LA POLITIQUE DE L ANNAM AUTONOME
nam en ne lui conférant qucj le litre de Roi provisoire ; mais en niême temps il revise le pacte de 15 '«H, en ne laissant plus aux Mac (en touti; indépendance de l'Annam, il est vrai) que les chaùs de Thaing-uyen et de Caobang. Nous voyons ici un acte de suzeraineté directe et indéniable de la part de la Chine, (jui semble obéir ici, en restreignant à la l'ois l'indépendance de l'Annam, et la valeur matériellede l'apanage des Mac au profit de l'Annam, au double but que M. Devéria précise parfaitement : « Le gouvernement chi- » nois est intéressé à maintenir ses voisins dans un cer- » tain état de faiblesse, et aussi à montrer vis-à-vis d'eux » une certaine générosité, tout en tenant à ce qu'il leur » reste juste assez de force pour retarder les attaques ve- » nant du dehors; pour conserver longtemps ce rôle de )) puissance prépondérante, elle ne doit pas se montrer I) très difficile.» Donc, en créant un apanage pour les Mac, la Chine se constituait un vassal que sa reconnaissance et sa faiblesse rendaient doublement dévoué; et en le restreignant, lui protecteur, plus que l'Annam ennemi n'eût pu le faire de ses propres moyens, la Chine donnaità l'Annam un témoignage de sa bonne volonté.
L'Annam n'était certainement pas dupe de cette apparente bienveillance; les relations avec la Chine se font de plus en plus froides et espacées, après ce prétendu service qui n'est qu'un démembrement dissimulé. Ce n'est que dans la dix-neuvième année de son règne, en 164G, que le roi Lêduyhan demande et reçoit l'investiture ; et en même temps son ministre Trinh trang (de la race des Trinh, maires du palais) reçoit le titre honorifique de second roi. — En 1603, une alliance d'une nouvelle sorte se produit : c'est la dernière qu'on ait à signaler avant l'arrivée
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des Occidentaux. La dynastie des Ming avait été jetée lias par les Tsing, et l'illustre Kang hi régnait en Chine ; le roi d'Annam Lêduyhen longreconnait la nouvelle dynastie, en retour de quoi il reçoit le titre de roi et Tinvestiture; les deux souverains échangent ensuite un pacte amical où ils disent devoir se venir mutuellement en aide, et surveiller la sécurité de leurs communes frontières : en observation de ce pacte (161)3), l'Empereur de Chine livre àTAnnam, en 1670, des perturbateurs de la région de Tuyenquang qui avaient franchi la frontière ; en même temps il ne présente pas les demandes qu'il fait pour les Mac. ses feudataires, comme des prescriptions de suzerain à vassal, mais comme des avis conciliateurs d'égal à égal.
Lêduyhen fut l'avant-dernier souverain Lé qui reçut l'investiture dans les formes usitées ; la Chine lui continua ses bons olïices, dans les circonstances prévues ])ar le pacte de 1663, en lui livrant le chef de la souche Vô qui s'était déclaré indépendant.
Dans tout le cours du xviii^ siècle, les Le ne reçurent pas l'investiture ; on sait que la puissante famille Trinh, qui occupait héréditairement la charge de maire du palais, ne les laissait régner que de nom ; elle ne se fût sans doute pas soucié de voir l'investiture impériale rendre une apparence de vie à la royauté mourante. Dans cet ordre d'idées, qu'ils savaient n'être point agréable à l'Empire du Milieu, les Trinh tâchèrent de donner à l'Annam, qu'ils gouvernaient réellement, son unité ethnique, morale, religieuse et littéraire. Ils tentèrent aussi d'accomplir la manœuvre politique inverse de celle qu'imposèrent jadis à l'Annam, pendant cinq siècles, les gouverneurs chinois qui l'administrèrent. Cette tâche particulariste leur valut
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rininiitit- di' la cour de Pékinu' ; elle ne leur valut pas l'atïection des Annamites, qui reportèrent leur reconnaissance sur la race des rois qui occupaient nominalement le trône, rois qu'on plaignait de la dépendance où les tenaient leurs tout puissants ministres, etcjui pourtant leur durent leur popularité, et l'amour où leur souvenir est encore tenu aujourd'hui.
Les Chinois, établis en Annam, durent se plier aux coutumes de r Annam, abandonner leurs coiffures et leurs robes nationales; il fut défendu aux Annamites de parler, dans la vie ordinaire, la langue chinoise ; les Chinois n'eurent plus l'autorisation de se grouper en villages ni en centres d'exploitation agricole ou commerciale ; ils furent soumis à de plus fortes charges que les autochtones, et reçurent interdiction de se livrer au travail des mines. Pour la première fois les cinq livres canoniques (lujukinJi), les quatre livres classiques, les Annales, furent gravés en Annam, et les éditions chinoises furent proscrites.
C'est vers cette époque que les familles princières qui gouvernaient les différentes provinces de l'Annam se déclarent indépendantes et souveraines les unes après les autres, et que la révolte dès Tayson éclate. Lêchien tong, quoique muni de l'investiture de la Chine, est jeté à bas du trône ; un instant rétabli par les armées chinoises, il est de nouveau contraint de s'enfuir, se réfugie à la cour de Péking (1791), où il finit sa vie et sa race comme mandarin de 2^ classe. Le royaume d'Annam est déchiré entre les Tayson et le chef des Nguyèn, Gialong ; mais la Chine, qui avait, sans succès, pris parti pour les Le, assiste, indifférente, à leurs luttes, et n'intervient qu'au moment où, Gialong ayant pacifié, réorganisé le pays, reconstitué l'ad-
ministration, et reçu la soumission des Le et des Trinh, elle envoie au chef de la nouvelle dynastie Nguyèn une investiture que les événements justifiaient, mais en même temps rendaient superfétatoire.
Les relations des rois de la race Nguyèn avec la Chine ne furent ni variées ni fréquentes : elles consistèrent uniquement dans l'octroi de l'investiture par une ambassade spéciale; il est à remarquer que, en ce qui concerne le roi Tuduc, les envoyés chinois vinrent jusqu'à Hué, tandis qu'auparavant les rois précédents montaient jusqu'à Hanoï à la rencontre de l'ambassade (I), D'ailleurs les Nguyèn se débattaient contre l'ingérence française qui, de jour en jour, se faisait plus pressante; avec la fatuité qui règne dans toutes les cours orientales, ils espéraient venir tout seuls à bout des barbares de l'Occident, et quand ils réclamèrent l'appui de leur suzerain, il était déjà trop tard. Nous étudierons avec plus de détails cotte partie de la politique annamite dans les lignes qui résumeront l'histoire du remplacement de la suzeraineté chinoise par la suprématie française. Nous nous contenterons de faire remarquer ici que l'ambassade, par laquelle Tuduc aux abois réclama pour la dernière fois le secours de la Chine, était contraire aux règles du droit international, puisqu'elle était postérieure à ce traité de 1874, que nous étudierons tout à l'heure, et où Tuduc avait abdiqué son indépendance en matière de politique extérieure.
(1) Histoire de iAnn.im. par P. Triiong Vinh Kj-.
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,^ 2. — Relations de l'Annam avec le Cambodge.
Au dire de ceux-là mêmes qui ont le mieux étudié son histoire, la vie politi(iue du Cambodge reste, pendant de longs siècles, ignorée et mystérieuse. Les Rois Rouges et les Klimers, ({ui eurent une si légendaire puissance, et qui laissèrent derrière eux les ruines les plus grandioses, n'ont légué ni écrits, ni documents, ni matière quelconque a dresser leur histoire ; jusqu'aux temps contemporains, ils sont plongés dans l'inconnu fabuleux; et leurs successeurs, non plus que nous, n'ont de véridiques données sur le rôle que jouèrent ces rois, leurs armées et leurs peuples ; on juge, d'après les restes de leurs capitales, qu'ils furent puissants et glorieux, mais on ne les connait plus que par leurs revers et le constat de leur disparition.
Jusqu'en 1352, époque de l'invasion siamoise et de la destruction d' Angkor et des grandes villes cambodgiennes, il apparaît que les roisKhmers, indépendants et redoutés, faisaient alliance tantôt avec les peuples de la Péninsule contre les invasions des vice-rois chinois, tantôt s'alliaient à la Chine dans l'espoir d'un agrandissement. Ainsi les annales de l'Annam mentionnent que l'un des rois de la dynastie de Duong utilisa (722) l'appui du Cambodge, pour se soustraire aux obligations du traité de Protectorat de G18; elles rappellent aussi que la Chine obtint l'alliance du Cambodge pour réduire le roi Ly-nhon (1127), qui s'était déclaré indépendant, et qui triompha de cette coalition. A la fin du même siècle (1190), le roi du Cambodge était redevenu l'allié un peu obséquieux de l'Annam.
Même après l'invasion et la courte domination siamoise (1352-1358), l'Annam étend sur le Cambodge son amitié pro-
EXTUEME-ORIENT.
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tectrice, et établit, en 1384, son Protectorat définitif, Protectorat analogue à celui que la Chine exerçait sur TAnnam luimême ; c'est-à-dire paiement d'un tribut annuel ou trisannuel, envoi d'une ambassade avec hommage solennel, mais aucune influence dans les affaires intérieures ou extérieures du Protégé, aucune ingérence dans son administration, aucune infiltration sur son territoire ou dans sa race ; c'est une protection honorifique, sans avantages ou agréments, peu en harmonie avec le caractère du gouvernement annamite, et qui d'ailleurs n'allait pas sans de nombreux ennuis, le Siam conquérant réclamant une part égale dans la protection du malheureux Cambodge, trop bien gardé. C'est sous la dynastie des Le que l'Annam inaugura avec le Cambodge sa politique vraiment nationale, politique lente, patiente, d'invasion par la race, admirable dans la longueur et dans la ténacité de son développement.
