II. — LA GUERRE (FÉVRIER 1904 — SEPT
Le 8 février 1904, le consul japonais à Port-Arthur, qui venait de recevoir de son gouvernement l'ordre de quitter la ville, était retenu à dîner par l'état-major russe ; il s'embarquait ensuite ; il avait avec lui comme domestique un officier de la marine japonaise qui put aisément, en s'en allant, noter la position des navires russes à l'ancre dans le port. A onze heures et demie du soir, une triple explosion éclata au milieu de l'escadre russe; trois de ses meilleurs bâtiments, le Cesarevitchyle Retvisan et le Pallada^ venaient d'être dangereusement touchés par trois torpilles japonaises : l'escadre russe se trouva aussitôt par là en état d'infériorité.
Le même jour, deux navires russes, le croiseur Varyag et la canonnière Koreetz, à l'ancre dans la rade de Tchemulpo parmi d'autres navires de tous pavillons, furent sommés par
LA 6UBRRE 349
la flotte japonaise de Tamiral Uriyu de sortir du port pour accepter le combat. Malgré la folie d'une telle lutte, au milieu de rémotion de tous, les deux vaisseaux russes sortirent ; ils se trouvèrent en présence de six croiseurs japonais et de huit torpilleurs; aussitôt attaqués et criblés de boulets, ils se défendirent avec le plus beau courage; bientôt démolis et refoulés dans le port, ils se firent couler pour ne pas tomber au pouvoir des Japonais.
C'est ainsi que commença la guerre russo-japonaise. L'opinion publique, dans le monde entier, fut bouleversée par la nouvelle de ces événements; en général elle fut sévère aux Japonais, auxquels elle reprocha de n'avoir pas formellement déclaré la guerre, de n'avoir pas prévenu les Russes que la rupture des relations diplomatiques comportait l'ouverture immédiate des hostilités, d'avoir violé le droit des gens. Il n'y a peut-être pas lieu de s'indigner à ce point; en novembre 1853, la flotte russe de la mer Noire brûlait des vaisseaux turcs en rade de Sinope avant qu'il n'y eût réellement état de guerre entre la Russie et la Turquie, et jusqu'ici le droit des gens n'exige pas que l'ouverture des hostilités soit précédée d'une déclaration de guerre ; c'est une des questions dont s'est occupée la seconde conférence de la Paix à La Haye, en 1907; les temps de la chevalerie sont désormais éloignés, et dans notre époque très réaliste on estime volontiers qu'il y aurait de la naïveté à prévenir l'ennemi des coups qu'on va lui porter. Si l'on peut reprocher aux Japonais quelque brutalité dans l'action, on peut reprocher aux Russes leur imprévoyance : pourquoi, quand ils refusaient de répondre aux dernières sommations japonaises, n'avoir pas rappelé le Varyag et le Koreetz à Port-Arthur? Pourquoi n'avoir pas dès lors surveillé soigneusement les approches de leur escadre? Us ne daignèrent pas s'effrayer du mal que pouvait leur faire un ennemi très bien préparé, et, surpris dans leur insouciance, ils tâchèrent de faire oublier leur erreur en s'indignant hautement contre une attaque trop hardie. Leur protestation d'ailleurs ne pouvait être que platonique. Le coup était porté,
350 LA GITBRRI KOœû-JAPONAISË
au bon endroit; la flotte russe de YladirostidL encore retenue dans les glaces, la flotte de Port-Arthur déjà graTement atteinte, les Japonais purent espérer rester les maîtres de la mer : ce qui était pour eux le point capital. On comprend d'après cela pourquoi ils ne voulaient pas attendre le prin* temps pour agir, et aussi pourquoi les Russes avaient traîné les choses en longueur, pour gagner l'époque de Tannée où toutes leurs forces navales auraient pu être concentrées à Port- Arthur. En vérité tout le sort de la guerre est renfermé en germe dans ces premiers événements,
La flotte japonaise de l'amiral Togo, établie dès lors devant Port- Arthur, essaya d'y enfermer les vaisseaux de lamiral Makharof. Celui-ci faisait de fréquentes sorties pour entraîner ses troupes et fatiguer l'ennemi ; le 13 avril, après une sortie assez heureuse, il rentrait au port sur son vaisseau-amiral, un des meilleurs cuirassés de la flotte russe, le Petropaulovsk; il passa sur une mine flottante déposée par les Japonais; l'explosion fit sauter les poudres et les chaudières, et le Petrapaulovsk, fendu par le milieu, coula en quelques minutes avec presque tout son équipage. Ainsi la flotte russe, déjà désemparée, dut se tenir enfermée dans Port-Arthur, occupée surtout de ne pas se ^aisser « embouteiller ». Les Japonais purent à leur aise débarquer une armée en Corée; dès le 23 février, le gouvernement de Tokio imposait à celui de Séoul une sorte de protectorat; le gouvernement coréen, en effet, par une convention spéciale, s'engageait à mettre une confiance absolue dans le gouvernement impérial du Japon et à adopter les conseils de ce dernier concernant l'amélioration de son administration ; le gouvernement japonais s'engageait à garantir d'une manière définitive l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire de Corée. Le pauvre empereur de Corée, Li-hsi, dut permettre aux Japonais de prendre toutes les mesures propres à assurer son indépendance, et notamment de couvrir tout son royaume de leurs armées.
