CHAPITRE XXII
Ainsi se termina le premier épisode de l'histoire moderne de la question d'Orient. Cette question avait déjà pris le caractère qu'elle devait conserver : elle était, en réalité, une question européenne. Elle n'avait pu trouver sa solution que dans un bouleversement du système européen ; cette solution contenait le germe de crises nouvelles pour l'Orient et de nouvelles révolutions dans le système de l'Europe. Le traité de Kaïnardji n'était qu'une étape pour la Russie; l'indépendance des Tartares n'était qu'un acheminement à leur annexion à l'empire russe ; le droit de représentation en faveur des chrétiens, qu'un instrument de propagande et de domination, et les clauses mêmes du contrat de 1774 contenaient tous les motifs de la guerre nouvelle que la tsarine se préparait déjà à entreprendre. La fatalité voulait que la mission civilisatrice de la Russie en Orient ne pût s'accomplir qu'aux dépens de la civilisation européenne ; que chaque pas fait par la Russie du côté de la Turquie provoquât une crise générale des affaires en Europe; que rétablissement du droit juridique des Russes eût pour première conséquence le renversement du droit public des Européens, et que le- progrès dans l'affranchissement des chrétiens de Turquie ne pût s'accomplir
que par l'assujettissement d'une des plus valeureuses nations de l'Europe chrétienne. Le partage de la Pologne demeurait lié au traité de Kaïnardji, et ces deux actes, pour la leçon et l'avertissement du monde européen, restaient solidaires dans l'histoire.
Le partage de la Pologne ne constituait point par soimême une innovation dans les rapports des États tels qu'on les comprenait, au dix-huitième siècle, dans les chancelleries. L'idée en était fort ancienne et conforme à la conception que l'on se faisait de ces rapports. C'était une conséquence parfaitement logique du système de l'équilibre que de chercher dans le démembrement d'un Etat impuissant à se soutenir et à se défendre, un moyen de conciliation entre des ambitions dont la rivalité menaçait d'ébranler l'Europe. Amis ou ennemis de la Pologne, tous trafiquaient de la nation polonaise. Cette république était, en quelque sorte, à l'encan, et nul ne se faisait scrupule d'en arracher un morceau pour payer la complicité d'un allié ou la complaisance d'un adversaire l .
C'est ce qui explique comment le partage put être si aisément et si tranquillement négocié, et comment, lorsqu'il fut consommé, il souleva si peu de protestations, bien que, en réalité, il blessât tant d'intérêts.
Mais si cet acte dérivait des coutumes diplomatiques de l'ancien régime, il faut reconnaître que jamais ces coutumes n'avaient été interprétées avec ce cynisme de logique et poussées dans l'application jusqu'à ces conséquences excessives. Résultant d'une application rigoureuse des usages politiques du temps, motivé par des
1 Voir V Europe et la Révolution française, t. I, p. 35-42, les Démembrements.
intérêts de convenance, fondé sur des titres tirés de» archives, expliqué par une déclaration revêtue de toutes les formes de la diplomatie classique, consacré par des traités solennels, le démembrement de la Pologne était, au point de vue des chancelleries, un acte parfaitement juridique. Ce fut le summum jus des coutumes de l'ancien régime; ce fut aussi l'injustice suprême et l'irréparable ruine du « droit » sur lequel reposaient ces coutumes.
En signant ce partage, les monarchies de droit divin ébranlèrent elles-mêmes l'édifice de leur puissance. L'exemple des siècles précédents, leurs propres antécédents, tout les avait préparées à cet acte et acheminées insensiblement vers cet abus de leurs pricipes. Marie- Thérèse, la seule qui eût des scrupules, n'eut que des scrupules de femme; elle n'eut point, à vrai dire, de scrupules de souveraine ; elle répugnait à prendre le bien d'autrui sous quelque forme que ce fût, mais elle crut qu'en prenant beaucoup elle se rendrait moins coupable, et que la grandeur de l'opération en couvrirait l'iniquité. Les auteurs du partage furent, sans s'en douter, les précurseurs d'une révolution, et cette révolution, pour renverser leurs trônes et bouleverser leurs empires, n'eut qu'à retourner contre eux leur propre conduite et à imiter leurs exemples.
