exactement dans quel sens ont changé les équilibres inter-continentaux, sous les efforts de la politique moderne d'expansion à outrance, et sous les applications perpétuelles et imprévues de ce principe discutable de la suzeraineté des plus civilisés sur les moins civilisés, lequel n'est qu'une forme mitigée du droit du plus fort.
On conclut bien que ce sont les nations européennes qui s'augmentent, et les asiatiques qui décroissent, et que, par suite, le labeur devient plus difTicile pour les représentants européens d'une possession asiatique, lesquels doivent faire profiter de leur expansivité naturelle de
nation plus civilisée un empire indigène, prédestiné, d'après le principe en question, à une infériorité de jour en jour plus irrémédiable.
Il est impossible, et tout-à-fait en dehors des limites de cette étude, de suivre en détail les conquêtes et les extensions des puissances européennes en Asie dans le dernier quart du xix* siècle. Chaque pays a, à ce sujet, des études et des publications spéciales, auxquelles notre bibliographie renvoie les lecteurs. Il suffira d'étudier les grandes lignes et les principaux résultats de ces mouvements, et de déterminer l'état actuel de l'extrême continent asiatique, non seulement en ce qui concerne les possessions territoriales, mais surtout en ce qui concerne les sphères d'influence, les prépondérances diplomatiques, les avantages commerciaux et les infiltrations même des personnes; on aura ainsi une idée exacte des leviers que les nations possèdent en Asie, et de la valeur des forces qu'elles y pourraient appliquer. Et c'est de cette estimation qu'il nous faudra conclure le sens, l'énergie et la ténacité de notre politique extérieure.
Les nations de l'Europe obéissent, dans leurs expansions, à différents mobiles, (jui sont tous du domaine pratique ; car il ne faut pas croire qu'il soit d'un usage général d'avoir des possessions et des colonies comme objet de luxe, mais bien au contraire comme moyens de rapports et d'intérêts. Quelques nations, possédant des capitaux nombreux et des capitalistes hardis, tendent à faire fructifier l'épargne nationale hors d'Europe, par des procédés
plus audacieux et aussi plus lucratifs ; d'autres, poussées par l'esprit entreprenant de leurs producteurs, tendent à acquérir des débouchés nouveaux à leur commerce sans cesse grandissant, et à leurs marchandises amoncelées ; d'autres, poursuivant une hégémonie universelle, reconnaissent la nécessité d'avoir, en tous les pays et sur toutes les mers du monde, des arsenaux, des ports, des points de ravitaillement, des lieux de stationnement et des bases d'opérations navales.
On s'est souvent étonné que l'expansion française, en Asie comme dans le reste du monde, se soit produite subitement, sans esprit de suite, sans plan mûri d'avance, et qu'elle ait souffert de ce manque de méthode et de continuité ; c'est que précisément notre expansion n'était provoquée par aucun des motifs impérieux que nous venons d'indiquer. Les capitaux français sont aux mains de très nombreux et très petits possesseurs, dont la prudence est en raison directe de la modicité de leurs ressources. Les négociants français, peu soucieux des aventures lointaines et des débouchés mal connus, préfèrent voir leurs stocks stationner devant la lente consommation nationale, et ralentir ou arrêter leur fabrication, plutôt que d'exposer leurs produits en des comptoirs récents, ou de se résigner à tels changements superficiels réclamés par une classe hétérogène de consommateurs.
Enfin, blessée au plus profond d'elle-même en Europe, la France ne s'est pas sentie attirée vers des conquêtes extra-européennes, avec le sentiment qu'elle eût éprouvé si elle avait joui, sur le vieux continent, d'une situation prépondérante et invincible. Là aussi elle est restée stationnaire, groupant ses forces et ses enfants vers une
action alccatoire, dont chaque jour vient encore diminuer les chances de réalisation.
Les hommes d'Etat français n'avaient donc rien avec eux pour pousser les forces de la nation vers une expansion coloniale réfléchie et continue. Dans leur conscience et leur expérience de diplomates et d'économistes, ils sentaient sourdement la nécessité de cette expansion; parfois ils en voyaient clairement les raisons ; mais ils ne pouvaient pas communiquer cette clairvoyance à longue échéance au peuple, qui ne voit son intérêt que sous un angle restreint et immédiatement. Ils durent dès lors profiter de circonstances secondaires et vulgaires pour pousser la nation dans cette voie qu'ils devinaient confusément être la bonne ; chaque pas qu'ils y firent était déterminé par la marche en avant des puissances rivales ; et l'on peut dire que, si la France se résigna à la politique coloniale — laquelle n'est pas aujourd'hui encore populaire — c'est par une curiosité innée d'aventures, par une satisfaction de se connaître encore victorieuse, et surtout pour ne pas abandonner les régions qui lui revenaient de par l'histoire, et que d'autres auraient conquises, si elle ne s'y fût installée.
Tels furent les mobiles de notre politique coloniale. Les résultats n'en furent pas meilleurs que les motifs ; et ils furent d'autant plus médiocres et d'autant plus difficilement acquis, que l'expansion des puissances, qui étaient et devinrent nos voisines et nos rivales, obéissait à des principes plus nets, plus avantageux, mieux compris des masses, et, par suite, plus inflexiblement appliqués par les chefs d'Etat.
Suivant que les nations sont conduites à leurs expan-
sions coloniales par l'extension de leur commorcc, de leur argent ou de leur puissance, elles ont, à leurs visées, des buts désignés par les conditions auxquelles ils doivent satisfaire; et c'est un principe à peu près général, que l'on peut reconnaître les motifs d'une colonisation d'après l'emplacement de la colonie. Ainsi le mobile lucratif nécessite l'acquisition de terres excessivement riches, dont on drainera facilement à soi toute la valeur, sans souci des autres considérations économiques et sociales : c'est la colonie de rapport. Le mobile commercial sera indiqué par l'accession d'une côte maritime à l'embouchure d'une grande artère fluviale, avec un port sûr et facile, à l'entrée d'un pays peuplé et sans industries individuelles, par l'ouverture de ces artères à la navigation intérieure, par l'élaboration des tarifs douaniers et l'établissement de libertés commerciales : c'est la colonie de négoce et de transit. Une puissance, soucieuse de posséder un territoire où se déversera le trop-plein de sa population, se trahira par le soin d'acquérir une région dans un climat tempéré, de nombreux et commodes moyens d'approche, d'une population aborigène peu dense, et d'une richesse native facile à mettre en valeur: c'est la colonie de peuplement. La puissance désireuse d'établir solidement sa prépondérance choisira, pour ses établissements, des points maritimes ou terrestres ayant le commandement des routes et des issues, des rades naturellement fermées et défendues par le nivellement propice des rivages : c'est la station militaire ou navale. Enfin, la nation qui voudra étendre, pour une raison ou pour une autre, le champ de sa domination, acquerra des royaumes, des entités politiques parfaite ment établies, de population stable, se suffisant à elles
mêmes, et pourvues de tous les rouages nécessaires à l'existence politique ; ce sont là les possessions, vastes territoires qui savent se régir eux-mêmes, et dont changent seulement, par la conquête, la forme du gouvernement et la couleur du pavillon.
Avec la France — et avant la France — l'Angleterre, la Russie et l'Allemagne sont les trois puissances européennes qui tendent à un accroissement continu de leurs territoires et de leur influence en Asie. Si l'Allemagne n'a comme moyens que des bases matérielles insufïisuntes, et des moyens de transport peu nombreux — mais excellents — il faut reconnaître que l'immense empire des Indes, avec la perfection de ses rouages, ses richesses considérables et son avantageuse autonomie, constitue pour ainsi dire une métropole asiatique vis-à-vis des autres colonies extrême-orientales de l'Angleterre, et qu'elle a des réserves considérables d'hommes, d'argent et de vaisseaux, où les expéditions peuvent se garnir et se renouveler absolument comme dans la mère patrie. Il faut déclarer que la Russie surtout, par son territoire sibérien, par ses établissements sur les mers de Chine, peut agir directement sur les peuples jaunes. A présent surtout que la Russie commande l'un des bords du « Toit du monde, » et que ses chemins de fer sibériens et transcaspiens sont terminés, on peut dire que ses frontières extrêmes sont étroitement et rapidement reliées au cœur de l'empire, et que c'est la métropole russe elle-même qui enserre la Chine à l'ouest et au nord. Cette situation exceptionnelle,
qui diminun les longueurs et les dépenses de toutes les expéditions lointaines, double la valeur de rinflucnce russe en Asie, et lui donne des avantages que rien d'autre part ne peut contre-balancer. Et c'est là un facteur qu'il ne faudra jamais négliger d'apprécier, chaque fois qu'il sera question d'une action de la Russie en Extrême-Orient.
Les bases d'opérations — ou, pour s'exprimer plus pratiquement — les points de départ des actions futures donnent lieu à la classification suivante des nations rivales: la Russie, qui agit directement de sa métropole ; l'Angleterre, qui part d'une possession immense, organisée comme une métropole et aussi riche ; la France, qui part d'une possession bien située, mais d'organisation défectueuse et de ressources insuffisantes; et l'Allemagne enfin, qui part d'une simple station navale toute récente, à une distance énorme de la mère patrie.