Les pays qui n'ont que peu ou point de frontières maritimes, exutoire géographique par où éclate leur vitalité," et qui, en même temps, ne pressent pas leurs frontières tei'ritoriales par une natalité exubérante, ne sont pas destinés à une longue existence ; la confusion des races apporte la destruction des limites, et rien ne retient l'ambition guerrière et la pacifique invasion de voisins plus puissants et plus prolifiques. Le Cambodge, entre le Siam ambitieux et l'Annam débordant, peut être appelé la Pologne asiatique, et son histoire, dans les temps modernes, n'est que le récit d'une inévitable absorption.
Mais de ses deux voisins, qui furent ses protecteurs et
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ses ennemis ù lu fois (tant la conception du Protectorat était parfois ])izarre chez ces peuples), la conduite fut bien diCierente, et conforme néanmoins au génie propre des deux nations. Tandis que, procédant par coups de force et par surprises, le Siam inaugurait vis-à-vis du Cambodge cette i)olitique de violence, d'astuce et de duperie qu'il continue aujourd'hui encore contre le Protecteur actuel de ce royaume, l'Annam procédait, en dehors de toute discussion, à l'infiltration lente, continue et invincible de la race cambodgienne par la race annamite, et, dans la paix la plus profonde, poussait sur le territoire voisin des colonies nombreuses et compactes.
La différence entre ces deux manières d'influences est flagrante, et leur résultat n'est pas douteux. L'Annam s'en aperçut bien vite. Dans la période qui précède, le Protectorat était affaire d'amour-propre et d'ambition ; et le roi protégé — ou traité en ami secondaire — trouvait dans ses sujets des alliés enthousiastes pour secouer des liens inutiles et offensants ; dans la période actuelle, les Annamites émigrants peuplent l'Etat voisin ; lors donc que le roi d'Annam propose ou impose son Protectorat, il semble récupérer une partie de ses sujets, et ceux-ci semblent reprendre leur nationalité primitive; si donc les désirs secrets du roi protégé le poussent toujours vers l'indépendance, les aspirations du peuple qu'il gouverne — et qui n'est plus absolument son peuple — tendent au maintien du Protectorat, et même <à une assimilation plus complète avec le Protecteur. C'est en vertu de ce simple principe que les nations prolifiques font les conrfuétes les plus faciles et les plus durables.
Les premières colonies que PAnnam envoya au Cam-
bodge ne furent pas, on le pense bien, parmi les plus probes. Elles se composaient principalement de vagabonds et de déserteurs. Les mandarins des régions frontières (Binhtuan) avaient ordre de laisser passer sans encombre ce genre spécial de voyageurs, à condition qu'ils s'engageassent à demeurer au Cambodge méridional. Les bannis formaient aussi un sérieux appoint à cette émigration; et la loi du royaume qui les exilait,etramour religieux du sol natal qui leur demeurait vivace, les retenaient non loin des frontières. C'est ainsi que les Annamites commencèrent au Cambodge leur établissement. Le fait n'est pas isolé dans l'histoire politique et ethnographique générale ; ce n'est pas par un autre genre de citoyens qu'a été peuplée l'Australie.
Au milieu du xvii" siècle, ces colonies étaient assez denses dans leBaria et le Donghaï (car il faut se rappeler que le Cambodge possédait alors les pays ([ui forment l'actuelle Cochinchine française), pour que le roi cambodgien Mac en prit ombrage, essayât de les molester, et pour que les rois Le vinssent au secours de leurs sujets opprimés. La lutte se termina par l'emprisonnement du roi Mac, qui ne recouvra la liberté et le trône qu'en se soumettant au Protectorat de l'Annam, en payant un tribut, et en permettant aux Annamites établis au Cambodge de vivre sous le libre exercice des lois et des coutumes de leur pays d'origine (1658).
Le Cambodge ne put pas se débarrasser de cette tutelle ; et tandis que le second roi se déclarait hautement vassal de l'Annam, le parti cambodgien et le premier roi se tournaient du côté du Siam. Le roi d' Annam, Hien Vuong, arma une flotte et équipa une armée d'invasion pour soutenir ses
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droits ; il détrôna le premier roi, sur la demande du second roi, et il lui donna l'investiture de vassal, gardant })Our lui le titre de « Roi céleste. » Jamais la suzeraineté de l'Annani sur le Cambodge n'avait été plus réelle et mieux marquée (1675).
C'est <à ce moment que, pour hâter l'assimilation par la race, l'Annam imposa au Cambodge de recevoir comme colons les Chinois faits prisonniers dans les anciennes guerres, ou les soldats chinois déserteurs. Ces colonies nouvelles — qui devinrent sujets annamites avant de passer la frontière — furent installées à Bienhoa et à Mytho ; et, par une fiction ingénieuse et profitable, bien qu'ils fussent en territoire cambodgien, le contrôle de leur administration était aux mains des fonctionnaires de l'Annam.
Aussi, aux premiers troubles que suscita l'établissement de ces colons nouveaux, l'Annam vint au secours de ses soi-disant sujets, et profita de l'occasion pour obtenir du roi du Cambodge, assiégé dans sa capitale, la cession du Donghaï (delta du Mékhong), avec la ville de Saigon (1691). C'est ainsi que le pays prit la nationalité de ses habitants.
Les territoires ainsi concédés furent, par les soins des nouveaux gouverneurs, peuplés de colons du Binhtuan, de façon à ce que la population fût portée à une densité telle que les Cambodgiens ne pussent plus venir s'y établir. Par ce travail continu d'endosmose, les territoires annamites atteignaient le golfe de Siam au commencement du xviii^ siècle.
Pas un instant ne fut perdu, et les souverains de Hué ne s'arrêtèrent pas sur un si beau résultat ; ils aidèrent
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rétablissement d'un Chinois de Ilatien, qui fonda sept centres de colonisation dans le delta du INIékhong, avec des Chinois venus du Cambodge, des Annamites venus de Binhdinh, et avec les subsides du roi d'Annani ; aussi, une fois investi du pouvoir, il offrit à la cour de Hué la suzeraineté de cette région, qui a Ilatien pour centre, et qui comprend Compongthom et File de Phuquoc (1715). Le roi du Cambodge Reac, tenu en tutelle serrée et déliante depuis l'insurrection de 1706, n'éleva aucune protestation. Les princes de la souche Nguyèn, qui gouvernaient le sud de l'Annam, gouvernèrent alors, et au même titre, toute l'actuelle Cochinchine.
La guerre des Tayson, (jui dura trente ans, arrêta la marche en avant des Nguyèn, et introduisit les Siamois au Cambodge ; il ne faut pas oublier que, si Gialong dut beaucoup son empire à l'intervention de la France, il le dut aussi un peu aux subsides et à l'hospitalité des Siamois ; ceux-ci voulurent s'en payer sur le Cambodge; et il fut toujours difficile à Gialong, même au temps de sa plus grande puissance, de se dégager des prétentions siamoises, que sa faiblesse passée avait fait naitre ; il en triompha cependant, et nous allons voir la politique nationale de l'Annam reprendre essor avec la dynastie des Nguyèn affermie ; mais il nous faut constater que les empiétements siamois, pendant la fin du xviii"^ siècle, empiétements appuyés, huit années durant, par des actes précis auxquels nul ne pouvait s'opposer, établirent des précédents sur lesquels le gouvernement de Siam s'appuya dans la suite pour s'ingérer dans les affaires du Cambodge, et pour réclamer la suzeraineté et même la propriété de certains territoires.
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Si, dès 1778, Gialong, alors seigneur seulement de la Cochinchine, avait imposé au Cambodge son droit de suzeraineté, s'il avait contraint les Cambodgiens à respecter l'ordre héréditaire dans les souches royales, si même, en 1779, il s'était fait reconnaitre comme « propriétaire » du Tranninh, détaché du Cambodge, il n'en est pas moins vrai que les diverses fortunes, où ce prince se trouva placé avant son avènement, permirent aux Cambodgiens de fréquents soulèvements, et aux Siamois des incursions au Cambodge et des prétentions sur son territoire. Les hasards de la guerre des Tayson et les compétitions des Lé et des Trinh forçaient Gialong à recourir souvent à l'appui armé du roi de Siam ; en revanche, il laissait ce dernier s'intéresser, au même titre que lui Gialong, aux agrandissements du Cambodge et au sort des rois Neac, bien que le traité de suzeraineté mentionnât le seul roi de Cochinchine comme protecteur du Cambodge. C'est ainsi que, de 1791 à 1793, le roi de Siam aida le roi du Cambodge, avec l'aveu de Gialong, à s'emparer de Bassac et à l'incorporer à ses États (1).
Cette intervention, plusieurs fois répétée, du Siam dans les affaires cambodgiennes, eut une déplorable conséquence, dont les effets sont pénibles encore aujourd'hui : les deux princes cambodgiens, Ang eng et Ang chan, compétiteurs de la couronne, se tournèrent, le second vers le
(1) A propos de ce fait historique, nous remarquerons que Bassac, à cette époque, appartenait aux Principautés laotiennes, et que les rois de Siam n'avaient aucun droit à sa possession, et ne songeaient pas à en prétendre le moindre.