La Chine demeura neutre; le Japon le lui conseilla, le lui imposa ; toute agitation populaire en Chine eût pu amener
LA 6UBRRË 351
une intenrentian européenne, qui eût été certainement nuisible au Japon. La Russie aurait pu, de son côté, en violant sur quelque point la neutralité de la Chine, susciter quelque désordre pour provoquer des complications; elle ne le fit point, croyant n*avoir pas besoin de l'Europe pour écraser le Japon ; elle reconnut formellement la neutralité de Tempire chinois en dehors de la Mandchourie, le champ de bataille, qui fut un champ clos. La Chine en effet fut remarquablement calme, sinon indifférente, pendant toute la durée des hostilités. Le Japon mit, d'autre part, les plus habiles scrupules à respecter les lois de la guerre, reconnues par les grandes puissances, en matière de prises maritimes, de traitement des prisonniers, de respect des neutres. II put renfermer la querelle entre lui et la Russie. Ce fut un grand duel.
Le gouvernement russe faisait si peu au Japon Thonneur de le craindre qu'il n'avait fait que des préparatifs tout à fait insuffisants ; Touverture des hostilités le mit dans un désarroi complet, et, lorsque le général japonais Kuroki arriva sur les bords du Yalou, à la frontière septentrionale de la Corée, avec 45 000 hommes, il ne trouva devant lui qu'une petite armée de 8 000 Russes, sous le commandement du général Zassoulitch. Il leur livra bataille, le !•' mai 1904, pour s'assurer le passage du fleuve; ce fut la bataille de Kialientzé; malgré Tinfériorité de leur nombre, les Russes s'y comportèrent avec une merveilleuse bravoure, et les Japonais ne franchirent le Yalou qu'à grand'peine. Le général Zassoulitch battit en retraite sur Feng-hoang-cheng, à l'entrée des défilés qui, dans les monts Chan-aline, conduisent à la vallée du Liao-ho vers Moukden. Le général Kuroki s'y établit sans essayer d'abord de les franchir, car il avait Port-Arthur et le Liao-toung à sa gauche, il pouvait craindre une diversion russe sur ses communications. IL lui fallut attendre que les Russes de cette région fussent rédnits à l'impuissance.
Pendant de longs mois, en effet, toutes les préoccupations et tous les efforts du Japon furent concentrés sur Port-Arthur. Le 5 mai, une seconde armée japonaise, sous le général Oku, fut
débarquée à Pit-se-vo, sur la côte orientale du Liao-loun^, à environ 150 kilomètres au nord de Port-Arlhur; son objectif était de séparer Port-Arthur des armées russes de la Mandchourie, pour en assurer l'investissement; car les opérations militaires des Japonais furent conduites avec la même méthode que leurs négociations diplomatiques. Descendant lentement le long du rivage, ils rempbrtèrent sur les Russes de Port-Arlhur la victoire de Kin-tchéou le 26 mai, et occupèrent Dalny le 30. Port-Arthur était enveloppé par terre.
Là encore, les Russes, faute d'une préparation suffisante, ne s'étaient pas trouvés en forces. Pourtant leur général en chef, Kouropatkine, voulut essayer du moins d'empêcher l'investissement de Port -Arthur; il envoya au sud le 1" corps de son armée, sous le lieutenant-général Stackelberg. Celui-ci livra au général Oku la bataille de Vafangou; il ne put forcer les lignes ennemies; il eut même beaucoup de peine à éviter un mouvement tournant fort habile de son adversaire, et il se retira sur Kaï-ping, à portée des secours du général en chef. Port-Arthur demeura investi.
L'escadre de Vladivostok, sous les amiraux Reitzenstein, Bezobrasof, essaya quelques sorties à travers la mer du Japon; elle remporta quelques succès sur l'amiral japonais Kamimoura et jeta la terreur sur les côtes japonaises, enlevant même quelques vaisseaux de transport; les Russes espérèrent qu'elle pourrait gagner le golfe de Pet-chi-li et débloquer Port- Arthur. Les Japonais ne furent pas sans inquiétude ; ils reprochèrent à l'amiral Kamimoura son insuffisance; sa maison de Kobé fut pillée et dévastée par la foule. Pourtant les vaisseaux russes ne parvinrent pas à doubler le détroit de Corée.
