Boulger, III
nait une importance grandissante par sa propre durée; elle suscitait au loin d'autres désordres; sa renommée en assurait la contagion : par la suite naturelle de sa propagation, elle franchit le Si-kiang et gagna la Chine centrale.
Elle la traversa tout entière en deux étapes : en 1852, elle atteignit le Yang-tsé-kiang et les provinces populeuses de son bassin moyen et inférieur; en 1853, elle arriva jusqu'aux portes de Péking : car ce furent ses deux années héroïques ; toute la Chine en fut ébranlée; il y eut bien alors quelque ressemblance avec l'ancien triomphe des Ming; jamais la dynastie mandchoue n'avait couru de tels dangers.
En avril 1852, le Si-kiang franchi, le Tien-wang avait environ 16 000 hommes autour de lui ; il y avait parmi eux beaucoup de membres de la Triade, qui ne devaient pas tous lui demeurer fidèles; il excitait encore une grande vénération. 11 se jeta sur Kweilin; il en fut repoussé; cela ne l'empêcha pas d'envahir la riche province du Hou-nan, qui lui promettait des ressources considérables. En juin, il prit et pilla Tau, Kweyang. Il se jeta sur la capitale du Hou-nan. Tschang-scha; il y rencontra une résistance énergique delà part du gouverneur, Tseng Kwo-fan, qui allait être jusqu'au bout l'un de ses plus redoutables adversaires; après huit jours d'un siège pourtant vigoureux, les Taï-pings furent obligés de se retirer. Ils continuèrent néanmoins leur marche vers le nord, et la capitale du Hou-nan, avec son habile gouverneur, se trouva comme un îlot perdu dans la mer de la rébellion; ils arrivèrent, par le lac Toung-ting, à la vallée du Yang-tsékiang; ils occupèrent bientôt Yo-lschou sur le fleuve; il y a là, au milieu du bassin moyen du Yang-tsé, la région la plus riche et la plus populeuse de la Chine, le cœur de la Chine proprement dite, à peu près en son milieu géométrique. Les deux grands lacs Toung-ting et Po-yang et une infinité d'autres plus petits en occupent le fond ; d'importants affluents y viennent rejoindre le Yang-tsé, le Yuen, le Siang, le Kia au sud, le Han-kiang au nord, et constituent une sorte de bassin particulier plus grand que la France; les seules villes de
14i LA DEUXIÈME GUERRE ÉTRANGÈRE
Han-kéou et Wu-tschang, qui ne sont séparées que par le fleuve, réunissent plus d'un million d'habitants et l'ensemble de la région en compte peut-être plus d'une centaine de millions; c'est une véritable fourmilière humaine.
Les Taï-pings y rencontrèrent des sympathies passionnées ; ç n'eurent qu'à se présenter devant Han-kéou et Wu-tschang pour en devenir les maîtres; ils s'y reposèrent tout le reste de l'année 1852 et l'hiver qui suivit. Ils marquaient là une importante étape de la conquête.
Cependant l'inquiétude commençait d'être très vive à Péking. Le nouvel empereur, Hien-foung, se trouvait aux prises avec les difficultés les plus graves, bien supérieures à ses talents. C'est pourquoi il alla chercher dans Tarsenal des livres sacrés les remèdes qui convenaient à la situation; il remonta jusqu'aux empereurs parfaits, qui attribuaient modestement à leur propre insuffisance les maux dont souffrait l'empire et qui s'en confessaient en toute simplicité, devant leurs sujets. Le 10 mars 1853, Péking vit ce spectacle extraordinaire, destiné sans doute à fortifier la dynastie mandchoue de tout le prestige des grands ancêtres chinois : Hien-foung parut devant le peuple; il avoua ses fautes et ses négligences, il se confessa avec humilité; mais aussi il interpella ses ministres, leur reprocha de ne pas l'avoir mieux guidé, les somma d'être désormais plus soucieux des intérêts publics, annonça enfin devant tous les résolutions les plus vigoureuses, promit le châtiment exemplaire des rebelles et le prompt rétablissement de l'ordre.
Mais le mal était bien plus profond qu'au temps des empereurs parfaits, et il ne s'agissait plus seulement, comme alors, de détourner la menace d'une éclipse de soleil ou de faire rentrer le Hoang-ho dans son lit. La situation de l'empire chinois avait tous les caractères des temps de décadence : les services publics étaient corrompus; les fonctionnaires, les juges eux-mêmes se vendaient aux riches; les impôts s'accumulaient lourdement sur la tête des malheureux ; les mandarins en général étaient coupables des pires exactions et vivaient,
parmi la misère générale, dans le luxe et la débauche ; du haut en bas de la hiérarchie administrative, le monde politique paraissait indigne du gouvernement de Tempire. C'était une autre cause du succès des Taï-pings, qui ainsi représentaient, non pas seulement un parti de réaction nationale chinoise, mais encore un parti de rénovation sociale. Quels beaux succès et quel avenir lui eussent été réservés, s'il avait été bien commandé ! Déjà le Tien-\^ang commençait de s'oublier dans les délices de Han-kéou.
Cependant, en mars 1853, dans le temps même de l'expiatien impériale à Péking, les Taï-pings continuèrent leurs opérations en descendant le Yang-tsé-kiang; ce fut une promenade triomphale; par Kiu-kiang, Ngan-king, Tschitschou, ils arrivèrent devant Nanking, la grande capitale du Sud, la rivale de Péking. Nanking est une ville de population chinoise; mais, à cause de son importance exceptionnelle, le gouvernement des Tsing y avait établi une nombreuse colonie de Mandchous ou Tartares, qui y constituait une véritable armée encadrant une masse plus nombreuse de milices chinoises. Les Taï-pings attaquèrent vivement et enlevèrent une porte de la ville; aussitôt les Tartares furent noyés dans le soulèvement populaire qui livra la place aux rebelles ; en quelques heures, Nanking fut au pouvoir de l'insurrection (19 mars 1853). Les Tartares furent refoulés dans leur quartier; ils n'y purent tenir faute de ressources; ils supplièrent qu'on les épargnât : 20 000, en comptant les femmes et les enfants, périrent en un horrible massacre où la rage des Chinois se satisfit cruellement; ce fut une des scènes les plus sanglantes de ce mouvement national qui y manifesta quelques-uns de ses traits particuliers; des milliers de cadavres flottèrent dans les jours suivants au fil dés eaux du Yang-tsé et portèrent la terreur jusqu'à la mer.
Les vainqueurs furent aussitôt maîtres de toute la vallée inférieure du grand fleuve; important succès stratégique, car ainsi ils coupaient toutes les communications entre le nord et le sud, ils isolaient le gouvernement mandchou dans la Chine
Briavlt. ~ Extrême-Orient. 10
septentrionale, dans le pays du Hoang-ho; ils occupaient même, un peu en aval de Nanking, par Tschin-kiang et Yang-tschou, le débouché du grand Canal Impérial, par où s'en allaient vers le nord les riz nécessaires à ralimentation de Péking ; ils pouvaient affamer la capitale de leurs ennemis.
La possession de Nanking leur donnait d'ailleurs un prestige considérable; le Tien-wang Houng y paraissait désormais régal de l'empereur de Péking, l'empereur chinois en face de l'empereur mandchou, le successeur des Ming dressé contre les Tsing, le représentant du règne de la Lumière : car Nanking est aussi la ville la plus savante de l'empire ; elle est remplie de bibliothèques et d'écoles, toute peuplée d'étudiants, le principal centre des examens, tandis que Péking n'est guère qu'une capitale politique. Les Taï-pings s y fortifièrent puissamment, y accumulèrent d'énormes quantités de provisions : elle fut pendant onze ans une sorte de capitale de la vraie Chine (1853-1864).
Us s'y trouvèrent en contact direct avec les Européens, depuis quelques années à Chang-haï, à l'embouchure du Yang-tsé-kiang, Il y eut encore quelque incertitude dans leurs rapports entre eux : les missionnaires comptaient toujours sur la résignation de la Chine nouvelle, c'est-à-dire sur sa conversion au christianisme ; mais, comme cette grande révolution escomptée se fit attendre, comme le Tien-wang craignait, peut-être avec raison, de tout perdre en se proclamant chrétien, en abandonnant la religion des ancêtres, les marchands s'impatientèrent de l'interruption des affaires, souhaitèrent le prochain rétablissement de l'ordre, se disposèrent même à y travailler. Il y eut quelques rapports de courtoisie entre les autorités consulaires de Chang-haï et les maîtres de Nanking; le consul de France et le consul d'Angleterre firent même visite au Tien-wang, pour le ménager et surtout pour le connaître. De près, il leur parut moins grand; ils ne furent pas certains de son succès définitif, ils se réservèrent; par prudence, ils organisèrent à Chang-haï un corps de volontaires et des vaisseaux européens s'établirent dans le port.
En effet il y eut une sérieuse agitation tout le long de la côte ; les Taï-pings cherchaient à gagner la mer, pour élargir Thorizon de l'insurrection, pour lui donner de Tair. Une société affiliée, dite du Petit Couteau, jeta sur Amoy une bande de 2 000 ou 3 000 rebelles qui s'en empara et en resta maltresse jusqu'en novembre 1855» De même une émeute de la Triade éclata à Chang-hai le 7 septembre 1853 ; toute la ville chinoise demeura aux mains des insurgés; le tao-taï, c'est-à-dire le principal fonctionnaire de la ville, une sorte de gouverneur, fut obligé de s'enfuir; un grand nombre de ses pfficîers furent tués.
La concession étrangère elle-même fut assiégée, et ce fut la première manifestation hostile de l'insurrection contre les Européens; il est impossible d'ailleurs d'y voir une véritable haine de races. Le siège de la concession ne dura pas longtemps; une armée impériale arriva et refoula les insurgés dans la ville chinoise; ils y furent à leur tour assiégés, bombardés par les compagnies de débarquement de deux vaisseaux français, le Jeanne (TArc et le Colbert, sous le com- •mandement de l'amiral Laguerre; une brèche fut pratiquée dans les murs de la ville ; 400 Français s'y jetèrent avec les Célestes ; ils furent ensemble repoussés : il y eut 4 officiers et soixante soldats français tués ou blessés. Mais les rebelles à leur tour furent écrasés dans une sortie; refoulés dans Tintérieur de la ville, ils y furent suivis par les Impériaux vainqueurs qui restèrent enfin maîtres de Chang-haï : il y eut de terribles vengeances, 1 500 exécutions capitales ; sous prétextç de châtiment, la ville fut presque tout entière affreusement pillée, et la population en demeura longtemps écrasée sous d'effroyables misères*.