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suzerain légal, Gialong, le premier vers l'ami puissant, le roi de Siam (I79'i). Et Ang eng signa un traité par lequel il abandonnait au Siam les provinces de Siemreap et de Battambang, si le roi de Siam lui donnait linvestiture et parvenait à le maintenir sur le trône. Le Siam n'y réussit point, et ce fut Ang chan, vassal de Gialong, qui régna. Mais, fort du traité signé par Ang eng, et malgré que les conditions de ce pacte bilatéral n'aient pas été remplies par l'un des contractants, le Siam éleva dès lors des prétentions sur les régions que Eng lui avait promises en cas de succès. Ces prétentions, en droit, en logique et en politique, étaient inadmissibles ; mais, à force d'être répétées ardemment, elles prirent une certaine spéciosité. Et nous verrons, dans un chapitre ultérieur, comment, prise au dépourvu par sa propre ignorance et par des affirmations mensongères, la diplomatie de Napoléon III sembla légitimer ces prétentions et, en tout cas. leur accorder de bénévoles et injustifiées satisfactions. Il est à remarquer, au contraire, que les rois du Cambodge, successeurs de Ang chan, ont toujours affirmé la nullité d'un traité signé par un prétendant malheureux, et que les rois d'Annam, leurs suzerains, ont toujours soutenu les droits de leurs clients, dans une série d"actes et de revendications incessantes, qui constituent véritablement le maintien légal d'un droit de propriété dont ils furent indûment frustrés. Du reste, aussitôt après son couronnement (1801) et la pacification du royaume, Gialong reprit, vis-à-vis du Cambodge,la poli tique nationale. Officiellement reconnu comme suzerain par une solennelle ambassade venue du Cambodge à l'occasion de son intronisation, il établit, par une convention, la suzeraineté politique de l'Annam, et le droit
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de conti'ôle du gouverneur annamite à Saigon dans les affaires intérieures du Cambodge (1807). Ce gouverneur servait d'intermédiaire entre le roi protégé et le roi protecteur, et son sceau devait contrc-sceller les ordonnances royales de Pnompenh ; de plus, la manifestation matérielle de cette suzeraineté était fixée par une ambassade triennale du Cambodge à Hué, ambassade chargée de présents symlioliques et déterminés d'avance. Quatre ans après (1811), après des pourparlers difficiles et même menaçants, Gialong fit reconnaitre par le roi de Siam sa prépondérance unifjue au Cambodge, suivant les termes mêmes de la convention (traité de Labich, 1813). La capitale du Cambodge était définitivement fixée à Pnompenh, et les concurrents malheureux d'Ang chan internés, sous la surveillance du Siam, avec interdiction de quitter la ville de Bangkok.
Minhmang, fils cadet de Gialong, s'appliqua à régir étroitement le Cambodge, et à profiter du traité de Labich et de la convention de Protectorat, pour assimiler le mieux possible le Caml)odge à l'Annam. Les mesures très sages qu'il prit alors font partie de cet ensemble immense de réglementations par lesquelles il nationalisa beaucoup de provinces frontières (1826-1829), et par l'édiction et l'application desquelles, autant que par son caractère cruel et ombrageux, il apparaît un peu comme un Louis XI d'Extrême-Orient. L'administration et l'éducation populaire parurent à Minhmang les deux puissants leviers, grâce auxquels on conquiert une race, infailliblement et malgré elle. Des écoles furent ouvertes dans tous les chefs-lieux de canton, où fut enseignée la langue du Protecteur, et le royaume fut divisé en deux provinces (Pnompenh et Pur-
sat), d'administration, de rouages et de hiérarchies analogues à ceux de l'Annam. Les incessantes révoltes du Tonkin, mal résigné à la domination des Nguyèn, empêchèrent seules Minhmang de parfaire immédiatement son travail d'assimilation.
Les Siamois, poussant les Cochinchinois et les Cambodgiens à la révolte, ne purent toutefois empêcher Minhmang de rétablir l'ordre dans toutes les parties de son empire ; et, en 1834, r*nompenh fut occupé définitivement par une garnison annamite, le territoire divisé en 33 phus, et remis à l'administration des hauts mandarins de la Basse- Cochinchine. Mais, à la mort de Minhmang, mille difficultés furent suscitées àThieutri, son fils ; le prétendant cambodgien, Neac-Duong, que les Siamois gardaient en otage depuis le traité de Labich, s'enfuit, entra au Cambodge où il souleva ses partisans, et décida, par quelques petits avantages, les Siitmois à déclarer la guerre à l'Annam, pour la prépondérance au Cambodge. La lutte se prolongea sept ans, avec des fortunes diverses, et se termina par la reconnaissance de Neac-Duong, le protégé du Siam, comme roi du Cambodge, tous autres concurrents étant morts. Ce fut un coup fatal pour la prépondérance annamite, dont Neac-Duong reconnut le principe, mais qu'il tâcha de réduire dans les limites d'un Protectorat nominal ce qu'on appelle aujourd'hui Protectorat diplomatique, par opposition avec le Protectorat colonial ou direct). Tout le terrain que perdait ainsi l'Annam était conquis par le Siam ; car le Cambodge (voir chapitre l^"") n'avait pas la vitalité nécessaire pour se passer de protection ; et il était naturel que Neac-Duong la cherchât auprès de celui qui avait soutenu ses revendications, plutôt qu'auprès de
LA POLITIQUE DE l'aNNAM AUTONOME 91
celui qui l'avait accepte par résignation, faute d'un plus digne. Et le roi Thicutri sentait bien le désavantage de sa situation.
Ce nouvel Etat reçut sa consécration au traité d'Oudong (18il), où le Cambodge, appelant « son Père et sa Mère » ses redoutables voisins, les reconnaissait tous deux pour protecteurs, au même titre et avec les mêmes prérogatives. Et certainement ce traité eût été le prétexte de contestations et de luttes incessantes, si l'intervention française dans les choses d'Annam n'était venue le frapper de caducité.
Mais, de ce résumé des relations de l'Annam et du Cambodge, ce qu'il importe de retenir, au point de vue de la politique actuelle, c'est la réalité des droits du Cambodge sur Bassac ; c'est l'inanité des droits du Siam sur Siemreap, Battambang et Angkor. Nous reviendrons là-dessus en temps utile.
§ 3. — Relations de l'Annam avec le Laos et les États frontières.
On sait que le Laos est, de tous les pays d'Asie, le moins connu, le plus morcelé, et fut longtemps aussi difficile à déterminer qu'à régir. La rareté des communications, lâpreté de la montagne, la diversité des races et des langues, tout contribuait à séparer les indigènes les uns des autres.
Avant le cataclysme politique de 1827,1e Laos s'étendait sur les deux rives du Mékhong, et comprenait : le royaume de "Vienchan (Etats Shans du haut Mékhong, jusqu'à hauteur de Lakhôn' ; plus haut, le royaume de Luang Prabang ; plus bas, le pays des neuf provinces
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(Keiisong), et le pays des six cantons Mois (Lucchau).
Entre le Laos et l'Annam proprement dit, quelques Etats secondaires, comme le Tranninh et le Ciampa, étendaient des juridictions incessamment variables.
Bien que les rois d'Annam ne considérassent comme apanage familial que les provinces maritimes entre la mer de Chine et la chaîne intérieure, ils prétendaient toujours des droits de suzeraineté sur ces immenses régions, aux peuplades clairsemées, aux délimitations vagues. Ils se faisaient, de ces feudataires, une ceinture contre les ennemis possibles ; et ainsi ils reprenaient, en petit et vis-à-vis d'eux, la politique que le Céleste-Empire tenait vis-à-vis de l'Annam lui-même, et des autres Etats qui servaient de couverture à son immense périphérie.
Cette conception politique, commune à tous les grands Etals de l'Extrême-Orient, et que l'Annam appliquait à ses voisins secondaires, mérite une mention spéciale. Ces voisins étaient appelés « fan, » ou haies, et ils formaient véritablement la haie contre l'extérieur au profit du suzerain dont ils englobaient les Etats; c'est ainsi que le Céleste- Empire conserva longtemps l'intacticité de frontières immenses et insullisamment défendues. Un lien de vassalité assez lâche, et très facile à supporter, au physique comme au moral, reliait seul la circonférence au centre. Les invasions s'émiettaient parmi les « fan » avant d'atteindre leur but ; les habitants servaient de soldats, et les territoires, de tampons ; et leur propre sécurité était le garant de la sécurité du protecteur. Comme, en échange de ce service, et de quelques autres d'ordre administratif intérieur, le protecteur leur abandonnait à peu près leur indépendance gouvernementale, l'influence de ce protec-
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teur ne pouvait s'exercer que d'une manière accessoire et pacifique : écoles, langues, émigration, etc. On sait que c'étaient là les procédés familiers de l'Annam ; il ne s'en fit point faute vis-à-vis de ce genre spécial de clients, qui furent absorbés peu à peu dans le gouvernement, la race et les traditions de leur tuteur, dans une lente progression, qui est moins un effet d'une diplomatie voulue que la conséquence naturelle d'un mouvement d'expansion nationale.