Mais aussi l'amiral Togo n'avait pas réussi à « embouteiller» l'escadre russe dans Port-Arthur; deux fois en février, en avril, les (ransports qu'il avait essayés de couler dans rentrée du port avaient été écartés par les Russes ou par les vents : dans la nuit du 2 au 3 mai, il eut plus de succès et parvint à obstruer la passe. Le 13 mai, les Russes la dégagèrent, et, en voulant s'y opposer, un cuirassé japonais, le Hatsusé^ fut
coulé. Et le commandement japonais devenait un peu fiévreux; il craignait une intervention des armées russes de Mandchourie; il tenta d'enlever Port-Arthur de vive force; il risqua de brusques attaques en juillet et août; elles furent repoussées avec de grandes pertes; il fallut renoncer à une prise d'assaut, se résigner à un siège lent et scientifique.
Cependant l'amiral Skrydiof avait remplacé Tamiral Makharof au commandement des escadres russes de TExtrême-Orient. Il ne put pas gagner Port-Arthur, il s'établit à Vladivostok. Il résolut, coûte que coûte, de réunir les deux escadres russes, seul moyen de lutter contre les flottes japonaises de Togo et Kamimoura, et il ordonna la grande sortie combinée du 10 août. Ce fut une formidable bataille. L'escadre de Vladivostok, sous l'amiral de Jessen, pensa infliger à Kamimoura un échec décisif; mais, avide de se distinguer enfin et renforcé de quelques torpilleurs, il ne laissa pas passer les Russes; un de leurs croiseurs, le Rurik^ criblé de boulets, sombra; les deux autres, désemparés, durent rentrer à Vladivostok le 14 août. La bataille fut plus dramatique encore à Port-Arthur : l'escadre russe sortit le 10 août, sous le commandement des amiraux Witheft et Oukhtomski. Elle se jeta sur les lignes de Togo avec une telle résolution qu'elle les brisa et ouvrit le passage. Les Japonais s'acharnèrent sur le vaisseau-amiral le Césarevitch, qui, gravement atteint, resta en arrière ; l'amiral Witheft y fut tué. Le commandement passaà l'amiral prince Oukhtomski ; il semble, de l'aveu même de Togo, qu'il pouvait, sacrifiant le Césarevitch, gagner la haute mer, vers l'île Quelpaert et le détroit de Corée, atteindre la mer du Japon, prendre en mauvaise posture l'amiral Kamimoura, et balancer ainsi la fortune de la guerre. La surprise et la joie de l'amiral Togo furent grandes, lorsqu'il vit les vaisseaux russes faire machine en arrière et rentrer lentement dans Port-Arthur, ramenant le Césarevitch. Quelques-uns des vaisseaux russes qui avaient passé atteignirent Kiao-tchéou, ou Wou-soung, ou Saigon, ports neutres où ils furent successivement désarmés. Même à Tchéfou, le contre-torpilleur Reschitelny fut enlevé par les
Driault. — Extrême-Orient. 23
Japonais malgré la neutralité du port et les protestations du gouvernement chinois; le vaisseau coula pendant qu'on remmenait à Dalny. L'incident fit encore grand bruit dans la presse des deux mondes. Il fut bientôt effacé par de plus graves événements.
En effet les Japonais furent obligés de se préoccuper de la concentration des armées russes, enfin achevée sur la rive gauche du Liao-ho, sous le commandement du général Kouropatkine. Ils laissèrent la conduite du siège de Port-Arthur au général Nogi, et formèrent une grande armée au nord du Liaotoung, sous le commandement suprême du maréchal Oyama, assisté des généraux Oku, Nodzu et Kuroki : celui-ci, désormais couvert sur sa gauche, avait franchi sans grandes difficultés les défilés de Feng-hoang-tcheng. Le 25 août, le maréchal Oyama jeta toute son armée sur les lignes russes de liao-yang, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Moukden; il se heurta à une résistance très serrée; pendant plusieurs jours, la lutte se poursuivit, acharnée, meurtrière, sans qu'aucune des deux armées pût entamer l'autre ; et le général Kouropatkine, tenant bien ses troupes en mains, esquissait sous sa propre direction une vigoureuse offensive de son aile droite; mais sa gauche faiblit sous les attaques du général Kuroki ; son commandant, le prince Orlof, fut blessé et la panique se mit dans quelques régiments; Kuroki put enfin gagner du terrain. Kouropatkine fut obligé de ramener en arrière sa droite et son centre, le 5 septembre; il battit en retraite de quelques lieues seulement, derrière le Cha-ho ; il avait perdu 30 000 hommes, mais les Japonais en avaient perdu 50 000. Les résultats de la bataille de Liao-yang n'avaient rien de décisif.