C'est intentionnellement que dans ce concours pacifique, mais peu amical, nous omettons deux puissances que les événements d'hier ont mises en lumière : le Japon et les Etats-Unis. Le Japon, quels que soient ses appétits et quelque rapides qu'aient pu être ses progrès, ne possède pas les rouages aptes à faire valoir sa prompte assimilation aux moyens et aux convoitises de l'Europe ; de plus, il est hors de doute que l'effort, depuis vingt ans produit par ce pays, est au-dessus de ses ressources vitales et matérielles, et est destiné à l'épuiser, après un temps de prospérité brillante et superficielle. Enfin, en consentant même au Japon de longues années de bonheur, il ne faut point oublier que les Japonais sont un peuple jaune, reliés à la race par les liens étroits de la tradition, de l'écritiire et des religions, et que cette puissance extrême-orientale
verra un jour — si elle ne le voit pas aujourd'hui déjà — un garant de sa propre sécurité dans le maintien de lintégrité chinoise, à laquelle elle se consacrera par la force même des choses.
Quant aux Etats-Unis, la perte des Philippines subie par les Espagnols leur donne une situation nouvelle en Extrême-Orient, et leur permet, dans les îles, des ambitions et des rêves. Mais vinssent-ils à les réaliser, ils ne joueraient sur le continent asiatique que le personnage très secondaire qu'y jouaient jadis les Espagnols, ou qu'y jouent aujourd'hui les Hollandais, possesseurs des îles de la Sonde ; et il paraît fort improbable que l'Europe leur permette d'ici longtemps d'y assumer un rôle plus considérable.
Depuis le traité de Simonosaki, et surtout depuis la fin de 1897, le jeu des puissances d'Europe vis-à-vis du Céleste-Empire s'est subitement révélé.
Jusqu'alors les nations avaient acquis, sur le continent asiatique, des avantages directs, territoriaux ou commerciaux, des colonies, des possessions, des ports à traité, des monopoles. Ces avantages qui retiraient à la Chine tout espoir, même fictif, d'une rétrocession future, lui enlevaient aussi ce à quoi elle tenait le plus au monde, sa face. c'est-à-dire sa respectabilité et l'illusion de son intangibilité ; ils étaient difficiles par conséquent à obtenir d'un gouvernement qui ne s'y résignait qu'après une lutte malheureuse, ou après avoir épuisé toutes les roueries de la diplomatie la plus retorse. Ils ne pouvaient suffire longtemps à la précipitation des puissances européennes, avides de s'emparer, avant telles autres, de ce qu'elles considéraient comme le but justifié de leurs ambitions. Etendre
son influence est bien ; l'étendre d'une manière exclusive est mieux ; empêcher un pays ({uclconque de prendre ce dont on n'a pu s'emparer soi-même est l'idéal : tel est le triple principe dont l'application a donné naissance aux fictions diplomatiques (jui s'épanouissent aujourd'hui en Extrême-Orient. Donnons-en tout de suite la bizarre nomenclature : cession à bail, état-tampon, zones neutralisées, condominiums, sphères d'influence politique, conventions restrictives et négatives, zones de pénétration, sphères d'influence commerciale, puis les conventions pour objets particuliers, qui sadaptent aux circonstances de la vie internationale, et qu'on ne peut classer sous une dénomination spécifique.
Dans tout ce fatras, il faut distinguer les fictions qui changent ou modilient immédiatement les conditions de souveraineté des territoires qu'elles visent, c'est-à-dire la cession à bail (convention directe), les conventions restrictives, les sphères d'influence politique, et, en seconde ligne, les états-tampons et les zones neutralisées.
La cession à bail est certainement le plus merveilleux de ces instruments nouveaux ; il date d'ailleurs d'une soixantaine d'années et a subi divers perfectionnements. Il consiste essentiellement en une convention bilatérale, d'apparence parfaitement libre et normale, par laquelle un propriétaire d'un sol loue l'habitation de ce sol à un pays, qui devient son locataire. La cession à bail comprend l'usage du sol, la récolte de ses produits, le droit d'y bâtir, de le fortifier ; elle donne au locataire le droit de s'y conduire en propriétaire véritable, et ne conserve au cessionnaire que la nue propriété. Ainsi la souveraineté demeure au propriétaire ; mais ses droits et son exercice lui sont
ravis. Le bail est consenti généralement pour une longue durée, un siècle environ. Et l'acte ne fait aucune mention des conditions dans lesquelles le sol loué pourra revenir au propriétaire, ni de la façon dont on évaluera les dépenses faites sur le sol loué, la plus-value en résultant, et l'indemnité que le locataire pourra réclamer. C'est là qu'on voit la duplicité d'une partie et la complaisance de l'autre. L'une a trop conscience de sa force, et l'autre de sa faiblesse, pour que, au moment même de la cession à bail, l'un des signataires ait l'idée que cette cession puisse être temporaire en fait, comme elle l'est de droit. En louant, l'un sait bien qu'il prend, l'autre sait bien qu'il donne. Et personne, non plus que les spectateurs, n'est dupe de la comédie. Au bout du temps fixé, le propriétaire peut avoir perdu la mémoire de son droit, et le locataire, celle de son engagement ; ce dernier est dans la merveilleuse situation d'un bomme qui occupe une maison contre le gré du propriétaire, mais s'y est barricadé fortement, et attend que la force publique l'en déloge. Mais, en politique, la force publique internationale, qui serait représentée à peu près par un arbitrage, ne se dérange point pour expulser un locataire tout puissant, qui, au bout de longues années, déclare prendre l'usage d'un droit pour le droit lui-même, et s'approprie, sous le regard complaisant de l'univers, la nue propriété avec l'usufruit. Rappelleronsnous que l'île de Hong-Kong fut primitivement cédée à bail aux Anglais ? Et qui donc aujourd'hui en oserait parler, autrement que pour la présenter comme un exemple heureux? En résumé, le locataire, par les agrandissements, les dépenses et les embellissements qu'il a faits, a plus d'intérêts, sur le sol, que le propriétaire ; et comme les
cessions à bail se font toujours au détriment d'une nation moins forte, la justice, en fin de bail, est réduite au silence par la force de l'intérêt. Seulement, et malgré la duplicité et l'hypocrisie évidentes d'un tel instrument, il demeurera toujours parmi les plus agréables à ceux qui sont contraints de recourir à l'un quelconque des moyens diplomatiques modernes, parce qu'il ménage l'amour-propre des deux contractants : l'amour-propre de celui qu'on dépouille, qui n'a pas l'air de céder, et qui, en droit, ne cède pas sa souveraineté ; et l'amour-propre et la respectabilité de celui qui s'approprie, parce que son larcin se parfait à longue échéance, et parce que ceux qui le commettent peuvent se dire forcés par l'acte « insuffisant » que d'autres ont signé.
Les conventions restrictives sont surtout symptomatiques de l'état d'avidité et d'impatience des nations européennes. Après s'être acquis, à l'aide de tous les autres moyens, une série d'avantages et une étendue de territoires dont l'assimilation nécessitera le travail assidu de plusieurs générations, après avoir épuisé la complaisance de la Chine, après avoir atteint les limites extrêmes des concessions consenties par la jalousie des puissances voisines, il est encore des proies que les nations sentent hors de leur portée actuelle, mais dont elles voudraient se réserver le bénéfice et lacquisition pour l'avenir. Et l'une des conditions de ces habiles réserves est d'interdire, sur ces territoires convoités, l'expansion de nations rivales, plus avides encore ou mieux préparées.
Ces conventions restrictives ont reçu le nom générique
de « pactes de non-aliénation », pactes particuliers essentiellement négatifs, qui ne concèdent aucuns avantages aux signataires, et qui stipulent ou semblent stipuler des désavantages pour les non-signataires. On parut jusqu'à présent faire grand état de ces accords négatifs ; mais le texte, récemment publié dans les Livres bleu et jaune, de tels accords obtenus par la France et visant Ilaînan et les trois vice-royautés chinoises limitrophes du Tonkin, ou obtenus par l'Angleterre et visant le bassin du Yang-Tse-Kiang, ne semble pas justifier tant de satisfaction. En effet, le Tsong-li-Yamen, qui n'a d'habiletés ni de duplicité à apprendre de qui que ce soit, n'alfirme absolument rien de ce qu'on lui demande ; il s'indigne interrogativement qu'on lui ait demandé quelque chose : « Comment, s'écrie le diplomate mandchou, comment peut-on penser que telle province, qui fait partie intégrante de l'Empire, puisse jamais être aliénée par lui ? » Et après avoir rejeté loin de lui la fatale pensée d'un tel démembrement, le texte officiel prend brusquement fin.
On ne voit pas bien quel avantage peut ressortir d'une telle exclamation pour la nation qui l'a provoquée. Je sais bien que, en pressant le texte à l'excès, la puissance à qui il a été adressé peut se déclarer garante de l'intégrité du territoire qui fait le sujet de l'exclamation, s'intéresser par conséquent à l'indépendance de ce territoire, et, dans le cas où cette indépendance ne pourrait absolument pas être maintenue, prétendre exercer un droit de préemption (c'est ce que prétend la France en cas de cessation de l'indépendance de l'État libre du Congo). Mais on aperçoit bien vaguement un si faible droit, et il n'a guère de chances d'être respecté dautrui.
