P. Leroy-BeauUeu, La rénovation de VÂiie, p
étaient intéressés au maintien de la dynastie avec laquelle ils venaient de signer des contrats; c'était le moyen d'en assurer la yalidité. Les gouvernements de Paris et de Londres, ou de Washington, ne s'engagèrent pas formellement à'soulenir le gouvernement chinois contre ses sujets révoltés; mais ils autorisèrent leurs nationaux et même leurs amiraux ou leurs soldats à prêter leur concours aux mandarins de la région de Nankîng et de Ghang-haï; ainsi l'amiral français Protêt et l'amiral anglais Hope furent mêlés directement à la lutte dès le lendemain des conventions de Péking«
Même pendant les hostilités engagées entre les alliés et le gouvernement chinois, de Takou à Péking, les relations demeurèrent courtoises et même amicales entre les Européens de Ghang-haï et les fonctionnaires impériaux. Gependant il ne fut pas possible alors de pousser contre les rebelles une vigoureuse offensive, et depuis 1855, depuis le temps où les rebelles avaient été rejetés du Pé-tchi-li sur le Yang-tsékiang autour de leur capitale de^Nanking, les gouverneurs chinois du pays des Kiang, et même le très habile et énergique Tseng Kwo-fan, n'avaient pu que maintenir à peu près le siatu quo, enfermer, de loin d'ailleurs, le Tien-wang et ses troupes dans Nanking et dans les environs. Ils avaient un remarquable adversaire en la personne du Ghung-wang, le roi fidèle, qui fut un vrai chef, qui défendit pendant de longues années la cause déjà compromise des Taï-pings, qui tint campagne bravement et loyalement autour de Nanking, pendant que le Tien-wang Houng était absorbé dans les soins religieux et les occupations d'un harem abondant. Le Ghung-wang, en effet, balança la fortune jusqu'en 1864.
Dans les derniers temps de son histoire, cette longue lutte des Taï-pings contre le gouvernement mandchou ne s'étend plus à travers l'immense empire en des proportions qui avaient longtemps rendu la rébellion insaisissable. Elle se concentre sur un espace relativement restreint, d'une longueur extrême de 400 kilomètres entre Ning-pô et Nanking, à l'extrémité maritime des deux provinces du Tché-kiang et du Kiang-su,
dans les riches terres alluviales et marécageuses déposées pa: le Yang-tsé-kiang au sud de son embouchure; les opérations de ces dernières années, de 1857 à 1864, se déroulèrent entre le Yang-tsé inférieur et la profonde baie deHang-tschou, autour des grandes villes de Ning-pô, Hang-tschou, Chaiaghaî, Sou-tschou, Tchang-tschou et Nanking. Nanking étant la capitale du Tien-wang et la base des opérations du Ghungwang, la fin de la guerre fut en quelque sorte le siège de Nanking, à longue distance.
Le Ghung-wang d'abord obligea ses ennemis à élargir singulièrement rinveslissement; pendant les années 1857 et 1858, il les épuisa en courses incessantes autour de Nanking et il réussit à tenir la place à peu près complètement dégagée du côté du nord. En 1859, ce fut le temps d'une trêve entre la Chine et TEurope, le gouvernement de Péking put sans doute porter des efforts plus considérables sur le Yang-tsé, et le Ghung-wang fut assez étroitement bloqué dans les environs de Nanking. L'année 1860, qui fut Tannée des plus grands embarras de l'empereur Hien-foung dans sa lutte contre les Anglais et les Français, fut par suite plus favorable à la rébellion ; elle eut un regain de puissance qui la rendit de nouveau très redoutable. Dès le mois de mars, le Chung-wang, par une pointe extrêmement hardie, se jeta tout à coup sur Hang-tschou, la capitale du Tché-kiang, à plus de 300 kilomètres de Nanking ; il s'en empara et y laissa des troupes assez nombreuses. Comme il se retirait vers le nord, il se porta à l'improviste sur Sou-tschou, livra bataille aux Impériaux, leur tua 10 000 hommes, et resta maître de la ville où il établit une forte garnison. Cet exploit eut un énorme retentissement, car Sou-tschou est une des plus grandes villes de la Chine, peuplée de 400 000 habitants, très opulente, très artistique, la Venise chinoise, comme on l'appelle quelquefois à cause de sa situation sur le grand lac Ta-hou. Le général mandchou Ho-chun, humilié de ce désastre, se suicida; le vice-roi des deux Kiang, condamné à mort, fut exécuté et remplacé par Tseng Kwo-fan.