Le général russe put achever, derrière ses lignes de retranchements, la concentration de ses troupes; il put disposer bientôt de 250000 hommes. Les Japonais en avaient autant. Il était désormais forcé de prendre l'offensive; l'opinion piU)lique, en Russie et dans toute l'Europe, commençait à lui reprocher sa faiblesse, et il ne pouvait pas abandonner les défenseurs de Port-Arthur sans faire un énergique effort pour
LA fiUERRfi 355
les rejoindre. Pressé par les ordres de son gouvernement, mats ayant d*ètre tout à fait sûr du succès, il annonça à ses soldats, par une proclamation solennelle, le 2 octobre, que le temps de Taction enfln était venu, qu'il allait les conduire contre les bpoaais et sauver les héros de Port-Arthur« Sa proclamation fut accueillie avec enthousiasme, et, le 5 octobre, la bataille du Cha-ho fut engagée. Elle dura tout le mois. Pendant une quinzaine de jours, par une série de petits combats, Kouropatkine essaya de saisir quelque point faible dans la ligne de ses ennemis; il fut partout contenu; le 16 pourtant, après un engagement d'une violence inouïe, les Russes restèrent maîtres de la colline Poutilof, qui dominait la plus grande partie du champ de bataille; mais la gauche russe, sous Kouropatkine lui-même, ne put pas débger Kuroki des rochers où il s'était établi ; cela permit au maréchal Oyama de tenter, le long de la voie ferrée, de déborder la droite russe avec les armées d'Oku et de Nodzu ; celle-ci, à Textrème-droite russe, gagna du terrain et commença de menacer les communications de l'armée de Kouropatkine avec Moukden. Kouropatkine dut, le 30 octobre, ordonner la retraite; elle fut triste, étant Tabandon d'une offensive qui avait excité chez les soldats russes une belle ardeur ; elle s accomplit pourtant dans des conditions de méthode très remarquable, ei le général russe enferma son armée dans les lignes de Moukden, à quarante kilomètres seulement au nord du Cha-ho. En dépit de leur résultat, ces longues batailles de liao-yang et du Cha-ho, qui remplirent presque complètement les mois de s^tembre et d'octobre 1904, font le plus grand honneur au général Kouropatkine et à son armée; à si longue distance des ressources de sa patrie, il avait affaire à trop forte partie pour vaincre; mais il fit vraiment tout œ qu'il était possible de faire. Il faut remarquer en effet qu'entre Liao-yang et Moukden il n'y a que 60 ou 70 kilomètres, et qu'il s'y maintint un an contre un ennemi sans cesse renforcé et abondamment ravitaillé. L'histoire sans doute ne cessera pas de célébrer le mérite d'une telle conduite.
L'offensive russe n'en était pas moins brisée pour plusieurs
mois ; Kouropalkine avait perdu 70 000 hommes sur le Cha-ho^ et derrière Tarmée d'Oyama victorieuse, les Japonais pureat achever le siège de Port- Arthur. Les récents événements avaient jeté le désarroi dans le gouvernement russe ; il rappela le viceroi Alexeief à Saint-Pétersbourg, pour laisser à fcouropatkine une autorité incontestée; et il fit un formidable effort pour disputer encore aux Japonais la maîtrise de la mer. Le 15 octobre, Tamiral Rojdestvensky partit de Cronsladt avec la flotte de la Baltique, pour les mers de rExtrème-Orient. Les Japonais espéraient bien prendre Port- Arthur avant qu'il y fût arrivé; mais il espérait gagner Vladivostok au printemps de 1905, inquiéter les communications des Japonais avec leur armée de Mandchourie et la mettre en posture délicate en face de Kouropalkine renforcé ; il pouvait en effet remettre en question le sort de la guerre.
A travers des difficultés considérables, sur une route aussi longue, il effectua son voyage dans les meilleures conditions. Au passage de la mer du Nord, à la hauteur de Hull, parmi des barques de pèche, il se crut entouré de torpilleurs ennemis; il lira quelques coups de canon et fit plusieurs victimes parmi les pêcheurs anglais. L'incident prit aussitôt d'énormes proportions; l'Angleterre menaça de détruire la flotte russe au passage; il en fût résulté une guerre générale, sur laquelle peut-être le gouvernement de Saint-Pétersbourg fondait des espérances suprêmes; mais la France venait de signer avec l'Angleterre la convention du 8 avril 1904 et commençait d'établir avec le gouvernement de Londres des relations très cordiales; elle offrit sa médiation, et l'affaire de Hull fut traduite devant une commission internalionale qui se réunit à Paris et qui régla le différend par une sorte de jugement arbitral, le 26 février 1905; le gouvernement russe paya les indemnités qu'il devait aux victimes de sa canonnade. L'amiral Rojdestvensky avait continué sa route par Tanger et Madagascar.
