L'EMPIRE CHINOIS A LA FIN DU XVÏIP SIÈCLE
à Versailles. La Révolution ayant éclaté en France, le gouvernement y eut des préoccupations plus pressantes; cependant révêque d'Adran retourna en Annam avec quelques officiers dont le concours fut utile à Gia-long pour la reconquête de son trône et qui y construisirent la citadelle de Saigon; le Tonking fut conquis aussi en 1801 et des ingénieurs français en élevèrent les fortifications. Dès lors Gia-long se réjouit de n'avoir pas eu plus de secours de la France ; le traité de Versailles n'ayant pas été exécuté, il n'eut pas à lui faire les concessions qu'il avait promises ; il resta le seul maître de ses Étals. Pour plus de sécurité encore, il reconnut à nouveau la suzeraineté de la Chine, reçut de Péking l'investiture de son pouvoir, et renoua les anciennes traditions. Il y cherchait une garantie contre ses rivaux et contre les entreprises, des étrangers; et la Chine ne cessa pas, Jusqu'à l'occupation française, d'affirmer sa suprématie sur TAnnam.
La Birmanie avait eu toujours plus de rapports avec l'Inde qu'avec là Chine; elle était la partie hindoue de l'Indo-Chiney et il serait intéressant de suivre l'influence de la civilisation hindoue par Ava sur Tlraouaddy jusque dans le royaume de Siam et le Cambodge ; elle a laissé dans la région d'Angkor les plus remarquables monuments. C'est le lien du croisement de deux civilisations et de deux races, et par là un des points importants du globe. Jamais l'influence de la Chine n'y fut plus active qu'au temps de Kien-loung.
La Birmanie avait été déchirée par de longues luttes avec le Pégou, qui est le pays des embouchures de l'Iraouaddy. Même en 1752, grâce au concours de quelques marchands français des comptoirs côtiers, les Pégouans avaient pris et brûlé Ava. Un vaillant homme de guerre, gouverneur des provinces du Nord, Alompra, chassa les Pégouans, fonda Amarapoura dont il fit sa capitale, releva Ava, étendit son empire jusqu'à la mer, renversa définitivement l'ancienne puissance duPegou, bâtit Rangoun et détruisit les établissements français, d'ailleurs compromis dans le même temps par les désastres de la guerre de Sept Ans : on en peut voir encore quelques ruines
à rentrée de la rivière de Rangoun. Alompra fut le fondateur de la dynastie qui devait durer jusqu'à la conquête anglaise en 1886. 11 mourut en 1760.
Ses successeurs, éblouis de sa gloire, eurent d'autres ambitions; ils eurent des querelles de frontières avec la Chine, le long de riraouaddy supérieur, vers le Yun-nan, selon le chemin par où le commerce anglais cherche aussi aujourd'hui à y pénétrer. Kien-loung intervint [1768]. Il y porta une armée de 200 000 hommes, qui marchèrent sur Bhamo et la vallée de Tlraouaddy, qui occupèrent Ava et furent les maîtres du pays pendant trois ans. Le roi de Birmanie envoya au général vaincu des habits de femme, mais il se reconnut le tributaire de l'empereur chinois. Ce ne fut pas pour longtemps ; il ne tarda pas à se dispenser de cet hommage, et la Birmanie resta indépendante, mais sa frontière septentrionale fut définitivement fixée aux portes de Bhamo.
Mais la plus étonnante campagne de ce temps, la dernière de Kien-loung, le glorieux couronnement de son grand règne, ce fut l'expédition conduite par le général Sund-fô par-dessus l'Himalaya. Jamais l'action chinoise ne fut conduite plus loin et plus hardiment.
Le Tibet était tranquille depuis la défaite des Eleuthes ; l'autorité du Dalaï-lama y était désormais respectée, sous la protection des deux Ambans ou officiers chinois qui représentaient la suprématie de Péking. Cependant ils ne s'entepdaient pas toujours avec le Gyalpo, le premier ministre civil du Dalaïlama, qui sans doute, et naturellement, supportait mal leur contrôle, et eût voulu se rendre indépendant. Un Gyalpo, rebelle peut-être, fut mis à mort par les officiers chioois. Le peuple se souleva contre eux; ils eurent de la peine à échapper à sa colère; des ambassadeurs et des marchands chinois furent massacrés. Kien-loung y envoya des troupes ; l'ordre fut restauré avec beaucoup de douceur et de tact. Mais dès lors il fut établi que l'empereur de Chine aurait le droit suprême de confirmer les pouvoirs du Gyalpo, qui fut à l'avenir une créature du gouvernement chinois. Les liens ainsi furent
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plus étroits encore entre Pékinget Lhassa; c'est la situation politique qui a duré depuis.
