H. Cordier, Relations, III
vice-roi de rExtrèm&^Orient. Gela soulignait, peut-être imprudemment, la volonté de la Russie de pousser ses avantages en Extrême-Orient et d'y constituer une sorte d'empire russe* En même temps, sous prétexte que les tribus Kounghouses commettaient de continuels brigandages sur la voie ferrée, des troupes russes occupèrent de nouveau la Mandchourie et descendirent sur Moukden. C'était le commencement du gouver* nemeftt du vice-roi Alexeief.
Les Japonais se plaignirent, montrèrent de la colère. Les Russes s'en amusaient; beaucoup parmi eux désiraient une guerre où l'on frotterait les oreilles aux petits Nippons, si cavalièrement traités en 188&; ils montrèrent en toute cette aventure une assurance aveugle» une outrecuidance qui leur cacha toute la gravité du danger qu'ils couraient, et qui explique leurs inlassables usurpations et leur imprudence. Car il semble qu'alors ils ne risquaient rien en Mandchourie ni à Port-Arthur; ils auraient sans doute pu s^y établir très fortement et définitivement; ils avaient pour cela le plus grand intérêt à ne pas provoquer une intervention japonaise; on peut dire qu'ils allèrent eux*mêmes la chercher en poursuivant en même temps l'exploitation de la Corée. Ils ne prirent pas au sérieux l'opposition du Japon : ce fut leur erreur irréparable.
Il y avait dans l'entourage de l'amiral Alexeief des gens d'affaires à qui devait revenir une grosse part de responsabilité dans la suite des événements. Ils fondèrent une société forestière du Yalou et établirent le centre de ses opérations à Yong-Ampho, sur la rive gauche de la rivière, donc sur le territoire coréen; et déjà en Russie, on donnait à Yong- Ampho le nom de Port-Nicolas.
L'opinion publique au Japon fut extrêmement irritée ; elle vit dans l'affaire de Yong-Ampho le premier des empiétements russes en Corée ; elle accusa le gouvernement de Tokio de faiblesse, et d'avoir encouragé les ambitions de la Russie en Corée en ne les contenant pas en Mandchourie. Le gouver* nement, depuis la Révolution de 1868, n'avait pas cessé d'appartenir aux anciens clans de l'Ile de Kiu-siu, aux
puissantes familles de Satzuma et de Ghoshu ; leurs ennemis, naturellement nombreux, leur reprochaient d'accaparer le pouvoir et d'en mal user, de n'avoir pas su défendre le Japon en 1895 et de n'avoir pas su garder le bénéfice des victoires alors remportées sur la Chine. On retrouverait dans cette opposition le souvenir du maréchal Saigo. Le mikado lui-même en était quelque peu atteint dans son prestige; il en devait être plus vigoureux dans l'action, dès qu'il aurait pris la résolution d'agir. Il y avait du reste quelque clairvoyance dans ces passions populaires, le sentiment très net qu'il ne fallait pas attendre que la Russie fût trop forte, que les circonstances ne seraient jamais plus favorables.
En juillet 1903, le gouvernement de Tokio ouvrit une négociation avec la Russie. La correspondance diplomatique qui en résulta a été partiellement publiée par ses soins; on peut donc suivre le développement de cette crise avec assez d'exactitude*. Le 28 juillet, le baron Komura, ministre des Affaires étrangères du Japon, chargeait son ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. Kurino, d'engager des pourparlers avec le gouvernement russe ; il devait appeler latlention de celui-ci sur la situation en Mandchourie, déclarer que le Japon y voyait une atteinte à l'intégrité de la Chine, que, d'autre part, l'indépendance de la Corée était essentielle à la sécurité du Japon, que le Japon du reste était prêt à s'entendre avec la Russie ; si le principe d'une négociation était admis par le gouvernement russe, le gouvernement japonais ferait des propositions fermes. C'était, entre les lignes, indiquer dès l'abord qu'on pourrait s'entendre pour un partage d'influence entre la Mandchourie et la Corée. C'était sans doute le vrai moyen d'éviter la guerre.