Il put paraître alors que les Impériaux avaient besoin du con-
;i'i cours de TEurope pour en finir avec un mouvement qui renais- 1 sait avec une telle puissance. A ce moment le conflit entre le y gouvernement de Péking et les alliés se réglait définitivement à aux conventions de Péking, et le prince Koung put solliciter t Tintervention des forces européennes; il se forma donc une sorte d'alliance entre l'Europe et la dynastie mandchoue contre Tinsurrection chinoise. Des précautions furent prises pour que le gouvernement de Péking gardât la direction des opérations; il ne lui plut pas et il eût été en effet dangereux à son prestige de n'être vainqueur que par les étrangers, et c'est pourquoi il n'y eut pas d'action officielle des gouvernements européens.
Les marchands européens établis à Ning-pô et à Changhai y étaient par le désordre gênés dans leur affaires; ils y étaient aussi chaque jour sous le coup des inquiétudes que leur causait l'activité du Chung-wang; n'ayant pas une absolue confiance dans la valeur des mandarins impériaux, ils organisèrent des corps de volontaires pour assurer l'ordre autour de leurs établissements. C'est ainsi qu'à Ning-pô fut créé un corps franco-chinois sous le commandement de Prosper Giquel, puis de Paul d'Aiguebelle ; ils parvinrent à dégager les enviroQs de Ning-pô de toutes les attaques des rebelles; ils purent même prendre contre eux l'offensive, et, en 1864, d'Aiguebelle leur reprit Hang-tschou*.
. Mais le corps des volontaires de Chang-haï joua un rôle plus important et fournit une carrière plus romanesque. Parmi les anxiétés où s'énervait la population européenne de Chang-haï depuis qu'elle avait dû se défendre, dans la ville même, contre les Taï-pings, les fonctionnaires chinois firent appel à des volontaires qui furent payés par les marchands et par le gouvernement impérial. Ces volontaires furent d'abord placés sous le commandement d'un Américain, Frederick Ward; il eut d'abord assez peu de succès dans ses I entreprises contre le Chung-wang; les rebelles continuèrent
I 1. Voir à ce sujet un article de Prosper Giquel, dans la Revue des Deux-
I Mondes, 15 juin 1864.
longtemps encore de rôder autour de la ville, pillant et brûlant, avec une sorte de préférence, les séminaires et les églises chrétiennes; car dès lors ils n'avaient plus aucune complaisance pour les Européens, qui s*étaient déclarés leurs ennemis. Jusqu à la fin de Tannée 1861, le Ghung-wang fut véritablement le maître de toute la région voisine.
Le nouveau vice-roi des deux Kiang, Tseng Kwo-fan, était résolu à se distinguer; il obtint des ressoiu'ces nouvelles de Péking; il s'entendit avec Tamiral anglais James Hope;il put ainsi procurer des recrues assez nombreuses à la petite troupe de Frederick Ward, qui fut appelée bientôt VEver Victorious Army : elle ne fut pas tout à fait digne de son titre retentissant, car le Ghung-wang ne fut pas si facile à vaincre.
Pourtant, en février 1862, la nouvelle armée remporta un important succès à Tseedong, à Touest de Ghang-haï; puis, vers le sud, elle enleva brillamment Tsing-pô et Nan-kiao, où Tamiral français Protêt fut tué; le commandement de la division navale des mers de Ghine passa alors au contre-amiral Jaurès. Frederick Wàrd porta secours au corps franco-chinois de Ning-pô qui était fortement pressé aux environs de cette ville, il fut blessé mortellement à Tattaque de Tsé-ki.