Le partage, qui fut une œuvre inique, fut en même temps une œuvre impolitique. L'historien le doit juger aussi sévèrement que le philosophe. Cet acte n'avait,
j pour ceux qui l'accomplissaient, qu'une seule raison d'être : la nécessité de maintenir la paix entre trois
\ grands empires. C'est l'excuse alléguée par le grand Frédéric en ses Mémoires ; il en a démontré lui-même, à la fin de son récit, la vanité et le sophisme. « Il
résulte, dit-il en concluant sur l'histoire de ces années d'intrigue et de négociations, il résulte de tout ce que nous venons d'exposer que l'Europe n'était pas dans une situation stable et ne jouissait pas d'une paix assurée; partout le feu couvait sous la cendre. » C'est que le trouble de l'Europe et les révolutions dont elle était menacée avaient des causes anciennes et profondes. Le partage de la Pologne, loin de les détruire, en avait été l'effet. Ces causes, c'étaient le conflit des prétentions de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche; les! intérêts qui portaient la Russie à s'avancer vers l'Europe et vers la mer Noire, la Prusse à s'étendre et à se concentrer en même temps, l'Autriche à s'enfler indéfiniment pour n'être point étouffée. Mission civilisatrice pour les Russes, historique pour les Prussiens, politique pour les Autrichiens, de quelque nom que l'on décorât ces ambitions rivales, elles commandaient aux trois \ t cours du Nord l'annexion et la conquête. La décadence \ de la Turquie et l'anarchie de la Pologne leur ouvraient l un champ indéfini. Elles aimèrent mieux s'accorder que de se combattre, partager les territoires convoités que de se les disputer. Leur rivalité fit leur alliance, mais l'alliance ne fit point disparaître les causes de la rivalité; elle y donna, au contraire, un nouvel aliment, et tout l'effet des traités de Pétersbourg et de Varsovie fut d'ajouter à la question d'Orient une question plus urgente, plus grave et plus menaçante encore : la question polonaise. S'il avait été possible de s'arrêter aux traités de 1772, l'opération du partage aurait pu passer non seulement pour lucrative, mais pour habile et politique; mais l'histoire ne s'arrête point; les faits, une fois posés, portent inévitablement leurs conséquences, et, pour l'éternelle revanche du droit contre la force,
les entreprises mal conçues et les traités abusifs trouvent leur sanction dans les inextricables embarras qui en sont le résultat.
L'objet que poursuivaient, en réalité, la Prusse et l'Autriche, c'était la domination de l'Allemagne. C'était pour disputer l'empire aux Habsbourg que la Prusse s'efforçait d'augmenter sa consistance territoriale et d'accroître ses forces. C'était pour balancer le pouvoir croissant des Hohenzollern que l'Autriche était incessamment entraînée à des conquêtes nouvelles. Cet effort qui avait l'Allemagne pour but poussait fatalement la Prusse et l'Autriche hors de l'Allemagne. Comme elles se tenaient en échec dans l'Empire, elles cherchaient ailleurs l'instrument de domination qui leur manquait; elles cherchaient hors de l'Allemagne les forces qui devaient leur donner la suprématie en Allemagne. A mesure que ces forces augmentaient, elles s'équilibraient davantage. L'antagonisme des deux cours n'avait d'égal que leur impuissance à se dominer l'une l'autre. La Prusse poursuivait l'Autriche en Pologne, l'Autriche poursuivait la Prusse en Orient. Un nouveau partage de la Pologne, un nouveau plan de conquête de l'empire turc étaient la suite certaine des traités de Pétersbourg et de Kaïnardji. Et tandis que les deux puissances allemandes, emportées ainsi par l'impulsion qu'elles s'étaient donnée l'une à l'autre, se laissaient dériver, la Prusse vers la Vistule, l'Autriche vers le bas Danube, elles ne comprenaient pas qu'elles se dissolvaient toutes deux au milieu des Slaves, et que l'Allemagne leur échappait au moment où elles se préparaient à se retourner contre elle pour l'assujettir.
C'est ainsi qu'en Prusse les inhabiles successeurs du grand Frédéric, héritiers de ses vastes ambitions sans
l'être de son génie, faussèrent peu à peu son œuvre, dévoyèrent la Prusse, en firent, en moins de dix ans, un État plus slave qu'allemand, et préparèrent l'effroyable chute de 1806. C'est ainsi que l'Autriche, perdant le renom d'honnêteté qu'elle s'était gratuitement attribué, mais qu'elle aurait eu tant d'intérêt à mériter, faillit au rôle de puissance conservatrice et modératrice auquel l'histoire la conviait. Ayant voulu jouer tout le monde, elle se fit jouer par tout le monde, et finit par s'oublier elle-même dans la multiplicité de ses entreprises. Elle se perdit dans les vagues et vastes desseins qu'elle poursuivait partout à la fois; portant sans cesse l'effort de sa puissance aux extrémités de son empire, elle en affaiblit le centre et en ébranla le fondement. C'est ainsi enfin que lorsqu'un danger commun les menaça et menaça l'Allemagne, la Prusse et l'Autriche ne surent que s'empêcher et se trahir l'une l'autre. L'Allemagne, abandonnée par elles, les abandonna. Quand Napoléon marcha sur Vienne et sur Berlin, à travers l'Allemagne soumise et fascinée, la Prusse et l'Autriche, vaincues , n'eurent plus à opposer au conquérant français que l'inutile secours des armées russes.