Le comte Lamsdorff, ministre des Affaires étrangères de Russie, se montra personnellement en parfait accord avec le gouvernement japonais; il répondit qu'il verrait l'empereur, et lui demanderait l'autorisation de suivre cette affaire.
1. Cf. André Ghéradame, Le Monde et la Guerre russo-japonaise^ p. 176-211.
Le Japon rédigea donc ses propositions : l"" Engagement mutuel de respecter l'indépendance et Tintégrité territoriale des empires chinois et coréen; — 2" Reconnaissance réciproque des intérêts prépondérants du Japon en Corée et des intérêts spéciaux de la Russie dans les entreprises de chemins de fer en Mandchourie; — 3* Engagement de la Russie de ne pas empêcher Textension éventuelle du chemin de fer de Corée dans la Mandchourie, de manière à le relier avec les lignes de TEst-Chinois; — A"* Reconnaissance, par la Russie, du droit exclusif du Japon de donner avis et assistance, dans Tintérêt des réformes et du bon gouvernement en Corée, y compris l'assistance militaire nécessaire. — En résumé, le Japon demandait que la Russie reconnût sa prépondérance en Corée.
Le 5 août, le tsar autorisa l'ouverture des négociations sur ces bases. M. Kurino exprima le désir qu'elles fussent aussi rapides que possible.
Pourtant les semaines passèrent sans que la négociation avançât; l'empereur Nicolas II pendant huit jours avait été absent à cause des manœuvres militaires. Le 2& août seulement, le comte Lamsdorff proposa que la suite des pourparlers eût lieu à Tokio, au lieu de Saint-Pétersbourg; il ne fit d'ailleurs aucune observation sur le projet japonais, si ce n'est qu'il y aurait peut-être difficulté à permettre la pénétration d'un chemin de fer japonais de Corée en Mandchourie. Le baron Komura répondit qu*il tenait à la continuation de la négociation à Saint-Pétersbourg, pour aller plus vite; il exprima du moins l'espoir que le principe d'une entente était acquis. Une semaine encore passa. Le 31 août, le comte Lamsdorff insista pour le transfert à Tokio; il était juste, observait-il, que les conférences eussent lieu dans la capitale du Japon, puisque c'était le gouvernement japonais qui en avait pris l'initiative; d'ailleurs il s'agissait de questions orientales, où le gouvernement russe aurait besoin du concours du vice-roi Alexeief et de l'ambassadeur russe à Tokio, M. de Rosen; il serait long de les consulter de Saint-Pétersbourg,
6t la négociation irait beaucoup plus vite à Tokio. Enfin Tempereur de Russie et la famille impériale devaient faire un voyage par Vienne et Darmstadt et demeurer absents jusqu'en novembre; si les pourparlers étaient maintenus à Saint-Pétersbourg, ils en seraient encore retardés.
Pressé cependant par M. Kurino de donner son avis sur les propositions du gouvernement japonais^, le comte Lamsdorff répondait, le 4 septembre, qu'il n'était pas d'usage de négocier sur les propositions d'une seule des parties, que le gouvernement russe ferait connaître ses propositions, qu'il lui fallait le temps d'y songer et de les rédiger. M. Kurino n'était pas partisan du transfert des négociations à Tokio; il craignait les dispositions peu conciliantes de l'amiral Alexeief; pourtant, le 9 septembre, le baron Komura consentait à transporter les conférences à Tokio. Par l'intermédiaire de M. de Rosea, il semble qu'en effet la politique russe fut ici conduite par le vice-roi de l'Extrême-Orient.