En interprétant cette doctrine, ethnographique et sociale plus encore que politique et diplomatique, on comjjrendra qu'ici l'Annam n'avait pas besoin d'imposer, par une coercition quelconque, l'exercice de son Protectorat. Les tribus dont nous venons de parler ne pouvaient prétendre à leur autonomie intérieure qu'en étant indifférentes de leur personnalité publique ; Thommage nominal qu'elles en faisaient à l'Annam, et le service qu'elles étaient à môme de lui rendre par suite de leur position géographique, leur permettaient de compter, pour veniren aide à leur vitalité médiocre, sur la vitalité débordante du puissant voisin ; d'autre part l'Annam, satisfait de voir ses frontières protégées à si bon compte, se contentait dune suzeraineté vague, laissait à ses clients toute leur indépendance intérieure, et même, par un habile calcul, assez d'existence propre pour que, si cette existence venait à être menacée de l'extérieur, l'Annam ne souffrît pas personnellement de cette menace et de ce danger. Un tel Protectorat n'était ni difficile à exercer, ni pénible à subir, et Ton conçoit que, de part et d'autre, il ait subsisté sans embarras et sans laisser de nombreuses traces dans la diplomatie et dans les relations des contractants bénévoles.
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Toutefois il faut savoir que ces relations étaient parfaitement déterminées, qu'elles comprenaient ambassades, tribut, envoi de sceau, tout ce qui constitue, en Extrême- Orient, l'investiture et la suzeraineté ; il faut savoir que la longue durée de ces relations amicalement respectueuses constitue, pour l'Annam, des droits de clientèle et de priorité imprescriptibles, que la France, aujourd'hui Protectrice, a le devoir et le droit de faire respecter de chacun.
La soumission honorifique de tous ces pays à l'Annam n'est pas douteuse ; nous n'en faisons pas ici l'historique ; mais, étant donné le mauvais vouloir actuel du gouvernement siamois à cet égard, nous ne pouvons que répéter cette affirmation, et indiquer à quelles sources le lecteur curieux pourra éclairer sa religion, et trouver les preuves d'une telle domination (1). Nous nous contenterons ici de dégager la manière dont l'Annam expliquait sa suzeraineté, et les moyens politiques qu'il prenait pour conserver et étendre de jour en jour sa zone d'influence et d'action.
Le meilleur exemple de la politiqueannamite extérieure est dans le sort du royaume de Ciampa, dont les souve-
(1) Lettre de M. de Freycinet, n" 120, des archives de la sous-direction des Protectorats, en date du 8 octobre 1886, suivie d'une note de M. G. Devéria, interprète du gouvernement français en Chine, faisant l'iiistorique des petites dynasties laotiennes et birmanes. — Le récit de la mission Doudart de Lagrée et F. Garnier aux sources du Mékhong, les relations de voyage de MM. L. de Carné, d'Arfeuilles, du docteur Harmand, du docteur Néis (dans le Tour du Monde), — Les frontières de l'Annam avec le Siam, par Ch. Letnire (Ghallamel, 1S89J. — L'affaire de Siam. par Mat gioï (Chamuel, 1897, pages 83 à 111), etenfin le rapport de 'SI. le résident Luce au Conseil de régence de Hué, en date du 25 juin 1888.
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rains furent d'aliord les rivaux heureux defs souverains d'Annam, leurs vain({ueurs, i)uis leurs alliés, puis leurs clients, et qui disparurent, eux et l'individualité de leur peuple, si complètement, que leurs provinces font aujourd'hui partie de l'apanage de la race royale d'Annam. C'est au onzième siècle déjà que commence, à la suite d'une guerre heureuse de la dynastie Ly, cette politique d'absorption, politique couronnée de tant de succès, que le roi de Ciampa, se résignant, et descendant volontiers du rang d'égal à la fonction de « fan, » sollicite et obtient l'investiture etle Protectorat de l'Annam. C'était là, pour le Ciampa, le seul moyen de garder son autonomie. Il essaya cependant, avec l'appui des Khans mongols — devenus empereurs de Chine — de secouer le joug (130G). Mais il n'en devint que plus dur, et le Ciampa fut dès lors réduit en une vassalité étroite. Dès 1440, le roi de Ciampa, prisonnier à Hué, eût été détrôné, et son royaume supprimé, sans une puissante intervention de la Chine. En 1475, le fameux conquérant Lêhien réduitdéfinitivementle Ciampa en une province du royaume d'Annam. Cette conquête se fit sans cataclysme, à cause que des colonies annamites avaient depuis longtemps leurs établissements au Ciampa. Et l'annexion suivait à la fois les intérêts politiques du protecteur et les aspirations nationales de la majorité des protégés.
C'est au milieu du quinzième siècle que l'Annam étendit sa suzeraineté de la façon la plus large et la plus efficace, et c'est la dynastie, vraiment nationale, des Lé, qui élargit cette politique et établit la tutelle de l'Annam sur les bases diplomatiques les plus claires, lesquelles
servent aujourd'hui encore de documents et de témoins. En 1434, le chef des régions Man du Songma(Phuclé, etc.) vint reconnaitre la suprématie de TAnnam ; le pays d'Ailao, de Lakituan, de Bonnian, toute la vallée du 8ebanghien (1435) formèrent un F]tat feudataire; enfin, en 143G, le roi de Siani lui-même se soumit à l'investiture et au tribut obligatoire, comme vassal du roi d'Annam, au sujet de quelques territoires laotiens de la rive droite du Mékhong (8^ mois de 143G). Ce fait esta rappeler constamment, car il indique que, de tout temps, le Laos tout entier fut considéré comme une dépendance féodale de la couronne d'Annam, quelque puissant que pût être le souverain qui en gérait directement telles ou telles parcelles. Nous trouverons maintes fois encore, et nous signalerons chaque fois, des preuves irréfutables et très nettes que la suzeraineté de l'Annam s'étendit jadis sur les deux rives du Mékhong, sur des pays que le Siam ou même la Birmanie (haute) détiennent aujourd'hui ; nul acte diplomatique, nul contrat, même unilatéral, n'est venu changer cet état de choses ; et si l'Annam est aujourd'hui amoindri du côté de l'ouest, c'est une conséquence de violences illégitimes, que des violences égales et de sens contraire sont toujours en droit de venir réparer. Nous ne saurions trop insister sur le maintien des prétentions et des exigences annamites (aujourd'hui françaises), exigences justifiées par la saine logique politique et par les traditions du droit international.
En 1448. le chef de la région de Baolac (haut Tonkin) devient tributaire de l'Annam. — En 1456, le chaû de Moc (16 chaûs tonkinois) prête hommage. — Sous l'illustre
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Le thanh, le plus grand princ{! qu'ait jamais eu l'Annam, le Trannhinh entier (jusqu'au Mékhong) fut converti en pays frontière (1471). — Sonia fut réduit en 1473 ; enfin, les seize chaûs tonkinois tombèrent en vassalité après les guerres de 1479 ; Laï fut emporté et détruit ; le roi laotien s'enfuit sur la Salouen, et la domination annamite s'étendit, par l'intermédiaire de ses tributaires, jusqu'en Birmanie (ligne de partage des eaux entre le Mékhong et la Salouen). Ces pays étaient alors appelés « Laoqua et Batbâtuc-phu. » Ils passèrent de la suzeraineté de la Chine à celle de l'Annam, Les ordonnances de 1489 portaient que les Annamites ne pourraient pas molester les provinces nouvellement inféodées, mais interdisaient le mélange des races par le mariage avec des Ciampoises ou des Laotiennes. Cet état de choses resta stationnaire pendant environ un siècle. — En 1593, le traité de Daïdong accordait à la race Vô l'État de Tuyen quang feudataire, avec détermination d'une ambassade et d'un tribut annuels. Ce traité demeura en vigueur pendant 143 ans. Et, en 1G93, malgré que les luttes des Le, des Trinh et des Nguyèn dévorassent toutes les forces vives de l'Annam, on voit le souverain d'Annam détrôner les rois de l'Ailao et du Laos, et leur substituer des candidats plus agréables.
D'ailleurs on ne saurait donner meilleur témoignage de l'état de ces feudataires, que la propre fidélité avec laquelle ils suivirent eux-mêmes cet état. Pendant tout le cours du xviii^ siècle, ils demeurèrent strictement observateurs des conventions de leur clientèle. Et quand la guerre des Tayson d'abord, la lutte entre les Le et les Nguyèn ensuite, déchirèrent l'Annam, ils n'en prirent
pas occasion pour secouer un joug qui leur était à la fois si léger et si avantageux. Ils se tinrent toujours scrupuleusement du côté du souverain légitime; ils refusèrent toute aide, tout secours aux chefs des Tayson, et même le passage, à travers leurs territoires, des courriers que les révoltés adressaient au Siam et à la Birmanie ; ils tinrent ainsi la conduite de Protégés scrupuleux et d'alliés fidèles; et lorsque la dynastie Nguyèn, acclamée par le peuple et acceptée par la Chine, s'installa, en la personne de Gialong, sur le trône d'Annam, ils renouvelèrent spontanément avec lui le pacte de suzeraineté conclu avec ses prédécesseurs, par une ambassade collective et les hommages accoutumés [8^ mois 1800). Ils donnèrent presque immédiatement une preuve de leur bonne foi en envoyant à Gialong des corps de volontaires et en aidant à la disparition des derniers partisans des Tayson (1801). Après la conquête du Tonkin et la pacification complète du royaume, Gialong reconnut ces bons services en distribuant des titres aux chefs des chaûs, et en accordant des honneurs souverains au prince feudataire de Namchuong (1803, — Laos).
