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On en trouvera le texte dans ordier, II

Paris par lequel le Siam renonçait à tout droit sur le Cambodge, mais gardait les deux provinces de Battambang et d'Angkor; il reconnaissait le protectorat de la France sur le Cambodge.

Cependant, Tu-duc, délivré de l'insurrection du Tonking qui fut vigoureusement réprimée par son général Nguyen, redevint agressif à Tégard de la France; il essaya en vain d'obtenir la restitution de la Cochinchine moyennant une indemnité pécuniaire ; alors il encouragea habilement dans le pays des insurrections partielles continuellement renouvelées, qui rendirent l'occupation très pénible et onéreuse. En mai 1867, une insurrection générale éclata; mais le gouvernement français avait eu le temps de prendre en secret toutes ses précautions; les troupes françaises prirent immédiatement Toffensive, et en quelques semaines elles occupèrent le plus facilement du monde le reste de la Cochinchine, Vinh-long, Chaudoc et Hatien. Les populations se soumirent avec une parfaite résignation, peut-èlre lasses du despotisme de Tu-duc.

La France tenait désormais en Extrême-Orient une situation avantageuse et une excellente base de pénétration en Chine. Elle en étudia aussitôt les voies d'accès. La mission Doudart de Lagréeet Francis Garnier partit de Saigon le 5 juin 1866; elle remonta le Mé-kong, malgré les difficultés de la navigation à travers les rapides; elle atteignit le Yun-nan; elle séjourna quelque temps à Tali-fou, malgré la grave crise de la rébellion musulmane; elle connut quelque peu les richesses minières de la région. Doudart de Lagrée mourut dans ce pays le 12 mars 1868 ; la mission fut ramenée par Francis Garnier à Chang-haï en juin suivant. Le rapport officiel de la mission conclut à la difficulté d'aménager la navigation du Mé-kong à cause de ses chutes, et à la supériorité de la voie commerciale du Song-koï ou fleuve Rouge.

Un commerçant français de Han-keou, M. Jean Dupuis, qui s'était lié avec Francis Garnier lors de son passage, fonda un établissement à Hanoï, au Tonking, et entreprit avec ses seules ressources l'exploration du fleuve Rouge et la recherche

de la pénétration commerciale dans les provinces méridionales de la Chine ; il eut naturellement toutes sortes d*ennuis de la part des mandarins annamites, fonctionnaires de l'empereur Tu-duc; après une série de querelles et de vexations variées, le gouvernement français envoya Francis Gamier avec quelques hommes à Hanoï, pour tâcher d'en imposer aux mandarins. 11 fut très mal accueilli, se fâcha, s'empara un moment de la citadelle de Hanoï; mais il y fut aussitôt cerné par des forces nombreuses; il essaya de sortir, fut entouré par les ennemis et tué avec la plupart de ses compagnons (nov. 1873). Cette affaire eut demandé en d'autres temps d'énergiques sanctions; mais, au lendemain de la guerre de 1870, la France évitait tous les conflits; elle ordonna l'évacuation du Tonking, moyennant une apparente satisfaction diplomatique qui lui fut assurée par la convention de Saigon du 15 mars 1874, complétée le 31 août suivant par une convention commerciale : Tu-duc s'engagea à conformer sa politique extérieure à celle de la France, qui lui envoya des canons et des armes ; il admit la présence d'un ministre français à Hué ; il ouvrit au commerce les ports de Hanoï, Hai-phong et Qui-nhon, et tout le fleuve Rouge jusqu'à la frontière chinoise ; avantage pour le moment fort aléatoire, car le fleuve Rouge était alors tout entier au pouvoir des Pavillons-Noirs et de leur redoutable chef, Liu Vinh-phuoc. En vérité la pénétration en Chine était encore bien loin d'être assurée.