Le droit qui avait été reconnu ainsi à la France sur les vices-royautés de t^uang-Tong-, de Quang-Si et de Yunnan, a d'ailleurs été méconnu aussi facilement qu'il avait été accordé. Un mois après le pacte de non-aliénation concernant ces territoires, le gouvernement chinois cédait ouvertement et naïvement à l'Angleterre les îles avoisinant Hong-Kong et la presqu'île de Kownlown, qui font partie intégrante de Quang-Tong. Et la France ne réclame pas, comme si déjà elle avait reconnu linsufTisance morale et juridique du pacte.
C'est pourquoi la presse anglaise aujourd'hui reproche amèrement à lord Salisbury de n'avoir pas autrement protégé les intérêts britanniques sur le Yang-Tse-Kiang, que par un pacte de non-aliénation anglo-chinois ; et elle déclare bien haut que ce pacte ne donne aucun avantage à la Grande-Bretagne. Aussi les diplomates proposent-ils de corriger un acte aussi insufTisant par l'adoption du raisonnement suivant, qui sent dune lieue son impérialisme : Par le pacte de non-aliénation, la Chine s'engage à ne céder de plein gré à personne les territoires mentionnés dans l'acte ; mais si on les lui prend de vive force, ou si on les exige comme compensation, elle sera bien obligée de les abandonner, et le pacte n'en subsistera pas moins; le plein gré n'ayant pas été invoqué, la promesse demeure intacte, bien que l'objet de la promesse ait été ravi.
Ce raisonnement n'est pas inattaquable, mais il n'est pas plus mauvais que le pacte lui-même ; il démontre, en tout cas, (|ue le pacte de non-aliénation n'est rien, si la nation qui l'a provoqué n'en fait pas sortir, de force, un droit d'accès et comme un monopole de possession future; cela démontre surtout que, en matière diplomatique,
quand on sort de la voie droite et des normalités, il faut se préparer à subir toutes fantaisies et à s'accommoder avec toutes les invraisemblances.
La sphère d'influence politique, autre mode d'action atteignant les droits de souveraineté des puissances indigènes, est d'une essence tellement vague, d'éléments tellement incoordonnés, qu'elle n'a encore été définie par personne.
En admettant que la principauté laotienne de Xieng- Kheng rentre dans la catégorie des états-tampons , il n'existe jusqu'à présent, en Asie, qu'un seul exemple de la constitution d'un tel état politique. Et, malgré ses allures louches et changeantes, il offre toujours le caractère d'un arrangement entre deux puissances au détriment immédiat d'une troisième, laquelle n'est en rien pressentie ou consultée. En Afrique, de tels accords existent, mais ils ont été passés au sujet de contrées à peu près désertes, ou vis-à-vis de tribus si ignorantes, si désunies, si incivilisées, qu'elles ne comprennent point et ne comprendront jamais peut-être ce qu'on a voulu tirer d'elles. L'exemple asiatique est plus scandaleux: il n'a pas été suivi par d'autres, les conditions d'un tel accord étant à la fois trop vagues et trop scabreuses. Qu'on en juge. Le royaume de Siam, antique propriétaire de la plus grande partie de la presqu'île de Malacca, d'une part, et de la vallée (rive droite) du Mékhong, d'autre part, n'a jamais subi de revers qui le contraignent à les abandonner, n'a jamais signé de contrat amical et de plein gré, par lequel il résignerait un
seul de ses droits souverains sur ces régions. Cependant l'accord franco-anglais de 189G, auquel le Siam n'a été en aucune façon appelé à prendre part, détermine que les premières régions citées plus haut sont du domaine de l'influence politique de l'Angleterre, que les autres sont du domaine de l'influence politique de la France ; mais nulle part on ne voit quels droits politiques donnent aux nations avantagées l'établissement de ces domaines d'in-, fluence ; et il paraît étonnant que la diplomatie, qui connaît les hommes et comment ils savent profiter des moindres circonstances, ait laissé au tact et à la discrétion de chaque nation la détermination d'un exercice si nouveau et si délicat.
Disons franchement le mot, puisque la chose existe : un tel accord est un blanc-seing que deux nations rivales et puissantes s'accordent réciproquement, pour violer impunément, vis-à-vis d'une troisième puissance sans ressources, la justice et la ])ienséance internationales. Une nation ambitieuse, de qui les visées excitent la jalousie et les réclamations d'une rivale, ne voit pas d'autre terme à mettre — temporairement — à cette rivalité, qu'en autorisant, on ne sait à quel titre, cette rivale à commettre, dans des territoires déterminés, les mêmes erreurs et les mêmes injustices qu'elle-même désire commettre dans d'autres régions. Mais, par pudeur publique, on se garde bien de laisser entendre, dans la confection de l'acte, de quelle nature peuvent être ces injustices; les deux nations se les accordent mutuellement et tacitement, sur tous les chapitres et jusqu'aux limites dernières.
De tels accords peuvent être immédiatement avantageux ; mais un contrat basé sur des propositions indéli-
cates, et même criminelles, ne saurait durer longtemps, sans que les deux contractants prennent ombrage de leurs propres excès, et ne s'en tiennent une rigueur bien propre à relâcher et à détruire une si scandaleuse entente.
Les trois instruments qui précèdent, en changeant, en altérant le droit de souveraineté des régions auxquelles ils s'appliquent, supposent une grande prépondérance de la part du principal contractant ; quand cette prépondérance n'est pas suffisante, ou quand le principal contractant est empêché par la rivalité de puissances voisines, il a recours à d'autres moyens : les droits du premier propriétaire sont toujours altérés, mais au profit d'une tierce personne publique, qui ne s'attendait pas à de tels avantages, mais à qui plus tard on pourra les ravir facilement. L'état-tampon et la zone neutralisée répondent assez bien à cette situation.
L'état-tampon est un petit Etat, incapa])le de se maintenir par lui-même, manquant de ressources et de vitalité, trop important pour être absorbé par de trop puissants voisins. Ceux-ci sont bien intéressés à sa disparition, mais ils sont plus intéressés encore à ce que cette disparition n'ait pas lieu au profit d'un seul d'entre eux ; ils se portent donc garants, l'un vis-à-vis de l'autre, l'un contre l'autre même, de l'intégiité de ce petit Etat, pour un laps de temps qui n'est jamais déterminé, et qui est censé perpétuel. La souveraineté et l'administration d'un tel Etat sont confiées à une troisième puissance, qui considère cette possession comme indifférente à sa gloire et à son développement, et
qui la restituera demain du même air ({u'(;lle l'accepte aujourd'hui ; elles peuvent être confiées môme à des autochtones, auxquels on fait, pour la circonstance, don d'une liberté imprévue, et qui, souvent, les gêne fort.
Les deux voisins espèrent, en reculant la solution d'un problème difficile, arriver, avec le temps, à un modus Vivendi acceptable; ce sont, à vrai dire, des héritiers, gardant jalousement la chambre d'un moribond, et comptant sur le hasard ou sur les menées sourdes de leur politique, pour évincer le rival auquel ils font chacun bon visage. Et l'état-tampon vit ainsi ses derniers jours, tant qu'un de ses garants ne se trouve pas assez prépondérant pour se l'adjuger tout entier à lui seul.
La zone neutre est un territoire formé de parcelles sans vie propre, sans population, sans organisation, sans lois spéciales, et qui reçoit une autonomie fictive et temporaire, pour assurer la sécurité d'un continent, et pour séparer, plus complètement que par une simple démarcation linéaire, les appétits de deux nations expansives. Dans cette définition, la zone neutre peut être imposée par un pays à un autre, comme garantie de la bonne volonté et de l'esprit de paix du pays le moins fort, qui fait alors à lui seul le sacrifice de toute la zone neutralisée. Et comme alors la constitution de cette zone est une condition d'un traité général, il arrive fréquemment qu'aucune nation n'ayant plus là de droits de souveraineté, l'exercice de cette souveraineté et le droit de police appartiennent à la nation qui a imposé la zone et qui en profite, sans avoir abandonné quoi que ce soit en vue de son installation.
De toutes façons, la zone neutre ne répond à aucun besoin ethnographique ou géographique ; elle surgit avec
les nécessités politiques de l'heure, et elle disparaît avec elles ; sous la jalouse surveillance de la nation à qui cette barrière sanitaire rend service, la zone neutre est le sujet de contestations perpétuelles, et constitue tout à la fois la compensation naturelle de tout dommage subi ailleurs par la nation avantagée, et l'occasion toujours prête, pour cette nation, de soulever un litige, d'intervenir dans les affaires de sa voisine inférieure, et de continuer ainsi, au moment qu'elle juge le mieux lui convenir, son œuvre de conquête et d'assimilation.