L'insurrection fut également impuissante devant Canton : quelques milliers de rebelles tinrent longtemps la campagne autour de la ville ; ils se rendirent maîtres un moment de la cité manufacturière de Fatshan; ils furent battus ensuite
i. Layisse et Rambaud, Histoire génépole, XI, 722.
dans une attaque sur Whampoa, ils furent enfin dispersés après plusieurs mois d'inquiétudes. On raconte que, par ordre de l'empereur et du vice-roi Yé, il y eut dans la seule région dé Canton 100 000 personnes exécutées par le bourreau : on aime à penser que ce chiffre est exagéré ; il est certain pourtant que, pendant tout le temps de la rébellion des Taï-pings, les partis opposés échangèrent de terribles haines.
Cependant, après avoir pris plusieurs mois de repos, les chefs de Tinsurreclion organisèrent une expédition sur Péking, pour en finir avec la dynastie mandchoue. Le Tienwang resta à Nanking, « sa capitale » ; il proclama qu'il avait l'ordre d'en haut d'écrire des livres sacrés, de composer des prières pour la régénération du peuple ; en vérité, il n'avait pas des préoccupations d'un aussi noble caractère; il avait autant de femmes légitimes qu'il y a de semaines dans Tannée, autant de concubines qu'il y a de jours ; il les tenait enfermées au fond des appartements sacrés, parmi des mystères qu'il était défendu de pénétrer sous peine de sacrilège mortel; il se répandit dans le peuple la nouvelle que le Tien-wang avait eu une révélation divine de laquelle il résultait que Jésus était marié et que son exemple devait être suivi : le Tien-wang s'acquitta en conscience de cette recommandation. Bizarre mélange des antiques croyances de la Chine et des enseignements du christianisme, ceux-ci d'ailleurs singulièrement interprétés : il y faut peut-être découvrir, chez les chefs des Taï-pings, la pensée de se ménager tous les appuis possibles, et une considération spéciale pour la force européenne. Mais on y verra peut-être aussi que le Tien-wang Houng n'était pas à la hauteur de sa tâche et qu'il n'était pas tout à fait digne du succès; la victoire veut des sacrifices.
Les Taï-pings arrivèrent sans obstacle à la vallée du Hoang-ho; ils échouèrent devant Kai-foung, la vieille capitale du Ho-nan, qui déjà au xvii* siècle avait vu la déroute des Ming ; cependant, à la fin de septembre 1853, ils entrèrent dans la province du Pé-tchi-li. Une armée mand-
choue y fut battue et les rebelles s'établirent, le 21 octobre, à Tsing-hai, à vingt milles seulement au sud de Tien-tsin, au débouché du grand Canal Impérial, dont ainsi ils tenaient les deux extrémités; ils s y fortifièrent dans une sorte de camp retranché, dont ils pensaient faire la base de leurs opérations décisives sur Péking.
L'émotion fut des plus vives à la cour impériale; le gouvernement ordonna précipitamment des armements de Tartares; il appela des tribus mandchoues à son secours. Il redoutait l'approche des insurgés, mais aussi le voisinage du Chan-toung; car cette province montagneuse, isolée de tous côtés par des pays marécageux ou par la mer, a été toujours un centre remarquable de sociétés secrètes; la Triade en particulier y a eu de tout temps le principal foyer de son action ; la population y est nombreuse; on y comptait alors de 25 à 30 millions d'habitants. Si les Tai-pings faisaient du Ghantoung leur forteresse dans la région septentrionale de la Chine, la dynastie des Tsing pouvait se trouver définitivement compromise. Ce fut le moment critique de l'évolution de l'insurrection, le terme de son offensive qui avait été jusque-là si heureuse.
Mais il n'y eut pas d'entente entre les Tal-pings et les Triades du Chan-toung; depuis l'origine, la Triade n'avait pas cessé de garder une certaine réserve à l'égard de la rébellion ; ses chefs peut-être répugnaient à suivre un mouvement dont ils n'avaient pas donné le signal, ou n'approuvaieut pas la conduite du Tien-wang, ou peut-être encore se défiaient de ses relations avec les chrétiens, avec les étrangers, voyaient en tout cela une politique assez incohérente ou suspecte dont ils ne voulaient pas prendre leur part. De tels mouvements d'opinion ou de rébellion échappent par nature à une définition précise ; il est possible seulement ici de percevoir quelque désaccord entre des tendances diverses et d'ailleurs également indéterminées, de découvrir même en cette indécision l'une des origines de l'échec final.
Le 28 octobre, huit jours après leur arrivée à Tsing-haï,
les Taï-pings se présentèrent devant Tien-tsin ; la population de la ville comptait un grand nombre de Mandchous, à cause de sa situation géographique elle-même; elle n'avait pas de sympathies pour la rébellion, pour qui la Chine du Nord était par là un terrain tout nouveau et peu favorable. Le climat même fut dur aux Taï-pings, qui souffrirent beaucoup de la saison froide. Mais surtout, au voisinage de la Mandchourie et de la Mongolie, l'empereur put trouver d'importantes ressources de guerre et réunir une puissante armée de Tartares, à laquelle il donna un chef qui allait être remarquable au moins par sa vigueur, Seng-ko-lin-tsin. Les rebelles furent rejetés rudement sur leur camp de Tsing-haï, où ils furent étroitement assiégés. Après quelques semaines d'investissement, parmi les rigueurs de l'hiver, ils furent à grand'peine dégagés par des renforts venus du sud ; ils battirent en retraite; harcelés par l'armée impériale, ils furent tenus à l'écart du Chan-toung, décimés, rejetés sur le Yang-tsé-kiang, où très peu d'entre eux purent revenir au printemps de 1855.
La défaite amène infailliblement la discorde. Les chefs s'en rejetèrent les uns aux autres la responsabilité. Le Tien-wang avait autour de lui un état-major d'autres rois subalternes, notamment le Pé-wang, le Nan-wàng, le Tung-wang, le Si-wang, c'est-à-dire les rois du nord, du sud, de l'est et de Vouest, tous les rois de la rose des vents. Houng, parmi ses occupations mystiques et autres délassements, ne sut pas maintenir la paix entre ses principaux officiers ; son palais de Nanking fut troublé fréquemment par des coups d'État, par des crises sanglantes, où lui-même il eut de la peine à sauver sa couronne et sa vie. Il s'en tira avec un réel bonheur, et il réussît à assurer la destruction de ses principaux chefs les uns par les autres. Ce fut d'abord le Tung-wang qui fut tué par le Pé-wang, dans une terrible guerre où 20000 honmies périrent : on sait que de tout temps les petits ont pâti des querelles des grands. Le Pé-wang, vainqueur et insupportable, fut assassiné au palais même; les autres disparurent
dans les combats qu'il fallait d'autre part soutenir contre les troupes impériales. II ne resta enfin à Houng, réservé luimême aux choses de l'esprit, qu'un seul roi, un seul chef pour commander ses troupes, le Chung-wang, c'est-à-dire le roi fidèle, une belle figure parmi tous ces rebelles orgueilleux, qui allait être, malheureusement trop tard, le chef le plus habile et le plus désintéressé des Taï-pings.
La rébellion, grâce à lui, put se maintenir sur le Yang-tsékiang pendant encore une dizaine d'années. Le gouvernement impérial fut alors occupé par un nouveau conflit avec l'Europe et par de nouvelles insurrections musulmanes; il ne put faire aussitôt l'effort nécessaire pour écraser définitivement les Taï-pings : ils ne furent plus assez forts ni assez confiants dans le succès pour s'étendre davantage; ils s' enfermèrent dès ce moment dans le pays de Nanking; ils se réduisirent à la défensive.
Les difficultés en effet étaient continuelles et inévitables entre la Chine et l'Europe ; car les traités de 1842 ne pouvaient pas être une solution, ils étaient plutôt une nouvelle source de querelles : la Chine n'était qu'entr' ouverte, et comme à regret; or il était impossible d'empêcher la pénétration au delà des cinq ports dans l'intérieur du pays; le commerce est de nature envahissante et la propagande chrétienne encore plus. Mais l'état des esprits en Chine, chez les mandarins comme dans le peuple, y était absolument contraire, surtout dans l'anarchie qui résulta de l'insurrection des Taïpings : d'où des conflits fréquents, des « affaires » d'un règlement délicat; pour la seule année 1858, les seuls Anglais relevèrent vingt-huit sujets de plaintes, dont ils avaient à demander le redressement. La Chine n'admettait le commerce étranger que par force : ainsi les traités avec TEurope ne pouvaient que multiplier les occasions de conflits;
leur accumulation ne larda pas à produire un nouveLétat de guerre : peut-être les gouvernements européens s*en réjouissaient-ils, dans Tespérance d'en tirer du profit ou de la gloire, c Une mission catholique s'était établie dans l'ouest du ( Kouang-toung, e( avait obtenu quelques conversions; elle avait excité autour d'elle aussi de violentes haines. Le 2& février 1856, le père Chapdelaine, de la Propagation de la Foi, fut arrêté dans sa maison par la foule, conduit devant le mandarin et soumis pendant cinq jours à d'abominables tortures : il reçut d'abord sur la joue cent coups de la meurtrière semelle de cuir dont un seul coup suffit à mettre la mâchoire en sang, en sorte qu'à la fin de l'épreuve le malheureux avaient les dents brisées et la mâchoire en bouillie. Puis on le fit coucher sur le ventre et on lui appliqua cent coups de rotin sur le dos. Comme il ne poussait pas un soupir et ne proférait pas la moindre plainte, le mandarin attribua cette apparente insensibilité à quelque art magique; il fît à l'instant égorger un chien et ordonna que de son sang on aspergeât le corps du missionnaire afin de faire tomber l'effet de ses enchantements ; on se remit à le frapper avec d'autant plus de fureur qu'il y semblait indifférent. Emprisonné encore pendant quatre jours, il eut le temps d'y endurer de terribles souffrances; le 29 février, comme il respirait encore, le mandarin lui fit trancher la tète; elle fut pendue à un arbre hors de la ville; les enfants l'abattirent à coups de pierres; elle roula dans la poussière et la boue, elle y devint la proie des chiens et des cochons qui s'en disputèrent les lambeaux; le corps haché en petits morceaux fut jeté à la voirie. Le cœur avait été réservé : « chose horrible à raconter! écrit Mgr Guillemin, préfet apostolique du Kouang-toung, son cœur, extrait de la poitrine, déposé tout palpitant sur un plat, après avoir été curieusement et joyeusement examiné de près par ses barbares et sanguinaires bourreaux, a été coupé en morceaux, jeté dans une poêle, où on Ta fait frire avec de la graisse de cochon ; puis, lorsqu'il était à peine cuit, ces cannibales l'ont retiré et s'en sont repus avec une avidité de bêtes féroces. »
M. de Gourcy, chargé d'afiaires de France, en l'absence de M. de Bourboulon, consul général, adressa une plainte offieielle et une demande de réparation à Yé, le vice-roi de Canton, qui répondit que le père Ghapdelaine avait eu les premiers torts, n'étant pas autorisé à pénétrer dans l'intérieur; tout de même son martyre en était une punition au moins sévère.