Le traité de 1874 n'avait donc pas de valeur sérieuse ; il avait surtout permis à l'empereur Tu-duc d'échapper aux représailles de la France après la mort de Gamier. Dès qu'il fut signé, il essaya d'en éluder les charges et particulièrement l'espèce de protectorat qu'il avait reconnu. Pour cela, il s'appuya sur l'antique suzeraineté de la Chine ; fortement établie dès le temps de la dynastie mongolique, mais renouvelée en des termes précis par les grands empereurs de la dynastie mandchoue, et surtout par Kien-loung, cette suzeraineté s'exprimait par des signes certains, l'investiture solennelle accordée par l'empereur de Péking à l'empereur d'Annam à

chaque avènement, et le tribut annuel dû, sinon envoyé régulièrement, par celui-ci à celui-là. Tu-duc y trouva un excellent moyen d'écarter la domination française : en 1876, il en fit une manifestation éclatante ; il envoya à Péking une ambassade solennelle, qui déposa au pied du trône impérial d'humbles hommages et de riches présents; elle fut reçue avec éclat, comblée d'honneurs, parmi les manifestations sympathiques de toute la population; elle ne se présenta pas à la légation de France.

Elle sollicita notamment l'intervention du gouvernement chinois contre les Pavillons-Noirs ou les Pavillons-Jaunes qui infestaient tout le Haut Tonking, et le gouvernement de Péking y envoya des troupes, qui ne firent pas beaucoup de mal aux brigands, qui plutôt avec eux gardèrent le pays plus fortement contre la pénétration française. Quelques observations en furent faites, de la part de la France, au gouvernement chinois; le prince Koung y répondit très nettement, le 15 juin 1875, que le Yun-nan n'était pas ouvert au commerce étranger, et que les marchands français n'y pouvaient pas être admis, que l'Annam était depuis longtemps tributaire et vassal de la Chine et que c'était sur sa demande que la Chine y avait envoyé des troupes pour y réprimer le brigandage, ce qui est le droit et même le devoir de la suzeraineté. En vérité, la Chine ne reconnut point le traité franco-annamite de 1874; elle avait saisi la première occasion d'y opposer la doctrinejde sa propre suzeraineté sur l'Annam ; elle n'en tira pas d'abord d'autres conséquences, parce que le protectorat français y fut d'abord illusoire : elle se contentait d'y proclamer un principe qui pouvait être et qui fut en effet un obstacle redoutable pour l'expansion française en Indo-Chine.

Pour l'instant du moins, il y eut un commencement d'organisation européenne en Chine, quelques essais d'application des institutions occcidentales. L'empereur Hien-foung mourut à Jehol en 1861. Son fils, Toung-tché, qui fut son successeur, n'avait que cinq ans. La mère de cet enfant, Tseu-hi, une concubine qui avait exercé déjà une grande influence sur

l'emperear défunt, s'empara de la régence, et depuis ce moment jusqu'à nos jours, sauf de rares interruptions, c'est elle qui a gouverné la Chine, qui a présidé, d'ailleurs de mauvais gré, à sa très lente évolution. L'impératrice Tseu-hi fut souvent en opposition, plus souvent d'accord avec le prince Koung, frère de Hien-foung, qui avait été le négociateur des traités de 1860, qui régla les premières relations établies avec les gouvernements européens et qui montra généralement à leur égard des dispositions assez conciliantes. Ces deux illustres personnages ont donc représenté, dans la seconde moitié du xix* siècle, les deux tendances entre lesquelles la Chine n'a pas cessé d'hésiter depuis les premiers succès de l'intervention étrangère : réaction ou progrès, elle n'a pas encore aujourd'hui fixé son choix.

Les hommes d'état chinois sentirent naturellement d'abord l'infériorité militaire de leur pays ; ils essayèrent quelque peu d'y remédier; il y eut dès lors, par exemple à Takou, à Changhaï, quelques régiments chinois formés par des instructeurs européens. Cette éducation fut lente et pauvre en résultats : la Chine n'a pas du tout le tempérament militaire ; elle a un proverbe qui dit : « Pour faire des clous, on prend du mauvais fer; pour faire des soldats, il faut des mauvais sujets ». Le Chinois est essentiellement un paysan pacifique ou un lettré studieux; c'est la différence la plus considérable qui sépare la Chine du Japon ; elle explique bien des traits caractéristiques de leur histoire même contemporaine.