Les traités concernant les zones de pénétration et d'influence commerciale semblent porter un préjudice moins direct à l'une des nations, mais fournir plus d'avantages immédiats à l'autre. Ce sont vraiment là les instruments qui conviennent aux nations fortes, commerciales et expansives. Ils ne portent ombrage ni à la puissance qui y consent, ni aux puissances qui y assistent, puisqu'ils ne confèrent aucun avantage politique, et ne changent rien au gouvernement et à l'administration du sol où ils s'établissent. Concessions de mines ou de travaux publics, abandons de monopoles ou de douanes, facilités de trafic et de transit, faculté d'acquérir le sol, construction de voies de communication : tels sont généralement les points sur lesquels portent de pareils accords. L'ouverture d'une région au commerce peut, a priori, servir à toutes les nations, d'autant mieux que les traités ne comportent généralement aucune restriction de personnes, publiques ou privées, concernant les libertés accordées. Mais l'ingérence
LES POLITIQUES EN CHINE lO^i
de la nation avantagée, dans toutes les branches de l'industrie, amène forcément un jour une suzeraineté financière et morale, puis une suzeraineté administrative plus ou moins déguisée; c'est du moins ce que la nation avantagée escompte en concluant l'accord. De tels traités comportent parfois certaines concessions spéciales (constructions pour le compte du gouvernement autochtone, instruction de son armée, amélioration de sa flotte, perfectionnement de ses engins, nomination de nationaux étrangers àtels postes importants de l'administration, etc., etc.). C'est un pas rapide vers l'état de protectorat diplomatique. De plus, toutes ces concessions mettent en rapports fréquents — et par suite en occasion continue de litiges — les autochtones et les Européens, et chaque discussion est, pour ces derniers, un moyen de contrôler, de surveiller, de dominer et bientôt de supplanter l'administration indigène, sous prétexte de veiller à l'indépendance des nationaux établis.
Ces zones de pénétration et d'influence commerciale sont, avec leur apparence pacifique et légale, les moyens d'invasion les plus irrésistibles pour un peuple riche, commerçant, prolifique et colonisateur, qui estime à leur juste valeur les avantages pratiques obtenus tout d'abord, et sait y ajouter ensuite, à force de patience et de tact, des résultats diplomatiques et territoriaux.
Tels sont les moyens récents dont les nations de l'Europe se servent aujourd'hui pour agrandir leurs domaines en Asie d'une manière très rapide et tout à fait hors de proportion avec leurs forces assimilatrices.
Jusqu'à ces derniers temps, l'Angleterre semble avoir, parmi les nations, le mieux compris le parti à tirer des applications de ces nouvelles théories diplomatiques (i). Les établissements commerciaux du centre de la Chine, créés sous le bénéfice de conventions successives, ont envahi peu à peu le riche bassin du Yang-Tse-Kiang, sur lequel un arrangement récent consacre définitivement sa supériorité. L'Angleterre ici ne recherche point de domination directe : elle veut des débouchés commerciaux, des stations industrielles, de négoce et de transit ; elle a. sur les artères fluviales du centre chinois, une flottille qui possède le monopole de la navigation intérieure ; sous l'appareil de l'administration chinoise, les Anglais sont les maîtres réels du pays, dont ils détiennent toutes les branches de commerce, et dont ils drainent à leur profit la richesse excessive. Outre que le fleuve Bleu forme le plus grand bassin de tout l'empire, la forme en arc de cercle du cours d'eau principal permet aux Anglais de pénétrer au cœur du continent, et de commander les communications et les échanges avec les provinces qui n'appartiennent pas à la région. Ils occupent là la meilleure place pour étendre peu à peu, sur la plus riche partie du Céleste-Empire, une prépondérance — pacifique il est vrai — qu'on songera d'autant moins à leur disputer que, avec un rare tact politique, ils ne portent aucun ombrage à la domination territoriale des susceptibles empereurs de Péking.
Les autres établissements de l'Angleterre en Chine sont des stations surtout militaires. Weïhaïweï, si agilement
(l;Voir Cliap. v, Documents diplomatiques, n»» l.wi-lxviii, p. 265-267.
conquis, est à la fois un havre de guerre et un poste d'observation à l'entrée du golfe de Péking. IIong-Kong est un port d'attache et un arsenal, et aussi une station intermédiaire entre Singapore et le nord des mers de Chine. Mais Hong-Kong est surtout un entrepôt et un dépôt pour le commerce et le transit avec l'énorme ville de Canton, et ce caractère mi-guerrier mi-commercial s'est allirmé depuis que l'Angleterre est entrée en possession d'une bande de terre sur la terre cantonaise. La basse vallée du Sikiang est destinée aussi à tomber sous l'influence commerciale de la Grande-Bretagne.
Au sud, par l'extension à peu près indéfinie de ses frontières, la vice-i'oyauté des Indes est devenue, pour le Céleste-Empire, une voisine presque agressive. Il est vrai que la délimitation commune entre le Thibet et l'ancien royaume de Delhi est, avec les glaces et les altitudes de rilimalaya, une barrière plus infranchissable qu'un désert. Mais, par la vallée du Yarodzangbo, et surtout par la Birmanie, les Indes côtoient la Chine d'une façon bien envahissante. A la Birmanie du roi Thibau, devenue tout entière anglaise, les théories actuelles des hinterlands commerciaux et coloniaux donnent d'énormes prétentions, puisque cet hinterland va, à travers tout l'empire, retrouver le domaine commercial anglais de l'Yang- Tse-Kiang. Les Etats Shans, faisant partie intégrante de l'ancien Laos, et récemment tombés dans la sphère d'action anglaise, conduisent ses troupes des Indes sur le Mékhong lui-même, pressant les derniers « Xieng » chinois et menaçant les pays de domination française. Mais surtout, les clauses de la convention anglo-française de 1896, en laissant à la Grande-Bretagne une situation imprévue
dans la presqu'île indo-chinoise, ont compromis l'indépendance et l'existence même du royaume de Siam. Ce dernier, privé de tous ses éléments de vitalité propre, rejeté, par la nécessité et par ses propres tendances, dans l'orbite de ses puissants voisins, tend inéluctablement vers un protectorat anglais ou français. La situation très supérieure de la Grande-Bretagne en ces parages, malgré les échanges de courtoises visites entre le roi de Siam et le gouverneur général de l'Indo-Ghine française, dicte sa conduite et fait prévoir l'avenir. Et pendant que le roi de Siam cherche à éluder les conditions des traités, cependant assez nets, qui l'engagent envers le protectorat de rindo-Chine française, ce sont des soldats de la viceroyauté des Indes qui font la police dans les rues de Bangkok, et toutes les administrations du royaume sont aux mains de nationaux ou de protégés anglais.
La situation actuelle de la Grande-Bretagne en Chine peut donc se résumer ainsi : au nord, poste d'observation militaire et attitude expectante ; au centre, vaste région de prépondérance commerciale, et considérable extension de tous les négoces britanniques ; au sud, possessions territoriales importantes, rattachées à la vice-royauté des Indes, et travail d'assimilation et d'englobement des peuples et des principautés établies entre les limites de zones immenses et peu déterminées.
Le but auquel tendent ces trois sortes d'établissements est triple, et il est poursuivi avec une ténacité et une patience incroyables : au nord, maintien du statu quo, par l'arrêt des progrès de la Russie ; au centre de l'empire, main mise sur le bassin du Yangtze, établissement des communications entre la Birmanie et le haut Yangtze,
et suprématie côtière continue ; au sud, protectorat ou annexion du royaume de Siam.
La Russie étreint l'Extrême-Orient depuis la mer sibérienne jusqu'au Pamir. L'influence qu'elle exerce le long de cette immense frontière commune est une influence directe de puissance européenne ; elle ne perd rien de sa force et de sa valeur initiales, n'ayant à passer par aucun rouage de transmission ; c'est pour obtenir cette unité et cette rigidité de direction (bien plus que dans un but vague de colonisation commerciale ou ethnique) que le gouvernement russe a poussé, avec un merveilleux entêtement, ses lignes ferrées à travers la masse du continent asiatique. Par le transcaspien et le transsibérien, Saint-Pétersbourg est relié immédiatement aux postes russes dans la Mandchourie et dans le Turkestan chinois, et l'armée russe est une depuis les avant-postes dzoungares jusqu'aux dernières réserves métropolitaines. Là gît le secret de l'effîcacité de l'action russe en Asie, qui possède les quatre caractères de l'action destinée au définitif triomphe : elle est définie, lente, progressive et continue.
Elle est définie par la situation géographique de l'empire ; l'établissement en Sibérie d'abord, dans le Turkestan ensuite, a imposé à la Russie sa politique en Extrême- Orient : il est « physiquement « impossible qu'elle ait d'autres vues que celles dont le Tsar poursuit aujourd'hui l'accomplissement. La nature et les expansions de races ont mis en présence la Russie et la Chine de la même façon que jadis l'art militaire des imperatores mettait
les armées romaines en présence des hordes barbares : la Russie présente à la Chine la célèbre disposition du « front cornu, » c'est-à-dire que, pressant de tous points la ligne chinoise, la ligne russe déborde à droite et à gauche par des centres d'expansion et d'activité, l'un explorateur, conquérant et territorial (Pamir), l'autre, commercial et maritime (côte sibérienne du Pacifique). C'est à ces deux points d'expansion qu'aboutissent les deux grandes voies ferrées de la Caspienne et de la Sibérie ; et ils demeurent ainsi dans une activité continuelle et une vitalité grandissante. Il n'y a pas de bouleversement intérieur qui puisse changer les bases et les moyens d'une politique coloniale ainsi déterminée ; et la constance de vues nécessaire des souverains et des hommes d'Etat russes double la valeur des efforts appliqués toujours aux mêmes buts et dans un même sens.
