LA CONQUÊTE DE LA MONGOLIE ET DU TIBET
fournirent des contingents de hardis cavaliers et furent fiers de lui conquérir des provinces; un nouvel empire ainsi grandît dans TAsie centrale avec une étonnante rapidité, spectacle d'ailleurs coutumier dans ces pays. La puissance de Rabdan s'étendit de Hami à Khokand, d'une extrémité à Tautre des monts Thian-chaû, sur la vallée de Tlli par Kouldja, aussi bien que sur celle du Tarim par Kachgar et Yarkand, en un mot sur tout le pays que Ton appelle aujourd'hui le Turkestan Oriental, jusqu'au pied des plateaux du Tibet, empire peuplé seulement de quelques centaines de milliers d'habitants, mais belliqueux et envieux des plus riches régions voisines .
Cependant Kang-hi, pour achever déûnitivement la conquête de la Chine, tenait à établir son influence prépondérante sur le Tibet. Le Tibet n'a pas une grande importance politique, ni même militaire; mais il a une valeur morale que les plus illustres conquérants n'ont pas dédaignée, jusqu'aux Russes et aux Anglais du xx* siècle. Il n'y a pas de pays au monde qui ait conservé au même degré le caractère religieux; il est devenu le foyer du bouddhisme et le sanctuaire le plus vénéré des Chinois et des Japonais; par là, il est capable d'exercer parfois une importante action sur eux, et par là il semble que la conquête de la Chine ne puisse pas être complète sans celle du Tibet. Kang-hi du moins le comprit ainsi, et il eut la volonté arrêtée d'y être le maître.
Or à cette date le Tibet n'avait pas encore l'organisation presque absolument ecclésiastique qu'il a de nos jours; les bonzes n'avaient pas encore réussi à y établir leur domination exclusive; ils avaient encore à compter avec la rivalité des guerriers. Aussi le Tibet avait-il été bien des fois déchiré par les querelles des Bonnets-Rouges et des Bonnets-Jaunes, c'est-à-dire des guerriers et des prêtres. Il y avait eu longtemps des querelles semblables, dans l'Inde voisine, entre la classe des brahmanes et celle des kchalriyas.
Les prêtres ou Bonnets-Jaunes l'emportèrent, grâce à l'appui de Kang-hi, et organisèrent définitivement les pouvoirs du grand pontife ou Dalaï-lama, « dont la sagesse, disent les
Uvres sacrés, est aussi profonde et aussi inscrutable que rOcéan ». Au nom des bouddhistes, l'empereur reconnut la suprématie religieuse du Dalaï-lama, mais il fut établi qu'il recevrait son investiture de Péking : accord remarquable entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, que l'Europe chrétienne n'a jamais pu obtenir.
Les chefs militaires mécontents se réfugièrent chez Rabdan et sollicitèrent son appui contre les prêtres et contre la Chine. Rabdan avait hérité les croyances bouddhistes de Galdan; il conduisit une armée dans le Tibet en passant par le Lob-nor, et à travers les hauts plateaux, par une marche étonnante dans des montagnes énormes sur un parcours de plus de i 000 kilomètres, il arriva devant Lhassa, la capitale du Dalaï-lama; mais, à la nouvelle que des armées chinoises approchaient, il se retira en emportant un butin considérable.
En effet deux armées avaient été envoyées par Kang-hi : la première entra au Tibet par les montagnes du Szé-tchouen ; elle occupa un moment Lhassa et y consolida la domination des prêtres; l'autre agit directement sur les Éleuthes; à Textrémité occidentale de la Grande Muraille, elle entra dans leur pays par Hami; elle subit d abord un échec à Tourfan, dans la montagne; mais elle fut renforcée et fut enfin victorieuse en 1721, ruinant la puissance militaire des Éleuthes et empêchant désormais toute action de leur part sur le Tibet : d'ailleurs les populations du Turkestan restèrent généralement attachées à Tlslam et ainsi de plus en plus étrangères aux intérêts particuliers du Tibet; elles ne furent jamais beaucoup plus sincèrement bouddhistes que Galdan. Rabdan mourut obscurément en 1727.
Kang-hi lui-même était mort en 1722. Son œuvre essentielle avait donc été dans la soumission de la Mongolie et rétablissement de l'influence chinoise au Tibet; dans le courant du xviii® siècle, les liens entre la Chine et le Tibet allaient se resserrer encore et constituer, par le bouddhisme, ime grande unité politique et religieuse. C'est de nos jours même une des raisons profondes de la puissance de la Chine.
CONQUÊTE DE L'ASIE CENTRALE 9i