‹ La question d'Extreme-OrientChapitre 105 sur 142 · LA PÉNÉTRATION EUROPÉENNE · texte numérisé non relu

LA PÉNÉTRATION EUROPÉENNE

les peuples de race jaune n'aient été alors aussi sages qu'ils ont été ensuite turbulents, ce qui n'est pas vraisemblable.

Car pendant plus de dix siècles, du iv* au xv* siècle de Tère chrétienne, les invasions des Mongols ont bouleversé l'Europe orientale et sont venues même dans l'Europe centrale et occidentale : ce furent successivement les Huns qui ne s'arrêtèrent que devant Orléans, les Avars qui, retranchés dans la vallée du Danube moyen, y soutinrent contre Gharlemagne une longue et vaillante résistance, les Magyars, les Finnois, et les Bulgares, qui se convertirent au christianisme et furent ainsi admis dans la société des nations européennes, les Mongols de la Bannière bleue et de la Horde d'Or, qui longtemps maîtres de la Russie orientale y ont laissé jusqu'à nos jours de nombreuses tribus de leur race, en sorte qu'on suivrait aisément, sur la carte ethnographique de l'ancien continent, les traces de ces chevauchées séculaires de l'Asie à l'Europe. La dernière de toutes, celle des Turcs Ottomans, a eu une fortune beaucoup plus durable ; le problème de ses destinées prochaines, c'est toute la question d'Orient.

Et la réaction de l'Europe sur l'Asie, contre les Mongols, contre la Chine et le Japon, c'est justement la question d'Extrême-Orient dont on voit la parenté avec la question d'Orient : elles sont l'une et l'autre les manifestations des plus vastes fluctuations de peuples dont soit faite l'histoire des hommes. Dans les temps modernes, l'Europe est allée vers la Chine, et non pas la Chine vers l'Europe, parce que la Chine a des produits assez variés pour se suffire à elle-même, parce que l'Europe, qui ne connaît que le climat tempéré, a convoité les richesses, l'or et les épices des « Indes », parce qu'ainsi elle a sans cesse entretenu en elle le goût des conquêtes et le sentiment du progrès : c'est toujours Jason à la recherche de la Toison d'Or. La théorie des climats se vérifie encore ici avec des caractères très frappants.

Les premiers voyageurs européens en Asie et les premiers conquistadores essayèrent de légitimer leurs entreprises par des préoccupations religieuses. Ce fut l'inspiration des missions

eonliées par Saint-Louis et par le pape à Guillaume de Rubruquis ou à Du Pian de Carpin. Pourtant il n'y eut pas de véritable croisade sur rExtrême-Orient ; l'expédition de Christophe Colomb ne peut pas passer pour telle, bien qu'il ait eu la pensée de conquérir au Christ les extrémités de l'Asie. Il reste bien peu de sens religieux aux entreprises coloniales des Espagnols en Amérique ou des Portugais, puis des Hollandais, des Français ou des Anglais en Asie. C'est une grande différence avec la question d'Orient, car les temps modernes n'ont pas été, comme le moyen âge, pénétrés de mysticisme.

Ainsi les efforts tentés pour convertir l'Extrême-Orient au christianisme n'eurent pas beaucoup de succès. Saint François-Xavier fonda au Japon des églises qui furent d'abord prospères, mais qui périrent bientôt dans une dramatique persécution. Les efforts des Jésuites en Chine, longtemps habiles et heureux, furent ensuite compromis par la querelle des rites. Il serait oiseux et délicat de rechercher si la Chine eût eu quelque profit ou subi quelque dommage à se convertir au christianisme; cependant on pourra observer que le christianisme eût peut-être arraché les Jaunes à la résignation déprimante du bouddhisme, leur eût donné le ressort moral qui leur a longtemps manqué. Il est vrai que le bouddhisme est d'autre part une assez belle école de vertu pour que les Chinois n'aient pas compris la supériorité du christianisme et aient pensé l'absorber dans leurs rites. Quoi qu'il ea soit, la propagande chrétienne n'eut jamais beaucoup de succès parmi les populations jaunes, et le nombre de ses adeptes y est toujours resté infime.

La pénétration économique de l'Europe en Extrême-Orient a été beaucoup plus efficace. Ce fut comme la suite logique et géographique de la question d'Orient. Depuis les temps les plus anciens, depuis les Perses et la conquête d'Alexandre, les peuples de la Méditerranée, surtout les Grecs, ont recherché « les trésors de l'Inde », et la route qui y conduit fut pendant longtemps la plus grande route commerciale du

Page 1