L'action russe est lente, parce qu'elle s'applique en des points divers et sur des surfaces excessivement étendues; elle n'a pas de rivale possible aux lieux de son application; elle n'a donc pas à se préoccuper des mouvements expansifs d'un antagoniste plus ou moins déguisé: rien ne la presse que la volonté propre de son moteur initial ; elle peut donc prendre son temps et réaliser tous les avantages économiques, politiques et commerciaux d'une situation acquise, avant d'en conquérir une nouvelle. La domination et les lois de l'empire sont donc parfaitement établies et respectées dans les territoires nouveaux, au fur et à mesure de leur acquisition; et, pour employer un néologisme significatif, on peut dire que toutes les bases d'opérations ayant en vue l'agrandissement du domaine impérial se prennent sur des pays « métropolisés, » et parfai-
temenl et étroitement adhérents à l'empire. L'assimilation économique marche avec la conquête politique. Et c'est ainsi que cette lenteur dans l'action lui donne l'assurance d'une marche en avant sans déboires et sans surprises.
L'action russe est progressive, et c'est là une heureuse conséquence de ses qualités de stabilité et de lenteur; elle ne peut pas subir de recul, précisément à cause de la patience et de la ténacité avec laquelle elle prépare, accomplit et perfectionne les incorporations successives qu'elle procure à l'empire ; sa sagesse lui interdit les conquêtes hâtives; sa constance lui interdit les acquisitions aléatoires et temporaires; l'entrée immédiate des nouveaux territoires dans l'ensemlile impérial empêche tout recul, tout échec, tout mouvement rétrograde, lequel serait une atteinte directe à cet ensemble et à la métropole. La Russie jouit donc vis-à-vis des peuples qu'elle a soumis, et de ceux quelle soumettra, d'une réputation d'infaillibilité et d'invincibilité, que justifient les événements successifs, et qui rend faciles les tâches les plus audacieuses et les plus délicates. Les développements de cette politique découlent normalement et logiquement les uns des autres; bien mieux, le précédent engendre infailliblement le suivant, à tel point que chaque expansion nouvelle est attendue et exploitée à l'avance, tant par ceux qui s'y résignent que par ceux qui en profitent. Et chaque jour ne fait que rendre plus inévitable et plus naturelle aux yeux de tout l'univers la succession de ces agrandissements, aussitôt légitimés qu'effectués.
Enfin, l'action russe est continue, et c'est, pour la Russie elle-même et vis-à-vis des autres puissances, le plus p-récieux des avantages. Tandis que les autres nations co-
lonisatrices sont contraintes d'attendre une bonne occasion, ou d'en provoquer une spécieuse, tandis que la valeur et la durée de leur action sont subordonnées à la naissance et à la prolongation de véritables hasards politiques, la Russie tient en main, par le fait de sa position, le prétexte toujours prêt et éternel de son action et de son intervention; elle en use quand elle veut, aussi longtemps qu'elle le veut, seule juge de l'opportunité de sa marche en avant ou de son arrêt. Aussi son expansion n'a pas lieu par secousses successives et éclatantes, avec l'envieuse neutralité de tout l'univers prévenu : l'effort commencé depuis bientôt un siècle se poursuit perpétuellement et silencieusement, sans témoins, sans publicité, sans expéditions militaires ; et c'est la continuité de ces efforts muets, mais acharnés, auxquels rien ni personne ne saurait s'opposer, qui constitue ces grands avantages de prépondérance et de suprématie, travail fécond dont s'étonnent les peuples bruyants et hâtifs.
L'expansion de l'Allemagne en Chine — qui a tout à la fois un but commercial et territorial — est bien moins un besoin de la politique et de la nation allemandes qu'une idée personnelle de l'empereur Guillaume II. La réalisation de cette idée a été poussée avec la rapidité, l'imprévu et le dédain des usages conventionnels, qui marquent, à l'intérieur comme à l'extérieur, les manifestations particulières de ce souverain. L'Allemagne est un pays assez puissant en Europe pour qu'aucune extension extra-européenne augmente en quelque chose sa force et sa réputa-
tion ; ellepossède moralement, dans les Amériques, de très suffisants exutoires pour l'émigration de sa surabondance de population. Ses négociants, très avisés, très audacieux et en même temps très capables d'assimiler leurs productions aux désirs des consommateurs les plus variés, n'ont pas du tout besoin, pour réussir, de l'ombre de l'étendard allemand. L'ambition de faire monter l'Empire au rang d'une puissance coloniale de premier ordre vient d'une initiative auguste, à laquelle rien ne peut résister, mais que rien n'a conduite que le souci de la gloire nationale.
L'établissement violent de l'Allemagne en Chine, à la suite d'événements secondaires qui ne rendaient en rien nécessaire une telle solution, ajoute un nouveau facteur à tous ceux qui influent déjà sur la politique internationale en Extrême-Orient. Mais la position de cet établissement, à un angle désolé du Shantung, la puissance insuffisante de la flotte impériale, l'inutilité flagrante de ces efforts politiques pour la réussite des projets commerciaux des sujets de l'Empereur, font que ce n'est pas sur la valeur matérielle de la colonie, ni sur les intérêts, même exagérés à dessein, de l'Allemagne en Chine, qu'il faut évaluer l'influence que cette puissance possède déjà et doit acquérir encore dans les affaires des Jaunes ; cette influence ne doit s'évaluer que sur la force de volonté du souverain et sur la puissance intrinsèque de la métropole allemande dans l'univers.
Mais l'ingérence inattendue de l'Allemagne, couvrant ses ambitieux projets sous la réclamation de simples immunités commerciales, a réveillé les autres puissances, qui, pourvues d'avantages politiques, étaient endormies dans une expectative satisfaite. Pour ne pas être taxées
de visées trop ambitieuses, les puissances, ayant fait mauvais accueil au coup de force de Kiaotcheou, s'en tinrent à des conventions commerciales, et ne réclamèrent de territoires et de juridictions politiques qu'à titre de compensations d'avantages analogues concédés à d'autres gouvernements. Le prétexte commercial étant mis en avant, l'Europe avait alors tout droit à s'inquiéter des voies de communications du Céleste-Empire, réduites en 1890, comme aux temps antiques, aux rivières canalisées et à la traction sur route par bêtes de somme. On s'ingénia à prouver à la Chine tout l'intérêt qu'elle aurait à adopter des moyens plus rapides. Et celle-ci dut se laisser convaincre, et signer des traités pour l'étude et l'ouverture des voies ferrées à l'intérieur de l'Empire. Personne, ni les signataires, ni les spectateurs, ne se laisse duper par de si beaux dehors : c'est par les ingénieurs ({u'on commence, c'est par les administrateurs qu'on finit. Et toute la région, commercialement acquise, est une région dont l'indépendance est en péril. Quoiqu'il en soit, l'intervention de l'Allemagne a inauguré en Chine ce qu'on est convenu d'appeler « l'âge des chemins de fer, » et son action future en sera toute caractérisée. L'évidente insuffisance, vu ses desseins, de sa station de Kiaotcheou l'engagera certainement à occuper des points plus habilement déterminés Mais, et en tout cas, tant dans le Shangtung même que dans toute la région comprise entre le Yantsekiang et la Chine du nord, c'est bien plutôt le négociant que le soldat allemand que l'on cherche à introduire, et qui finira par prédominer.
On ne peut penser que, pour le moment du moins, d'autres puissances aient le moyen d'élever utilement la voix en Extrême-Orient.
Le Japon, vainqueur, n'est pas encore guéri de sa victoire. Evincé peu à peu de tous ses avantages, il n'a gardé de ses frivoles conquêtes que les Pescadores, qu'il ne peut parvenir à fortifier, et que Formose, dont il n'arrive pas à réduire les triomphantes révoltes. Grâce aux récentes réformes et augmentations de son armée et de sa marine, le Japon fait actuellement quelque figure, et la Grande-Bretagne songe parfois à l'opposer à la Russie dans le nord du continent. Mais, si fort qu'il se croie, le Japon ne peut guère triompher que de ses congénères, et sa situation actuelle est tout à fait disproportionnée avec ses forces et avec son mérite. S'il ne faut pas le déprécier, il faut moins encore exagérer sa valeur, et il faut surtout se rappeler que, si le Japon, contre toutes prévisions, parvient à maintenir son appareil de puissance, il l'emploiera tout entière, non pas au services de telles ou telles ambitions européennes, mais au relèvement — et à la prépondérance en Extrême-Orient — de la race jaune, à la tête de laquelle son activité l'aura placé.
Les Etats-Unis, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, ont trouvé, dans les Philippines, un labeur absorbant pour un quart de siècle, et n'auront pas trop de tous leurs soins en Extrême-Orient pour faire passer cette conquête militaire et diplomatique à l'état de possession réelle. Les citoyens de l'Union n'ont pas, d'ailleurs, de grands intérêts engagés chez les peuples de race jaune ; évidemment on peut prévoir que la position que prendra plus tard le gouvernement de Washington sera hostile au développement de
la race et de la puissance chinoises; car les embarras que rémigration jaune a causés et cause encore en Californie et dans les Etats de l'ouest seront longtemps présents à l'esprit des Américains. Mais l'heure n'est pas venue pour eux de soutenir efficacement leurs sympathies et leurs antipathies, et ils n'ont pas encore voix au concert ni droit au partage. Il semble probable que, malgré la bienveillance évidente de la Grande-Bretagne pour les Anglo- Saxons de l'autre côté de l'Atlantique, les prétentions que les Etats-Unis pourraient avoir d'exercer une action sur les affaires de Chine seraient mal accueillies par les puissances de ce concert européen, qui a déjà tant de peine à se mettre d'accord.