Cependant l'agonie de Port-Arthur se prolongeait. Le moral des troupes assiégées avait été profondément atteint par les
échecs et l'éloignement du général Kouropatkine. Et les Japonais poussaient plus hardiment leurs galeries d'investissement, mettaient en batterie de lourds obusiers qui faisaient de grands ravages dans les lignes de la défense. Le 1" décembre, ils enlevèrent la colline de 203 mètres qui, à Touest de la rade, domine toute la ville. Le Sébastopol fut torpillé dans le port. Le bombardement commença de faire de terribles ravages dans les positions russes; le 15 décembre, le général Kondratenko, qui était « Fâme de la défense », fut tué dans le fort de Kikouan, et il parut à ses soldats que sans lui on ne pouvait plus avoir Tespoir de vaincre. Le 1" janvier 1905, un assaut décisif des Japonais leur livra le « Nid d'Aigle ». Le soir même, le général Slœssel, gouverneur de la place, envoyait un parlementaire au général Nogi et demandait à capituler. Les honneurs militaires lui furent accordés; la place fut remise aux Japonais, avec 30 000 prisonniers.
Le désastre moral était aussi grand que le désastre militaire ; la partie était perdue pour les Russes; ils firent encore de vaillants efforts pour en relarder l'aveu ; mais dès ce moment il put paraître que la victoire des Japonais était certaine. Le maréchal Oyama encadra dans ses lignes la plus grande partie de Tarmée du général Nogi, et, ses préparatifs achevés, il résolut d'enlever Moukden de haute lutte ; il établit sur le centre de son armée les grosses pièces de siège qui avaient servi à l'attaque ou à la défense de Port-Arthur, et il pensa de la sorte rendre la résistance impossible aux Russes. La bataille de Moukden fut pourtant aussi disputée que les précédentes. Elle commença le h mars par une épouvantable canonnade qui, en effet, causa de grandes perles aux troupes du général Kouropatkine; ce fut une des plus sanglantes luttes de l'histoire contemporaine; les Russes eurent 80 000 hommes hors de combat, mais les Japonais en eurent eux-mêmes 60 000. Le maréchal Oyama l'emporta par la même tactique qui lui avait réussi sur le Cha-ho : il profila de sa légère supériorité numérique pour déborder la droite des Russes, menacer ainsi leur retraite et les obliger à abandonner Moukden ; ils ne cédèrent que le
J5g LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE
9 mars, et se retirèrent en bon ordre sur la route de Tié-ling. Il faut admirer jusque dans ces derniers combats la méthode rigoureuse, la vigueur des Japonais, mais plus encore Théroïsme tranquille et la ténacité extraordinaire des Russes : combien d'armées, après tant de désastres, auraient conserré une pareille tenue morale! En vérité, la valeur du soldat japonais fut une révélation étonnante pour le monde entier; mais la réputation du soldat russe ne fléchit point en cette pénible campagne.
Le dénouement du drame russo-japonais, engagé devant Port-Arthur, s'accomplit aussi sur mer. L'amiral Rojdestvensky avait séjourné près de trois mois dans les eaux de Madagascar; il avait achevé de donner à sa flotte une organisation aussi parfaite que possible, et il avait ainsi laissé à l'escadre de réserve de l'amiral Nebogatof le temps de se former derrière lui pour le rejoindre bientôt. Il traversa le détroit de Malacca, le 8 avril, et l'on peut dire que l'univers porta son attention sur la partie suprême qui s'engageait. Le 11 avril, la flotte russe jeta l'ancre à la baie de Camraigne, dans les eaux françaises de la côte annamite; elle acheva d'y prendre des ressources diverses; elle y fut rejointe par les vaisseaux de l'amiral Nebogatof. Le 8 mai enfin, sa concentration achevée, elle s'engagea dans les mers de Chine. Pendant près de trois semaines, un silence émouvant tomba sur les scènes qui se préparaient; nul ne savait le chemin pris par la flotte russe : allait-elle droit sur le détroit de Corée, ou doublait-elle l'archipel du Japon par sa côte orientale pour gagner Vladivostok? Nul ne savait où était l'amiral Togo. Tout à coup, le 28 mai, le monde entier connut le grand désastre des Russes. Le 27, ils avaient essayé de passer par le détroit de Corée; comme ils arrivaient à la hauteur des îles Tsou-shima, Togo, qui les y^ attendait, les attaqua dans leur ordre de marche ; ce ne fut pas une bataille ; ce fut une exécution : en &0 minutes, les cuirassés japonais, tirant à 7 ou 8 000 mètres de distance avec une exactitude merveilleuse, décimèrent les vaisseaux russes qui n'avaient pas de canons d'aussi longue portée; puis, sans presque aucun
effort, presque sans perte, comme à la manœuvre, les torpilleurs de Togo achevèrent la destruction de la flotte de Rojdestvensky : tout fut pris ou coulé.