Il eut pour successeur, au commandement de l'Ever Victorious Army, un de ses compatriotes, H. -A. Burgevine. Celuici s'entendit assez mal avec le nouveau Fu-taï ou gouverneur du Kiang-su, Li Hung-chang, et avec lés généraux chinois. Li Hung-chang, né en 1823, fils d'un lettré de petite fortune, était devenu par son travail secrétaire de Tseng Kwo-fan, et c'est à la protection de celui-ci qu'il devait d'être arrivé encore jeune à ces très honorables fonctions dans des circonstances graves. Tous deux ont été, en somme, pendant cette crise de la Ghine, les véritables adversaires des Taï-pings, les défenseurs les plus remarquables de la dynastie mandchoue. Il leur coûtait d'avoir besoin des étrangers; ils en souffraient dans leur amour-propre national, et ils en éprouvaient de très sérieuses inquiétudes ; ils craignaient de trop grandes victoires des volontaires européens, ils craignaient de ne pas être tou-
jours obéis, et de susciter ainsi contre le gouvernement de Péking un danger plus grand encore peut-être que celui de la rébellion. Li Hung-chang voulut garder la haute direction des opérations autour de Chang-haï; il donna à Burgevine Tordre de marcher sur Nanking. L'Américain obéit mal, prétendit ne pas dépendre du gouvernement chinois ; comme les volontaires étaient surtout des Anglais, Li Hung-chang demanda au général anglais Staveley de prononcer la destitution de Burgevine; Burgevine consentit à abandonner le commandement lorsqu'on lui aurait donné de l'argent pour le paiement de la solde arriérée de ses hommes; on ne put s'entendre ; les volontaires se mutinèrent, devinrent redoutables. Li Hung-chang s'était plaint aussi à Péking ; Burgevine y fut appelé pour s'expliquer; il fut content de s'y rendre, espérant en revenir avec des pouvoirs plus considérables, avec une sorte de commandement en chef de toutes les troupes de la région ; il partit, en annonçant un prochain et triomphal retour.
En son absence, il fut remplacé à la tète des volontaires par le capitaine anglais Charles Gordon. Mais toutes ces difficultés ne pouvaient pas être favorables aux opérations militaires; Li Hung-chang, conduisant lui-même une petite armée purement chinoise, échoua devant Taïtsan, au nord de Changhai, et donna ainsi la preuve qu'on ne pouvait pas encore se passer des secours étrangers [février 1863]. La guerre se prolongeait, et le Chung-wang demeurait comme invincible.
Le capitaine Gordon, qu'on allait appeler pendant longtemps Gordon le Chinois, prit son commandement le 24 mars 1863 ; il emmena aussitôt son armée hors de Chang-haï pour distraire ses instincts d'indiscipline. A ce moment Burgevine arriva déjà de Péking, porteur d'un ordre impérial qui lui maintenait la direction de l'Ever Victorious Army; Li Hung-chang prit sur lui de déchirer cet ordre de Péking et d'assurer le commandement à Gordon en lui attribuant un titre supérieur à celui de Bui^evine^ H en résulta naturellement quelque désordre parmi les volontaires; en marchant sur Quin-san, au nord-
ouest de Chang-haï, quelques-uns se mutinèrent. Gordon ne s'émut point; il continua à marcher de Tavant, annonçant qu'il paierait toute la solde devant Quin-san; tous le suivirent pour être payés; ils prirent Quin-san, à quelques milles de Soutschou; ils furent contents d'être payés, fiers d'être vainqueurs, tout dévoués dès lors à leur nouveau chef : il les garda à Quin-sao, pour les tenir loin des intrigues mauvaises et pour y préparer méthodiquement le siège de Sou-tschou.
Burgevine irrité pensa faire regretter ses services en passant du côté des Taï-pings ; il leur amena quelques hommes et se battit quelque temps autour de Sou-tschou; puis il crut avoir mieux à faire et surtout plus à gagner à Nanking; il se rendit auprès du Tien-wang, tâcha par ses intrigues d'obtenir quelque haut grade, une dignité exceptionnelle parmi les Taïpings; il ne réussit pas. II tenta alors de se rapprocher de Gordon, de former avec lui une sorte de puissance indépendante, moitié chinoise, moitié européenne, qui eût été capable peut-être de conquérir l'empire de la Chine. Gordon ne se prêta point à ces ambitions aventureuses, qui donnent à cette histoire une note pittoresque de plus, et Burgevine, ballotté entre tous les partis, sans force parce qu'il n'avait plus son armée, disparut.
Cependant les opérations décisives étaient préparées contre Sou-tschou, à la fois par l'Ever Victorious Army et par une armée impériale enfin recrutée par Li Hung-chang, Le Chungwang défendit la place avec les meilleures troupes des Taïpings ; son œuvre fut encore compromise par des jalousies ; il fut rappelé à Nanking. Bientôt après une porte de la ville était livrée aux Impériaux, qui y furent admis presque sans lutte, après promesse de la vie sauve; il convenait à la molle et voluptueuse Sou-tschou de se donner sans plus de résistance. Mais les vainqueurs n'eurent pas pitié, n'eurent pas le respect de leur propre parole; le général Ching et Li Hung-chang ordonnèrent de nombreuses exécutions capitales et se livrèrent à de terribles vengeances ; le sang ruissela à travers les rues de la malheureuse cité. Gordon fut irrité de ces crimes et de
cette mauvaise foi ; il refusa tous les honneurs et les récompenses qui lui étaient offerts au nom du gouvernement impérial ; il emmena ses volontaires à Quin-san et y prit avec eux quelques semaines de repos.
