KANG-HI. — LA CONQUÊTE DE LA MONGOLIE ET DU TIBET
La Mongolie, au commencement du xvii® siècle, était habitée par les tribus des Khalkas, elles étaient très flères de descendre des Mongols bleus du Tchinguiz-khan ; cette gloire passée leur était suffisante; elles étaient désormais paisibles; établies dans les hautes vallées des sources de l'Amour, elles y étaient proches de leurs frères de Mandchourie; il leur fut facile de se soumettre à la dynastie mandchoue de Péking; elles n'y firent pas de résistance.
Mais plus loin vers l'ouest, en Dzoungarie, dans la vallée de rili, autour de l'oasis de Kouldja, la tribu kalmoucke des Eleuthes était demeurée plus farouche : elle était trop éloignée de Péking pour en subir le prestige; elle était orgueilleuse d'avoir fait partie du grand empire de Tamerlan, et elle avait quelque mépris pour les autres tribus mojagoliques. Surtout elle eut alors un chef hardi, Galdan, un des plus remarquables enfants de ces déserts, qui ne craignit point de faire échec à toute la puissance du grand empereur Kang-hi.
Fils d'un chef des Eleuthes, il tua son frère aîné, destiné
au commandement de la tribu; et, poursuivi par la colèue paternelle, il s'enfuit an Tibet et demanda asile à la innm- •serie de Botala, près de Lhassa. Les bonzes bouddhistes refusèrent d'abord de recevohr le criminel; mais il les émut 'rita récit de ses malheurs, de sa piété exemplaire; il se fit bouddhiste, il se fit bonze, il fut le modèle et Thonneor de son couYent. Pourtant il avait d'autres ambitions; parmi les larmes de ses frères en religion, il retourna dans sa tribu, absous et auréolé par le prestige de son long séjour aux Lieux Saints et par l'odeur de sainteté qui lui en restait : à la preinaère occasion, il massacra tous ses parents et régna par la terreur ; il eut sa capitale à Kobdo, dans les montagnes de la Dzoungarie septentrionale, près des sources de l'Irtych.
Ces débuts renfermaient des promesses. Galdan eut aussitôt les desseins les plus conquérants. Il envoya deh ambassadeurs à Péking, non pas tant par respect que pour se renseigner sur la force de la dynastie mandchoue : Kang-hi en agréa l'hommage en suzerain ; il envoya aussi des ambassadeurs auprès de Galdan, qui les reçut par les marques de la faveur la plus distinguée. Cependant il continuait ses intrigues-, il avait des émissaires parmi les Khalkas et leur faisait hoiîte de leur soumission, leur rappelant la gloire de leurs ancêtres. Il chercha à s'accorder ^avec les Russes, pendant leurs luttes contre les Chinois sur les bords de l'Amour, bu moment des -négociations qui devaient aboutir au traité de Nertchinsk; même il envoya un ambassadeur au passage du comte Crolovm revenant de signer le traité * : tentative remarquable pour Tecooastituer une grande moitié de l'ancien empire mongol, en -y comprenant la Russie, et pour disputer à l'autre moitié, chinoise, la domination de l'Asie. Mais la Russie se tînt sur la réserve; elle était surtout occupée alors d'ouvrir des relations commerciales avec la Chine, et les ambitions de Galdan, son voisin très proche, étaient pour lui donner de l'inquiétude,
1. Gaston Gahen, Relations de la. Russie avec la Chine à la fin da XVII* et dans le premier quart du XVIII* siècle Tkvue historique, mai-juin 1907).
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fialdan poursniyait son dessein avec une iucontestabk maîtrise ; tout en entretenant les meilleurs rapports avec le Dalaï-lama, il se fit musulman pour attirer dans son parti quelques tribus mongoles et les colonies musulmanes établies dans le sud-ouest de la Chine : « L'ambition est son seul I>ieu, usaient les Chinois, il y sacrifie même la religion de ses pères. » Tout simplement il trouvait que Tempire de l'Asie Talait bien deux messes.