Mais alors la Chine eut à défendre le Tibet contre les montagnards de l'Himalaya. Le Népaul, établi au pied des plus hauts sommets de la chaîne, était alors partagé en trois royaumes hostiles, de Katmandou, de Bhatgaon et de Patanga. Celui de Bhatgaon, plus faible, appela à son secours les Gourkhas de la montagne, de robustes guerriers, et triompha avec eux; ce fut la fable du cheval et du cerf. Les Gourkhas, facilement victorieux, en profitèrent pour conquérir tout le Népaul, puis pour entreprendre plus loin des expéditions de pillage.
Ils furent attirés au Tibet par les richesses de ses couvents et de ses temples; ils y entrèrent parles passes de Kirong et de Kuti, à l'ouest du Gaurisankar; ils prirent sans peine l'importante ville de Chikar-dsong; ils enlevèrent tout le butin qu'ils voulurent ; les habitants se montrèrent absolument incapables de se défendre; ils firent appel à la Chine.
70 000 Chinois arrivèrent sous le commandement du général Sund-fô. Les Gourkhas, chargés de leur proie, s'attardèrent sur le chemin du retour, furent atteints dans la plaine de Dingri-maidan ; battus, battus encore plus loin dans la passe de Kirong, ils durent abandonner tout leur butin. Sund-fô ne s'en contenta; il franchit les montagnes malgré les difficultés du passage pour une armée aussi nombreuse ; 40 000 Chinois parurent au sud de l'Himalaya, donnant la preuve étonnante de ce dont sont capables parfois les soldats de l'empereur de Péking. Une rude bataille s'engagea près de Katmandou; les Gourkhas vaincus périrent par milliers dans les précipices.
La paix fut signée. Les Gourkhas du Népaul firent le serment de ne plus inquiéter le Tibet, reconnurent la suzeraineté de la Chine, s'engagèrent à envoyer tous les cinq ans à Péking une ambassade avec un tribut. Jusqu'à nos jours les Gourkhas sont restés comptés parmi les vassaux des empereurs chinois.
La puissance de la Chine en fut confirmée dans le Tibet,
qui fut clos pour longtemps à toute influence étrangère. C^est à peine si de nos jours les Anglais y ont fait quelques tentatives de pénétration par l'ancien chemin d'invasion des Gourkhas. La campagne de Sund-fô avait donc eu une importance décisive ; elle fut Tune des plus belles guerres de l'histoire de TAsie; elle marque un moment essentiel de l'histoire universelle, puisqu'elle fixa pour plus d'un siècle les destinées de l'Asie Centrale.
Ainsi l'empire chinois à la fin du xviii* siècle avait acquis l'étendue qu'il a gardée depuis. Il apparaît essentiellement alors comme divisé en deux parties : la Chine proprement dite, c'est-à-dire la plaine alluviale qu'arrosent le Hoang-ho et le Yang-lsé-kiang, récemment conquise par les Mandchous, imparfaitement soumise et souvent agitée par des tentatives de réaction chinoise, qui constituent désormais un des caractères essentiels de son histoire contemporaine; — et les pays tributaires, c'est-à-dire les hauts plateaux qui dominent la plaine, de la Mandchourie à l'Himalaya, la Mongolie et le Tibet, soumis par Kang-hi, la Dzoungarie et le Turkestan Oriental soumis par Kien-loung. Il convient de noter d'ailleurs que sur 400 millions d'habitants dans l'ensemble de l'empire chinois, il y en a 380 millions dans la seule Chine. U y a dans les pays tributaires quelques peuples musulmans ; il y en a aussi dans les provinces chinoises du sud-ouest; néanmoins la Chine est un grand empire bouddhiste, et son union étroite établie par Kien-loung avec le Tibet lui donne une forte unité religieuse autant que politique. Si cet empire est moins grand que l'ancien empire mongolique du Tchinguizkhan, il n'est pas seulement, comme celui-ci, un empire militaire; il est fondé sur de fortes institutions, sur des traditions anciennes et sur des croyances communes : il n'y a pas au monde de société politique plus compacte.