Comme au Cambodge, le règne de Minhmang fut, pour le Laos, l'époque de lorganisation et de l'assimilation complète. Ce prince, si redouté, si fantasque, si peu estimé à l'intérieur de ses Etats, fut, à l'extérieur, un souverain vraiment national. En même temps qu'il rattachait ses feudataires par des liens plus étroits, qu'il rappelait au respect des conventions les petits princes autonomes, il relevait et soutenait, à toutes ses frontières, les droits
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protecteurs et les prétentions de l'Annam ; il incul{[uait, de force parfois, aux populations éloignées, les traditions, les coutumes, la langue de la métropole; il les pliait à une forte centralisation administrative. Il édicta, pour tous les « Fan, » des lois et des prescriptions spéciales, qu'il rattacha aux constitutions de l'Empire, y indiquant les droits de ses prédécesseurs, l'ancienneté et le mode de l'hommage, l'acquiescement universel des feudataires ; il établit ainsi une sorte de Code de suzeraineté et de rattachement direct à l'autorité royale, qui demeure, encore aujourd'hui, un durable témoin de la science politique du prince, et le meilleur document que la France substituée puisse présenter comme preuve d'authenticité de ses droits et de la justice de ses exigences.
Il peut être regrettable qu'un tel éloge se doive adresser à l'un des plus sombres, capricieux et cruels d'entre les princes asiatiques, à l'un de ceux surtout qui repoussèrent l'influence européenne par les moyens les plus injustes et les plus sanglants. Mais tous ces actes répréhensibles étaient inspirés à Minhmang par le souci de la grandeur de son pays, qu'il confondit volontiers avec sa propre grandeur. Et on trouverait facilement, dans l'histoire de la royauté française, l'exemple analogue d'un souverain réunissant en sa personne les qualités du plus profond politique, et les travers d'un maître soupçonneux et pervers (1).
La réglementation, par le roi Minhmang, appliquée à
(1) Ce fut le roi Minhmang qui, après une expédition heureuse, fit faire retour à la couronne de l'Etat feudataire de Baolac, consenti par un de ses prédécesseurs à une famille de sang- royal, dont le dernier prince, ré%'olté contre son suzerain, fut décapité en 1834.
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toutes les provinces feudataires voisines du Siam, de la Birmanie, de la Chine, date de 18'2i). Mais elle avait été préparée par des actes administratifs de la plus haute importance; dès 1821, les Trichau, qui, au nombre de sept, gouvernaient les sept districts de Camlo, se virent adjoindre deux chaûs nouveaux, et furent réunis, sous l'autorité d'un seul gouverneur, représentant du roi. Les neuf chaûs, ainsi constitués en grande province feudataire, prirent et ont conservé la désignation de Keusong (neuf cantons).
En 1826, par la voix de son prince, Phuoc bo sam, la région de Lakhôn, dont la vassalité avait été déterminée, en 1808, par Gialong, demandait son incorporation pure et simple au royaume.
La région de Trantinh était « louée « moyennant tribut au roi feudataire deVantuong; de même pour la région de Trantinh et pour la région de Tranbien. Cette principauté de Vantuong, elle-même, était vassale de la cour d'Annam, et les souverains en étaient appelés « roitelets » dans les Annales impériales de Hué. Le « roitelet de Vantuong » recevait, moyennant tribut, consenti depuis deux siècles, l'investiture du roi d'Annam pour le Vantuong d'abord, puis pour chacune des régions pour lesquelles le suzerain l'avait commissionné ; et, à chacune de ces partielles investitures, correspondait un tribut spécial.
L'apparition de la législation de 1829 fut certainement hâtée par la violente intrusion des Siamois dans la principauté de Vantuong en 1827, et par la destruction de Vienchan, capitale du roi Ano. Ce dernier, ayant réclamé immédiatement la protection de son suzerain, se vit réta-
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bli, en 1828, dans sa charge et sur son pclil trône. ^lais les Siamois revinrent à la charge, et Minhmang, occupé d'éteindre les révoltes du Tonkin et du Thanlioa, fut contraint d'abandonner son protégé. Les Siamois s'emparèrent donc de toute la portion du royaume de Vantuong qui se trouvait sur la rive droite du Mékhong ; ils l'ont aujourd'hui encore, malgré les protestations de l'Annain et les elïorts de la France ; mais aucun acte n'a précédé cette violation du droit des gens ; aucune convention n'a mentionné ou justifié cette usurpation de soixante-dix ans ; et aujourd'hui, comme jadis, les droits du roi du Vantuong, de l'Annam et de la France sont indéniables, et restent entiers sur toute la partie de la rive droite du Mékhong qui était l'apanage du prince Ano.
Ne pouvant tout sauvegarder, le roi Minhmang songea à conserver, au moins sur la rive gauche du Mékhong, les possessions du feudataire disparu. Suivant leur position géographique, les unes furent directement annexées à l'Empire, les autres demeurèrent feudataires et furent soumises au régime législatif (Protectorat) de 1829. C'est ainsi que trois « Dong » de la région de Trantinh, la région de Lacbien tout entière, les préfectures de Camcot, Cammôn, Camlinh, la région de Tranbien, furent incorporées à l'Annam en 1828 et 1829. Tout le reste du bassin du Mékhong (rive gauche) fut remis à des princes vassaux ou à des gouverneurs héréditaires, et régis par les édits royaux concernant les Etats feudataires, qui servaient alors de « fan » contre les Siamois.
Ces édits comportaient : une réglementation financière d'après laquelle tous les districts étaient imposés, mais non d'une façon uniforme : tandis que les uns étaient
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assujettis à un simple tribut honorifique, ou à l'envoi de pierres précieuses et d'objets rares, les autres étaient soumis à l'établissement et à la récolte des impôts réguliers suivant le mode d'Annam, impôts sur les personnes et sur les propriétés ; et. à cet effet, les registres de capitation et les cadastres des lots de rizières étaient tenus par un fonctionnaire, généralement un trichau, et envoyés en copie au ministère compétent à Hué.
L'impôt de capitation en Annam était alors fixé à deux dixièmes de taël par inscrit. La principauté de Luang- Prabang était comprise parmi les districts à tribut annuel.
La partie administrative de ces édits renfermait également des réglementations suivant deux méthodes : dans les districts où l'extension de la race avait été la plus considérable et avait déjà porté des fruits, districts qui avaient demandé, sans encore l'obtenir, leur incorporation directe à TEmpire, l'institution mandarinale était établie d'une façon complète (phu, huyen et huyenthua) ; ces fonctionnaires étaient choisis parmi les familles indigènes notables, et toute cette administration locale obéissait au gouverneur tongdoc) de la province métropolitaine la plus voisine.
Dans les districts dont l'assimilation était moins complète, l'édit de Minhmang conservait les chefs héréditaires et électifs que les habitants s'étaient donnés, et n'établissait aucune autre hiérarchie. Mais le plus élevé de ces chefs recevait, avec un titre honorifique annamite, le soin et la responsabilité de veiller à la bonne tenue et à la prospérité du district. Ce chef était directement rattaché au ministère de la police et à l'administration intérieure, à Hué. Ce mode de sîouvernement, en donnant au Protec-
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teur aillant de sécurité (juc radniinistration directe, laissait aux protégés plus de cette latitude et de ces libertés personnelles, auxquelles ils étaient attachés par tradition.
Aucune force armée ni de la police métropolitaine n'occupait les régions rattachées par les édits de 1829; les chefs de ces régions, et spécialement les « Phuongnhusu » avaient le droit et le devoir de lever des milices provinciales quand les circonstances l'exigeaient ; d'autre part, le roi d'Annam s'engageait à les protéger contre les ennemis du dehors. Mais, et avec raison, Minhmang ne voulait pas user de contrainte, et la présence d'une troupe armée, dans un pays qui change de condition politique, prête, à tort ou à raison, à des présomptions de coercition. Ici, comme partout ailleurs, l'Annam suivait son ancienne politique de lente, débonnaire et irrésistible invasion.
Les ordonnances de Minhmang n'ont jamais été rapportées ni remplacées par aucun autre acte administratif. Il paraît certain que, conformément à une politique séculaire, l'Annam eût prolongé son mouvement expansif vers l'ouest, et fut rentré ainsi en possession des régions vassales de la rive droite du Mékhong, si l'ingérence européenne dans les affaires de Hué n'était venue mettre entrave à un développementcontinu, si les guerres extérieures, les révoltes, et les épidémies qui en furent les conséquences, n'avaient pas absorbé le surcroît de population, dont l'émigration eùtservi si puissamment les intérêts de l'empire à ses frontières occidentales.
C'est sous ce régime de 1829 que la France, Protectrice nouvelle, a reçu les districts du Mékhong ; rien n'a pu enlever à ce régime sa virtuelle puissance, ni les incursions siamoises, ni certaines coutumes abusives, ni la désué-
llll LA QUESTION D EXTREME-OniENT
tilde OÙ il fut mis parfois. Les liens institués par le fils de Gialong n'ont jamais été rompus, ni par le désir des peuples, ni par le consentement des souverains ; ils demeurent entiers, et d'une valeur strictement égale sur les deux rives du Mékhong. Il paraît important d'appuyer sur cette conséquence naturelle de la politique de l'ancien Annam, pour, dans une discussion ultérieure, dégager plus facilement les droits et les devoirs de la métropole actuelle.
§ 4. — Relations de l' Annam et du Siam.