Le 8 octobre de la même année 1856, dans la rivière de Canton , un petit bateau de commerce sous pavillon anglais, VArroWy conunandé par un Anglais et gouverné par un équipage de onze indigènes, fut arrêté par deux jonques de guerre chinoises, envahi par une troupe de police qui ligota l'équipage et l'emporta prisonnier. Le commandant anglais demanda des explications et la restitution de ses hommes; le vice-roi Yé répondit que ces marins étaient accusés de piraterie et devaient êtretraduits devant la justice de leur pays; il se refusa avec insolence à toute autre explication et à toute indemnité malgré le préjudice causé. En vérité cette affaire était de médiocre gravité, et ne méritait pas tout le bruit qu'elle devait faire ; mais les Anglais, fatigués de continuelles vexations, étaient résolus à ne plus rien tolérer. D'ailleurs ils connaissaient l'action entamée par la France au sujet du martyre du père Ghapdelaine, et ils voulaient avoir eux-mêmes une occasion d'intervention pour la surveiller.
Le gouverneur de Hong-kong, sir John Bowring, arriva à Canton sur un navire de guerre ; il demanda à voir Yé ; celuici répondit qu'il lui était impossible de le recevoir, attendu qu'il ne serait pas capable de contenir Tirritation de la population, et qu'il n'était pas prudent au]ç étrangers de débarquer dans la ville.
L'amiral Seymour, aussitôt prévenu, amena son escadre et se livra à une exécution peut-être trop hâtive. Il enleva les forts de la Bocca-Tigris; il parut devant Canton; il bombarda le Yamen ou la résidence du vice-roi. Yé, furieux, mit à prix la tête de tous les Anglais, leur reprochant d'être alliés aux rebelles Ta!-pings et de travailler avec eux à la ruine d&
l'empire. Le bombardement, continuant, jeta la terreur dans la ville; Seymour, pour prouver son triomphe et assurer le prestige de rAngleterrè, débarqua dans la ville avec quelques hommes, planta le drapeau anglais sur la muraille et prit un moment possession du Yamen de Yé. Mais il avait trop peu de soldats pour s'y maintenir; le peuple de Canton, constatant leur petit nombre, revint à une appréciation plus brave de la situation, fut d'ailleurs soutenu par une petite armée recrutée par Yé dans le pays voisin.
Le 6 novembre, une flotte de 23 jonques de guerre vint présenter la bataille aux vaisseaux anglais; elle fut tout entière détruite. Le 9 novembre, Seymour adressa son ultimatum au gouverneur chinois, en lui donnant vingt-quatre heures pour y répondre. Pas de réponse. Alors, sur le conseil de l'amiral anglais, tous les marchands européens de Canton quittèrent la ville pour se retirer à Hong-kong et Macao ; ils furent canonnés au passage par les Chinois, tout le long de la vallée, malgré la supériorité et la vigueur du feu des navires anglais. Retraite désastreuse pour le prestige des Européens. Derrière eux la population chinoise jouissait de son triomphe; le 14 décembre, elle brûla de fond en comble les factoreries étrangères de Canton; Seymour brûla quelques maisons sous ses boulets; mais, impuissant à rien faire de décisif, il sortit de la rivière et demanda des renforts à son gouvernement. Yé rentra à son Yamen parmi les acclamations de la foule; dans le mois suivant, les établissements européens de Whampoa furent brûlés, et ce fut une nouvelle victoire du patriotisme chinois. Toute la Chine connut ces événements, loua Yé de son énergie, célébra bruyamment la défaite des « barbares » . Le gouvernement anglais, en somme, se trouvait en assez fâcheuse posture ; il punit sir John Bowring d'avoir perdu son sang-froid en le désavouant et le rappelant; il l'eût félicité si son audace avait été plus heureuse. A ce moment l'Inde commençait d'être gravement agitée par l'insurrection des cipayes; il en résultait dans tout l'Extrême-Orient un aspect général de réaction contre l'Europe. La seconde guerre étrangère, entre
TEurope et la Chine, allait être en somme un épisode de cette recrudescence de nationalisme chinois.
Le gouvernement résolut de tirer le plus de profit possible de laffaire Ghapdelaine; outre le protectorat religieux qui devenait une tradition de la politique française en Extrême- Orient, Napoléon IIl pensa aussi aux intérêts économiques de la France. Il rêva en tous sens à travers le monde la création d'un grand empire colonial, depuis le Mexique jusqu'à l'océan Pacifique; il commençait d'être très sérieusement question de la construction du canal de Suez, et l'empereur des Français voulait que cette route nouvelle des Indes conduisit à des colonies françaises; d'ailleurs on sait que la France était à cette date, grâce surtout au développement des voies ferrées et de la navigation à vapeur, animée par un intense mouvement d'affaires, et ainsi elle avait besoin de vastes débouchés. Le meurtre du père Ghapdelaine pouvait être une excellente occasion de donner satisfaction à tous ces intérêts; il fut question, dans les conseils du gouvernement, d'occuper lesîles Chou-san, à l'embouchure du Yang-tsé-kiang, comme les Anglais avaient occupé Hong-kong à l'embouchure du Si-kiang et de la rivière de Canton. Puis, lorsque l'Angleterre eut manifesté l'intention de régler avec énergie l'affaire de TArrow, elle offrit son concours au gouvernement français, avec lequel elle venait d'achever la guerre de Crimée ; elle voulait de la sorte contrôler de près la politique de Napoléon m. Une entente ainsi s'établit, qui fut loyale plus que sincère, pour agir vigoureusement sur la Chine, pour assurer la liberté religieuse et la sécurité des missionnaires, pour garantir les intérêts commerciaux; pour obtenir ce double résultat, et traiter désormais directement avec le gouvernement de Péking et non pas seulement avec des mandarins capricieux et irresponsables, il fut décidé que l'on demanderait à la Chine l'installation, à Péking même, de représentants officiels Ae l'Angleterre et de la France, pour établir enfin des relations régulières entre les États, pour entraîner la Chine dans les mœurs politiques des nations occidentales.
Au moment où Taccord s'achevait entre Paris et Londres, il fut quelque temps retardé par un grave incident parlementaire à la Chambre des Communes. Une opposition s'y forma contre le ministère Palmerslon, auquel elle reprochait les agissements violents de sir John Bowring à Canton et auquel elle prétendait interdire les nouvelles mesures hostiles qu'il annonçait contre la Chine; après des débats très dramatiques, le ministère fut blâmé aux Communes par 263 voix contre 2&7. Si Palmerslon avait cédé, TAngleterre sans doute se fût retirée de l'entente avec la France contre la Chine ; elle eût laissé Napoléon III agir seul, ce qui pouvait avoir d'importantes conséquences. C'est, en particulier, ce que fit la France en Egypte en 1882, lorsqu'elle laissa l'Angleterre s'installer seule dans la vallée du Nil. Mais Palmerslon, au lieu de se retirer, prononça la dissolution du Parlement, et les élections du mois d'avril 1857 lui donnèrent une grosse majorité. Dès lors il put réaliser toute sa politique en Chine.
11 releva vingt-huit griefs contre les Chinois, ce qui lui donnait une incontestable supériorité sur la France; il en dressa la liste complète, où il inséra l'affaire Chapdelaine et beaucoup d'autres cas moins sérieux, un boy blessé à Chang- Haï accidentellement en 1844, soit treize ans auparavant, des pierres jetées à un bateau anglais, un placard incendiaire contre les étrangers affiché à Canton, diverses attaques sur des Anglais ou des Américains, la plupart sans suites graves. La liste était remarquable au moins par la longueur, et Palmerslon déclarait, devant les Lords, qu'il aurait pu y ajouter neuf antres griefs aussi importants. Lord Elgin fut nommé ministre plénipotentiaire et commissaire extraordinaire pour en exiger la réparation.
Napoléon III donna les mêmes titres et les mêmes fonctions au baron Gros, afin que, « par la parité de son grade avec celui de lord Elgin, il fût à même de conserver à la France la place importante qu'elle devait garder dans les négociations avec le cabinet de Péking ». Ainsi de part et d'autre, en France et en Angleterre, on avait autant le souci de
se surveiller réciproquement que de châtier le gouvernement chinois et d'en tirer des avantages. On rencontrera dans cette affaire déjà d'autres rivalités entre les Blancs, et il sera possible sans doute d'y voir une des raisons pour lesquelles l'intégrité de Tempire chinois s'est conservée jusqu'à nos jours ; il y a là quelque ressemblance encore avec la question d'Orient et avec la condition de l'empire ottoman.
Cependant M. de Bourboulon, revenu en Chine, fut mis au courant des événements par M. de Gourcy ; il estima que la note adressée par celui-ci au vice-roi Yé devait être maintenue, qu'il y avait de graves inconvénients à permettre aux Chinois de traiter légèrement les sommations d'une puissance européenne; en forme d'ultimatum, il exigea donc du viceroi réparation du meurtre du père Ghapdelaine, et lui donna quinze jours pour répondre. Entre temps, il fut informé de la nomination du baron Gros et se trouva ainsi dégagé de la responsabilité des négociations; il en résulta quelques retards. Lord Elgin, venant d'Europe avec des troupes, fut arrêté dans rinde par les nouvelles de l'insurrection des cipayes; il y resta quelque temps et prit sur lui d'y laisser le plus grand nombre des soldats qu'il avait avec lui ; il lui fallut plusieurs mois pour en recevoir d'autres. D'autre part, il fallut de longues semaines pour se mettre d'accord avec le représentant de la Russie, le vice-amiral Poutiatine, et avec le représentant des Étals-Unis, M. William B. Reed; l'un et l'autre déclaraient hautement qu'ils n'étaient pas en guerre avec la Chine, qu'ils n'étaient autorisés à s'associer contre elle à aucune mesure d'hostilité ; qu'ils avaient surtout mission de conciliation ; en vérité, ils avaient surtout mission, à la faveur des circonstances, d'obtenir de la Chine des avantages commerciaux; ils employaient la manière douce, l'espérant plus profitable que la manière forte. Ainsi les gouvernements de l'Europe et de l'Amérique avaient le souci de ne laisser à aucun des profits qu'ils ne partageraient pas tous; tous pourtant étaient d'accord pour élargir les portes de la Chine.
