DÉFINITION DE LA CIVILISATION JAUNE
mais les Mongols sont aussi belliqueux que les Chinois sont obstinément pacifiques; cest une différence, non pas de nature, mais de situation géographique et de climat, et les théories de Montesquieu se vérifieraient ici aussi bien que nulle part ailleurs; les Chinois, sur un sol remarquablement fertile, n'ont d'autre souci que de l'exploiter et de le cultiver dans la paix; les Mongols, établis dans l'immense désert du Gobi, y vivent misérables, convoitent le bien du voisin, et s'adonnent pour vivre au pillage et à la guerre. Il n'en faut point blâmer les uns ni louer les autres.
Du moins l'amour de la paix, le mépris du métier militaire, sont restés jusqu'à nos jours parmi les caractères essentiels de la Chine, excellemment symbolisés par la Grande Muraille. Elle est un des signes les plus expressifs du génie chinois : non seulement, comme les pyramides des pharaons égyptiens, elle représente un travail colossal qui a nécessité des efforts inouïs et l'autorité de quelques puissants empereurs ; mais elle est surtout la preuve du tempérament pacifique des Chinois: voisins des tribus pillardes de la Mongolie, ils n'entreprirent point de les soumettre, ce dont ils n'étaient pas incapables ; ils crurent que la conquête de quelques déserts ne valait pas tant de peine; ils dressèrent un mur contre la barbarie, et, à l'abri en effet pendant des siècles, comme les Romains derrière les murs d'Hadrien ou d'Antonin, ils se livrèrent en paix aux travaux du labourage; ils laissèrent définitivement l'épée pour la charrue. Ce n'est pas à dire qu'ils ne soient pas capables de reprendre l'épée ; ils ont prouvé quelquefois qu'ils savaient s'en servir.
En attendant, ils ont dû au travail de la terre une longue et merveilleuse prospérité ; il y a aujourd'hui dans la vallée moyenne du Yang-tsé-kiang, dans tout le bassin du Si-kiang et sur le rivage de la mer de Chine, notamment dans le Fo-kien, d'énormes agglomérations de population qui vivent surtout de la culture du riz, du thé et du mûrier. Les barrages des fleuves, les grands travaux destinés à assurer l'irrigation normale du sol, et surtout le grand Canal Impérial qui réunit
le cours inférieur du Hoang-ho à celui du Yang-tsé-kiang, sont des œuvres aussi remarquables et aussi caractéristiques que la Grande Muraille. Il est regrettable que le Canal Impérial ait été mal entretenu dans les derniers siècles ; il ne rend plus les services pour lesquels il fut construit, et les Chinois d'aujourd'hui comparent Tabandon où il est laissé avec les soins dont il était l'objet dans les temps héroïques. Ils entretiennent ainsi leur culte du passé, leur vénération pour les grands ancêtres bienfaisants ; leur mentalité reste ce qu elle a été depuis les invasions mongoliques et mandchoues : elle est faite, surtout chez les lettrés, de confucianisme, c'est-à-dire d'admiration pour les premiers temps de l'histoire chinoise, lorsqu'à l'abri de la Grande Muraille les empereurs travaillaient à l'aménagement et à l'exploitation de la terre, sous la protection des dieux, dans la pratique des simples vertus familiales; de bouddhisme aussi, c'est-à-dire de résignation au mal inévitable, de mépris pour les agitations stériles oii se complaisent les barbares et les « diables étrangers », créant un sentiment de supériorité nuisible aux efforts vers le progrès; enfin des souvenirs populaires attachés au temps des Ming, ou de la Lumière, assez proche encore pour autoriser des espérances de renaissance, pour encourager les tentatives des sociétés patriotiques, pour refaire au peuple chinois la force morale nécessaire à sa véritable régénération. La résistance à l'influence européenne en sera peut-être le stimulant décisif.