LA POLITIQUE DE LANNAM AUTONOME
seules le tlroit de fonctionner pour l'enseignenienl des lettres, des arts, de la religion, de la médecine; et les diplômes de lettrés ne purent désormais être obtenus qu'en Chine, et délivrés par des examinateurs chinois. L'impôt fut entièrement touche par les Chinois, et son assiette remaniée. Le peuple fut écrasé sous les corvées, employé au travail des mines. Le sel fut l'objet d'un monopole d'Etat; l'armée annamite fut incorporée par tiers dans les troupes chinoises. Sous de semblables exigences, le peuple se souleva à la voix du général Le loi. Sans pouvoir entrer dans les détails, ({ui illustrent les fastes nationaux, des dix ans de la guerre de l'Indépendance, nous dirons que Lé loi, qui la conduisit glorieusement, voulait ({ue ses succès rendissent à son pays toute son autonomie. A la suite des plus brillants triomphes, il l'obtint enfin à la capitulation et au traité de Hanoï, par lequel le territoire entier de l'Annam fut rendu aux Annamites et évacué par les Chinois, et l'investiture royale accordée, dans les formes anciennes, à Tran kien. dernier descendant de la dynastie des Tran. Un an après. Le loi montait sur le trône, roi indépendant et chef de dynastie. L'Annanl devait désormais être respecté dans son intégrité territoriale et (liplomali({ue, et ses dissensions intérieures n'enlevèrent rien à son indépendance. La suzeraineté chinoise reprend pour la troisième fois un caractère vague et débonnaire, qui, désormais, lui restera.
D'ailleurs les souverains de la dynastie Le, qui ont conquis sur la Chine lassée leur trône et leurs sujets, tien-
74 LA QUESTION d'eXTIIÊME-ORIENT
nent en médiocre attention les avis de leur voisine et le cérémonial même des investitures. Le loï, malgré le traité, ne fut jamais investi, et ne reçut, de 1431 à sa mort, que le titre de roi provisoire, ce qui ne l'empêcha pas d'être le plus absolu des autocrates. Son fils Le thai combat, vainc, signe des traités, et ne songe qu'en 1430, et comme par hasard, qu'il n'a point encore l'investiture ; il la demande délibérément, comme pour se dégager d'une formalité sans valeur réelle. Bangki, petit-fils de Le loi, prévient la Chine de ses expéditions de guerre ; et la Chine le force à rétablir sur le trône un roi du Ciampa qu'il avait destitué. Pour compenser ce petit affront, Bangki interdit l'entrée de 1 Annam aux envoyés impériaux. Durant cette paix profonde entre Chine et Annam, ce dernier s'agrandit aux dépens de Péking ; il conquiert la région du Tran ninh et le Laos jusqu'aux frontières de Birmanie ; il s'attache l'une et laulre conquête par les liens du Protectorat. Ces provinces étaient jadis tributaires de la Chine ; la Chine réclame ; ses réclamations ne sont pas reçues. Oai mucde, qui nest qu'un Le bâtard, est le premier d'entre eux qui reçoive l'investiture, l'ayant sollicitée. Le général Iluyhn, qui le détrône, n'a pas le temps d'avertir la Chine et est détrôné lui-même. Enfin l'anarchie militaire livre lAnnam à la famille usurpatrice des Mac, qui, pour se faire légitimer par Péking, cède à la Chine deux chaùs annamites de la frontière. C'est de ce jour que la dynastie des Le devient véritablement nationale, et que, lorsque ses représentants sont trop jeunes ou indignes, ils n'en continuent pas moins à occuper le trône, sous la direction de l'illustre souche Trinh. La révolte de 1536 élève au trône le roi Le minh;
LA POLITIQUE DE i/aNNAM AUTONOME 75
celui-ci ne parvenant pas, comme son aïeul Le loi, à conquérir son royaume sur les Mac, porte à Péking ses doléances. La Chine déclare la guerre au roi Mac, met sa tête à prix, et finalement procède au seul acte de suzeraineté véritable de toute l'histoire de ses relations ; souverainement elle partage l'Indo-Chine en deux parties : le Tonkin avec treize provinces, à Mac Dong dang, mandarin héréditaire, qu'elle reconnaît comme prince chinois feudataire du Quang si, et à qui elle envoie un sceau d'argent (3" degré) ; et l'Annam, au roi Lé minh, qu'elle pourvoit d'un sceau d'or (!*' degré) sans conditions aucunes, même celle de l'antique formule de l'investiture. Le minh ne la reçoit pas, non plus que les trois rois, ses successeurs.
Nous voyons ici la séparation accomplie de l'Annam et du Tonkin ; les deux parties du royaume ne subirent plus désormais le même traitement, et il est bizarre que le seul acte du Protecteur, ayant vraiment le cachet du Protectorat, tende au démembrement du protégé. Il semblerait que la Chine ait eu là subitement l'intuition du Protectorat moderne, envahissant, despoti<|ue, pacte bilatéral de forme, mais unilatéral en réalité, imposé parles grands Etats aux Etats secondaires. A partir de cette époque, les dissensions intestines font de l'Annam une puissance confuse, tiraillée de toutes parts, et absorbant en elle-même toute sa vitalité (entre les Le, seuls rois légitimes, en Annam ; les Mac, usurpateurs, soutenus par la Chine au Tonkin; les Trinh, maires du palais, suppléant à l'insuffisance des Lé ; et les Nguyèn, gouverneurs du Thanhoa, puis du Tonkin. puis de la Cochinchine, investis par les Lé de leurs charsjes et de leur titre de : soutien du ti^ône).
L'histoire du royaume d'Annam devient dès lors extrêmement confuse : les rois Lé, les rois Mac, des prétendants, des anti-rois, des usurpateurs déchirent le pays en mille factions ; et il serait tout-à-fait impossible de se reconnaître dans un tel fatras, et surtout d y découvrir l'influence que put avoir la Chine dans la répression de ces troubles, sans cesse renaissants, si nous n'avions pas en main les documents mêmes de la cour de Péking ; ces documents, traduits et annotés avec un soin minutieux par M. Devéria, premier interprète de la légation de France en Chine (1), ne donnent peut-être pas l'exacte vérité sur la situation relative des deux pays, et semblent faire la pari trop belle au grand Empire ; nous avons pu même les convaincre de fausseté flagrante en les comparant aux archives otïicielles de l'Annam ; il n'en est pas moins vrai qu'ils fournissent de précieux renseignements, et que leur rayon spécial peut et doit concourir, dans une large mesure, à l'établissement de la lumière déflnitive.
Forts de l'oubli, volontaire ou non, où le pacte de 1548 avait mis les formalités de l'investiture, les rois Le, pendant plusieurs générations, et quoi qu'en disent les Annales chinoises, se dispensent de la demander. Les succès des premiers rois Lé les exonèrent de toute demande de secours ou de médiation. En 1596 seulement, le roi Lêthe, exaspéré de l'audace et de la fortune croissante des Mac. réclame le secours, et, par la même occasion, l'investiture de l'Empereur. Celui-ci abaisse formellement le roi d'An-
(l, Histoire des relations de la Chine avec l'Annam, par J. Devéria: Leroux, 1880.