Poutiatine et Reed furent donc admis dès le début dans les
conseils des alliés; Poutiatine y conseilla une attaque directe et immédiate sur Péking : il comptait beaucoup sur cette près* sion pour améliorer la frontière de l'empire russe dans la région de l'Amour, et, en effet, la Russie derait emporter les principaux bénéfices de la deuxième guerre étrangère, et sans y prendre part. Reed offrit sa médiation, que la France et l'Angleterre refusèrent, résolues à régler elles-mêmes leur différend avec la Chine. Et tout d'abord on décida de revenir au plan de M. de Bourboulon et d'en commencer l'exécution. Donc, le 10 décembre 1857, la France et l'Angleterre proclamèrent le blocus de la rivière et du port de Canton; les habitants de la ville furent d'ailleurs rassurés par des déclarations pacifiques. Elgin et Gros demandèrent solennellement au vice-roi Yé des explications qui ne furent pas jugées satisr faisantes; le 23 décembre, « la solution de la question fut remise aux commandants des forces alliées, qui furent autorisés à prendre toutes mesures de rigueur pour obtenir enfin les justes réparations ».
Le 28 décembre, les navires anglais et français, arrivés devant Canton, sous le commandement des amiraux Seymour et Rigault de Genouilly, ouvrirent le feu sur la ville qui fut très éprouvée par le bombardement; une fois de plus, la résidence du vice-roi fut détruite. Le lendemain 29, tous les forts ayant été enlevés, quelques compagnies de débarquement furent mises à terre et y établirent des postes; l'attaque avait coûté aux Anglo-Français 15 tués et 113 blessés. Les alliés furent plusieurs jours avant de se décider à pénétrer dans l'intérieur de la ville dont le silence était assez mystérieux. Ils s'y engagèrent seulement le 5 janvier 1858, ils n'y rencontrèrent aucune résistance; un capitaine anglais, accompagné de quelques hommes, surprit le vice-roi Yé dans un jardin de son yamen; il l'arrêta, enroula autour de son poing l'auguste queue de son prisonnier et le conduisit en cet équipage à l'amiral Seymour. Le haut commissaire impérial Yé Min-chen, gouverneur-général des deux Kouang, baron héréditaire de T)remière classe, fut gardé quelque temps à bord de Vin-
LA BlCXmn GUSIIK KTlA56iU ISf
flexible; û fini expédie qadqnes jovrs après à CakvtU, où fl moanit Taimée smrante.
Les alliés laissèreot k gcnnei a èrent de Canton a nn mandarin nommé Pi-konâ ; qoelqnes TÛsscanx restèrent dans le port et leors canons, braqnés sor la Tflle. y assnrèrent le maintien de Tordre; les mardiands eoropéens fiirait rappelés dans leurs factoreries, et le 10 féTrier 18ô8 le blocos de la ririère fût leré ; les relations commoriales furent rétablies.
Mais TenlèTement de Yé, qnd qne fût l'embonpoint dn personnage, ne ponrait pas être nne suffisante sanction ni une garantie d'arenir. Il bllut, comme en 18il-18i2, lors de la guerre de l'opium, remonter de Canton rers le nord, tâcher de saisir directement le gouTemement impérial : il ne s'afifirmait même pas, comme au temps de Taou-Kouang, par des proclamations riolenles contre les étrangers ; il était en rérité comme s'il o'aTait pas existé, ou comme si les agissements des Européens à l'égard de ses sujets lui aTaient été totalement indifférents. Il Mut en effet plus de deux ans pour arrirer jusqu'à lui; les Turcs Ottomans eux-mêmes n'ont pas à ce degré le génie des mesures dilatoires et des lenteurs diplomatiques, et le mot de chinoiseries a un sens très plein. Notre récit sans doute en portera la marque. Le baron Gros et lord Elgin allaient prolonger leur séjour en Extrême-Orient beaucoup plus longtemps qu'ils ne l'ayaienl désiré.
Ils adressèrent à Péking une note pour demander la nomination de commissaires chinois, afin d'ouvrir avec eux des négociations, et ils se rendirent à Chang-hàï, port ouvert, pour les y attendre. Puis, n'ayant pas de réponse, ils se décidèrent à remonter plus au nord ; en avril 1858, ils parurent dans le golfe du Pé-tchi-li, devant l'embouchure du Peï-ho. De là, par une nouvelle note quelque peu comminatoire, ils exigèrent la nomination de plénipotentiaires dans un délai de six jours; Tamiral Poutiatine et M. W. B. Reed eux-mêmes s'associèrent à la demande. Il vint une réponse, mais ptiur faire remarquer que le délai de six jours étair insufiisaut, qu'il fallait plus de temps pour étudier et rédiger des ploina-
pouvoirs. Les alliés commencèrent de perdre patience ; Tamiral Poutiatine intercéda pour les Chinois, demanda qu'on ne les poussât point au désespoir, expliqua qu'ils avaient des habitudes de réflexion et d'étiquette dont il convenait de tenir compte, que les circonstances étaient particulièrement critiques par le fait de la révolte des Taï-pings, qu'il fallait éviter de compromettre le sort de la dynastie sans laquelle on ne saurait plus ensuite à qui parler. Ces sages paroles furent entendues ; d'ailleurs on n'avait pas encore les bateaux plats et les canonnières nécessaires pour entrer dans le Peï-ho; il y eut donc en fait plus de délai qu'on n'en avait exigé; et les Chinois attribuèrent moins d'importance aux menaces des Européens.
Enfin, le 10 mai, les canonnières arrivèrent. Le 13 mai, par l'intermédiaire du ministre russe, deux commissaires chinois, Tsoung et Wou, firent tout d'un coup de grandes concessions; ils promirent l'ouverlure de nouveaux ports au commerce étranger; ils promirent toutes les indemnités demandées pour les affaires de V Arrow et du père Chapdelaine notamment; ils promirent d'autoriser la libre propagande religieuse par les missionnaires chrétiens dans toute l'étendue deTempire; ils n'accordèrent pas la résidence permanente à Péking des représentants de l'Europe, mais ils déclarèrent que, sans doute, l'empereur consentirait à les y admettre toutes les fois que les intérêts de leurs nationaux l'exigeraient; d'ailleurs, même pour cette dernière concession, ils ajoutèrent qu'ils étaient obligés d'en référer au gouvernement impérial. Le 17 mai, toujours par l'intermédiaire de l'amiral Poutiatine, le gouvernement impérial répondit qu'il n'admettrait pas les représentants de TEurope à Péking, dans aucune circonstance, qu'ils y seraient en effet obligés de se prêter à la cérémonie du Ko-teou ou de la triple génuflexion devant le trône, et que sans doute ils n'y consentiraient pas. C'était une impasse, comme disait le baron Gros dans une dépêche ; on était toujours devant la muraille de Chine.
II pensa, avec lord Elgin, qu'il y fallait des coups de
canoD. Le 20 mai, les amiraux Seymour et Rigault de Genouilly sommèrent le commandant chinois de leur livrer les forts de Takou, qui défendent l'entrée du Peï-ho. Cette sommation n'ayant été suivie d'aucune réponse, les canonnières anglaises et françaises pénétrèrent dans le fleuve. Les forts étaient défendus par six ou sept mille Chinois parmi une quantité innombrable de drapeaux ; un feu très vif fut échangé pendant deux heures ; mais lorsque les Chinois virent débarquer les premiers équipages des flottes ennemies, ils furent pris de panique et lâchèrent tout; les forts du Peï-ho furent occupés sans autre incident. Les chefs chinois annoncèrent la nouvelle à Péking, disant que les barbares, ayant osé lever les yeux sur les défenses de Takou, avaient été immédiatement exterminés, mais qu'une énorme marée avait ensuite détruit les forts, et que parmi les ruines quelques barbares misérables avaient cherché un asile. C'est souvent ainsi qu'on écrit l'histoire en Chine.
Cependant, dès le lendemain de la prise de Takou, les canonnières anglaises et françaises remontèrent le Peï-ho sous la conduite des amiraux eux-mêmes, dans le calme des populations riveraines; elles jetèrent l'ancre à Tien-tsin , au débouché du grand canal. Puis lord Elgin et le baron Gros, suivis du comte Pouliatine et de M. Reed, vinrent rejoindre les amiraux, et s'établirent dans une ancienne pagode, une ancienne résidence d'été de l'empereur Kien-loung : 5000 soldats suffirent à tenir dans Tordre une ville de 700 000 à 800 000 habitants.
Il semble que le gouvernement impérial ait dès lors compris que les événements prenaient une tournure sérieuse. Il nomma de hauts commissaires pour la négociation de la paix, le grand secrétaire Koueï-liang et le général Houa-cha-na; ils eurent d'abord pour chef le vieux Kiying, l'ancien vice-roi de Canton, qui avait signé en 1842 le traité de Nanking et organisé les premières relations régulières avec l'Europe; et ce fut lui qui, le 9 juin, entama les pourparlers avec les alliés; mais une intrigue de palais le rappela au bout de quelques
Driault. — Extrême-Orient. **
jours; sans doute ses ennemis le firent passer auprès de Fempereur pour un traître ; il fut arrêté sur le chemin du retour, dans le camp de Seng-ko-lin-tsin, il fut chargé de fers et jeté en prison; il s'y étrangla, victime de cette sorte de révolution dont il avait été une des premières personnifications, et qui fatalement transformait la Chine. Sa mort n'interrompit point les négociations, qui furent conduites par les deux commissaires Koueï et Houa avec une louable activité, et qui aboutirent en quelques semaines à une série de conventions qui rappellent assez exactement les résultats de la guerre de Topium. La Russie obtint satisfaction la première ; c'était le fruit de la très souple politique de Tamiral Poutiatine. Elle venait de signer, le 16 mai 1868, le très important traité d'Aïgoun, qui enfin lui assurait une bonne frontière vers la Mongolie et corrigeait ce que le traité de Nertchinsk avait eu de défectueux pour elle. Car, depuis lors, elle n'avait cessé de convoiter la frontière de l'Amour qui devait lui permettre de déboucher sur la mer du Japon, et elle n'avait pas cessé d'en être écartée. Mais les circonstances nouvelles, les insurrections de Tintérieur, les conflits avec l'Europe devaient rendre le gouvernement chinois plus traitable. Le comte Nicolas Mouravieff, nommé gouverneur-général de la Sibérie, entreprit de résoudre enfin cette question. Il conduisit lui-même plusieurs expéditions sur l'Amour; il y fonda Blagovielchensk, Khabarovka; il en prit possession, et les Chinois n'osèrent s'y opposer; il invita le gouvernement de Péking à négocier sur le règlement des limites; on lui envoya un commissaire spécial, le prince I-Chang, qui contresigna à peu près exactement ses prétentions. Le traité d'Aïgoun en effet donna à l'empire russe la frontière de l'Amour depuis la rivière Argoun jusqu'au confluent de rOussouri; le pays compris .entre l'Oussouri et la mer fut déclaré possession commune aux deux empires, jusqu'à un règlement plus précis par une autre négociation ; de grandes facilités furent assurées au commerce russe en Mandchourie. Le tsar récompensa Mouravieff de ce beau succès, obtenu sans coup férir, en lui donnant le titre de comte Amoursky.
