Ck)rdier, Relations , I, 417 et suiv
Le consul, accompagné de son chancelier, M. Simon, se rendit chez le gouverneur Tchoung-heou pour le sommer de maintenir Tordre. Us ne s'entendirent pas, ils s'injurièrent; M. Fontanier déclara que la populace avait demandé sa tète, mais qu'il ne mourrait pas le premier, et, perdant tout sangfroid, lira sur Tchoung-heou deux coups de revolver qui ne l'atteignirent point, mais abattirent un domestique à côté de lui. On accourut; M. Fontanier et M. Simon, se débattant à coup d'épée et de revolver, furent poussés dehors et jetés aux mains de la populace, qui en un moment les piétina et les assassina, les jeta dans la rivière. La foule, enivrée dé rage et de sang, continua le massacre; l'interprète Thomassin fut tué avec sa jeune femme : il arrivait de France où il venait de se marier; il en fut de même d'un négociant, M. Challemaison, et de sa femme; la mission des Lazaristes fut détruite, la cathédrale aussi, cinq sœurs furent affreusement martyrisées, quatre autres furent brûlées vives. 11 y eut d'ailleurs quelques victimes aussi parmi la colonie anglaise et la colonie russe. Le massacre de Tien-tsin fut la plus terrible épreuve subie par les chrétiens en Chine.
Des secours arrivèrent aussitôt de Takou et un peu plus tard de Chang-haï. Le corps diplomatique tout entier adressa les remontrances les plus sévères au prince Koung, qui promit le châtiment des coupables; les funérailles solennelles des victimes furent célébrées à Tien-tsin même, sans que l'ordre fût troublé. Des indemnités furent payées pour les familles des victimes et la reconstruction des établissements religieux. Il y aurait eu assurément de la part de la France d'autres sanctions et peut-être d'importants résultats; mais la nouvelle du massacre arriva à Paris le 25 juillet 1870, c'est-à-dire parmi les préparatifs de la guerre qui venait d'être déclarée à l'Allemagne.
Tchoung-heou, le gouverneur de Tien-tsin, fut envoyé en France pour y porter les excuses officielles du gouvernement chinois ; il arriva à Marseille sous le gouvernement de la Défense Nationale; on l'envoya à Tours, puis à Bordeaux,
puis à Paris où il espéra être reçu ; épouvanté par la Commune, il se sauva jusqu'à New- York; il ne fut admis en audience publique par M. Thiers, à Versailles, que le 24 novembre 1871 ; il présenta en bons termes les excuses de son gouvernement; elles furent acceptées et l'incident fut déclaré clos.
En d'autres temps sans doute le massacre de Tien-tsin aurait produit des résultats politiques ; car le principal profit que la France pouvait trouver au protectorat catholique, en dehors d'un certain prestige moral, était de lui fournir des prétextes ou des occasions d'action. Ce fut l'origine de l'établissement de son influence, puis de sa domination en Indo- Chine. Après Gia-long, rétabli sur le trône d'Annam, son fils Minh-mang, qui lui succéda, fut animé d'une haine passionnée contre les Européens, contre les Français en particulier, dont il redoutait la puissance *. Il persécuta les missionnaires, qu'il considérait comme une sorte d'avant-garde de l'intervention étrangère ; il les accusa d'avoir excité des désordres qui éclatèrent au Tonking contre lui ; quatre Français et trois Espagnols furent mis à mort, et il mourut lui-même en 1840 sans avoir été puni. Son fils, Thieutri, eut la même politique; elle attira enfin quelques vaisseaux français sous l'amiral Rigault de Genouilly, qui, en 1847, brûlèrent la flotte annamite dans la rade de Tourane ; Thieutri furieux fit habiller des mannequins en soldats français et les fit fusiller ; il mourut content et légua sa haine à son fils Tu-duc.
Tu-duc aussitôt interdit l'exercice du christianisme dans ses États, et, pour l'exemple, fit décapiter deux missionnaires français. Un vaisseau de guerre, le Catinat, vint mouiller dans la rade de Tourane; M. de Montigny, envoyé spécialement par Napoléon III pour avoir des explications, ne fut pas reçu ; le Catinat brûla quelques vaisseaux annamites et détruisit l'arsenal, puis se retira : « Bonne idée, s'écria Tuduc dans une proclamation à son peuple, le seul moyen d'échapper à une correction méritée »; car, ajoutait-il, « les
I. Cf. Lanier, Lectures géogrtqthiquett Ane^ II, 460 et suiv.
Français aboient comme des chiens et fuient comme des chèvres ». Et la persécution des chrétiens redoubla; deux évêques d'origine espagnole et un grand nombre d'indigènes convertis furent massacrés. L'Espagne et la France intervinrent ensemble; Tourane fut bombardée et occupée; l'Espagne se contenta de cette vengeance et retira ses vaisseaux. Le gouvernement français, qui avait une politique coloniale très résolue, fit occuper Saigon, pour conquérir une situation utile aux embouchures du Mé-kong (1859). Mais, pendant la guerre de Chine de 1860, il ne laissa à Saigon qu'une garnison de 800 hommes. Tu-duc lança contre elle une nombreuse armée, commandée par son meilleur général, Nguyen Tri-phuong; pendant huit mois, la petite troupe française repoussa tous les assauts; la guerre de Chine finie, en février 1861, l'amiral Charner débarqua de nombreux renforts : les Annamites furent écrasés sous les murs de la ville, perdirent encore Mytho et Bien-hoa et se retirèrent en massacrant plusieurs centaines de chrétiens indigènes.
Menacé d'autre part par une très grave insurrection du Tonking, Tu-duc fut obligé de signer le traité de Saigon, du 5 juin 1862 * ; il céda à la France la Basse-Cochinchine, c'està-dire les trois provinces de Saigon, Bien-hoa et Mytho, les îles Poulo-Condore, le droit de commerce à Tourane, Balat et Quang-an, une indemnité de 20 millions de francs, et il autorisait la propagande et le culte catholique dans tous ses États,
Le Cambodge, depuis des siècles, n'avait pas cessé d'être ballotté entre la domination de l'Annam et celle du Siam, entre lesquels il était comme une proie toujours exploitée. L'Annam vaincu par la France, le roi de Cambodge Norodom craignit de rester à la merci des Siamois et il demanda le protectorat de la France : ce fut l'objet du traité du 11 août 1863. Mais le Siam revendiqua d'anciens droits de souveraineté sur la partie occidentale du Cambodge; une ambassade siamoise fut reçue en France par Napoléon III en 1867 : un traité fut signé alors à