M. de Rosen se rendit de Tokio à Port-Arthur pour s'entendre avec l'amiral Alexeief; parti le 22 septembre, il rentra à Tokio le 3 octobre, et fit enfin connaître les contre-propositions de la Russie : 1" Engagement mutuel de respecter Tindépendance et l'intégrité territoriale de Tempire de Corée; — 2'' Reconnaissance par la Russie des intérêts prépondérants du Japon en Corée et du droit pour le Japon de donner avis et assistance à la Corée pour améliorer l'administration civile de cet empire ; — 3** Engagement de la Russie de ne pas gêner les entreprises industrielles et commerciales du Japon en Corée; — 4° Droit pour le Japon d'envoyer des troupes en Corée, en cas de besoin, pour assurer la protection de ces entreprises; — 5** Engagement mutuel de ne pas se servir du territoire coréen pour un but stratégique, et de ne faire sur les côtes aucuns travaux militaires capables d'eiatraver la liberté de la navigation dans le détroit de Corée ; — 6° Engagement mutuel de considérer la partie septentrionale de la Corée, entre Pinh-yang et le Yalou, au nord ^u 39**, comme une zone neutre, dans laquelle aucune des deux puissances
contractantes ne pourra introduire des troupes; — 7* Reconnaissanee par le Japon de la Mandchourie et de son littoral comme étant à tous égards en dehors de sa sphère d'influence. — En deux mots, la Russie reconnaissait la situation prépondérante du Japon en Corée, mais refusait de traiter ayec lui de la. Mandchourie. On s'entendait sur la Corée; on ne s'entendit point sur la Mandchourie; on l'aurait pu cependant avec quelque bonne volonté de part et d'autre.
Le baron Komura demanda, outre de légères corrections aux propositions russes, les additions suivantes, relatives à la Mandchourie : Engagement de la Russie de respecter la souveraineté et l'intégrité territoriale de la Chine en Mandchourie et de n'y pas contrarier la liberté commerciale du Japon ; reconnaissance par le Japon des intérêts spéciaux de la Russie en Mandchourie et du droit pour la Russie d'y prendre les mesures nécessaires pour la protection de ces intérêts; engagement de la Russie de ne pas empêcher la jonction éventuelle du chemin de fer de Corée avec le chemin de fer de T Est-Chinois.
L'accord sur ce point parut aussitôt impossible : la Russie déclara que la question de la Mandchourie ne pouvait être traitée qu'entre elle et la Chine ; elle n'admettait pas l'intervention d'une tierce puissance quelconque; le Japon répliqua qu'il avait en Mandchourie des droits conformes aux traités et des intérêts commerciaux, dont il fallait que la Russie lui garantît la sécurité. Et il proposait de reconnaître que •la Mandchourie était en dehors de sa sphère d'intérêts spéciaux, pourvu que la Russie reconnût de son côté que la Corée était en dehors de sa sphère d'intérêts spéciaux, et s'engageât à ne pas contrarier les intérêts commerciaux que le Japon tenait de ses arrangements avec la Chine. M. de Rosen déclara qu'il lui fallait demander là-dessus à son gouvernement de nouvelles instructions : c'était la pierre d'achoppement. La négociation entra dans une phase critique, et commença de montrer quelques caractères de nervosité.
Le 12 novembre, M. Kurino se rendit chez le comte
Lamsdorff, qui revenait de Darmstadt. Celui-ci s'excuse de n'être pas tout à fait au courant, estime pourtant aussi que la question de Mandchourie ne peut être réglée qu'entre la Chine et la Russie, que d'autres puissances y ont les mêmes intérêts que le Japon et qu'il serait impossible de négocier avec chacune d'elles. Le 21 novembre, le baron Komura s'impatiente; la négociation n'avance pas; M. de Rosen n*a pas d'instructions sur la Mandchourie; la question est soumise au tsar lui-même qui n'a pas beaucoup le temps de s'en occuper, l'impératrice étant malade d'une inflammation de l'oreille droite qui va nécessiter une opération. En attendant, le comte Lamsdorff se tient de plus en plus ferme sur la question de Mandchourie, et le gouvernement japonais attribue cette résistance à l'influence personnelle du vice-roi Alexeief. Il comprend que la Russie ne veut prendre aucun engagement sur la Mandchourie, parce qu'elle en prépare peu à peu l'annexion, où elle voit le moyen de peser désormais d'une façon décisive sur le gouvernement de Péking : c'est peut-être l'avenir même de l'empire chinois qui est en jeu dans la rédaction des quelques lignes d'un protocole.