LA DEUXIËMB GUERRE ÉTRANaÈRB i63
L'amiral Poutiatine compléta cette négociation, i Tien-Tsin même, par le traité da là juin 1858; il y fot décidé que la Russie aurait le droit d^envoyer des ambassadeurs i Péking toutes les fois qu'elle le jugerait nécessaire; que désormais les deux puissances se traiteraient sur le pied de la plus parfaite égalité, ce qui effaçait les dernières traces de la vassalité où la Chine avait longtemps prétendu maintenir la Russie ; que le gouvernement russe pourrait avoir un ministre plénipotentiaire dans l'un des ports ouveiis au commerce étranger; que de nouvelles facilités seraient assurées au commerce russe par terre et par mer.
Le ministre américain conclut son traité deux jours après, le 18 juin : il obtenait, outre des avantages commerciaux, le droit pour les États-Unis d'envoyer à Péking un représen* tant toutes les fois qu'il serait nécessaire, une fois par an, pourvu qu'il y trait&t les affaires « sans délai inutile », et qu'il ne fût accompagné que de vingt personnes au plus, parmi lesquelles il n'y aurait pas de marchand.
Le traité anglais fut plus l^rieux, parce que lord Elgin fnt plus exigeant, ayant une longue liste de griefs à faire redresser. Ce traité a une importance particulière : le gouvernement anglais, y est-il dit, pourra, s'il le juge convenable, nommer des ambassadeurs, des ministres ou autres agents diplomatiques auprès de la cour de Péking, et l'Empereur de Chine pourra, de la même manière, s'il le juge convenable, nommer des ambassadeurs, ministres ou autres agents diplomatiques auprès de la cour de Saint- James, — la cour de Péking devait être fort longtemps à user de ce droit. — En conséquence l'empereur de Chine con* sent que Tambassadeur, ministre ou autre agent diplomatique nommé par le gouvernement de la Grande-Bretagne, puisse résider, avec sa famille et son personnel, d'une façon permanente dans la capitale, ou puisse s'y rendre à l'occasion, selon la volonté du gouvernement britannique; il ne sera astreint à aucune cérémonie qui puisse humilier le représentant d'une nation indépendante traitant avec la Chine sur un
pied d'égalité. 11 pourra acquérir ou louer à Péking une maison pour sa résidence, et le gouvernement chinois l'y aidera de ses bons offices.
Le même traité accordait à l'Angleterre les indemnités pécuniaires qu'elle avait demandées pour les dommages causés à ses nationaux; elle obtenait l'ouverture de nouveaux ports : Swatow dans le Kouang-toung, Kioung-tchéou dans l'île de Haïnan, Taï-wan dans l'île de Formose, Tchen-kiang et Han-keou sur le Yang-tsé, Tchéfou sur la côte du Chantoung, à l'entrée du golfe du Pe-lchi-li, Niou-tchouang en Mandchourie. On voit la ressemblance de ce traité avec celui de Nanking de 1842, et le progrès qu'il marque à son égard : c'est le même progrès que celui que marque, au point de vue géographique, la distance de Nanking à Tien-tsin; l'empereur de Chine n'autorise pas seulement les relations commerciales de l'Europe avec quelques ports de son empire, mais il autorise même les relations politiques des gouvernements européens avec son propre gouvernement; il consent à entrer en rapports avec le reste du monde; c'est l'arrachement violent de la Chine à ses traditions les plus anciennes et les plus vénérées.
Le baron Gros ne signa le traité français de Tien-tsin avec les commissaires chinois que le 27 juin; il le devait signer la veille, en même temps que le traité anglais; mais les scribes qui avaient été chargés d'en écrire la copie chinoise s'élaient enivrés d'opium et il avait été impossible de les tirer de leurs extases. 11 était convenu que les agents diplomatiques accrédités par le gouvernement français en Chine pourraient se rendre éventuellement à Péking lorsque des affaires importantes les y appelleraient; mais si une autre puissance obtenait pour ses agents le droit de résider à poste fixe à Péking, la France jouirait aussitôt du même droit; donc l'avantage obtenu à cet égard par lord Elgin était assuré par là même au gouvernement français. Les marchands français avaient le droit de commerce libre dans les ports ouverts, le droit d'y construire des églises, des hôpitaux, des écoles. Les mission-
naires avaient le droit de circuler à l'intérieur de la Chine avec des passe-ports. Des articles séparés comportaient la punition des mandarins coupables du meurtre du père Ghapdelaine, des indemnités pour les Français qui avaient souffert dans leurs personnes ou dans leurs biens, pour les frais de la guerre, les sommes nécessaires à ces indemnités devant être levées sur les douanes de Canton ^
La malheureuse Chine cédait sur toute la ligne; elle ouvrait ses principaux ports, elle consentait à la profanation de sa capitale par les ministres des nations barbares. Il ne lui fut pas possible encore de se résigner à cette violence ; on le comprendra sans peine au souvenir de ses coutumes et de ses croyances séculaires. Le gouvernement n'avait signé les conventions de Tien-tsin que pour éloigner les étrangers au plus tôt; il dissimulait une profonde irritation contre cette pénétration qui s'imposait, le peuple partageait ces sentiments et y mettait moins de retenue; ainsi, pendant le séjour des alliés à Tien-tsin, il avait enfoncé dans le Peï-ho une véritable forêt de piquets et de pieux pour barrer la rivière, et, dans tous les villages, des milices avaient été improvisées pour s'opposer à la marche des étrangers vers Péking. C'est pourquoi le baron Gros était ému des exigences que lord Elgin avait fait triompher dans le traité anglais, et il se persuadait dès ce moment que la résidence permanente des ministres à Péking ne serait pas tolérée par la Chine, qu'il y avait là de quoi compromettre l'exécution des conventions elles-mêmes. Il ne se trompait pas.
Cependant les États-Unis, selon des procédés imités de l'Angleterre, venaient de forcer le Japon de s'ouvrir au commerce étranger. Les autres puissances s*y précipitèrent tout aussitôt. Lord Elgin et le baron Gros s'y rendirent eux-mêmes en quittant Tien-tsin et obtinrent du gouvernement, japonais des concessions avantageuses. C'était le
1. On trouvera ces documents notamment dans le recueil de M. Henri Gordier, L'Expédition de Chine de 1857-1858, notes et documents (F. Alcan).
i66 LA DBUXIÈMB GUBRRB ÉTRANGÈRE
eommencement de la fransfonnation du Japon qui allait être siitrement rapide que celle de la Chine.
Puis les deux représentants de la France et de l'Angleterre revinrent par Ghang-haï; ils achevèrent avec les autorités chinoises le règlement des accords commerciaux et des tarifs douaniers. Les commissaires chinois profitèrent de Toccasion pour demander aux Anglais de renoncer à la résidence permanente de leur ministre à Péking, et lord Elgin, sentant peut-être la gravité de cette situation, y renonça en effet moyennant l'autorisation pour lui-même de remonter le Yang4sé-kiang pour en étudier la région. Il Tobtint et voyagea trois mois, de novembre 1858 à janvier 1850, dans le bassin du grand fleuve. Ce fut Toriginedes efforts désormais tentés par l'Angleterre pour développer son commerce avec cette région surpeuplée et exceptionnellement fertile. Enfin Elgin et Gros rentrèrent en Europe, persuadés que leur œuvre était bien finie.
Le baron Gros, en effet, refusa l'ambassade de Péking qui lui fut offerte par son gouvernement; il s'en défendit par des raisons de santé et par cet argument que l'empereur Hien - Foung accueillerait sans doute avec peu de plaisir les hauts commissaires étrangers qui venaient de lui imposer des conditions humiliantes après une exécution sévère. 11 valait mieux, pensait-il, confier à d'autres personnages le soin d'inaugurer le nouveau régime des relations avec la Chine. M. de Bourboulon fut donc maintenu aux fonctions de ministre de France; lord Elgin fut remplacé au même titre par son frère Frédéric-W.-A. Bruce. Ils eurent pour première mission de négocier l'échange des ratifications qui, selon le texte des conventions, devait avoir lieu dans le délai d'un an : Bruce était en outre chargé de remettre à l'empereur Hien- Foung une lettre autographe de la reine Victoria, ce qui était ^ns doute un moyen de l'obliger à recevoir en audience solennelle le représentant d'une grande puissance étrangère. . D'ailleurs les ratifications étaient une de ces circonstances exceptionnelles qui autorisaient un voyage des ministres
à Péking, et, dans la négociation de Tien-tsin, il avait été entendu qu'à l'occasion des ratiôcations ils seraient admis à entrer en rapports directs avec le gouvernement chinois. Bourboulon et Bruce partirent de Chang-haï pour le Pé-tchi-li; ils eussent voulu être accompagnés par les commissaires chinois avec lesquels ils venaient d'être mis en relations; mais Koueï-liang et Houa-cha-na restèrent quelque temps de plus à Chang-haï pour y achever le règlement de divers détails : les deux ministres anglais et français s'en plaignirent comme d'un manque de bonne volonté; sans doute ils estimèrent qu'avec les Chinois il convenait d'agir toujours avec énergie, pour leur en imposer. Ils ne connaissaient pas encore bien le caractère de leurs adversaires.
Ils se rendirent donc au Pé-tchi-li avec quelques vaisseaux, et de là ils pensèrent gagner pacifiquement Péking. Cependant ils furent un peu étonnés, en arrivant aux embouchures du Peï-ho, d'y trouver d'importantes fortifications toutes récentes, le chenal étroitement clos. L'amiral Hope, qui commandait les navires d'escorte, somma les autorités locales de retirer les barrages, menaçant d'employer la force de ses canons. Bourboulon soutint son collègue anglais, sans faire plus que lui des efforts d'arrangement pacifique, sans se soucier que Takou ne fût point ouvert au commerce et que Tien-tsin ne dût l'être qu'après les ratifications; son gouvernement plus tard devait lui reprocher de n'avoir pas gardé son sang-froid, et le baron Gros déclarait lui-même que, dans cette affaire, la Chine n'avait pas tous les torts. Il faut ajouter pourtant qu'on était au 21 juin 1859 et que le délai d'un an réservé aux ratifications était rempli.