Ainsi la moitié du pays oii depuis huit ans Tinsurrection s'était concentrée était désormais reconquise sur elle. Le viceroi Tseng Kwo-fan prit la direction suprême des opérations qui devaient aboutir à la prise de Nanking et à l'écrasement définitif des rebelles. Dans Nankîng, à ce moment, le Tien-wang spéculait sur le riz pour refaire son trésor et affamait ses sujets : rien de mieux pour leur faire désirer la restauration de l'autorité impériale ; et peut-être leur soumission eût-elle été plus rapide, s'ils n'avaient pas redouté le châtiment.
Le 11 mai 1864, Tchang-tschou fut enlevée, à moitié chemin entre Sou-tschou et Nanking ; ce fut le dernier exploit de l'Ever Victorious Army; elle fut dissoute quelques jours après sur une ordonnance impériale qui disait toute la reconnaissance du gouvernement chinois; les officiers anglais rentrèrent en Europe : l'insurrection dès lors pouvait être réprimée sans eux. Le mois suivant en effet, Tseng Kwo-fan et Li Hung-chang parurent devant Nanking avec une armée de 80 000 hommes. Le 30 juin, le Tien-wang Houng, désespéré avant de se battre, se suicida en avalant une feuille d'or. Le Chung-wang fit une résistance énergique, malgré la certitude de la défaite; la ville prise, il s'enfuît, il fut atteint et décapité le 7 août.
L'insurrection était morte. Tseng Kwo-fan reçut l'anoblissement avec le titre de hou ou marquis. Nanking fut presque complètement détruite; sa-célèbre tour de porcelaine, une des merveilles de la Chine, fut renversée; la ville fut atrocement pillée, ses habitants massacrés par milliers, en punition des massacres des Mandchous ordonné en 1853 par les Taï-pings vainqueurs. Péking se vengeait de Nanking, restait la seule capitale de la Chine; la dynastie mandchoue gardait l'empire.
11 ne resta de la grande rébellion que quelques bandes de Pavillons- Jaunes ou de Pavillons-Noirs, qui, pillant pour
vivre, se' battant entre eux pour se disputer le butin, s'en allèrent de plus en. plus lofaot vers le sud, et plus brigands qu'insurgés, continuèrent pendant plus de vingt ans à ravager les provinces méridionales de la Chine jusqu'aux frcmti^es du Tonking.
Il y eut d'autres épisodes encore importantsdans le désordre général où la Chine fut déchirée vers le milieu du siècle dernier ; la faiblesse du gouvernement impérial montrait tous lessymptômes d'une décadence irrémédiable et d'une prochaine ruine.
Ainsi les populations musulmanes de l'empire s'agitèrent de nouveau et leur révolte eut un moment les caractères les plus graves ; elle parut moins importante alors que celle des Taïpings parce qu'elle fut plus éloignée dans l'intérieur du continent; mais elle continua la tradition séculaire des grandes luttes soutenues contre les Mandchous, sous Kien-Ioung, puis sous Taou-kouang; il n'est pas sûr que cette tradition soit désormais perdue.
Les Musulmans du Yun-nan s'étaient souvent plaints des fonctionnaires impériaux ; leurs plaintes naturellement redoublèrent lorsque fut connue l'insurrection des Taï-pings. En 1855, une querelle éclata un jour entre des mineurs chinois et musulmans. Les Chinois, plus nombreux et soutenus par les mandarins, l'emportèrent d'abord et tuèrent un grand nombre de Musulmans, parmi eux un certain Masucheng. Le frère de celui-ci, Ma-sien, prétendit le venger et groupa autour de lui les mécontents. Les Chinois, sentant le danger, formèrent le projet de massacrer d'un seul coup tous les Musulmans : ce sinistre dessein eut un commencement d'exécution le 19 mai 1856 : beaucoup de Musulmans périrent, mais non pas tous; ceux qui échappèrent gardèrent le souvenir de la funèbre date et une haine éternelle pour leurs ennemis. Ma-sien forma une redoutable armée, et obtint le concours d'un grand-prêtre très vénéré, Ma-tesing, qui, ayant beaucoup voyagé, par Gonstantinople, Alexandrie, La Mecque, avait rapporté parmi les siens une réputation de sainteté; ils
furent soutenus encore par un autre vaillant chef, Tu-wensiu, et ensemble ils s'emparèrent de Tali-fou, qui fut pendant quelques années et qui est restée à beaucoup d'égards une véritable capitale des Musulmans chinois; car toute la région voisine, a été depuis longtemps conquise par Tlslam. Vers 1860, ils avaient une grande puissance dans les montagnes de la Chine méridionale, et les Hiao-tsé paraissaient disposés à s'entendre avec eux. En vérité que Ton considère la situation politique de la Chine à celte date : le Yun-nan révolté, le bassin inférieur du Yang-tsé-kiang avec Nanking aux mains des Taï-pings, les « barbares » de l'Europe devant Péking; dans le même temps, l'Asie Centrale éiait troublée aussi, et un chef musulman, Yakoub-beg, entreprenait d'y fonder un puissant empire ; il peut paraître étonnant que la dynastie mandchoue n'ait pas succombé à tant d'assauts.