La question s'aggrave : des troupes japonaises sont débarquées à Masampho ; les troupes russes se concentrent autour de Moukden; la Russie fait fortifier Yong-Ampho, ce qui est une singulière atteinte à l'indépendance de la Corée, dans le moment même où elle y reconnaît la prépondérance des intérêts japonais. De nouveaux vaisseaux de guerre, le Césarevitchy le Bayan^ viennent renforcer l'escadre de Port- Arthur; d'autres sont concentrés à Tchemulpo, le port de Séoul, avec des troupes de débarquement. Les journaux commencent à percevoir la vérité de la situation, publient des nouvelles alarmistes que les deux gouvernements s'efforcent de démentir, qui agitent néanmoins l'opinion publique.
Cependant les choses traînent toujours en longueur, et le gouvernement japonais se persuade que la Russie veut tâcher de gagner quelques mois pour s'armer et pour arriver au printemps, afin que le port de Vladivostok soit débloqué de
ses glaces; il est bien résolu à ne pas attendre jusque-là. Le V décembre 1903, il fait adresser un avertissement au gouvernement russe, et s'étonne qu'il ait fallu quatre mois pour avancer si peu la négociation. Le comte Lamsdorff promet de se hâter; mais l'empereur n'a pas encore pris de résolution; il est auprès de l'impératrice et ne rentrera que le 5, qui est le jour de la fête du prince impérial ; le dimanche 6 ne peut être consacré aux affaires ; le lundi 7 est réservé à d'autres affaires; le comte Lamsdorff espère être reçu par l'empereur le 8; il répondra le 9. Le 9, il répond que M. de Rosen a reçu des instructions.
Le 11, en effet, M. de Rosen communique au baron Komura la réponse de son gouvernement; les nouvelles propositions russes sont presque exactement les mêmes qu'en octobre, si ce n'est que le gouvernement de Saint-Pétersbourg s'engage à ne pas empêcher la jonction du chemin de fer coréen avec les lignes de t'Est-Chinois en Mandchourie. L'émotion du gouvernement japonais est très vive ; il exprime avec quelque solennité le regret que la Russie refuse de prendre aucun engagement sur la Mandchourie ; il insiste pour une autre décision de la Russie. La presse et l'opinion publique au Japon sont exaspérées.
Le 1" janvier 1904, le tsar Nicolas II déclare au corps diplomatique qu'il fera tous ses efforts pour assurer le maintien de la paix en Extrême-Orient. Le comte Lamsdorff donne de bonnes paroles à M. Kurino, et exprime la conviction que la négociation pourra s'achever dans un esprit amical et conciliant. En effet, le 6 janvier, la Russie fait une importante concession : moyennant la reconnaissance par le Japon de la Mandchourie et de son littoral comme étant en dehors de sa sphère d'intérêts, elle s'engage, dans les limites de cette province; à ne pas gêner le Japon, ni d'autres puissances, dans la jouissance des droits et privilèges par eux acquis en vertu de traités existants avec la Chine, à l'exclusion de l'établissement de résidences. Mais aussi cette formule est presque l'aveu que le gouvernement russe se considère déjà
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comme le mattre de la Maadchourie. Aussi le Japon iasiste-t-îl, sentant le nœud de la question : le 13 janvier, il demande que la Russie ajoute à la formule précédente rengagement de respecter l'intégrité territoriale de la Chine en Mandchourie. Il demande là-dessus une prompte réponse, un nouveau retard devant être extrêmement désavantageux pour les deux pays.
Aucune réponse de la Russie pendant dix jours; le gouvernement de Saint-Pétersbourg se tient en communication constante avec le vice-roi Alexeief; le comte Lamsdorff dit qu'il verra Tempereiu' le 26.
Le dénouement approche; il est clair qu'en dépit de la déclaration franco-russe du 20 mars 1902, la Russie ne veut pas prendre d'engagement sur l'intégrité de la Chine en Mandchourie; c'est l'aveu tacite de ses desseins sur ce pays, des ambitions qu'avait déjà révélées la création de la viceroyauté d'Extrême-Orient. On ne voit pas bien d'ailleurs conmient la Russie, après s'être tant avancée sur ce point, aurait pu reculer, si l'on songe d'autre part en quel mépris elle tenait le petit Japon.