Bruce et Bourboulon donnèrent à l'amiral Hope, le 23 juin, Fordre de commencer les opérations pour forcer l'entrée du Peï-ho; le 24, l'amiral prit toutes ses dispositions; le 25, on annonça l'arrivée à Pei-tang, près de Takou, des deux commissaires impériaux Koueï-liang et Houa-cha-na, qui avaient mission de conduire les ministres européens à Péking. Ceux-ci craignirent qu'il n'y eût là prétexte encore à de nouvelles
lenteurs; ils ne firent rien pour empêcher les hostilités, et, le même jour, dans Taprès-midi, le feu fut ouvert sur les défenses de Takou et dura sans interruption jusqu'au soir; quelques troupes furent débarquées sous le commandant Tricault; elles furent assaillies par d'effroyables décharges, s'enfoncèrent dans la vase, y épuisèrent leurs forces, ne purent atteindre les ouvrages défensifs des Chinois et durent reculer avec des pertes sérieuses. Le bombardement recommença; mais l'amiral Hope fut blessé sur son bâtiment; les forts répondaient au feu des alliés avec une énergie et une habileté étonnantes, qu'on attribua à la présence parmi les Chinois de quelques pointeurs russes et qui étaient dues sans doute tout simplement à la direction très remarquable du général tartare Seng-ko-lin-tsin. Quoi qu'il ^n soit, les alliés furent obligés de se retirer ; ils avaient eu &32 hommes tués ou blessés.
C'était un désastre, surtout pour leur prestige. Depuis plus de cent ans, proclamait un placard qui fut affiché dans toute la Chine, les Français et les Anglais n'avaient pas essuyé une pareille défaite. L'événement était, de toute façon, déplorable; il remettait en question tous les résultats péniblement acquis l'année précédente.
Le nouveau ministre américain, M. John Ward, blâmant indirectement la conduite de ses collègues européens, voulut prouver par son exemple qu'on pouvait aller à Péking sans tant d'obstacles, qu'il suffisait de montrer quelques dispositions conciliantes, les Chinois étant plus lents que malintentionnés. En effet, il obtint aisément la permission de se rendre à Péking, où le général Ignatief, ministre de Russie, était arrivé lui-même depuis quelques jours sans difficultés; les Chinois, sans doute, agissaient à leur égard avec une grande complaisance pour blâmer indirectement les procédés discourtois des ministres de France et d'Angleterre. D'autre patt, le gouvernement de Péking ne permit pas aux ministres russe et américain de se concerter, même pour les commodités matérielles du voyage; il préféra se charger lui-même de toute l'organisation du voyage de M. Ward, qui rappela avec
quelques variantes les péripéties du voyage de lord Amherst. Le ministre américain, accompagné d*un nombreux personoeU se livra donc aux soins des fonctionnaires impériaux; ils lui refusèrent des chevaux, sous prétexte qu'ils n'en avaient pas, quoiqu'on en rencontrât tout le long du chemin de très bons et de très beaux; ils mirent toute la mission dans des chariots grossiers et mal suspendus ; ils lui firent faire des détours invraisemblables pour lui cacher les nouvelles défenses que l'on construisait dans la vallée du Peï-ho ; ils la firent passer sur une roule séculaire faite de gros blocs de pierre, faite surtout d'ornières extraordinaires; la chaleur de ces derniers jours de juillet fut proprement caniculaire, en sorte que M. J. Ward lui-même déclarait qu'il avait été « éreinté », qu'il n'avait jamais éprouvé de telles fatigues dans toute sa vie- La mission arriva pourtant à Péking et y séjourna quatorze jours; elle y fut littéralement séquestrée; il fut impossible au ministre américain de voir le général Ignatief; il lui écrivit; la lettre mit six jours à arriver à destination. Les mandarins de la cour lui demandèrent quel était le but de son voyage; il déclara qu'il avait une lettre autographe du président des Étals-Unis à déposer entre les mains de l'empereur, et qu'il voulait échanger les ratifications de la convention sino-américaine de 1858. Il fut donc question d'une audience impériale; on indiqua à M. Ward les coutumes de l'étiquette chinoise, et notamment la cérémonie traditionnelle du Ko-teou; il refusa naturellement de s'y prêter; il ne fut donc point admis en présence de l'empereur; il consentit à remettre sa lettre présidentielle à un secrétaire. Quant aux ratifications, il les échangea sans autres difficultés avec le commissaire Koueï- Liang, ce qui aurait pu se faire tout aussi bien à Tien-tsin. Après quoi il fut invité à quitter la capitale, les chariots du retour étant préparés. Les épreuves de la route furent les mêmes qu'à l'aller, et il dut avouer à M. de Bourboulon qu'il n'avait pas fait un voyage très satisfaisant, et que son expérience n'était pas concluante; en vérité elle prouvait une fois
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de plus la répugnance du gouvernement chinois à admettre les ministres étrangers dans sa capitale.
Cependant il était un peu inquiet des conséquences que pouvait avoir Taffaire de Takou; il essaya de renouer les négociations avec les alliés; il affirma ses dispositions pacifiques et une grande hâte de ratifier les conventions de l'année précédente. Les ministres anglais et français ne répondirent point et se retirèrent à Chang-hai. Là le gouverneur général des deux Kiang, de la part du gouvernement impérial, fit un nouvel effort pour s'accorder avec eux, déclara que Tincident de Takou avait été l'effet d'une méprise, que l'empereur désirait avoir des relations amicales avec l'Europe, mais qu'il fallait « le choc de deux mains pour produire un son ». Les ministres Bruce et Bourboulon répondirent que maintenant il fallait attendre les instructions qui viendraient de Paris et de Londres.
Les négociations furent assez laborieuses, en Europe même. La France voulait une grosse indemnité pour le « guet-apens » de Takou et pensait occuper sur la côte chinoise une position comme Hong-kong, par exemple les îles Chou-san. L'Angleterre était effrayée de cette ambition et ne paraissait pas disposée à y prêter son concours. Le gouvernement russe intervenait aussi, il demandait que Ton se gardât en particulier d'occuper militairement Péking; car la dynastie était déjà fort compromise par la révolte des Taï-pings : une action trop brutale contre elle pourrait lui être mortelle; et, dès lors, avec qui les alliés traiteraient-ils? Les Russes, en Chine comme dans les Balkans, préféraient le maintien d'une dynastie moribonde à rétablissement d'un gouvernement nouveau qui serait évidemment plus redoutable; mais aussi il ne leur plaisait pas de voir la France et l'Angleterre, qui venaient de s'entendre à Constantinople, s'entendre de même à Péking; il craignait que la mer libre ne lui fût interdite vers l'océan Pacifique comme dans la Méditerranée ; par là il craignait que l'évolution de la question d'Extrême-Orient n'eût trop de ressemblance avec celle de la question d'Orient. Enfin l'accord
se rétablit tant bien que mal entre les alliés sur les mêmes bases que celles qui avaient été adoptées en 1858; et, comme pour indiquer qu'il ne s'agissait que d'achever l'œuvre commencée, lord Elgin et le baron Gros reprirent leurs fonctions de commissaires extraordinaires. Ils reçurent des instructions concordantes : ils devaient exiger des excuses formelles pour l'insulte subie à Takou par les pavillons de la France et de l'Angleterre, 60 millions de francs d'indemnité pour chacune des deux puissances, des précisions sur les conventions de 1858, et une réponse conforme à ces exigences dans un délai maximum de 30 jours; sinon, ils feraient agir les commandants des troupes qui allaient les accompagner dans les mers de Chine, le général Cousin de Montauban et le major général Sir James Hope Grant.
Cependant, avant même leur arrivée en Extrême-Orient, le 8 mars 1860, Bourboulon et Bruce, sur ordres de leurs gourernements respectifs, firent connaître aux commissaires impériaux les conditions du rétablissement de la paix; ils insistèrent sur la nécessité de ratifier les conventions de Tien- Tsin et d'autoriser la résidence permanente à Péking des représentants diplomatiques des puissances alliées.
On ne pouvait pas espérer que ces conditions fussent aisément admises par le gouvernement chinois, auprès duquel le parti de la guerre avait repris une influence considérable depuis la victoire de Takou. Seng-ko-lin-tsin, le Seng-wang, comme on l'appelait désormais, suppliait l'empereur de ren- Toyer vigoureusement les étrangers dans leurs pays ; ils savent seulement, disait-il, aboyer comme des chiens, et se sauvent aussitôt qu'on leur fait face; pour lui il brûlait du désir de leur infliger de nouvelles leçons.
C'est pourquoi il ne fut pas fait de réponse satisfaisante à l'ultimatum de Bruce et Bourboulon; il leur fut dit, au nom du gouvernement impérial, que les questions qu'ils avaient posées étaient très importantes et qu'il fallait du temps pour les examiner* La situation alors demeura très curieuse, pendante entre l'état de paix et l'état de guerre. Au reste c'est
un caractère original des guerres de TEurope avec la Chine qu'elles sont une manière particulière de négocier. En effet, malgré la grande tension diplomatique et la prochaine arrivée de lord Elgin et du baron Gros, le vice-roi de Canton avait commencé le paiement de l'indemnité convenue en 1858. Dans le même moment, les Européens de Chang-haï s'entendaient parfaitement avec les commissaires impériaux pour la répression des Taï-pings. En toute celle histoire, il ne faut point chercher à délimiter rigoureusement l'état de paix et l'état de guerre.
Lord Elgin et le baron Gros voyagèrent ensemble ; ils firent ensemble naufrage sur le Malabar^ en rade de Pointe-de- Galles; ils n'y coururent point risque de la vie, mais ils y perdirent leurs habits de cérémonie, leurs tables de chiffres, leurs lettres de créances; ils eurent peur que cela n'amenât encore (juelque retard dans les opérations qu'ils avaient à conduire. Néanmoins leurs rapports aussi courtois furent moins cordiaux que par le passé. Les liens qui avaient uni la France et l'Angleterre pendant la guerre de Crimée se relâchaient; l'Angleterre venait de faire des observations assez aigres sur l'annexion de la Savoie à la France ; elle était très inquiète et secrètement irritée des entreprises de la France en Syrie à propos des massacres du Liban, en Egypte à l'occasion du percement du canal de Suez; elle sentait désormais dans la France une rivale plus qu'une alliée. Par contre, le gouvernement français avait trouvé trop nombreux le corps expéditionnaire anglais confié au général Sir James H. Grant ; il eût voulu sans doute jouer le premier rôle militaire comme en Crimée. L'accord entre les deux gouvernements ne se maintint, le temps qui fut nécessaire, que par la communauté à peu près parfaite du but à atteindre et par la rivalité sourde des États-Unis et de la Russie; les acteurs sont changés, mais le rôle est le même qu'en 1858; comme Poutiatine et Reed, le général Ignatief et M. John Ward se tinrent à côté des commissaires français et anglais, par une apparence de solidarité entre les Blancs, en réalité pour les
surveiller, pour profiter des circonstances, pour leur* offrir à l'occasion une médiation fructueuse, pour croquer, à Tabri des coups, les marrons que les autres auraient tirés du feu. Il était à craindre que le gouvernement chinois, au courant de cette situation, ne tentât de l'exploiter à son profit.