Huit jours après, le 8 juin, la médiation américaine s'offrait. En attendant qu'elle aboutit, les Japonais entreprirent la conquête de Sakhaline; le 7 juillet, ils occupèrent Eorsakof, puis Alexandrovsk. Le 31 juillet, le général Liapounof, gouverneur de l'Ile, capitula.
m. LE TRAITÉ DE PORTSMOUTH (5 SEPT. 1905)
Dès l'hiver, le président des États-Unis, M. Roosevelt, s'était montré disposé à offrir sa médiation entre les belligérants. Les circonstances n'étaient pas encore favorables. Au lendemain de la bataille de Tsou-sima, M. Roosevelt précisa ses intentions; elles lui étaient inspirées par la généreuse pensée de faire cesser une guerre sanglante, aussi par les intérêts de son pays : les États-Unis avaient pu jusque-là accorder leur sympathie au Japon, car ils redoutaient la trop grande puissance de la Russie; désormais ils redoutaient la trop grande puissance du Japon, et craignaient qu'il ne pût établir sa prépondérance sur l'océan Pacifique. 11 était urgent de couper court à des hostilités dont les conséquences indirec(es devenaient très graves.
Le 8 juin, l'ambassadeur des États-Unis à Saint-Pétersbourg, M. Meyer, se présenta chez l'empereur Nicolas II et lui proposa les bons offices de son gouvernement. Sur le bruit qui en avait couru, les généraux de l'armée de Mandchourie adressèrent une chaleureuse protestation au tsar, et affirmèrent leur énergique volonté de lutter encore et de forcer.la victoire à changer de camp. Mais la situation intérieure de la Russie était de plus en plus critique; les entreprises du parti révolutionnaire étaient devenues très hardies et trouvaient un encouragement dans les défaites de l'armée el des flottes d'Extrême-Orient; surtout il paraissait très
360 LA GUERRE HUSSO-JAPONAISB
difficile d'arracher la victoire aux Japonais. Le 10 juin, Nicolas II accepta le principe de la médiation américaine; il fit toutes réserves sur les conditions de celte acceptation ; il consentit seulement à entendre les propositions japonaises.
Le 2 juillet, les deux puissances belligérantes désignèrent leurs plénipotentiaires : le Japon nomma le baron Komura et M. Takahira; Tempereur de Russie nomma le comte Mouravieff, et M. de Rosen; le comte Mouravieff, n'ayant pas accepté, fut remplacé par M. Witte. Le 5 août, les plénipotentiaires se rencontrèrent pour la première fois à Oyster- Bay, à bord du yacht présidentiel, le May-flower^ où M. Roosevelt les présenta les uns aux autres.
Aux premières conférences à Portsmouth, dans le New- Hampshire, dès que les pouvoirs respectifs eurent été échangés, M. Komura fit connaître les conditions que le gouvernement japonais mettait au rétablissement de la paix : il demandait une indemnité de guerre dont le chiffre serait à débattre, Tile de Sakhaline, Port-Arthur et la presqu'île de Liao-toung, la restitution de la Mandchourie à la Chine, la cession au Japon du chemin de fer de rEsl-Chinois à partir de Kharbio, c'est-àdire en son entier, la reconnaissance du protectorat japonais sur la Corée, l'abandon au Japon de tous les navires russes actuellement internés dans les différents ports neutres de l'Extrême-Orient, la limitation des forces russes en Extrême- Orient.
Le plénipotentiaire russe accepta les conditions qui lui étaient proposées sur la Corée, la Mandchourie, le chemin de fer de l'Est-Chinois, sauf à débattre l'endroit d'où partirait la nouvelle administration japonaise. C'était en somme à peu près ce que le Japon avait réclamé avant la guerre. M. Witte se refusa à céder Sakhaline, à admettre même le principe d'une indemnité de guerre, et surtout à tout abandon des navires russes et à la limitation des forces russes en Extrême- Orient : il voyait dans ces conditions une atteinte inacceptable à l'honneur de la Russie et à sa situation de grande puissance. Les pourparlers furent suspendus; les plénipoten-
liaires demandèrent de nouvelles instructions à leurs gouvernements; les opinions étaient partout très pessimistes.