La Prusse et l'Autriche avaient un égal intérêt à tenir la Russie éloignée de l'Europe; elles l'y appelèrent. En l'appelant, elles se donnaient une rivale. Les nécessités de leur politique voulaient que cette rivale devînt leur alliée, que la Prusse ouvrît aux Russes le chemin de l'Europe, et que l'Autriche leur préparât le chemin de Constantinople. La Russie seule, au premier abord, semblait avoir tout gagné à cette partie. Que l'on considère cependant les terribles embarras où l'ont jetée les partages de la Pologne. Elle s'est rapprochée de l'Europe sans doute; elle a atteint la mer Noire; mais au lieu
d'un État faible et assujetti, elle voit s'étendre, sur ses frontières, un formidable empire ; elle a été forcée de contribuer à créer, auprès d'elle, en Allemagne, une puissance, sa rivale par les origines, par la civilisation, par les traditions, par les intérêts, et qui lui soulève, dans ses entreprises turques et asiatiques, de terribles et incessantes difficultés. Ce n'est pas tout; et, au moment où elle se faisait gloire de la mission d'humanité qu'elle accomplissait en Orient, elle se condamnait elle-même en Pologne à la plus sanglante des contradictions : pour relever en Turquie la civilisation byzantine, elle était forcée d'asservir, en pleine Europe, la civilisation
I européenne.
C'est ainsi que, dès l'origine, les crises orientales sont devenues des crises vitales pour toute l'Europe, et que la triple alliance, née en 1772 de la question d'Orient, et fondée sur le partage de la Pologne, a formé
1 pendant plus d'un siècle le nœud de la politique européenne. Cette alliance résultait, non de la communauté des intérêts, mais de l'opposition des convoitises. Les intérêts bien entendus la condamnaient; elle se dénoua souvent, elle se renoua de même ; la jalousie la dissolvait, l'avidité la reformait aussitôt; elle dura parce que la convoitise est infinie et qu'elle s'irrite sans cesse en se satisfaisant. Les augures de chancellerie se sont toujours plu à en prédire la fin. Elle n'était encore qu'une hypothèse, et le duc de Praslin assurait qu'elle ne se réaliserait jamais ou qu'elle ne prendrait corps que pour s'évanouir. Il en déduisait les motifs dans un mémoire qui est un monument de niaiserie officielle. « Chacune des puissances limitrophes de la Pologne, disait ce ministre trop spirituel, a un intérêt direct et essentiel à la protéger, parce qu'elle aurait tout à craindre de celle
qui serait agrandie à ses dépens. . . Le concert établi entre ' le roi de Prusse et la Russie pour leur agrandissement . ne pourrait être de longue durée. Cet agrandissement même, en les rendant plus voisines, les rendrait aussi , plus redoutables l'une à l'autre. 11 sèmerait la jalousie entre elles, et la jalousie dégénère bientôt en inimitié. » Rien de plus correct, dans la logique pure; mais les , événements, pendant plus de cent ans, ont tourné tout . à l'inverse. Ils avaient commencé en 1774. La doctrine n'en fut point confondue, et Vergennes, qui avait pourtant un sens juste et élevé des choses, se consolait, au moins par habitude, du partage accompli par les arguments qui faisaient prétendre à M. de Praslin qu'il ne s'accomplirait pas. « Le partage de la Pologne, écrivait-il, pouvait d'ailleurs intéresser l'humanité des princes de l'Europe et le respect dû aux droits des nations... » Mais « en augmentant les sujets de jalousie et de discussion entre les trois puissances qui y ont participé, les suites de ce partage les occuperont et les diviseront vraisemblablement lorsque leur union éphémère aura atteint son but. » Ce but, Favier l'avait discerné du premier coup d'œil. Cet aventurier de la politique vit plus loin en cette affaire que les philosophes de profession, les historiographes royaux et les diplomates de carrière. «L'étendue des objets que peut embrasser cette triple alliance, écrivait-il en 1773, mettra les alliés dans le cas de se réserver ou de s'abandonner tour à tour plus d'une victime '. » Dès 1795, il n'y avait plus de Pologne à partager ; ce fut le tour de
1 Le Secret du roi, t. II, p. 82. — Instructions de Breteuil, 1774, Autriche, p. 487. — Conjectures raisonnées de Favier,
la Turquie et de l'Allemagne. On peut, dès à présent, prévoir le moment où l'alliance, ayant tout absorbé autour d'elle, les alliés se retourneront les uns contre les autres, et, subissant jusqu'au bout les conséquences des causes qui les avaient réunis, chercheront dans le sein même de l'alliance les éléments de nouveaux partages. Soulevée par la question d'Orient, la question polonaise semble tranchée depuis 1815. Voilà un siècle que l'on travaille à résoudre la question d'Orient. Le jour où l'on croira l'avoir résolue, l'Europe verra se poser inévitablement la question d'Autriche.