Mais une armée chinoise se présenta dans le Yun-nan ; au premier contact, Ma-sien et Ma-tesing, les deux Ma, comme on disait, firent leur soumission avec une facilité extraordinaire; Ma-tesing s'enferma dans un couvent et on n'entendit plus parler de lui ; Ma-sien fut nommé général dans l'armée chinoise et fut employé avec quelque succès dans la guerre contre ses anciens compagnons. Tu-wensiu resta le seul chef des Musulmans insurgés; il put prendre sans concurrence le titre de sultan Soliman. Il s'en montra digne. 11 tint tête pendant plus de dix ans à ses adversaires; il reçut parfois des secours utiles par la Birmanie. Enfin les Chinois finirent par réunir contre lui des forces considérables; il fut enfertné dans Tali-fou, dont la population fut réduite à la famine. Le 15 janvier 1873, le sultan Soliman, ayant revêtu ses plus riches vêtements, monta dans son palanquin de cérémonie, traversa la ville parmi les hommages de ses malheureux habitants, et, la physionomie calme et comme ironique, se remit aux mains des généraux chinois ; mais il avait pris un poison lent, ils ne possédèrent que son cadavre. Il fut décapité pourtant, et sa tête, conservée dans du miel, fut envoyé à Péking. Quatre jours après, la ville était prise.
in LA DEUXIÈME GUERRE ÉTRANGÈRE
Les vainqueurs donnèrent une grande fête, pour célébrer la restauration de Tautorité impériale; ils y invitèrent les chefs musulmans, en signe de réconciliation; au milieu du festin, sur un geste du général chinois, tous furent tués ensemble par des soldats apostés; un coup de canon donna à Tannée impériale le signal qu'elle attendait pour tomber à Timproviste sur la population sans défense, qui fut massacrée sans pitié parmi d'horribles scènes. Il y eut 30 000 morts. La vengeance de Tempereur souvent est effroyable *.
Il y eut encore des troubles dans le Chen-si et le Kan-su, c'est-à-dire dans la région supérieure du Hoang-ho, où il y a aussi quelques populations musulmanes ; ils ne gagnèrent pas les villes et ainsi ne se formèrent pas en un noyau redoutable ; mais ils s'étendirent vers l'ouest, dans le désert, le long de la route qui mène au bassin du Tarim, jusqu'à Kachgar, parmi des tribus qui sont toujours fières de la renommée guerrière de leurs ancêtres ; il faudra sans doute toujours compter avec le caractère belliqueux de ces peuples.
En 1863, la révolte éclata par les massacres des fonctionnaires et des soldats chinois à Yarkand. Un chef parut qui s'imposa par sa vaillance et son audace ; ce fut Yakoub-beg ; il établit sa forteresse principale à Aksou, dans les montagnes qui dominent la rive gauche du Tarim, et toutes les tribus du voisinage obéirent à ses lois, pensant y conquérir une gloire nouvelle. La révolte franchit les Thian-chan, gagna la région de l'Ili, souleva les Dzoungares, et les Tarantchis, ceux-ci descendants des familles que Kia-king avait fait déporter de Kachgarie. Yakoub-beg régna ainsi vers 1870 sur tout l'ancien empire des Eleuthes, qui avaient donné tant de soucis aux conquérants mandchous. Or les Russes à cette date entreprenaient la conquête de l'Asie Centrale ; battus en Grimée, rejetés de Constantinople et de la mer Noire, ils portaient leurs entreprises avec plus d'ardeur vers le Turkestan; le général Tchernaief avait pris Tachkent en 1864, et après lui