Le 23 août, le Japon consentit à laissera la Russie la moitié de File Sakhaline, moyennant le paiement d une indemnité égale à ses frais de guerre, qui pourrait être considérée comme le rachat de la moitié de Sakhaline et ménagerait ainsi Tamourpropre du gouvernement russe. M. Witte enregistra cet abandon par le Japon de la moitié de Sakhaline, mais déclara qu'il n'était pas autorisé à le payer de quelque somme que ce fût. Et comme les plénipotentiaires japonais ne parlaient plus de la limitation des armements russes et de la livraison des bâtiments russes de rExtrème-Orient, M. Roosevelt insista auprès de M. Witte et de M. de Rosen pour Tacceptalion des dernières conditions japonaises; ce fut en vain. Il s'adressa au tsar lui-même, en faisant appel à ses sentiments pacifiques. Le 27 août, le tsar répondit par un refus; il ne voulait pas payer la moindre indemnité de guerre, sous une forme ou sous une autre. Télégrammes sur télégrammes furent échangées pendant quelques heures, de Portsmouth à Tokio et à Saint-Pétersbourg : le gouvernement russe ne céda point. Il fallut bien se persuader que les opérations militaires allaient recommencer.
A la séance du 29 août, un coup de théâtre, qui parut d*abord étrange, se produisit; les Japonais renoncèrent à toute indemnité, et pourtant ils en auraient eu le plus grand besoin. Dès lors, la paix était faite. On s'est étonné d'abord de cette faiblesse du gouvernement de Tokio : mais il ne pouvait plus rien tirer de la guerre ; la prise de Vladivostok n'eût pas été un coup décisif pour la Russie, elle en avait pris son parti. L'armée de Mandchourie était restée très redoutable dans ses lignes de Tiéling; elle n'avait reculé en un an que de^lOO à 150 kilomètres, malgré les hécatombes humaines; en la supposant encore et toujours vaincue, il y a 500 kilomètres de Tiéling à Kharbin, 500 autres de Kharbin à TAmour; en somme, la situation militaire de la Russie était restée forte en Extrême-Orient; c'était le fruit de l'habileté de
Kouropatkiue et de là ténacité élonnante de ses .troupes : à continuer les hostilités, le Japon^ ses finances épuisées, risquait de compromettre même les résultats obtenus. Il faut sans doute admettre aussi que le gouvernement anglais, de plus en plus influent à Toki'o — il venait de renouveler,, le 45 août 1905, son traité d'alliance avec le Japon, — donna des conseils de paix, et que le gouvernement des État§-Unis exerça quelque pression sur les décisions du gouvernement japonais ; pourtant il serait probablement exagéré de comparer ces interventions à celle de la Russie, de la France et de l'Allemagne après le traité de Shimonoseki.
Le traité de Portsmouth fut signé le 5 septembre 1905 ^ selon les conditions qui résultaient des discussions précédentes. En voici les principaux termes : le gouvernement russe, reconnaissant que le Japon possède en Corée des intérêts prépondérants, politiques, militaires et économiques, s'engage à s'abstenir de toute opposition au sujet des mesures de bons conseils, de protection et de contrôle que le gouvernement japonais peut juger nécessaire de prendre en Corée. — Le Japon et la Russie s'engagent mutuellement à évacuer complètement el simultanément la Mandchourie, à en rétrocéder entièrement et complètement toutes les parties à l'administration de la Chine, le gouvernement russe déclarant n'avoir en Mandchourie aucun avantage territorial, ni aucune concession préférentielle ou exclusive au détriment de la souveraineté chinoise ou incompatible avec le principe des facilités égales; les deux gouvernements s'engagent réciproquement à ne pas porter obstacle aux mesures générales, communes à toutes les puissances, que la Chine pourrait prendre pour le développement du commerce et de l'industrie de la Mandchourie. — Le gouvernement russe transfère et assigne au gouvernement japonais, avec le consentement de la Chine, le bail de Port-Arthur, Talien-wan et du territoire adjacent. — Le gouvernement russe transfère et assigne au gouvernement japonais, sans compensation et avec le consentement du gouvernement chinois, la voie ferrée entre Port-
LE TBAITÉ DE PORTSMOUTH UZ
Arthur et Ghang-Ghonn (à 2ô0 kilomètres au sud de Khaii)in, au point de départ de rembranchement de Girin). — Le gouvernement russe cède au gouyemement japonais, à perpétuité et en toute souveraineté, la partie méridionale de File Sakhaline avec les iles adjacentes; le hO"" de latitude nord est adopté comme frontière septentrionale du territoire cédé. — Des promesses étaient échangées pour la négociation d'un traité de commerce et du régime des pêcheries dans la mer d'Okhotsk.