Les relations de l'Annam autonome et du Siam ne sont pas aussi serrées et nombreuses qu'on pourrait le supposer entre nations voisines. Cela tient à ce que l'expansion siamoise, annihilée le plus souvent par le peu de densité de la population, et par les caprices contraires de souverains fantasques, n'avait pas à s'exercer du côté de l'Annam ; cela tient surtout à ce que l'expansion annamite, très sûre en ses moyens, mais très lente en sa progression, trouvait, en avant des frontières siamoises, un champ assez vastepouroccuper son activité pendantdelonguespériodes. Distraites par des objectifs différents, séparées par des espaces importants et sans maîtres effectifs, les politiques des deux Etats ne se heurtèrent donc pas directement, et elles ne se rencontrèrent, de temps en temps, que dans les affaires des petits souverains limitrophes, où elles s'ingéraient tour à tour. C'est ainsi que le Cambodge fut. sinon un terrain neutre, du moins un champ clos, où, jusqu'aux derniers temps, se restreignirent leurs compétitions diplomatiques.
Il fut cependant une époque où les rois de Siam accepté-
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rent très hunil)lcinent rinllucncc des souverains annamites ; ce fut celle où ces derniers occupèrent dans le sud de l'Asie la situation prépondérante que leur valut leur triomphante résistance à Khoubilaï. Ce fut surtout celle où, vainqueur définitivement de ses rivaux et de la mauvaise volonté chinoise, Le loï établit sur le trône d'Annam la dynastie nationale des Le. Au 8" mois de 1436, une convention stipula que les rois de Siani, en tant qu'usufruitiers d'une certaine partie du Laos, paieraient tribut annuel et rendraient hommage au roi d'Annam, propriétaire et suzerain de tout le territoire. Il est certain que ces liens furent très lâches, et que l'hommage ne fut pas rendu longtemps. Ils n'en existèrentpas moins, et doivent être considérés comme une reconnaissance, de la part du Siam, des droits imprescriptibles del'Annam.
C'estdonc au chapitre précédent, sur la politique observée par les souverains de Hué vis-à-vis du Cambodge, qu'il convient de se reporter pour connaître la nature et l'étendue de leurs rapports avec le Siam. Quand le Cambodge perdit son autonomie, on peut remarquer que c'est vers l'Annam qu'il pencha plus naturellement, et que ce n'est que par crainte de violences armées que les rois du Cambodge reconnurent à leurs voisins d'occident une partie des droits qu'ils concédaient à leurs voisins d'orient. Il faut en voir la cause dans l'expansion de la race annamite au Cambodge et dans certaines affinités des deux nations ; on peut dire, au contraire, qu'aucun effort ne fut jamais fait par le Siam pour se concilier les Cambodgiens, ni avant ni après leur semi-Protectorat.
On pense bien que TAnnam devait garder rancune au Siam de ces compétitions d'influence ; mais, après la guerre
106 LA QUESTION DEXTRÉMEOniENT
des Tayson et l'avènement de la race Nguj'èn, la nouvelle dynastie se trouvait moralement gènce et matériellement engagée vis-à-vis des souverains siamois, dont elle avait maintes fois réclamé les secours de guerre, et qui avaient contribué à son installation. Comme tous les usurpateurs, même heureux, Gialong fut obligé de payer sa couronne, en aliénant l'un de ses Fleurons ; et ce fut ainsi que, au Cambodge, le Siam obtint sur l'Annam un avantage marqué, en dépit d'une politique mauvaise et d'une flagrante infériorité ethnographique.
Les rapports du roi Minhmang avec le Siam furent encore plus âpres et pénibles, lorsque, à la suite de la destruction du royaume de Vienchan et de Namchuong (souverainetés laotiennes feudatairesdela couronne d'Annam), le roi de Siam s'empara, sur la rive droite du Mékhong, de territoires vassaux de Hué (1827), Minhmang reprit par la force ce qu'il avait perdu par la force (1829). Mais les révoltes de ses propres sujets, dans le Tranninh et au Tonkin, où l'autorité des Nguyèn était fort mal assise, et les soucis que lui donnait en même temps l'intrusion en Annam des olïiciers et des religieux des puissances d'Europe, servirent mieux les avidités siamoises que les meilleurs calculs de la politique. Minhmang, distrait par d'immédiates préoccupations, dutlaisser les envahisseurs maitres de leur illégale conquête, et dut se contenter d'une protestation diplomatique, (jue tous ses successeurs renouvelèrent solennellement à leur avènement.
C'est ici le seul échec de la politique de l'Annam, qui fut partout la même ; on peut dire que, là non plus qu'ailleurs, elle n'était pas destinée à cet insuccès : elle n'eut pas le temps de faire valoir ses moyens. Mais il semble
LA POLITIQUE DE l'aNNAM AUTONOME 107
certain que, si une con<iuéte étrangère et les plus grands cataclysmes intérieurs n'étaient venus absorber sa vitalité et diminuer le nombre de ses enfants, l'Annam eut non seulement reconquis les régions tributaires momentanément abandonnées, mais eût porté juscju'au Siam, si pauvre en population, la diffusion de ses colonies d'émigrants, irrésistible poussée d'une race exubérante et supérieure à la fois, aujourd'bui, à ses limites et à ses destins.
§ 5. — Relations de l'Annam avec les puissances de l'Europe.
C'est par les missionnaires et les négociants que l'Annam entre en relations avec l'Europe : la nation la plus catbolique, l'Espagne, y envoya des apôtres ; la nation la plus commerçante, la Hollande, y fonda des comptoirs. Mais, pendant plus d'un siècle, aucune communication nationale ne fut établie entre les gouvernements : les Européens qui venaient, à leurs ris(|ues et périls, tenter le prosélytisme et la fortune, n'avaient ni commission ni mandats ; ils agissaient pour leur compte personnel ou pour le compte de leurs sociétés, et n'avaient chance ni d'être soutenus en cas de litige, ni vengés en cas de dommages.
Les missionnaires abondèrent à peu près en même temps en Cochinchine (Diego Adverte, 1596i et au Tonkin (Baldinotti, 1626). Ils n'eurent pas grand succès, et s'embarquèrent sans avoir fait le moindre catéchumène: ce furent le P. de Rhodes ■1624-1640), un Français, et le P. Marquez, un Portugais, qui créèrent à Anvuc la première mission,
lus LA nUESTION d'eXTUÈME-ORIENT
et doivent être considérés comme les importateurs du catholicisme dans la presqu'île. En 1640, ils sinstallèrent à Faifoo (Annam). Sujets tout d'abord à ({uelques suspicions, et victimes de (juelques poursuites, les missionnaires eurent, en 1641, liberté de leur prédication, d'après le texte d'un édit qui leur interdisait d'aborder quelque question que ce fût, qui pourrait se rapporter à l'ordre politique ou social (i).
Les Hollandais, de leur côté, fondèrent, en 1637, un comptoir à Phoyèn, aux environs de la ville actuelle de llungyèn, comptoir qui eut un commerce fluvial avec Hanoï. En 1700 [8 février, malgré que les uns et les autres en tirassent assez grand profit, cet établissement fut abandonné.
Tandis que, de sa capitale religieuse, Ajuthia (Siam), un évêque, M^"" de Lamothe-Lambert, régissaitla Cochinchine, le Tonkin était divisé en deux vicariats apostoliques, où des Jésuites, des Barnabites, des Franciscains et des Dominicains prêchèrent à l'envi, en imprimant à chacune de leurs circonscriptions des tendances particulières, origines des divisions futures, des suspicions des foules et de la disgrâce des autorités. Ils s'installèrent, après le départ des Hollandais, dans les ruines du comptoir de Phoyèn ;1705). ^lais rien ne faisaitprésager encore l'établissement de communications olficielles avec lEurope.
Les établissements français de l'Inde avaient déjà cepen-
(1) Le p. Alex, de Rhodes a fait, de ses voyages et de ses prédictions en Extrême-Orient (Cochinchine, Tonkin, Chine', en Perse et en Arménie, un récit des plus documentés, paru, en 1666, chez Journel, à Paris, et qui n"a malheureusement pas été réimprimé depuis 1681.
LA POLITIQUE DE l'aNNAM AUTONOME 109
dant entame des négociations commerciales. La Compagnie des Indes y avait envoyé un agent (IG48), et l'un de ses gouverneurs, Uumas (1735); sous la géniale impulsion de Dupleix, un traité de commerce fut signé entre la cour de Hué et notre empire de Pondichéry (1740). La disgrâce de Dupleix et les embarras de la guerre de Sept ans firent abandonner l'entreprise, et reculèrent de cent ans le résultat déjà entrevu.