Quant à l'Italie, la dernière puissance européenne qui eut, en ces temps derniers, des velléités d'expansion coloniale, il ne paraît pas que sa tentative d'annexion de la baie de San-mun soit de nature à l'engager en de nouvelles expéditions en Extrême-Orient.
§ 3. — Notre politique nationale en Chine.
La politique intérieure et extérieure de la dynastie mandchoue est une politique de conservation et d'inertie outrancières. Comme tous les peuples de civilisations très vieilles, la Chine en est aujourd'hui à ce point qu'elle doit changer les rouages qui donnent de la vitalité à sa personnalité publique, si elle veut que cette personnalité résiste à la fois aux troubles internes et aux ambitions extérieures.
Non pas seulement la dynastie, mais la race chinoise sentent parfaitement les dangers actuels de cette majes-
tueuse immobilité qui fut, durant des siècles, la seule règle de conduite des Fils du Ciel. Pour vivre, la Chine doit changer ; elle doit progresser, si elle ne veut point disparaître. Telle est la fatalité qui s'attache à son avenir, et le bornera peut-être de la façon la plus imprévue.
Or, ces changements profonds, ces révolutions de traditions et de lois, que les dynasties les mieux assises n'entreprennent jamais sans frémir, la dynastie mandchoue se refuse à seulement y songer. Elle n'a pas de racines dans le peuple, elle n'est pas entourée d'affections, elle n'est pas « nationale » ni « ethnique. » Ce sont des étrangers, au fond, qui ne se tiennent en équilibre que par l'habitude. Vienne un changement, ils sont à bas, et la première réforme sera de leur enlever leur puissance et leur trône. Donc, la dynastie mandchoue est opposée, par intérêt et par naissance, à toute amélioration en Chine. Elle esttoute prête à chercher, chez les puissances, l'appui qui lui fait défaut au dedans, pour consolider une situation ébranlée. Elle consent, en échange de cet appui, à tous les sacrifices, matériels ou moraux, qui ne diminueront pas sa « face, » et qui ne porteront pas atteinte à ce « statu quo, » qui est son dernier palladium. Les Chinois du Nord suivent la dynastie dans ses vues et dans ses complaisances.
La race chinoise du sud — qui est la race pure et sans mélange — n'a pas si patiemment supporté cette domination mandchoue, que, aujourd'hui encore, elle appelle une usurpation. Depuis quatre-vingts ans, presque sans interruption, au nom des anciennes dynasties déchues et peut-être éteintes, le Sud fomente contre Péking des ré-
volutions auxquelles il manque bien peu de chose pour triompher.
La race chinoise du Sud est entourée d'ennemis dangereux, ou de faux amis plus dangereux encore. C'est sur elle, et autour des territoires qu'elle occupe, que porte tout l'effort des puissances européennes, et toutes les ingérences blanches, diplomatiques, violentes ou commerciales. Elle connaît l'étranger et le hait ; elle connaît ses desseins et les repousse. Et, pour se trouver un jour à même d'arrêter les progrès des Européens, et même pour se débarrasser d'eux, la race chinoise prône les réformes, suscite et soutient les réfornicrteurs. Et, à l'encontre du souverain, les Européens ne peuvent attendre d'elle que les avantages de négoce ou de pénétration, ou d'entreprises, compatibles avec ces réformes et ces progrès qu'elle veut à tout prix réaliser.
L'histoire de ces dernières années corrobore ce qui précède. Pendant que le Japon entamait contre Péking une guerre dynastique, la race chinoise voyait en lui, non seulement le vainqueur d'une race usurpatrice, mais aussi l'initiateur aux progrès si longtemps attendus. Et la conduite du sud de l'Empire, dans la guerre sino-japonaise, démontra bien la sympathie qu'on portait aux envahisseurs.
Une autre preuve surabondante est dans la dernière révolution de palais qui secoua si fortement la cour de Péking. Le réformateur Kang-Yu était un Cantonais, descendant de ces fameux Taïpingqui créèrent jadis l'empire du Dragon-Rouge à Nanking, et mirent les Mandchoux à deux pas de leur ruine. Le jeune empereur Quang-dzu, qui l'appela près de lui, était certes partisan des réformes ;
mais il s'aperçut ({ue le progi-amme comportait, entre les lignes, la perte de son trône; et c'est pour cela qu'il hésita à faire appuyer Kang-Yu par les contingents mongols et mandchoux du Petchili.
L'impératrice douairière, qui reprit les rênes du gouvernement, et exila son neveu en de somptueux palais, parmi des oiseaux et des femmes, reprit la politique mandchoue, avec le conseil de Li-hung-Chang, vieux diplomate rusé et immobile, chinois du nord créé par la dynastie et voué à elle, et partisan d'un éternel statu quo.
Les Chinois du nord ont pour eux la Russie, qui ne vise rien moins qu'à leur faire accepter sa protection tutélaire, et qui, limitrophe de la région et de la race mandchoues, a tout intérêt à conserver à cette dernière le trône de Péking.
La Grande-Bretagne, au contraire, dont les intérêts principaux et les points d'appui sont au sud, soutient le parti des réformateurs, par antagonisme avec la Russie d'abord, et ensuite parce que le parti jeune Cfiinois n'admet pas ces sacrifices territoriaux que toutes les puissances pourraient obtenir, mais consent ces arrangements commerciaux et d'influence, dont la Grande-Bretagne est seule à savoir et à pouvoir profiter.
Les Etats-Unis et le Japon semblent devoir participer aux vues de la Grande-Bretagne ; l'Allemagne paraît devoir être indifférente et trouver son intérêt tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, malgré que, à l'occasion du voyage de Guillaume II en Angleterre, le bruit ait couru, persistant, d'une entente anglo-germano-américaine dans les affaires d'Extrême-Orient.
Le parti le plus avantageux à suivre pour la France ne
semble pas bien difTicile à déterminer, et la pratique paraît devoir être inliniment plus délicate que la théorie.
Le premier intérêt, très net et très évident, de la France est de conserver d'excellentes relations avec les Chinois limitrophes de son empire asiati(|ue ; nos frontières tonkinoises sont en effet déterminées de telle sorte qu'elles ne seront pacifiques qu'avec l'agrément et l'aide amicale des gens qui sont de l'autre côté, c'est-à-dire des vice-rois et des mandarins des deux Quangs. Ce n'est pas de Péking, c'est d'eux-mêmes que nous pouvons obtenir cette aide amicale. Car il y a longtemps que la cour de Péking évite de peser sur les décisions locales des vicerois du sud. C'est pour avoir ignoré cette vérité que le haut Tonkin fut si longtemps un repaire de pirates et un champ de discordes. Le général Galliéni, quand il commanda le l^"" territoire militaire tonkinois, s'aperçut de nos erreurs passées, les rectifia, obtint sans elïusion de sang une pacification réputée impossible, et donna ainsi la mesure de ce qu'on était en droit d'attendre de lui et de son génie colonisateur et administratif (1).
Il faut donc nous garder soigneusement de contrecarrer directement les aspirations du jeune parti chinois et des mandarins des provinces méridionales de l'Empire.
Toutefois il importe, davantage encore peut-être, de ne pas les encourager et les suivre dans leur enthousiasme un peu subversif pour des réformes totales et révolution-
(1) En territoire militaire, par M. de Grandniaison, chez Pion, éditeur.
naires. En effet, nous avons encore droit à espérer quelques agrandissements de territoires (plateau de Tulong, districts d'Ibang, région des Mantzé, île d'Haïnan, etc.). Nous ne les obtiendrions pas du jeune parti chinois, qui tient à l'intégrité de son sol, surtout dans le sud; nous pourrons les obtenir des Mandchoux, à qui ces enclaves méridionales ne tiennent pas directement au cœur, et qui sentent avoir besoin de nos services et de notre bienveillance. De plus, qui sait de quel cataclysme pourrait être accompagnée l'accession au pouvoir du parti national chinois ? Qui sait quelles ambitions ferait naître, quelles violences pourrait provoquer la chute de la dynastie impériale actuelle? En l'état présent des choses, tout est à prévoir et à redouter. Or, nous n'avons pas, au démembrement, même partiel, de la Chine, le même intérêt que l'Angleterre, le Japon, ou occasionnellement l'Allemagne. La France est capable aujourd'hui de profiter des concessions et des embarras de l'Empereur ; elle n'est pas prête à partager l'empire. Le Protectorat de l'Indo-Chine se suffît à peine à lui-même : le Tonkin et l'Annam sont seulement à leur naissance industrielle et commerciale ; le Laos est encore à l'état de nature ; nous n'avons pas le temps de répondre aux risibles provocations de cet exigu royaume de Siam ; nous n'avons ni les bonnes volontés, ni les capitaux nécessaires pour faire fructifier, dans les deux Quangs et au Yun-Nan, les avantages reconnus à nous par les plus récents traités. C'est à peine si nous parvenons à « étaler. » Il nous serait donc impossible de nous agrandir ; et, conscientes de notre situation, les autres nations ne nous laisseraient pas nous agrandir. Nous serions évincés d'un partage de la Chine ; nous ne
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devons donc pas permettre actuellement que la Chine soit partagée. Nous devons donc soutenir la dynastie des Tshing et le parti des Chinois du nord. Mais nous devons nous faire payer cet appui, en faisant connaître au Tsongli-Yamen que peut-être, en soutenant les Chinois du sud, nous gagnerions la tranquillité immédiate et définitive de nos frontières tonkinoises. Le paiement est facilement exécutable par la cession successive des territoires mentionnés plus haut.