Le 28 juin 1860, lord Elgin et le baron Gros arrivèrent à Chang-haï. Le gouverneur-général des deux Kiang, Ho, fut d'abord chargé d'entrer en pourparlers avec eux, pour sonder leurs dispositions, pour leur proposer leur admission et leur réception honorable à Péking, s'ils consentaient à ne pas s'y présenter de force. Mais il n'avait pas de pouvoirs suffisants pour négocier; ils s'en référèrent à l'ultimatum du 8 mars 1860 auquel aucune réponse n'avait encore été faite. Us se persuadèrent d'ailleurs ensemble qu'une action militaire était dès l'abord nécessaire, pour éviter toute apparence de faiblesse et pour réparer entièrement l'effet de la malheureuse affaire de Takou; pour négocier dans de bonnes conditions, en effet, il ne fallait pas rester sous le coup d'un échec.
Ils renoncèrent à l'idée du blocus des côtes, pour ne pas nuire encore, pendant de longs mois peut-être, aux transactions commerciales, et pour ne pas compromettre le succès des opérations contre les Taï-pings; ainsi il allait y avoir état de guerre dans le Pé-tchi-li, mais continuation de l'état de paix sur tout le reste des côtes chinoises, et les marchands européens à Chang-haï, et dans la rivière de Canton entretinrent tranquillement, pendant toute la crise, leurs relations d'affaires avec la Chine.
Les vaisseaux anglais et français occupèrent ensemble de nouveau Ting-haï dans les lies Chou-san, prise de possession commune destinée à empêcher l'une des deux puissances d'en demeurer la maîtresse exclusive, opération dirigée plutôt par l'Angleterre contre la France ou réciproquement que par Tune et l'autre contre la Chine. Puis, de concert, les deux flottes s'établirent sans obstacle sur la baie de Tchéfou, à l'entrée du Pé-tchi-li, et là les deux commissaires européens prirent une première résolution ferme : ils s'élabli-
raient de gré ou de force à Ticn-lsin, afin de réparer complètem^st Téchec de Takou, et ils y attendraient quelque temps qu'on leur fit ccmniaitre les intentions du gouvernement chinois; s'il se montrait trop mal disposé, lord Elgin se déclarait prêt à aider le gouvernement de Nanking; le baron Gros ne le suivait pas jusque-là.
Le 1" août 1860, ils débarquèrent à Pei-tang, un peu au nord des forts de Takou, de façon à les tourner pour les prendre à revers, les enlever plus aisément et ouvrir la route de Tien-tsin. Presque aussitôt, ils recevaient, par Tintermédiaire de M. Ward, une étrange communication du gouvernement chinois : elle rappelait les importants privilèges que, dans son inépuisable bonté, l'empereur avait accordés aux nations étrangères, par les conventions de Tien-tsin; elle disait ensuite l'échec subi par leurs troupes à Takou lorsqu'elles lavaient osé désobéir aux ordres de l'empereur; elle ajoutait que l'empereur avait appris avec une grande indignation le débarquement de nouvelles troupes à Pei-lang, mais qu'il voulait bien donner une nouvelle preuve de sa clémence et ne pas considérer la guerre comme déclarée si ces troupes étaient immédiatement retirées; alors les deux commissaires seraient admis à Péking pour l'échange des ratifications, de grands malheurs seraient évités et la paix serait assurée à jamais entre l'empire et les deux nations alliées; cet avis se terminait par l'invitation adressée aux ministres anglais et français de bien comprendre que leurs troupes, assurément très habiles et très fortes sur mer, ne le seraient pas sur terre en présence des innombrables armées impériales, qu'un second échec subi par elles aurait les plus graves conséquences, que peut-être alors ils ne seraient pas sûrs de revoir leur patrie; si enfin, dans un délai de trois jours, ces propositions n'étaient pas acceptées, les troupes impériales campées non loin de Pei-tang agiraient conformément aux ordres qu'elles recevraient de l'empereur. Réponse nette à l'ultimatum du 8 mars 1860 : il y avait du chemin à faire pour s'accorder.
11 fallut donc agir par la force. Le 12 août, les généraux
Grant et Montauban commencèrent les opérations contre les forts de Takou pris à revers; ils s'emparèrent de Sin-ho, de Tang-kou; les défenseurs de Takou résistèrent très peu, ils s'enfuirent dans Tintérieur ; l'occupation des forts ne coûta aux alliés qu'environ 50 tués et 300 blessés; ils y trouvèrent 600 canons ; aussitôt ils débarrassèrent l'embouchure du Peï-ho de ses barrages. La route de Tien-tsin était dégagée. Alors le gouverneur général du Pé-tchi-li annonça de nouvelles dispositions du gouvernement chinois et la nomination de deux commissaires impériaux, Wen et Heng, prêts à admettre réchange immédiat des ratifications, à Péking. Gela ne pouvait pas être suffisant, la marche des alliés n'en fut pas interrompue.
Le 2& août, ils prirent possession, pour la seconde fois, de Tien-tsin, les Français sur la rive gauche du Peï-ho, les Anglais sur la rive droite. Ainsi, toutes les défenses accumulées sur le Peï-ho étant tombées, le chemin de Péking était ouvert : Tien-tsin est à environ 50 kilomètres de la mer et 150 de Péking.
Le 25 août, on annonça la nomination, aux fonctions de commissaire impérial chinois, du vieux Koueï-liang, celui-là naéme qui avait négocié en 1858 les conventions de Tien-tsin ; il paraissait tout désigné en effet pour achever ce qu'il avait commencé dans le même endroit, avec les mêmes plénipotentiaires européens. Il annonça aussitôt l'intention d'en finir au plus vite. Le baron Gros crut que le seul nom de ce personnage annonçait en effet de la part de la Chine des dispositions auxquelles on pouvait faire enfin confiance. Il entra en discussion avec lui; il rappela que la France demandait des excuses pour l'affaire de Takou, l'échange, à Péking, des ratifications des conventions de Tien-tsin, l'exécution immédiate de ces conyentions, une indemnité pour les frais de la guerre. Lord Elgin se réservait, mais demeurait d'accord avec le baron Gros. Koueï-Liang répondit, sans beaucoup se faire prier, que les clauses de l'ultimatum du 8 mars 1860 et des dernières notes du baron Gros seraient acceptées dans toutes leurs disposi-
tionsy et ii demanda que les hostilités fussent aussitôt suspendues.
Le commissaire français rédigea aussitôt un projet de convention en ce sens, et il annonça déjà au gourernement de Paris la signature prochaine et définitive; il pensait dater sa prochaine dépêche de Péking, où il allait se rendre avec lord Elgin pour installer les deux légations de France et d'Angleterre; il espérait reprendre bientôt la route de la France.
Au moment de signer, Koueï-liang avoua qu'il n'avait pas ^ de pleins pouvoirs pour cela. Il apparut donc que toute cette dernière négociation n'avait été qu'une fourberie pour retarder la marche des troupes alliées et pour donner à Seng-ko-lintsin le temps de concentrer toutes ses forces entre Tien-tsin et Péking. Le baron Gros fut dans une grande colère, de toute sa confiance trompée, qui semblait ainsi un peu naïve; il déclara qu'il n'entendrait plus rien du gouvernement chinois avant Toung-tschou, à 20 kilomètres de Péking, où l'armée allait aussitôt se concentrer; il ne menaçait pas encore d'aller tout à fait jusqu'à Péking, car il fallait éviter de mettre la cour impériale en fuite ; il se persuadait d'ailleurs qu'elle ne partirait pas, l'empereur étant très malade, et, disait-on, hors d'état d'être transporté. Koueï-liang remarqua dans une lettre que cette marche en avant des alliés allait jeter l'épouvante dans une population tranquille, et il souhaita au baron Gros une bonne santé et toutes sortes de prospérités, formule banale sans doute, mais qui pourrait être d'une délicieuse ironie.
L'armée franco-anglaise se mit donc en marche. Au bout de quelques lieues, les commissaires européens reçurent une lettre de Koueï-liang; d'ordre impérial, il leur déclarait que s'ils voulaient bien retourner à Tien-tsin, les négociations y pourraient être achevées, car le gouvernement de Péking acceptait en principe leurs propositions. Naturellement ils n'en tinrent compte. Alors, toujours d'ordre impérial, Koueïliang annonça que tout était préparé pour l'ouverture des conférences à Toung-tschou, mais qu'il ne convenait pas que les négociations eussent lieu sous la menace des canons, qu'il
fallait donc que les troupes alliées fussent, arrêtées un peu en avant de cette ville, par exemple à Hosi-wou, qui en est à 6 ou 7 kilomètres. Les alliés sans déQance y consentirent : Tarmée camperait à Hosi-wou^ les plénipotentiaires se rendraient à Toung-tschou avec une petite escorte -
Le 17 septembre, les deux secrétaires des missions française et anglaise, MM. de Bastard et Parkes, quittant l'armée avec quelques soldats et officiers, rencontrèrent à Toung-tschou les commissaires chinois avec lesquels ils eurent une première conférence, assez peu cordiale. Dans la nuit même qui suivit, M. de Bastard retourna au camp des alliés, et fut étonné de voir sur la route de grands mouvements de troupes chinoises; il estima qu'il pouvait y avoir aux environs de Toung-tschou une armée de 25 à 30 000 hommes; il pensa que c'était sans doute l'armée de Seng-ko-lin-tsin, ou du Seng-wang, comme disaient les Chinois; il ne fut pas sans inquiétudes pour ceux des Européens qui étaient derrière lui. Le 18 septembre, en effet, M. Parkes, laissant quelques officiers et soldats à Toung-tschou, revenait tranquillement à Hosi-wou avec une dizaine d'hommes; aux portes de Toung-tschou, ils furent arrêtés par des soldats tartares; le Seng-wang venant à passer avec son état-major, Parkes le somma de lui ouvrir la route; on lui répondit par des injures; les Anglais furent entourés, renversés, faits prisonniers. Les officiers qui étaient restés à Toung-tschou eurent le même sort, excepté le capitaine Chanoine, qui put s'échapper grâce à la vitesse de son cheval. Cet attentat était d'autant plus grave qu'il était depuis longtemps prémédité; c'est à cet effet que le gouvernement chinois avait demandé que l'armée alliée fût laissée un peu en arrière; l'exécution en fut pourtant prématurée; les Tartares crurent sans doute qu'ils avaient mis la main sur les plénipotentiaires eux-mêmes et non pas seulement sur un de leurs secrétaires et quelques officiers d'escorte. La cour de Péking pensa probablement qu'avec de tels otages elle serait à l'aise pour résister aux exigences des alliés; elle se réjouissait de cette victoire.