Des circonstances très graves de la politique annamite et la présence d'un grand Français en Cochinchine fournirent l'occasion de préluder à ces relations, dont nous pouvons apprécier aujourd'hui les immenses résultats. Gialong, roi de la Cochinchine et premier souverain de la race Nguyèn, avait à reprendre son royaume aux Tayson révoltés, et se lassait de demander aux Siamois des secours souvent insuffisants, et toujours chèrement payés. Il avait, déjà à cette époque, le français Emmanuel, décoré du titre de Khamsaï, qui mourut dans un coml)at en 1781. Cet Emmanuel avait été présenté à Gialong par M^" de Béhaine, évéque d'Adran. L'évêque d'Adran, missionnaire zélé, Français ardent, ami intime de Gialong (il avait été précepteur du prince héritier), persuada au roi de demander, pour conquérir son trône, le secours de la France, et de l'envoyer lui-même en ambassade. Cette ambassade partit à la fin de 1783, accompagnée par le prince Canh, et revint en 1788 avec deux navires de commerce, une frégate de guerre, des officiers que le roi de France attachait au service de l'Annam, et un traité, signé, au nom de Gialong, par le prince Canh et lévèque (38 novembre 1787). Ce traité, dont les articles ne furent jamais exécutés, à cause des événements de la révolution
110 LA QUESTION D'EXTRÉME-OniEXT
française, promettait à Gialong l'alliance offensive et défensive du roi de BYance, vingt bâtiments de guerre, cin(i régiments européens et deux régiments des Indes, cinq cent mille dollars en espèces, cintj cent mille dollars d'armements militaires et de munitions ; en compensation, le roi de France obtenait le droit d'établir, sur les principaux points du royaume futur, des consuls et des résidents; il obtenait la cession à perpétuité de la baie de Tourane et des îles qui la défendent ; et le roi de Cochinchine portait à soixante mille hommes son contingent de guerre en Extrême-Orient, et à quatorze mille hommes le secours qu'il s'engageait à fournir à son allié sur le territoire de l'Inde. Ce traité est le premier lien de l'Annam avec la France ; c'est aussi le premier document relatant les obligations de l'Annam ; ces obligations furent renforcées encore par la présence d'olFiciers français en Cochinchine, et par les services signalés qu'ils y rendirent, tant dans les batailles que dans la construction des forteresses (1). La faveur de ces derniers demeura entière jusqu'en 1798, époque de la mort de l'évéque d'Adran, et même jusqu'en 1800, année du décès du prince Canh, élève du vaillant prélat. Lorsque Gialong fut roi incontesté de la péninsule, il oublia ceux qui l'avaient aidé dans les mauvais jours, et il les oublia plus complètement encore dans ses dispositions posthumes (18'20).
En 1818, le roi Louis XVIII envoya M. de Kergariou à
(1) La mission française de 1788 comprenait sixofliciers de vaisseau: MM. Chaigneau, de Forsanz, V^annier, Dayot, Girard de l'Isle, Guilloux; deux ingénieurs: MM. Ollivier et Le Brun ; un colonel, M. Barisy, et un médecin, ^L Despiaux. M. Ollivier éleva les remparts, dits Thankliaï, à Saïgon. Le commandant Dayot prit une première fois Quinhon.
LA POLITIQUE DE l'aNNAM AUTONOME 111
Saigon avec une lettre autographe, pour rappeler à (Hialong les engagements tlu traité de 1787, mais sans le moindre résultat. La mission française, découragée parle mauvais vouloir du roi Minhmang, rentra en France, et Bougainville, envoyé en ambassade en 1825, ne put pas même établir de communications avec la cour de Hué.
Les tentatives faites en 1831 pour renouer des relations avec le roi Minhmang, et pour installer M. Chaigneau comme consul à Hué, n'eurent pas meilleur succès. Le souverain voyait dans ces anciens alliés des ambitieux possibles, et, n'ayant plus de services à attendre d'eux, craignait d'avoir à donner à leur pays des gages de sa reconnaissance ; il exclut les missionnaires eux-mêmes de ses conseils, et promulgua des édits de persécution, qui causèrent bien des meurtres ; puis, pour se justifier sans doute parla raison d'Etat, il envoya en France trois mandarins ambassadeurs, qui furent accueillis comme les marins français l'avaient été à Hué ; ils ne furent pas reçus parle roi Louis-Philippe (1839-1841). Toutes les relations étaient donc supprimées : les bateaux français ne parurent plus désormais sur les côtes de l'Annam, que pour y promener des négociateurs allant en Chine (mission Lagrené, 1844), ou pour arracher des missionnaires à la prison (affaire de l'amiral Cécille, en 1845), ou pour tirer vengeance et réparation du meurtre de nos nationaux au cours des persécutions religieuses (destruction des bateaux royaux dans le golfe de Tourane, par l'amiral Rigault de Genouilly, en 1847).
A l'avènement de l'empereur Tuduc, continuateur delà politique de Minhmang, la haine des Européens et les persécutions, qui en étaient la consé([uence, redoublèrent ;
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une deuxième démonstration devant Tourane eut lieu sans plus de pi'ofit. Notre envoyé extraordinaire au Siam et au Cambodge, M. de Montigny, n'obtint ni une audience, ni un relâchement dans les rigueurs de la cour (1858).
A cette époque, le clergé français insistant pour la protection des catholiques en Extrême-Orient, et des navires et des contingents étant sur la route du retour après l'expédition de Chine, le gouvernement de Napoléon III, las des dénis de justice et des fins de non-rccevoir dont on bernait la France depuis soixante ans, exigea subitement l'exécution des clauses du traité de 1787, et fit appuyer ses réclamations de sa flotte et de ses troupes. L'Annam allait abandonner de vive force ce qu'il n'avait voulu consentir de plein gré. Et l'entrée des Français vainqueurs à Saigon (17 février 1859) mit fin à la politique extérieure de l'Annam indépendant. Car, comme nous le verrons dans le chapitre qui suit, le traité de 18G2 ne laissait plus sa liberté d'action à la diplomatie annamite, non plus que l'établissement définitif des Français dans les trois provinces de la Basse-Cochinchine ne laissait son intégrité à l'Empire et son indépendance à l'Empereur.
Après cet examen rapide des relations de l'Annam souverain avec les pays limitrophes, ses vassaux, avec l'Empire chinois, son suzerain occasionnel, et avec les puissances européennes, il nous faut succinctement dégager, des faits qui viennent d'être exposés, quelle fut la ligne de conduite politique des dynasties royales, dans le but d'assurer et d'étendre leur domination.
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Dans son existence de nation indépendante et de personne piflilique, l'Annam eut affaire à trois sortes de peuples, et exerça vis-à-vis d'eux trois politiques différentes : l'Annam rencontra devant lui un empire infiniment supérieur, suzerain obligatoire, puis des monarchies, tantôt égales, tantôt inférieures; enfin, sur les derniers temps, il se heurta aux nations européennes, d'abord à leurs commerçants et à leurs religieux, puis à leurs gouvernements et à leurs armées. En chacun de ces cas, il agit différemment, mais les actes de ces longues séries de souverains et de ministres furent tous inspirés par un sentiment commun, et tendirent tous à la grandeur de leur pays, par le désir de l'isolement vis-à-vis des plus forts, par la tendance à l'assimilation vis-à-vis des plus faibles. C'est en résumant de tels exemples, et en les traduisant en langage et en préceptes modernes, que nous dégagerons du passé l'allure présente qu'il faut donner aux choses extérieures de l'Annam, et l'obligation étroite qu'a la France protectrice de contraindre ses fonctionnaires coloniaux à l'étude, à la compréhension et à l'application d'une politique ainsi raisonnée.
Vis-à-vis de FEmpire suzerain, l'Annam, tout en conservant la politesse qui fait le fond des mœurs, et la déférence qui fait le fond des traditions de la race, maintient ses libertés, défend ses droits, ne cède qu'à la force brutale la moindre de ses prérogatives, et ne perd aucune occasion de gagner du terrain et de consolider son autonomie. Lentement il arrive à son indépendance, et s'affranchit de toute tutelle, en ne conservant, des liens antiques, que ce qui peut lui être utile.
Il faut bien préciser ce caractère spécial de la politique
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des Lé. Ils sentaient, pour leur couronne, la nécessité d'une personnalité politique complète, et, pour leur ])ev\ple, la nécessité de l'amitié continuelle, et, pour ainsi dire, protectrice, de l'Empire immense, qui est le frère aîné des Jaunes. C'est pourquoi, tendant à la nationalisation de l'Annam, et y atteignant, ils ne craignaient pas de mécontenter les souverains de la Chine, du moment qu'ils ne heurtaient point de front la politique traditionnelle chinoise. L'Annam voulait vivre par lui-même et grantlir de sa propre substance, mais il était conscient de ne pouvoir le faire qu'avec l'assentiment du Céleste-Empire. L'amourpropre des souverains de l'Annam, l'orgueil de la caste mandarinale ont été tempérés adroitement par le souci constant de l'intérêt immédiat du pays et de la fidélité aux origines. On ne saurait explicjuer autrement la résistance victorieuse de l'Annam aux entreprises violentes des souverains que les hasards des guerres mirent sur le trône chinois, et l'accession lente à son homogénéité parfaite, malgré les plus diverses entraves. A cause de la communauté des races, des langues, des origines et des traditions, jamais les Chinois ne virent des ennemis nationaux dans les Annamites, et jamais ils ne les traitèrent comme tels. Et d'autre part, malgré les sobriquets joyeux et la méfiance populaire, jamais les Annamites ne reçurent les Chinois autrement que comme de grands frères, dont la main peut être lourde à l'occasion, mais de la part de qui on ne saurait craindre la destruction.
Ce sentiment est assez ténii ; mais il est profond, indestructible, comme tout sentiment de race ; et il porte ses résultats dans la politique extérieure, parce que tout le pays en est, pour ainsi dire, imprégné. C'est, relativement.