Le 26 janvier, le baron Komura charge M. Kurino d'informer le gouvernement russe qu'une prolongation ultérieure de l'état présent des choses accentuerait la gravité de la situation ; il demande à quelle date il aura une réponse à sa note du 13 janvier.
Le comte Lamsdorff annonce qu'on attend incessamment des communications télégraphiques de l'amiral Alexeief, et qu'une grande réunion de ministres aura lieu chez l'empereur le 28; cependant il se plaint des armements que le Japon prépare en Corée; M. Kurino riposte en se plaignant de la concentration des troupes russes à la frontière de la Corée et dans toute la Mandchourie, et conclut de ces faits et des inquiétudes de l'opinion qu'il est nécessaire d'aboutir au plus vite. Le comte Lamsdorff veut bien le renseigner avec quelque précision : après le grand conseil du 28 janvier, le grand-duc Alexis et le ministre de la marine auront une audience de l'empereur le lundi 1" février; le comte Lamsdorff et le
ministre de la Guerre seront reçus le mardi 2 février, et, comme M. Kurino observe que la gravité des circonstances demanderait peut-être plus de hâte, le comte Lamsdorff déclare que les dates d'audiences ne peuvent jamais être changées. ^
Mais l'hiver s'achève, les jours grandissent, les glaces commencent à fondre. Le baron Komura fait demander si on aura enfin une décision formelle le mardi 2 . Le comte Lamsdorff répond, le 1*' février, que l'affaire est sérieuse et exige d'amples réflexions, qu'il y a à concilier les opinions de la chancellerie et celle de l'amiral Alexeief, qu'il est impossible de donner une date ferme, que tout dépend de l'empereur.
Le 5 février 1904, à deux heures quinze de l'après-midi, le baron Komura lançait la dépèche de rupture : considérant qu'il n'avait pu obtenir aucune garantie définitive au sujet de la situation de la Corée, aucun engagement de la Russie à l'effet de respecter l'intégrité territoriale de la Chine en Mandchourie, ayant épuisé sans résultat tous les moyens de conciliation ,en vue d'écarter de ses relations avec le gouvernement impérial russe toute cause de complications futures, voyant que ses justes représentations et ses propositions modérées et désintéressées dans l'intérêt d'une paix ferme et durable en Extrême-Orient ne reçoivent pas la considération qui leur est due, en présence de délais qui restent inexpliqués et d'activités militaires et navales qu'il est difficile de concilier avec des desseins entièrement pacifiques, le gouvernement japonais rompait ses relations diplomatiques avec le gouvernement impérial russe qui avaient cessé d'avoir aucune valeur. La légation japonaise de Saint-Pétersbourg était rappelée.
C'était la guerre. Les Russes pourtant, avec une insouciance étrange, n'y croyaient pas ; ils se persuadaient que le Japon n'oserait jamais attaquer; ils riaient de la prétention qu'il avait de leur faire peur en rompant les relations diplomatiques ; ils ne firent aucune réponse à la dernière communication de M. Kurino.
Cependant, avec quelque réflexion, ils eussent compris que
la partie qui s'engageait était sérieuse. Ils avaient à vaincre, au point de vue militaire, de grandes difficultés de concentration et de ravitaillement, le chemin de fer transsibérien étant encore interrompu par le lac Baïkal et n'ayant encore qu'une seule voie. Le Japon, beaucoup plus rapproché du terrain des opérations, pouvait y concentrer des forces considérables; car, avec ses &5 millions d'habitants, il avait un recrutement assuré. Il avait. une marine toute neuve, et dotée de tous les perfectionnements les plus récents ; il avait une savante et très méthodique organisation militaire, imitée de TÂIlemagne; il était soigneusement préparé à la guerre; il connaissait bien la Mandchourie pour y avoir déjà pris Port-Arthur et marché sur Moukden ; il Tavait couverte depuis plusieurs mois d'un vaste réseau d'espionnage; la presse était réduite au silence, même à rignorance absolue au sujet de tous ces préparatifs ; les troupes russes en Mandchourie étaient entourées d'avance d'une nuée d'ennemis insaisissables et redoutables. L'adversaire de la Russie ne méritait pas le mépris où elle le tenait.