Driault. — Extrême-Orient. 12
Le même jour^ 18 septembre, les généraux alliés prirent des dispositions de combat contre l'armée tartare qui leur barrait la route de Toung-tschou et de Péking. Les Français à l'aile droite, les Anglais à l'aile gauche enveloppèrent l'armée du Seng-wang et la chassèrent du village de Tcbangkia-wan. Puis, tournant au sud de Toung-tschou, ils remontèrent le long du canal qui conduit les eaux du Peï-bo à Péking, et, le 21 septembre, à Palikao, ils dispersèrent complètement l'armée tartare après un brillant combat qui valut au général Cousin de Montauban le titre de comte de Palikao. La route de Péking était ouverte aux vainqueurs. Les conséquences de la victoire furent considérables; car, en vérité, elle mettait le gouvernement chinois à la merci des alliés : c'était la solution du conflit pendant depuis trois ans; il fallut d'ailleurs quelque temps encore pour tout conclure.
L'empereur Hien-foung nomma un nouveau commissaire plénipotentiaire, son propre frère, le prince Koung, qui allait être jusqu'à la fin du xu*" siècle un des hommes d'État les plus remarquables de la Chine nouvelle. Pour ses débuts, il reçut des commissaires étrangers une lettre assez vive réclamant la liberté des prisonniers ; il répondit qu'il les gardait, qu'ils étaient bien traités, qu'ils le seraient moins bien si les alliés étaient trop exigeants; du reste il n'éprouvait aucun scrupule à tenir entre ses mains des prisonniers qui avaient été arrêtés contrairement aux règles les plus élémentaires du droit des gens; les lois morales de l'Occident n'avaient pas d'action sur lui. Les alliés insistèrent et expliquèrent que, si on les obligeait à prendre Péking, la dynastie des Tsing et personnellement l'empereur Hien-foung pourraient courir de grands dangers. Il y fallut en effet encore quelques opérations militaires, et les négociations furent lentes : d'ailleurs les troupes anglaises et françaises avaient épuisé leurs munitions à Palikao; il leur fallait en attendre d'autres de Takou.
Enfin, le 5 octobre, elles se remirenten marche, en tournant au nord de Péking, pour atteindra le Palais d'Été, où l'empereur Hien-foung était installé; le soir même elles campaient
en vue du Palais; mais dans la nuit Tempereur s'enfuît vers le nord parmi les cavaliers de Seng^ko-lin^sin, et se retira à Jehol. Ainsi, le lendemain, 6 octobre, le Palais d'Été ne fut pas défendu ; les alliés y entrèrent à leur aise, et furent éblouis de ses splendeurs extraordinaires; pour se reposer et se récompenser des fatigues d'une campagne qui avait été longue et quelquefois rude, ils se livrèrent à un pillage scandaleux de la résidence impériale; deux cents voitures iîirent insuffisantes à emporter vers la mer le plus précieux butiD ; beaucoup d'objets de la plus grande valeur furent brisés en des scènes du plus odieux vandalisme. Certes les vainqueurs ne montrèrent pas en cette circonstance la supériorité de leur civilisation.
Loin des coups à Jebd» Hien-foung furieux ordonna l'exécution des prisonniers qui étaient encore vivants; mais le prince Koung, sachant très bien qu'il serait sans doute la première victime de la vengeance des alliés, se hâta de les mettre en liberté, s'excusant ensuite sur ce que l'ordre impérial lui était parvenu trop tard; sur 89 prisonniers, 20 étaient morts dans d'effroyables tortures, dont leurs cadavres portaient encore la trace; 19 furent rendus aux alliés, parmi eux le secrétaire anglais Parker, tous, dans un état lamentable, après de terribles souffrances. Ce fut pendant plusieurs jours au camp des alliés un défilé pitoyable de malades, puis de cadavres, dont quelques-uns avaient été décapités. Lord Ëlgin ne put contenir son indignation ; il annonça l'intention de détruire de fond en comble le Palais d'Été, puisqu'il ne pouvait atteindre l'impérial assassin réfugié en Tartarie; le baron Gros essaya de le détourner de cette vengeance qui paraissait au moins inutile. Le commissaire anglais n'écouta point ces conseils de modération; le 18 et le 19 octobre, le Palais d'Été, la résidence favorite de l'empereur Hien-foung, fut complètement incendié par les Anglais; longtemps de lourds nuages de fumée portèrent au loin la nouvelle du châtiment. Lord Elgin ne voulait même pas s'en contenter; s'il eût tenu l'empereur entre ses mains, sans doute il l'eût
fait décapiter ; faute de cette salisfaclion, il parlait de renverser la dynastie mandchoue à jamais, de donner la main aux rebelles de Nanking. Le général Ignatief se hâta d*en prévenir le prince Koung, et le décida à traiter au plus vite, pour éviter de pires désastres; en quelques séances enQn, cette fois on aboutit.
Les alliés obtinrent d'abord, dès le 19 octobre, la destitution de Seng-ko-lin-tsin ; il est vrai qu'il était alors à Jehol, près de l'empereur, et que sa destitution ne pouvait guère avoir qu'un caractère platonique ; ce fut pourtant la fin de sa carrière. Lorsque les nouveaux arrangements avec la Chine eurent été réglés dans tous les détails, lord Elgin fixa la signature du traité anglo-chinois au mercredi 24 octobre; rendez-vous fut pris entre lui et le prince Koung au Ministère des Rites. Le moment venu, il se fit attendre près de trois heures. Il fit son entrée à Péking dans une riche chaise à porteurs, précédé de deux musiques, escorté d'un brillant étatmajor et d'une petite troupe d'environ 500 hommes. Lorsqu'il approcha de la salle des cérémonies, le prince Koung vint au-devant de lui et le salua, selon la coutume chinoise, en joignant ses deux mains devant sa figure; Elgin répondit par un petit salut de la tète en gardant un air froid et hautain. Quand on fut installé dans la salle où devait avoir lieu la signature, le prince Koung fut fort ému en voyant un des Anglais braquer sur lui un instrument extraordinaire qu'il prit pour une machine infernale; il crut peut-être, dit un témoin, qu'il allait avoir la tète instantanément emportée par quelque diablerie; on lui expliqua qu'il s'agissait d'un appareil de photographie; il n'y comprit rien d'ailleurs; mais il se rassura et signa le traité de Péking sans autre accident.
La convention de Tien-tsin, du 26 juin 1858, fut ratifiée sans nulle opposition; la nouvelle convention de Péking donnait satisfaction à toutes les exigences de l'Angleterre : elle obtenait des excuses pour l'affaire de Takou, le droit d'entretenir à Péking une légation permanente si Sa Majesté Britannique le voulait décider ainsi, une indemnité de 8 mil-
LA DEUXIÈME GUERRE ÉTRANGÈRE iSi
lions de taêlsou environ 60 millions de francs, enfin ia cession de la petite ville de Kao-loung, dans le Kouang-toung, , en face de Tilot de Hong-kong.
La signature du traité franco-chinois eut lieu le lendemain dans des conditions analogues; le baron Gros et le général Cousin de Montauban firent aussi dans Péking une sorte d'entrée triomphale, et Tair martial des troupes, notamment des spahis et des chasseurs, fit grande impression sur la population chinoise qui se pressait sur leur passage jusqu'au Ministère des Rites. Mais le commissaire français se montra à regard du prince Koung plein de courtoisie et même de cordialité; il s'excusa de n'avoir pas ses habits de cérémonie à cause du naufrage du Malabar; le prince Koung s'excusa aussi de n'avoir pas son plus beau costume, sa garde-robe ayant été brûlée dans l'incendie du Palais d'Été. Le baron Gros offrit au commissaire chinois une belle collection de monnaies, Koung fit porter chez le commissaire français une magnifique corbeille de fruits.
Cependant la convention de Tien-tsin fut ratifiée, la France obtint des excuses pour l'affaire de Takou, une indemnité de guerre de 60 millions de francs, la restitution aux chrétiens de tous les édifices religieux qui leur avaient été enlevés pendant les désordres précédents, l'ouverture du port de Tientsin au commerce étranger, le droit d'entretenir une légation à Péking *. Le baron Gros promit l'évacuation des îles Chou-san.
Ainsi les résultats principaux des conventions de 1858 et de 1860 étaient ceux-ci : la Chine autorisait le commerce étranger dans plusieurs nouveaux ports et s'ouvrait ainsi largement aux influences extérieures; surtout elle consentait à entretenir, à Péking même, des relations officielles avec les puissances étrangères, à entrer dans la société des nations occidentales; pendant longtemps encore, elle n'y devait pas mettre beaucoup de bonne volonté.
1. Voir ces documents dans le recueil de M. Henri Cordier, VExpédition de Chine de 1860. Paris, F. Alcan.
182 Lk DEUXIÈME GUSHRS ÉTRANGÈRE
Quelques jours après, le li Boyembre, avec beaucoup moins de peine, le ministre russe, général Ignatief, obtint la récompense de ses bons offices entre les alliés et la Chine; il s'était trouvé dès le début aux côtés des commissaires anglais et français à Tien-tsin ; il les avait précédés à Péking, il avait adouci les heurts, il avait amené le prince Koung à céder et les alliés à limiter leurs exigences aux termes mêmes de leur premier ultimatum; il y gagna un remarquable bénéfice. Par une importante précision apportée au traité d'Aïgoun, de 185S, le traité de Péking abandonnait à la Russie tout le pays compris entre TOussouri et la côte : ce fut la Province Maritime; la Russie dès lors pouvait y posséder des débouchés et des stations navales qui ne seraient plus soumis à de trop rigoureuses conditions climatériques; son pavillon allait êire désormais en mesure de rivaliser, dans les mers de TExtrême- Orient, avec les pavillons de la France, de l'Angleterre ou des États-Unis; bientôt elle y fonda, dans la baie de Napoléon, un puissant établissement auquel elle donna le nom de Vladivostok, ce qui veut dire dominateur de TOrient. C'est encore une des nouveautés considérables de la date de 1860 dans Thistoire de la question d'Extrême-Orient*.
L'empereur Hien-foung ne revit pas Péking; il mourut à Jehol, le 22 août 1861. Son court règne de onze années avait été des plus malheureux, puisqu'il avait dû subir la pénétration étrangère et fuir devant elle, et puisqu'il laissait encore la seconde capitale de la Chine, Nanking, aux mains des rebelles Taï-pings.
Il avait été question des Taï-pings dans les dernières négociations de Péking; mais il ne fut pas fait état officiellement ni publiquement des résultats intervenus. Les Européens