La Chine demanda à l'Angleterre des vaisseaux et des officiers de marine. Le premier inspecteur général de ses douanes, Lay, se chargea de l'affaire, et désigna le capitaine Shérard Osborn comme chef du recrutement : ce fut l'objet d'une convention Lay-Osborn, du 16 janvier 1863, qui ne manqua pas d'être avantageuse à tous les deux, plus qu'au gouvernement chinois. Il s'en aperçut aisément; Li Hungchang et le marquis Tseng en dévoilèrent les inconvénients, qui n'étaient pas médiocres; la convention fut désavouée; Osborn donna sa démission, Lay fut renvoyé : toujours

l'histoire des aventuriers disposés à exploiter les Ghinois, et des Chinois mal disposés à se laisser faire. En somme ces premiers efforts d'institutions militaires ne donnèrent pas de résultats appréciables.

Cependant la Chine eut dès lors quelques bons vaisseaux et des arsenaux construits sur les modèles de l'Europe. Le plus important fut celui de Fou-tcheou, sur la rivière Min, dont le goulet constitue entre la ville et la mer une défense naturelle. Le vice-roi du Fokien, Tso, signa en 1866, avec les deux Français Paul d'Aiguebelle et Prosper Giquel, le contrat qui les chargeait de tous les travaux de Fou-tcheou : il y eut des ateliers et des chantiers pour constructions de navires; il y eut des écoles pour former des contremaîtres, des mécaniciens et des officiers, avec un personnel européen suffisant pour inaugurer cette éducation; il y eut d'ailleurs aussi de nombreuses missions de jeunes gens envoyés en Occident pour s'y former à l'école de l'Europe et qui y montrèrent généralement de.reniarquables facultés d'assimilation.

L'origine de l'important service des douanes date de 1854; il fut la suite naturelle de la première activité commerciale de l'Europe dans les ports chinois ; les droits établis sur les marchandises étrangères rapportèrent aussitôt à la Chine d'importants bénéfices et lui firent voir peu à peu l'intérêt qu'elle avait elle-même à des relations avec les étrangers. Elle le comprît tout à fait lorsqu'en 1861 l'Angleterre chercha à affermer tout le service des douanes chinoises pour 200 millions par an. D'abord ébloui de ce chiffre le gouvernement de Péking se persuada vite que l'entreprise valait sans doute davantage et il la garda pour lui ; il la confia d'abord à l'Anglais Lay. Ce fut tout aussitôt un service énorme, nécessitant un nombreux personnel, qui compta d'abord beaucoup d'Européens, mais dont bientôt la majorité fut chinoise. Il y fallut des écoles de langues, pour l'anglais, le français, le russe; les jeunes Chinois s'y portèrent avec une grande ardeur, et par là commencèrent à se faire une connaissance sérieuse de l'Europe; de bonne heure le service publia

Driault. — Bxtrôme-^rient. 14

SdO LA DEUiClÈME GUERRE ËTBAS6ÈRË

d'importants rapports et des documents statistiques très précieux.

Il prit surtout d'extraordinaires développements sous la direction de sir Robert Hart, qui y succéda à Lay en 1863, et qui en devait rester le maître absolu, pour le compte de la Chine, jusqu^à nos jours. Il sut gagner la confianoe du gouvernement de Péking, malgré ses naturelles défiances : grand-croix de Saint-Michel et de Saiat-George par nomination de l'Angleterre, il fut aussi en Chine honoré du globule rouge des mandarins de première classe; il fut décoré du Double Dragon et de la Plume de Paon; ses ancêtres furent anoblis jusqu'à la troisième génération; ainsi il fut rétrospectivement de vieille noblesse; il fut un des personnages les plus considérables de la Chine contemporaine. 11 ne se renferma pas dans les attributions de sa fonction; du moins il la comprit avec une grande largeur d'esprit et en fît comme un véritable ministère des relations sîno-européennes, il fut mêlé à la plupart des négociations nécessitées avec les uns ou avec les autres par le développement même du commerce ; il fonda l'Université de Péking, comme un centre d'études surtout étrangères; il contribua à donner aux Chinois une nouvelle culture ; et, si les résultats d'une telle œuvre sont par nature difficiles à calculer, ils n'en sont pas moins sérieux. La Chine enfin daigna connaître l'Europe et estimer quelques-unes de ses institutions.