Aussi la centralisation administrative y est-elle aussi rigoureuse que dans la sacro-sainte hiérarchie de l'empire romain. Toute autorité y réside dans la personne impériale. U est < la fontaine du pouvoir, du rang et des honneurs » ; il est « le
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très auguste et très élevé, le Céleste, le Sage, infini en vertus et science, le Sacré, le Fils du Ciel ». Son emblème est le Dragon à cinq pattes, brodé sur tous ses vêtements; son trône est le « siège du Dragon ». Au fond de son palais, loin des regards profanes, il a un caractère divia; ses ordres sont reçus dans les provinces les plus lointaines parmi les génuflexions et les nuages d'encens. Il est redouté comme un maître d'origine céleste, mais il est vénéré comme « le père et la mère de la grande famille chinoise », et les enseignements de Confucius n'ont pas cessé d'être le fond de la conscience de soa peuple.
L'empereur gouverne avec l'assistance d'une armée de fonctionnaires, que les Européens appellent des mandarins [du portugais mandar, commander], que les Chinois appellent des kouans. Ils se recrutent par la longue série des examens , qui exigent surtout la connaissance et le savant commentaire des anciens livres, la perfection de toute administration étan t dans les lois des premiers empereurs. Ils sont par là divisés en neuf rangs et se distinguent par la couleur du bouton qu'ils portent sur leur chapeau officiel, par la broderie de la poitrine et la boucle de la ceinture; ils ont un culte fervent pour la grandeur de la civilisation chinoise, pour son antiquité et ses vertus, et cela ne va pas sans quelque mépris pour toute institution étrangère.
Les uns, les plus élevés en grades, forment auprès de Tem pereur l'administration centrale, dans le Conseil d'État dont les membres sont en nombre illimité et sont assistés de beaucoup de secrétaires, dans la Chancellerie impériale composé e de quatre grands secrétaires, et dans les six ministères de rintérieur, des Finances, des Rites, de la Guerre, de la Jus tice ou des Châtiments, des Travaux publics, chaque ministère ayant deux présidents, l'un Mandchou, l'autre Chinois. Les autres administrent les provinces; ce sont les vice-rois ou gouverneurs généraux, assisté^ du receveur-général des finances, du juge provincial, du contrôleur de la gabelle, du contrôleur des grains; il y a ensuite les innombrables tao-taï
OU intendants, administrateurs des districts, des cantons et des Tilles ou des campagnes.
Ainsi les dix-neuf provinces de la Chine proprement dite ont une réelle originalité par leur climat, par leur situation physique à laquelle elles doivent généralement leur nom, comme le Chan-si ou l'ouest des montagnes, le Chan-loung ou Test des montagnes, le Ho-nan ou sud du fleuve (Hoangho), le Hou-pé ou nord du lac, le Hou-nan ou sud du lac (Poyang, le grand lac du Yang-tsé). Mais cette originalité n'est qu'une légère variété dans la puissante unité de la race et de la civilisation, qui n'est compromise que par la sourde rivalité des Ghiiois et des Mandchous.
C'est pourquoi les tentatives de l'Europe contre une pareille organisation pouvaient paraître risibles à la fin du xvm"* siècle. Elle n'avait alors en Extrême-Orient que des établissements sans importance. L'Angleterre commençait de s'établir fortement dans l'Inde; mais plus loin les Portugais n'étaient, à Macao, que tributaires de la Chine; les Hollandais, d'ailleurs puissants dans les îles de la Sonde, n'étaient que tolérés dans l'îlot de Deshima, sur la côte du Japon ; les Français n'avaient encore conduit en Indo-Chine que des entreprises vaines, et les Russes étaient écartés des rives de l'Amour. Cette agitation de quelques marchands européens autour de l'immense empire fait songer aux rapports de Gulliver avec les nains de Lîlliput.
Pourtant, très peu d années après la mort de Kien-loung, dès la génération suivante, l'Europe commença d'attaquer la Chine, d'en forcer l'entrée, de poser le grand problème de la rivalité des Blancs et des Jaunes.