‹ La question d'Extreme-OrientChapitre 83 sur 142 · I. — LA FRANCE EN INDO-CHINE · texte numérisé non relu

I. — LA FRANCE EN INDO-CHINE

La Chine ne se régénéra pas comme le Japon ; elle demeura faible, et fut longtemps encore ime proie pour les convoitises européennes, celles-ci de plus en plus avides par le développement croissant de l'industrie et du commerce et par les nécessités pressantes de la concurrence internationale. Ainsi, à mesure que les autres marchés du monde se fermaient par les progrès de l'expansion coloniale, les grandes puissances de TEurope, et les États-Unis, et le Japon enfin, s'intéressaient davantage à la situation de la Chine, en préparaient Texploitation.

La Chine se défendit, mais encore par des moyens primitifs, par la ruse et par la diplomatie, non pas par une énergique politique de réformes et d'organisation militaire; elle oe

montra aucane constance dans ses desseins; elle pensa senlement écarter le danger par de fines intrigues, où elle avait conscience de son extrême habileté ; elle n'eut pas un gouver* Dément digne de la gravité des circonstances. Il y eut bien cependant parfois quelque tendance à suivre l'exemple du Japon, des essais de réformes; ils ne furent pas soutenus; la Ghioe n'était pas arrivée à en comprendre l'urgence : comment auraient-ils réussi ?

L'empereur Kouang-siu avait été proclamé en 1875; il avait alors trois ans. Le pouvoir fut exercé par l'impératrice Tseu-hi et par le prince Koung, oncle du jeune empereur; ces deux personnages furent jusqu'à nos jours les maîtres de la Chine, l'impératrice surtout, car elle parvint maintes fois à écarter le prince Koung des affaires, sous des prétextes variés ; ainsi, en vérité, on peut dire que le règne de Tseu-hi remplit tout le dernier quart du xix* siècle et même aussi les premières années du xx"^. Il est difficile de bien connaître cette femme, qui vit enfermée dans le fond du palais et ne manifeste son autorité qu'indirectement, par des actes et des décrets impériaux où il est malaisé de saisir avec assurance sa ligne de conduite, en supposant qu'elle ait eu d'autres desseins que de se maintenir elle-même au pouvoir. On aura, dans les faits de cette histoire, quelques éléments d'information sur cette impératrice qui demeure étrangement énigmatique ; on y verra du moins que sa politique a été plus souvent caractérisée par la violence que par le succès; elle demeure, à travers une ombre mystérieuse, le personnage principal de cette crise où l'indépendance même de la Chine parut plusieurs fois compromise. Car l'étrange faiblesse de cet immense empire fut révélée par l'affaire du Tonking et surtout par la guerre sino-japonaise; alors toutes les puissances s'y précipitèrent, pour avoir leur part du butin, et entreprirent le « dépècement de la Chine ». La crise d'ailleurs devait être aussi courte que grave; toutes les espérances furent excitées, mais non pas également satisfaites : cette histoire ne manque pas d'une sorte d'ironie qui en relève l'intérêt.

La France y fut d'abord plus particulièrement mêlée, à cause de sa situation en Indo-Chine. Elle se préoccupa d'y développer ses intérêts lorsqu'elle eut commencé de se relever des désastres de 1870; elle y suivit, grâce à Jules Ferry, une politique très résolue ; car elle avait besoin de débouchés nouveaux, à mesure que de puissantes rivales lui disputaient plus vivement les autres marchés.

En 1874, après la mort de Francis Gamier, elle n'avait imposé à TAnnam qu'un traité tout à fait insufQsant; elle n'avait obtenu aucun avantage politique réel et par suite aucune sécurité pour son commerce dans la région du fleuve Rouge. Il y avait du moins dans ce traité un principe de protectorat qu'elle ne voulait pas laisser périmer, qu'elle voulait au contraire définir avec plus de précision.

Mais, d'autre part, l'empereur Tu-duc espérait profiter de cette situation et des circonstances pour sauver son indépendance à travers le réseau encore lâche des conditions de 1874. Il fit tout ce qu'il put pour balancer l'influence de la France. Ainsi il envoya une ambassade à Madrid. L'Espagne était disposée à renouveler le souvenir de son action de 1860; elle était bien placée aux Philippines, en face de l'Indo-Ghine; il semblait qu'elle pouvait jouer un rôle considérable en Extrême-Orient; en 1880, elle signa un traité de commerce avec l'Annam. La diplomatie française eut de la peine à écarter cette concurrence, à faire reconnaître le sens particulier de son (raiié de 1874. Heureusement l'Espagne n'était pas en cela inspirée par de réels besoins économiques; elle n'avait sous son roi Alphonse XII que des relations assez froides avec le gouvernement français; elle n'avait pas une vraie politique coloniale; elle avait. beaucoup de mal à garder ses anciennes colonies, et ne pouvait pas sérieusement se soucier d'en acquérir d'autres.

Tu-duc chercha aussi à établir des relations avec le Siam; en effet, une alliance entre tous les royaumes de l'Indo-Chine eût pu mettre quelque obstacle aux ambitions européennes; mais il y avait entre eux plus de jalousies que de désirs d'une

yéritable entente, et leurs querelles avaient déjà été précieuses aux puissances occidentales.

L'empereur d'Annam compta davantage sur la protection de la Chine. Le gouvernement de Péking avait déjà fait des réserves au sujet du traité de 1874; depuis, Tu-duc n'avait pas cessé de lui envoyer des ambassades annuelles, chargées de ses présents et de ses hommages. Ainsi, en 1880, la Gazette de Péking enregistrait avec quelque solennité ses formules de vassalité. « Votre Majesté, y disait Tu-duc à Tempereur chinois, a toujours daigné accorder l'investiture de ses grâces particulières aux souverains de mon pays, qui depuis longtemps fait partie des royaumes tributaires de la Chine... Tous les royaumes tributaires ne demandent qu'à aller vous offrir tribut continuellement... Je me suis conformé avec respect aux règles que doivent suivre les princes vassaux, et de loin j'ai les yeux fixés sur votre cour. » Et Tu-duc annonçait l'envoi de riches présents, dents d'éléphant, cornes de rhinocéros, bois d'aloès, des centaines de pièces de satin, de soie, de taffetas. Le gouvernement français avait essayé d'empêcher le départ de l'ambassade annamite pour Péking ; cette opposition ne fit que souligner le caractère de l'événement. Les envoyés de Tu-duc furent reçus à Péking selon les rites traditionnels en juillet 1881 ^ Que restait-il du protectorat de la France sur l'Annam?

Le gouvernement français résolut de faire cesser cette situation qui compromettait son inQuence en Indo-Chine. Il fit connaître ses intentions d'abord discrètement au gouvernement chinois et à l'empereur d'Annam , il affirma ses droits fondés sur les traités et il fut question d'envoyer dans les mers de l'Extrême-Orient des forces navales supplémentaires.

Le 10 août 1880, — c'était au moment du départ de l'ambassade annamite pour Péking, — le marquis Tseng, fils de Tseng Kwo-fan, ministre de Chine à Londres et Paris, demandait au gouvernement français des explications à ce

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