Elle consentit même à envoyer des ambassadeurs à l'étranger, ce qui indique une remarquable évolution de ses idées. Elle ne trouva pas tout de suite des Chinois pour de pareilles missions, elle y employa encore, des étrangers. Le ministre des États-Unis, Burlingame, donna sa démission, se mit au service de la Chine sous le nom de Pou-ngan-tchenn, qui dissimulait suffisamment son ancienne nationalité, et fut chargé d'une mission extraordinaire à travers TAmérique du Nord et l'Europe, avec 200 000 francs d'appointements annuels. Il y avait alors de bonnes places à prendre en Chine.

Ce fut une mission en vérité très impor^nte, surtout par

sa nouveaaié. Burlingame, ou Pou-Dgan-tchenn, partit de Pékiag le 25 novembre 1867 et s'embarqua à Ghang-haï pour San-Francisco dans les premiers mois de Tannée suivante. 11 fut bien accueilli de la société américaine, qui le reconnaissait pour un des siens et prouvait quelque fierté de son rôle; il prononça à San-Francisco des discours éloquents et ap{itaadis sur le progrès, sur Tharmonie des civilisations et des races blanche et jaune, sur les nouvelles destinées de la Chine qui, par lui, s'avançait « les bras tendus vers les bannières éclatantes de la civilisation occidentale ». Il fut reçu à Washington avec de grands honneurs; il y signale 28 juillet 1868 une conventi<m additionnelle au traité sinoaméricain de 1858 ; il obtint pour la Chine le droit d'avoir des consuls aux États-Unis et pour les Chinois le droit d'y émigrer librement; pendant quelques années en effet l'émigration chinoise aux États-Unis allait être considérable, au point d'inquiéter bientôt le gouvernement américain.

Burlingame ensuite passa à Londres; il échangea avec quelques hommes politiques des paroles banales. Il visita Paris, Stockholm, Copenhague, La Haye, Berlin. Il mourut à Saint-Pétersbourg le 11 février 1870 : carrière et œuvre inachevées; du moins il avait personnifié la première velléité qu'avait eue la Chine de sortir de chez elle.

En 1873, le jeune empereur Toung-tché, s'étant marié, fut déclaré majeur. Sous le prétexte de sa minorité, le gouvernement avait pu retarder jusque-là les audiences impériales que les ministres étrangers demandaient depuis 1860, comme conséquence de leur résidence à Péking; ils avaient des lettres de créances à remettre à l'empereur, et ils ne voulaient le faire que devant lui, selon les coutumes de la diplomatie européenne. Il y fallut de longues négociations, à propos des trois génuflexions du Ko-teou auxquelles les ministres des puissances se refusaient et qui furent finalement remplacées par des saints, à propos de la salle d'audience où il fallut tenir compte d'un grand nombre de considérations religieuses et autres. On ne put pas obtenir que la réception eût lieu dans le palais