Cependant, tout en soutenant la dynastie Tshing, nous devons nous souvenir quelle n'est pas éternelle, et que l'Etat chinois est précaire. Quand la Russie aura étendu sa protection sur la Chine mandchoue, la Chine du sud, la Chine chinoise deviendra le cœur de l'Empire, et décidera de sa politique et de ses destinées. Ce jour, nous aurons un voisin déterminé, conscient de lui-même, et nous n'aurons plus l'appoint de la Russie, satisfaite et dès lors indifférente. En soutenant les Tshing, nous devons mettre à notre appui la réserve nécessaire pour ne pas nous créer, dans l'avenir, des embarras après leur chute. Nous avons donc à louvoyer entre deux écueils dangereux: nous aliéner aujourd'hui l'Empereur, nous aliéner demain la race ; nous ne devons perdre la bienveillance ni de la dynastie, ni des Chinois. Nous devons, en deux mots, profiter du statu quo, et ne rien faire qui puisse le troubler ; mais nous ne devons pas nous compromettre pour le maintenir.
Ports del'alliance russe, sur ce nouveau terrain, et cela d'autant que nous y serons entrés dans ses vues ; forts de
l'assentiment silencieux de l'Allemagne ; forts de la bienveillante sympathie de la dynastie chinoise, et des sentiments pacifiques de la Chine sur notre immense frontière; forts (ajouterons-nous aujourd'hui) de la neutralité que le Japon réservera à tous les alliés de la Chine, son amie secrète depuis le mariage morganatique de 1899, nous pouvons, sans crainte et sans réserve, lâcher bride à l'expansivité des peuples indo-chinois que nous protégeons, et la favoriser par tous les moyens politiques, commerciaux et financiers. Nous avons, jusqu'à présent, manqué complètement à ce devoir; nous avons gaspillé cette force, nous avons laissé rouiller, nous avons peut-être ])risé ce merveilleux outil naturel, que l'esprit et les traditions de la race avaient mis entre nos mains ; nous avons craint de recevoir ainsi des avantages sans notre permission, et en dehors des formes administratives, si chères aux bureaux métropolitains ; et, pour nous éviter la peine de diriger ce mouvement, nous l'avons brusquement supprimé. Qu'on écoute la voix autorisée d'un esprit libéral, M. Blanchy, président du conseil colonial de Cochinchine :
« Au lieu de faciliter l'infiltration de la race annamite, « suivant ses traditions séculaires, nos ordonnances « dénotent la ferme volonté d'enrayer ce mouvement paci- « fique qui, sans luttes, sans efforts, aurait étendu fin « fluence de la France... Etrange politique que la nôtre, <c en vérité! Notre Cambodge est enserré entre deux « peuples : l'un, le Siamois, notre ennemi, s'est agrandi « par la violence, a démembré notre protégé de ses deux « plus belles provinces, et accapare sous nos yeux les ter- <c ritoires qui appartiennent à notre sphère d'influence ;
« l'autre, l'Annamite, a essaimé sa race au-delà de ses « frontières, et ne demande qu'à suivre, sous notre con- « trôle bienveillant, la loi de ses origines. Indifférente aux « empiétements du premier, la France ne se rappelle son <( rôle de protecteur que contre le second, qui est cepen- « dant l'instrument le plus admirable de notre expansion « en Indo-Chine. »
Jamais réquisitoire plus éloquent, plus juste, plus autorisé n'a été prononcé contre les préjugés traditionnels du quai d'Orsay et du pavillon de Flore. Par le traité, si incomplet, boiteux et insuffisant soit-il,du 3octobre 1893, le Gouvernement français avait donné à ces demandes un commencement de satisfaction. En accordant notre protection aux nationaux annamites et cambodgiens hors des frontières du protectorat, en leur assurant l'exercice de notre justice consulaire sur le territoire de Siam, nous formions de véritables colonies françaises sur un sol encore étranger, mais -dont la nationalité eût été facilement changée dans l'avenir. Nous avons rapidement abandonné ces avantages, et nous avons de nouveau livré, à la tyrannie fantasque et acrimonieuse des souverains siamois, ceux qui, sur la foi des textes les plus clairs, attendaient de nous, d'abord la justice, et ensuite la délivrance. On prétend que nous avons ainsi cédé aux représentations du tsar Nicolas, personnel ami du roi de Siam. Alors même que cela serait, et je ne le crois pas, nous n'en aurions pas moins commis une lourde faute.
Notre politique doit donc ici changer intégralement de front, pour obéir aux tendances nationales de l'Indo-Chine, et pour remplir les obligations de nos contrats.
Nous devons, tout d'abord, entrer en immédiate posses-
sion des territoires habités exclusivement par nos protégés, et sur lesquels d'anciens traités — que la brutale force des choses n'a pu annihiler — nous donnent d'incontestables droits. Nous voulons parler des régions d'Angkor et de Battambang. Nous devons rendre définitif notre étal)lissement à Chantaboun, d'après le texte même qui nous le concède sous certaines conditions qui n'ont pas été observées. Nous devons prendre notre entière liberté d'action sur tout le bassin du Mékhong, que l'accord du 15 janvier 189G réserve à notre unique influence; nous devons enfin reprendre nos droits de protection et de justice sur tous nos nationaux, en quelque point de la presqu'ile indo-chinoise qu'ils soient établis. Nous ne ferions ainsi que profiter d'avantages qui nous ont été régulièrement et publiquement concédés.
Ceci fait, nous avons à favoriser de toutes façons l'expansion de la race, et l'installation, hors de nos frontières, de colonies émigrantes indigènes. Et pour la même raison par laquelle, tout à l'heure, j'établissais qu'il eût été bon que nos frontières politiques demeurassent vagues, j'estime qu'il faut que nos frontières commerciales soient nulles, sinon pour tous les peuples, au moins pour nos nationaux et protégés, trafiquant de l'intérieur à l'extérieur de l'Empire, et vice versa.; il nous faut, à l'entrée comme à la sortie, abaisser les barrières fiscales et jeter à bas le tarif général douanier. Il nous faut surtout protéger efficacement nos colonies à l'étranger; il faut, suivant la coutume asiatique, que ces centres annamites et cambodgiens, établis au Siam et au Laos, au lieu d'être victimes de vexations continuelles, soient à l'abri sous nos lois, justiciables de nos juges et par notre justice;
qu'ils forment, sous notre contrôle bienveillant, des congrégations où se perpétueront et s'éterniseront les traditions et les mœurs de la mère patrie; il faut que ces congrégations aient des écoles, où soit enseignée la langue maternelle, dans les livres sacrés des Sages et des philosophes nationaux. Et un jour, sans effort, sans secousse, chez ces indigènes convenablement préparés, devenus nôtres par tant d'attaches, devenus les véritables habitants, propriétaires et cultivateurs de la terre, se créerait le mouvement instinctif et irrésistible, grâce auquel s'introduiraient les rouages administratifs de l'Annam, et se produirait le rattachement du sol au Protectorat.
Dès aujourd'hui, si l'on consulte les statistiques ethnographiques, un tel mouvement nous conduirait jusqu'à Korat, en plein cœur du Siam, et ne s'arrêterait que lorsque nous nous serions assimilé la presqu'île tout entière, que Francis Garnier nous souhaitait, et qui nous est due.
Voici donc aujourd'hui posée, avec les plus redoutables inconnues, cette question d'Extrême-Orient, pour la solution de laquelle nos cerveaux sont plus mal préparés que nos cœurs et nos bras. On vient de voir combien une neutralité bienveillante, combien même une alliance plus effective avec la Chine pourrait nous procurer d'avantages. Mais cette alliance n'a tout son effet que si elle entraine d'autres alliances entre diverses puissances européennes, si elle parvient à constituer définitivement, entre l'Allemagne, la France et la Russie, cette Triplice extrêmeorientale, qui exista une fois temporairement déjà, et qui
éclaircit, à notre avantage, une situation déjàbien obscure.
Nous savons bien quelles répugnances sentimentales une telle combinaison soulève en notre pays. Nous savons aussi quel discrédit s'attachera tout d'abord aux avocats, désintéressés pourtant, d'une cause si ingrate. Il n'est cependant pas possible ni raisonnable de la rejeter sans examen.
Dût cet accord si désirable devenir général, c'est-à-dire s'étendre hors de l'Extrême-Orient, que pourrait-il changer, hélas ! à nos espoirs ou à nos résignations ? quel est aujourd'hui le Français assez abusé pour croire pouvoir reprendre de force, avec la neutralité complice de l'Europe, les provinces annexées en 1870? et l'idée de cette revanche future, qui fit battre le cœur d'une génération tout entière, est-elle à présent autre chose que l'expression d'un regret toujours entêté et cuisant, mais idéal ? Certes, le peuple français, quoique diminué dans sa masse, en regard des autres nations, est toujours une mine inépuisable de courages et de soldats. Mais on ne peut demander à ce parlementarisme, qui n'a pas su conserver Fachoda, de reconquérir l'Alsace-Lorraine. Et la vieille formule de Gambetta est retournée à notre détriment : jadis personne n'en parlait, tout le monde y croyait. Aujourd'hui tout le monde en parle, personne n'y croit plus.