Alors il commença la lutte qui était la grande affaire de sa Tie; il s'y engagea selon les procédés les plus élémentaires : en 1645, il fit périr un envoyé de Kang-hi, avec toute son escorte, pour donner la preuve qu'il ne craignait pas la Qdne; à toute demande d'explication ou de réparation, pour confirmer la même preuve, il ne daigna aucune réponse. Ce fut la guerre : elle s'annonçait, par les événements antérieurs, avec des caractères de la plus grande gravité; elle avait vraiment pour enjeu la domination de l'Asie. C'est pourquoi Kang-hi la prépara avec de grands soins. Elle fut précédée d'iune sorte de mobilisation générale et d'une grande revue de départ, le jour de la fête des Lanternes, parmi les réjouissances populaires qui la font ressembler aux Saturnales de l'ancienne Rome. Devant la foule, amusée plus qu'émue, le général en chef Feyanku reçut de Kang-hi une coupe de thé et la vida en buvant au triomphe des armées impériales; les principaux officiers en firent autant, et le peuple les acclama. Dès le départ des troupes, l'empereur forma une seconde armée pour les soutenir s'il en était besoin, et il ne cessa pas de s'occuper personnellement de tous les détails de réorganisation, qui se trouva parfaite.
La marche de Feyanku fut lente, mais très méthodique et «Ère; le récit en a été fait par l'un des jésuites de la mission de Péking, le père Gerbillon, celui-là même qui avait été interprète au traité Ae Nertchinsk. L'armée chinoise entra ^n Mongolie par Kuku-choto, à l'extrémité septentrionale de la boucle du Hoang-ho ; elle traversa le désert directement du sud au nord jusqu'à Kéroulen, sur la rivière du même nom;
elle souffrit beaucoup à travers cette mer de sable du Chamo, sur un chemin de plus de 800 kilomètres de longueur; mais son apparition au milieu des tribus mongoles y produisit une impression considérable. En remontant la Kéroulen, elle atteignit Ourga, sur la Tala, sur la route des caravanes de la Sibérie, à environ 300 kilomètres de Karakoroum, Tancienne capitale du Tchinguiz-khan : toutes les tribus sur son passage protestaient de leur obéissance au grand empereur de Péking.
Galdan, inquiet désormais, fit appel encore une fois à la Russie et pensa en obtenir un contingent de 60000 hommes; les négociations n'aboutirent pas : la Russie était encore trop loin ou ne se souciait de fortifier son ambitieux voisin. Elle se réserva, ne fit rien ni pour ni contre lui. Alors Galdan, avec ses seules forces, d'ailleurs redoutables, se jeta désespérément sur Tarmée chinoise; son sort se joua à la grande bataille de Ghow-modo, dans le pays de Karakoroum. Sa femme la plus aimée y fut tuée, et ce fut comme le symbole de sa propre ruine; il s'enfuit dans le désert, il y mourut mystérieusement. Rabdan, son neveu et successeur, livra au général chinois son cadavre et ses enfants, qui furent généreusement traités par Kang-hi. La Mongolie fut désormais chinoise; une forte garnison fut laissée à Ourga pour en assurer la docilité. C'était la preuve de la supériorité des ressources, même militaires, de la Chine, lorsqu'elles sont bien gouvernées.
Rabdan avait dû à ses humbles offices auprès de Feyanku la conservation de l'héritage de Galdan. L'armée chinoise retirée de la Mongolie, il devint bientôt aussi redoutable que l'avait été son oncle. Il resta le maître du pays des Eleuthes, et delà région de Kobdo, qui avait été le centre de la puissance de Galdan, pays lointain et montagneux où les troupes chinoises ne s'étaient pas engagées. Au delà, vers l'ouest, il conduisit des expéditions heureuses contre les Kirghiz; vaincus, ils admirèrent sa force, et il gagna leur amitié en épousant une fille de chez eux; ainsi il régna de ce côté jusque vers les steppes du fleuve Oural. Ils étaient robustes et vaillants; ils lui