même qui était la résidence de l'empereur; elle ne put se faire que dans un palais moins vénérable où Tempereur daigna se transporter. Donc, après quatre mois de pourparlers, une audience commune à tous les ministres présents à Péking fut fixée au 29 juin 1873. La Gazette de Péking en donna un récit original * : Depuis que l'empereur a pris les rênes du gouvernement, la pluie et le soleil n'ont pas manqué de se succéder au temps voulu, et les hommes vivent en bonne harmonie. Les ambassadeurs de plusieurs royaumes, ayant sollicité une audience, voulaient entrer au palais en palanquin, porter Tépée jusqu'à la salle impériale ; ils demandaient même que Tempereur descendit de son trône pour recevoir de ses propres mains les lettres qu'ils avaient à lui remettre de la part de leurs souverains. Wen-siang [délégué du Tsoung-li-Yamen], entendant cela, jeta sa tasse à terre, la brisa en mille morceaux, et d'un air sévère s'opposa à de telles prétentions. » L'audience enfin fut fixée au ô"" jour de la 6^ lune. Le moment venu, la garde impériale se rangea devant la porte du palais, revêtue de ses plus beaux insignes ; les représentants des six royaumes de France, Amérique, Angleterre, Russie, Prusse, Hollande, en tout douze hommes, entrèrent; on leur permit, par grâce spéciale, de garder leurs épées, et quand ils furent devant l'empereur, assis sur son trône, ils le saluèrent, non à genoux, mais seulement par une inclination de tête. Alors ils furent admis à lire les lettres de leurs souverains.

« Le ministre d'Angleterre commença; mais à peine avait-il lu quelques mots qu'il se mit à trembler de tous ses membres, tellement qu'il ne put terminer sa lecture. Vainement l'empereur l'interrogea avec bonté, lui demanda si son souverain se portait bien; il ne répondit pas. L'empereur ajouta : « Souvent vous avez demandé à me voir; qu'avez-vous donc à me dire? » De nouveau, pas un mot de réponse ne put sortir de la bouche du ministre. Les autres ambassadeurs vinrent aussi, à leur tour, lire les lettres de leurs souve-

i. On le trouvera dans Ck>rdier, Relations, I, p. 484486.

rains; mais ils furent saisis d'une telle crainte qu'ils laissèrent plusieurs fois les lettres tomber à terre, ne pouvant ni lire ni prononcer une parole. Alors le prince Koung, riant et se moquant d^eux, les appela des plumes de poules qui couvent, c'est-à-dire terribles et fanfarons de loin, mais sans force devant ceux qui ne les craignaient point. Puis il ordonna aux gens du palais de les prendre par le bras pour les aider à descendre les marches. Mais les ministres étaient tellement effrayés qu'ils ne purent remuer le pied, et, haletants, couverts de sueur, ils s'assirent parterre. Invités au festin, ils n'osèrent s'y rendre; ahuris et hors d'eux, ils retournèrent chacun à leur logis. Et pourtant, ajoute la bonne gazette, « le trône impérial n'était entouré d'aucune pompe, il n'y avait que quelques gardes. Les ambassadeurs ont avoué qu'il y avait certainement dans l'empereur une vertu divine, ce qui explique la crainte et le tremblement qu'ils ont éprouvés alors même qu'ils ne regardaient pas Sa Majesté. » D'autre part Wensiang était satisfait de la façon dont les ministres s'étaient conduits et déclarait que, sans doute, après quelques années de séjour en Chine, ils se montreraient tout à fait convenables. En attendant, une nouvelle barrière de rites et de préjugés venait d'être renversée devant l'Europe. Peu de temps après l'affaire Margary élargit encore la voie de la pénétration étrangère. Le colonel Brown, de l'armée anglaise, avait remonté riraouaddy à travers la Birmanie, jusqu'à Bhamo, dans les hautes montagnes qui forment de ce côté la frontière de la Chine. Augustus Margary, du consulat anglais de Chang-hai, après un très beau voyage à travers les plateaux du Yang-tsékiang, rejoignit le colonel Brown à Bhamo. Au retour, à la sortie de Bhamo, sur le territoire chinois près de Momein, il fut assassiné. Le gouvernement anglais demanda une indemnité, selon la coutume désormais établie; il obtint la convention de Tchefou, du 13 septembre 1876 : l'indemnité réclamée fut payée; de nouveaux ports furent ouverts au commerce étranger, Pakhoï dans le Kouang-toung, Wôn-tschou dans le Tché-kiang, Wouhou sur le Yang-tsé-kiang, en amont de