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le sentiment que, depuis deux siècles environ, professe lu nation espagnole pour la nation française ; et, si mauvais ([ue soit cet exemple, il me semble impossible d'en trouver un qui se rapproche davantage de la situation à définir. Quand bien même des intérêts ultérieurs l'exigeraient, il est impossible, à peu près, de se dégager entièrement de ceux de qui l'on procède ; et la politique est toujours mauvaise et de courte durée, quand elle fait violence aux sentiments profonds d'une nation. En ce qui concerne l'Annam, le respect de ce principe offrait non seulement un avantage moral, mais aussi un avantage matériel, puisque la Chine reconnaissait, le cas échéant, une protection efTicace à ces nations-barrières, qui étaient, en temps ordinaire, ses protections géographiques. Aussi faut-il louer sans réserve les souverains de la dynastie d'avoir si bien compris la situation qui leur était faite, à la tête d'une race mal différente des races voisines, et d'avoir concilié si ingénieusement l'avantage de leur peuple avec la dignité de leur couronne. C'est grâce à eux que l'Annam demeura, pendant de longs siècles, vis-à-vis de la Chine, comme sont les fds émancipés, indépendants dans leurs actions et maîtres de leur fortune, qui savent, dans les moments difTiciles, avoir droit à leur place au foyer paternel et à la protection de l'ancêtre commun.
Si l'Annam défendit ainsi son indépendance politique contre le peuple plus fort, on peut dire, en thèse générale, qu'il n'attaqua point et n'abolit point par la force l'indépendance des peuples plus faibles. On ne peut trouver, dans l'histoire de l'Annam, qu'une seule exception, et cette exception confirme la règle : c'est celle du Ciampa. Le Ciampa était un "vassal, un protégé direct, qui devait
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tout aux rois d'Annam, ses richesses, sa tranquillité, son existence ; et les rois du Cianij)a n'étaient que des mandataires royaux et des dépositaires de l'autorité suprême. Ils mésusèrent de ce dépôt, et trahirent leur mandat ; et la longanimité des rois d'Annam à leur égard fut le critérium de la sévérité et de l'inexorabilité finale avec laquelle ils durent couper court à tant de révoltes et de trahisons. A part ce fait isolé, il n'y a pas un coup de force brutale dans la politique des rois d'Annam : il s'y trouve des législateurs, mais pas un conquérant ; des Louis XT, pas un Charles VIII; ils déposent leurs armes, même victorieuses, quand ils sont en possession de leurs droits anciens, et ils ne font pas appel aux guerres pour en acquérir de nouveaux. Leurs extensions territoriales marchent de front avec l'expansion ethnographique de leur race ; on peut donc dire que c'est le peuple, et non pas le roi, qui conquiert et qui s'agrandit.
Lentement, par l'excédent des naissances, la race s'épanouit hors des frontières, dans les petits Etats voisins, politiquement feudataires ou ataviquement respectueux ; elle emporte avec elle ses coutumes et l'obéissance à ses lois primitives ; elle occupe, pour le roi lointain, les parcelles de sol dont elle devient individuellement propriétaire.
En suite d'un principe de droit lort ingénieux, et qui procède tout entier des traditions religieuses de la race, le roi d'Annam possède sur ces Annamites, installés en la terre étrangère, des droits juridiques et de possession aussi étendus et stricts, que si ces exilés n'avaient pas quitté le sol de l'empire ; et ainsi ils lui restent, à travers les générations, indissolublement attachés et soumis. Ce
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sont ainsi des colonies, non pas d'émigrants, mais de nationaux, colonies compactes, que le roi d'Annam possède hors de chez lui avec tous les droits souverains. D'années en années, le nombre des colonies augmente, et, dans l'intérieur des colonies, les colons se multiplient. Arrive un moment où les autochtones sont débordés et disparaissent dans la masse alTluente des nouveaux venus ; et, comme tous ces nouveaux venus sont propriétaires, et qu'ils ont apporté avec eux, en un seul bloc, les lois, les usages, la langue de l'ancienne patrie, il se trouve que leur souverain de jadis possède tout, sur le sol et sous le sol d'au-delà de ses frontières, tout, excepté le pouvoir nominal et officiel. Et quand, grâce à un facile hasard, le roi d'Annam acquiert ce pouvoir, il semble bien moins opérer une conquête, que rentrer en possession d'anciens sujets. Le pouvoir acquis se fait sentir d'abord avec modération, il n'est pas exercé directement; il est délégué à une famille et à une fonction qui ne portent point d'ombrage aux aborigènes ; et les premiers actes de ce pouvoir sont de répandre la langue annamite, d'ouvrir des écoles annamites, et d'assurer partout le fonctionnement des lois de l'Annam. Au bout de quelques années d'accoutumance, l'annexion pure et simple se produit sans à-coup comme sans surprise ; le territoire ainsi acquis fait partie intégrante de l'empire, et devient une province directe, une pépinière nouvelle, d'où de nouveaux colons, recommençant le cycle ancestral, émigreront encore par un mouvement continu d'endosmose, et créeront ainsi, au-delà des frontières récentes, les mêmes droits à des conquêtes futures.
La perfection de cette méthode consiste en une produc-
tion lente d'efforts mesurés et continus, efforts logiquement proportionnels à l'accroissement de la population. Cette extension naturelle ne trouve pas d'obstacle, d'autant plus que l'accession définitive au plus grand royaume donne aux populations absorbées de visibles avantages commerciaux et économiques. Elle consiste encore dans l'excellence des moyens employés pour attacher étroitement aux institutions de l'empire les populations des régions qui viennent d'y être incorporées, et dans la prudence avec laquelle on leur fait sentir leurs premiers liens et leurs premières obligations.
Telles sont les caractéristiques des succès qui couronnèrent la politique de lente expansion, de nationalisation populaire et d'assimilation intellectuelle, que pratiquèrent, vis-à-vis des limitrophes, les souverains de l'Annam.
Quant à l'action, enfin, des nations étrangères, à l'action d'autres races et d'autres civilisations, la politique de l'Annam chercha à la diriger dans l'intérêt de son indépendance et de son hégémonie, quitte à s'en débarrasser, une fois le but atteint. Tant que l'Annam put se suffire à lui-même, ou put obtenir de la Chine des secours à peu près -désintéressés, il reçut avec une parfaite indifférence les ouvertures et les ambassades des nations occidentales. Quand la dynastie Le s'écroula, et que les Nguyèn se débattirent péniblement entre les Tayson et les Siamois, Gialong lui-même demanda l'intervention française. Mais il ne le fit qu'en dernier ressort, la Chine lui ayant refusé tout concours, et le Siam mettant le sien à un prix trop élevé. Gialong savait, après la visite que l'évéque d'Adran et le prince héritier avaient faite en Europe, que l'aide matérielle d'un peuple de race blanche lui donnerait infail-
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liblement le succès, el il espérait secrètement pouvoir éluder les obligations et les devoirs de reconnaissance contractés envers une puissance aussi lointaine, plus facilement qu'il n'eût pu le faire vis-à-vis de voisins immédiats et directement intéressés. C'est dans ces espérances qu'il signa le traité de 1787; et dès lors toute sa conduite et celle de Minhmang, vis-à-vis les membres de la mission française, donnent lil)re cours à ces sentiments. Après avoir choyé les oiïîciers qui lui furent adressés, s'être servi de leurs personnes, de leurs talents et des ressources qu'ils apportaient avec eux, Gialongles délaissa aussitôt que son trône fut affermi, et son successeur ne cessa de les molester et de les humilier, jusqu'à ce qu'ils se fussent résignés à un départ qui convenait seul dès lors à leur dignité.
Les rois d'Annam avaient compris que ces puissants alliés portaient avec eux un pouvoir moral considérable, et ils craignaient que l'Etat qui les avait envoyés n'arrivât, grâce aux services rendus, à acquérir parmi le peuple une notoriété et une influence capables de leur porter ombrage et de nuire à leur propre autorité. La présence des étrangers, outre (ju'elle était un vivant reproche à leur ingratitude, donnait un prétexte perpétuel à la France pour intervenir dans les affaires politiques et religieuses de l'Annam ; et les Nguyèn n'avaient pas secoué le lien vis-à-vis de la Chine, pour en contracter un autre vis-àvis d'une race plus étrangère et d'un protecteur plus exigeant.
L'événement justifia pendant longtemps l'espoir qu'ils avaient nourri, que la France passerait par prolits et pertes l'argent et les vaisseaux mis au service de l'A.nnani.
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El il est même probable que jamais elle neùt réclamé la mise en vigueur de certains articles du traité de 1787. si, dans leur caractère soupçonneux et aigri, Minhmang et ses successeurs n'avaient pas maladroitement exagéré leur politique de défiance envers les nations occidentales, en proscrivant la religion catholique et en persécutant cruellement ses missionnaires.
Nous pouvons comprendre d'autant plus facilement cette politique égoïste, mais profondément nationale, que le Japon, sous nos yeux contemporains, n'en use pas autrement vis-à-vis des nations de race blanche. Le Japon a envoyé des Japonais comme élèves dans tous les pays de l'Europe, et pour toutes les branches, militaires, administratives et commerciales de notre civilisation. Il a obtenu la bienveillance, l'instruction, les moyens de tous, car chacun espérait trouver, comme compensation, chez ce nouveau-né du progrès moderne, un débouché à ses artistes, à ses professeurs, à ses marins et à ses soldats. Une fois mis au courant par ces amis bénévoles, le Japon leur a dit un adieu sans retour, s'est retrouvé face à face avec lui-même, et, adaptant tant bien que mal à son tempérament toutes les idées nouvelles, si hâtivement conçues et encore si mal digérées, il a retourné ce qu'on lui avait enseigné contre ses propres instructeurs.
C'est aussi ce que tenta l'Annam, mais avec un moindre talent de prestesse et d'assimilation, et surtout à une époque peu favorable, où il n'était point encore admis, en Europe, de traiter les autres races sur un pied d'égalité parfaite. Emporté par des circonstances impérieuses, l'Annam conclut des conventions, échangea des signatures, et