La joie fut grande chez les Russes den'aroir pas été obligés à de plus graves concessions, et l'empereur Nicolas II éleva M. Witte à la dignité de comte. La déception fut aussi grande au Japon de n'avoir pas obtenu des avantages plus considérables; le peuple se souleva contre le gouvernement, lui reprocha « une paix humiliante » ; il y eut de graves désordres à Tokio, un ministère fut incendié, il fallut mettre la ville en état de siège. Ce fut la dernière manifestation du chauvinisme japonais, surexcité depuis deux ans par les émotions les plus dramatiques. L'opinion publique, même au Japon, vit ensuite les choses avec plus de sang-froid et d'exactitude.
Le succès du Japon est d'une importance peut-être encore incalculable. Les obstacles formidables que la Russie lui opposait sont écartés ; elle est rejetée vers l'ouest. Au reste, Texpansion russe en Extrême-Orient avait un caractère artificiel; elle n'était pas le résultat d'une production intensive nécessitant des débouchés proportionnés; on ne peut même pas dire que la Mandchourie soit le chemin naturel de la Russie au marché chinois; la Russie a des voies de pénétration beaucoup plus précieuses vers les plus riches régions de la Chine, et ses désastres de 1905 sans doute la ramèneront à TAsie Centrale et au développement de ses grandes routes du Turkestan. Ainsi il lui est possible de laisser au Japon sans arrière-pensée la suprématie de TExtrême-Orient; cette suprématie est désormais établie, pour un temps qu'il est impossible de déterminer; elle est le caractère propre de la situation actuelle : le Japon exerce sur la Corée un protectorat très
jaloux; il chassa de bonne heure les étrangers des diverses fonctions qu'ils y occupaient; le 17 novembre 1905, il imposa au malheureux empereur Li-hsi un. traité par lequel il prenait la direction des affaires extérieures de la Corée, par l'intermédiaire d'un résident général établi à Séoul; en juillet 1907, Li-hsi a été obligé d'abdiquer, et dès lors, même pour l'administration intérieure de la Corée, toute Tautorilé appartient au résident général japonais. C'est la situation de l'Angleterre en Egypte, ou même de la France en Tunisie. La ligne du chemin de fer a été achevée de Fousan à Séoul et se prolonge en Mandchourie pour rejoindre à Liaoyang les voies de l'Est-Chinois administré aussi par le Japon. Fousan remplacera sans doute Vladivostok comme terminus des voies de l'Asie septentrionale, du transsibérien et du Iransmandchourien ; il sera comme le Brindisi de l'Extrême- Orient. Le Japon possède par la Corée et Port-Arthur les points de pénétration qui lui étaient nécessaires pour agir sur le continent. Son triomphe est complet : il a obtenu beaucoup plus d'avantages qu'il n'en espérait en ouvrant la négociation de 1903.
La Russie d'ailleurs n'est pas seule atteinte par les derniers événements; les autres puissances européennes partagent indi- j
rectement son échec. L'Angleterre n'a plus d'autre ambition dans ces pays que de s'accorder avec le Japon, devant lequel ^
elle s'efface ; il a été déjà question de sa renonciation au bail 1
de Weï-haï-weï. Les États-Unis craignent de ne pas établir j
aisément leur domination sur le Pacifique. La France a éprouvé '
quelque inquiétude au sujet de l'Indo-Chine; elle a eu quel- |
ques difficultés avec le Japon pendant la guerre de 1905, à j
cause du long séjour de la flotte russe dans les eaux de Madagascar et de l'Annam ; ces incidents sont oubliés aujourd'hui, et une étroite entente, par le traité de juin 1907, a renoué entre la France et le Japon les excellentes relations qu'ils entretenaient depuis la révolution de 1868. L'Allemagne peut se sentir menacée à Kiao-tchéou; il est difficile désor- J
mais de penser que l'occupation de Kiao-tchéou puisse être
le point de départ d'une large expansion germanique sur rExtrême-Orient.
Car il n'est plus beaucoup question maintenant de partager le gâteau chinois. Les entreprises de l'Europe sont devenues tout d'un coup très discrètes. Et c'est la grande nouveauté que les victoires japonaises ont introduite dans la question d'Extrême-Orient : les Jaunes apparaissent comme les égaux des Blancs ; jamais les peuples de race rouge ou noire n'avaient donné un tel spectacle; au contact des Blancs, ils disparaissaient ou se soumettaient. 11 n'en sera pas ainsi des Jaunes, et par là le moment actuel de l'histoire générale de l'humanité a une importance exceptionnelle.