Nanking, et I-tchang aussi sur ie Yang-tsé, eu amont de Han-keou, près des rapides par lesquelles le grand fleure tombe dans son large bassin moyen. Deux consulats anglais furent institués irès loin dans Tintérieur, à Tschoung-king dans le Szé-tchouen et à Talifou dans le Yun-nan. Surtout il fut décidé que la Chine enverrait désormais des agents diplomatiques dans les pays étrangers. Ainsi se complétaient les traités de 1860 qui avaient admis des ministres étrangers à Péking ; ainsi s^achevait Torganisation d un système régulier de relations entre la Chine et l'Europe. Par là le règne de Toungtché, qui se termina prématurément en 1875, avait consacré dans la paix les résultats des deux règnes de Taou-kouang et de Hien-foung, qui avaient dû subir à deux reprises Tinvasion violente des étrangers.

La période qui s'étend de 18&0 à 1875 est donc exceptionnellement importante dans l'histoire de la question d'Extrême- Orient. Tous ses traits essentiels s'expliquent par la décadence manifeste de la dynastie mandchoue qui demeure, de nos jours même, un des caractères particuliers de la situation politique en Chine. Il n'est pas défendu d'y voir de la ressemblance avec la situation des Turcs Ottomans et de la question d'Orient ; mais il y a sans doute dans la race chinoise bien plus de vitalité, bien plus d'avenir que chez les Turcs, bien plus de puissance même, surtout économique, que dans les jeunes États chrétiens des Balkans.

Aussi bien la valeur sociale de la. Chine est-elle encore difficile à mesurer; car elle se renferme en partie dans les sociétés secrètes qui, par nature, échappent à l'analyse précise . Les ressources les plus précieuses ne sont probablement pas dans les populations musulmanes de l'Empire, quoique, au temps de Tinsurrection des deux Ma, quelqu'un ait cru pouvoir prédire que la prochaine dynastie chinoise serait musulmane ; l'Islam ne peut avoir une action décisive sur la Chine : il y a trop de différences entre ses doctrines belliqueuses et matérialistes et les enseignements homanitaires du bouddhisme ; en vérité il y a incompatibilité entre l'Islam et le tempérament

des Chinois; d'ailleurs il ne compte dans la population de Tempire qu'un petit nombre de représentants, au plus SO millions sur un total de 400 millions d'habitants : ce sont surtout les peuples de la montagne dans les provinces du Sud.

Il y a apparemment beaucoup plus de ressources dans les populations des fertiles plaines chinoises. Les Taï-pings ont été une première révélation de la force des mouvements nationaux qui sont capables de bouleverser cet empire; leur longue résistance de dix ans prouva la faiblesse de la dynastie mandchoue; ils ne furent pas tant vaincus parle gouvernement impérial lui-même que par des vice-rois ou des gouverneurs énergiques, comme Tseng Rwo-fan ou Li Hung-chang, aidés des troupes étrangères.

Les victoires de quelques poignées d'Européens en 18&2 , en 1858, en 1860, manifestèrent mieux encore cette faiblesse, peut-être irrémédiable, qui s'allie étrangement avec un persistant mépris pour le vainqueur. La Chine fut ouverte à l'Europe, admit ses marchands dans ses ports, ses ministres dans sa capitale , se décida à envoyer des ministres à l'étranger , à entrer dans la politique universelle, à sortir de son secret; elle fit tout cela malgré elle, avec une mauvaise volonté passive. C'est pourquoi elle s'engagea mal dans cette voie nouvelle, qui est peut-être la voie de la civilisation; elle y demeura longtemps inférieure à ses redoutables adversaires de l'Occident; elle fut, pendant un demi-siècle encore, une proie que les puissances étrangères pensèrent se partager ou exploiter en commun; alors les intérêts politiques et économiques de l'Europe y prirent un développement considérable .

Mais le Japon dans le même temps apportait à la question d'Extrême-Orient des éléments nouveaux et à toute la race jaune des leçons qui, sans doute, ne seront pas perdues.

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