Je ne veux pas dire qu'un jour l'Alsace-Lorraine ne redeviendra pas française ; mais ce sera en vertu d'un pacte amical et d'un consensus réciproque. Qu'on ne dise point la chose impossible. L'ouverture de la succession de l'empereur d'Autriche et les visées du pangermanisme à cette occasion feront changer de maitre d'assez immenses territoires pour que l'Alsace-Lorraine puisse sem-
bler à Guillaume II la récompense naturelle de notre silence en un tel moment. Mais, dans cette hypothèse, la seule plausible qui nous reste, les bonnes dispositions de l'empereur allemand à notre endroit ne seraient pas choses négligeables. Et une entente, conclue depuis quelque temps déjà en Extrême-Orient, et ayant produit quelques résultats, pourrait devenir un garant important d'une autre entente, plus importante, sur des questions plus délicates et vitales.
Mais il n'est pas du tout nécessaire — et l'histoire des puissances colonisatrices le démontre surabondamment — que les accords diplomatiques s'étendent au-delà des objets spéciaux en vue desquels ils ont été conclus. Et l'entente avec l'Allemagne dans la question d'Extrême- Orient peut et doit demeurer locale, et laisser à notre politique métropolitaine son indépendance et les espoirs qui lui sont chers.
L'Angleterre, sur mer et dans les colonies, et spécialement en Chine, nous est une rivale autrement tenace et dangereuse que l'Allemagne sur le Rhin et dans les Vosges. Et l'alliance russe, qui nous protège immédiatement en Europe, nous est d'un secours insuffisant, quoique évident, en Asie. Il importe de la renforcer, et on n'y voit pas d'autre moyen que celui plus hautproposé. Ne seronsnous donc pas assez raisonnables un jour pour reconnaître que, avec les tempéraments qu'on y mettra, cette entente servira tous nos intérêts, et ne blessera même pas notre amour-propre? En tout cas, il faut habituer la France à ce projet, et à l'espoir qu'elle arrivera à le réaliser de plein gré et en toute libei'té, avant que les circonstances
ne l'y contraignent, avec, bien entendu, moins de dignité et moins d'avantages.
Cette Triplice — je l'ai indiqué plus haut et n'y reviendrai plus — est sûre, non pas de l'alliance, mais do la neutralité du Japon, tant qu'elle garantira, comme elle l'a fait par le passé, Vintégrité apparente du Céleste- Empire. Le Japon ne travaille que pour lui-même et pour la race à laquelle il appartient ; et les nations européennes, l'Angleterre elle-même, ont trouvé là leur maitre en ruses et en égoïsme. Or, après les efforts gigantesques des dernières années, le Japon possède une flotte et une armée d'une valeur appréciable. La Russie ne jugera pas indifférent de savoir les côtes sibériennes et chinoises à l'abri d'une diversion navale japonaise ; et la France se réjouira de sentir le Tonkin et l'Annam préservés d'un débarquement subit de troupes mikadonales, qu'y amèneraient vite et si volontiers les bateaux ans-lais.
Sur ce lointain théâtre d'une action diplomatique ou militaire, nous retrouvons, toujours acharnée, l'ennemie irréconciliable et héréditaire, qui n'a abandonné sa haine et ses projets hostiles à aucune époque de notre histoire. Aujourd'hui plus que jamais, et en Extrême-Orient plus peut-être qu'ailleurs — et tout autant au moins qu'en Afrique — l'Angleterre poursuit notre éviction avec cette ténacité qui est sa plus grande vertu et sa force principale. Nous gênons le développement normal de la viceroyauté des Indes; car, bien que cette vice-royauté nous ait, au mépris de la lettre et de l'esprit des traités, ravi la
Birmanie et les Etats Shans, elle ne peut se consoler de n'être pas arrivée avant nous sur le Mékhong et sur le fleuve Rouge. Nous gênons l'extension de Hong-Kong sur les côtes cantonaises ; nous gênons raccaparement rêvé de tout le bassin du Yang-tse-Kiang; nous gênons latache d'huile que l'hinterland birman devait faire dans le Yun- Nan ; nous gênons le négoce et l'industrie des Anglais en ce que nous avons obtenu des concessions de chemins de fer dans l'intérieur ; enfin, nous gênons la politique anglaise à Péking à cause de notre entente étroite avec la Russie.
Voilà ce que maintes fois la Grande-Bretagne nous a donné brutalement à entendre, sans que nous ayons osé hasarder la moindre observation. Mais il faut retenir cette longue liste de griefs, parce que nous serons dès lors convaincus que jamais nous ne pourrons nous entendre avec l'Angleterre en Extrême-Orient, à moins de lui abandonner intégralement tous nos droits, et peut-être même tous les territoires acquis, ce qui n'est le rêve que d'un très petit nombre de Français faisant partie de l'Entente Cordiale avec l'Angleterre (M. de Lanessan, président). — Il nous faut donc être prêts, soit à déjouer ses calculs, soit à mettre à jour ses duplicités, soit à repousser ses intrigues et ses coups de force, soit même à lui résister dans une guerre, à la fois maritime et continentale.
Cette perspective qui, depuis soixante ans, a épouvanté les gouvernements de la France, au point qu'ils s'inclinèrent toujours devant les pires exigences de notre rivale, cette perspective n'est plus faite pour effrayer les Français du commencement du xx^ siècle, non plus qu'aucune autre grande puissance du monde. Certes, la puis-
sance maritime anglaise est la première encore de l'univers, mais elle n'est pas d'une supériorité aussi écrasante qu'on se l'imagine; avec leur science du bluff, les Anglais ont berné l'Europe d'une crainte exagérée et d'une croyance absolue en leur toute puissance, et ils en sont venus à se prendre eux-mêmes à leur bluff.
Nous n'avons pas ici le moyen de remettre à leur chiffre exact le nombre des unités de combat de la flotte anglaise, ni d'estimer, par la détermination de leurs bouches à feu, leur valeur destructive. On trouvera ces calculs dans les livres spéciaux, et notamment, par la plume autorisée d'un inspecteur général d'artillerie de marine, dans \a Nouvelle Revue du 15 janvier 1898. — Mais si la puissance maritime anglaise est si forte, ce nest qu'un motif de plus d'armer nos colonies en soldats, en artillerie et en points de défense, de telle sorte qu'elles puissent supporter, chacune et séparément, l'effort d'une attaque navale et d'une diversion parterre.
Mais, si la puissance maritime anglaise est à redouter, sa puissance militaire est au-dessous de toutes les estimations, même les moindres, qu'on en a pu faire. Victorieuse des Egyptiens (peuple barbare au point de vue stratégique), quatorze années seulement après un désastre primordial, battue en 1881, dans l'Afrique australe, conquérante médiocre de la Birmanie — où l'hégémonie anglaise est chaque jour encore discutée — dominatrice insuffisante des Indes, où bout toujours quelque ferment de révolte, vaincue en Afghanistan de la façon la plus éclatante, l'armée anglaise vient de donner, en combattant, pour la première fois depuis 1815, un peuple de-race
blanche (1), des preuves irréfutables de son insuffisance et de son impéritie. Avec un effectif supérieur, des généraux renommés, les meilleurs soldats du Royaume-Uni, une artillerie de tout premier ordre, une poudre nouvelle, avec les derniers raffinements et perfectionnements dans l'armement, les transports, les services d'électricité et d'aérostation, l'armée anglaise a couru de revers en revers vis-à-vis un peuple sans armée, sans éducation technique, levé pour l'indépendance, depuis l'adolescent jusqu'au vieillard. Et, à l'heure où ces lignes s'écrivent, un grand souffle d'indépendance court l'Afrique australe, comme il courait, il y a cent ans, dans l'Amérique du nord ; et il semble qu'aux frontières des deux Républiques du Sud se creuse le tombeau où va s'engloutir, avec la gloire du plus long règne du xix^ siècle, la légende, détruite enfin, de l'hégémonie anglaise universelle.
Telle est aujourd'hui la façade pompeuse, mais vacillante, de ce colosse énorme, mais sans structure intérieure et sans solidité ; voilà ces pieds d'argile, que tant de nos hommes politiques étreignent de leurs bras suppliants. Que si nous ne profitons pas de l'occasion boër, nous sachions du moins, au cas d'un Fachoda nouveau, apprécier mieux nos adversaires et nous-mêmes ; et que sur la réalité des choses, et non pas sur des légendes trompeuses et terrifiantes, nous établissions désormais notre conduite, nos revendications, et la juste défense de nos droits, lésés longtemps et impunément par le plus hautain et le moins qualifié de nos adversaires.
(1) Nous omettons volontairement la guerre de Crimée, où les Anglais regardaient les Français vaincre.
On l'a vu : si notre diplomatie retourne à ses anciennes et énergiques traditions, l'Angleterre n'aurait à compter que sur les Etats-Unis d'Amérique. Mais cet appui serait un leurre pour quiconque y étalerait ses résolutions. La froideur du président Mac-Kinley, la réponse non dilatoire du peuple américain aux avances récentes de M. Chamberlain sont un sûr garant que les politiques américains se rappelleraient, en temps opportun, ce principe héréditaire : qu'il ne faut pas s'embarrasser d'alliances, et qu'ils sauraient y conformer leur conduite au mieux de leurs intérêts matériels.