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La question d'Orient depuis le traité de Berlin

Jai voulu en abordant l'iiistoiro de la Question d'Orient contribuer à l'étude de l'histoire contemporaine du droit. C'est en Orient que, durant le cours de ce siècle l'évolution du droit européen s'est le plus nettement dessinée, aujourd'hui encore, c'est en Orient que la plupart des problèmes, non seulement du droit public et du droit des gens, mais encore du droit international privé et de la législation financière, se posent et reçoivent leur solution.

Mon point de départ est le traité de Berlin. Il est le dernier acte international qui ait réglé les conditions d'existence de la Turquie. La plupart des événements qui, depuis vingt ans, ont agité l'Orient sont la conséquence, soit directe soit indirecte, de ses dispositions. Un premier volume est spécialement consacré à ces événements. La question d'Egypte, réservée au congrès de Berlin sur la demande des plénipotentiaires français, fera l'objet d'une deu.xième étude.

L'Europe du xv' siècle atlendait avec ang-oisse le résultai (les événements dont la péninsule des Jialkans était alors le théâtre.

L"J^]!nj)ire g^rec, avait perdu son antique puissance; affaibli [)ar la corruption, menacé au dedans par les révoltes de ses sujets Bulgares, Valaques et Serbes, (jui cherchaient à reconquérir leur indépendance, il avait à craindre au dehors un ennemi redoutable, le Turc.

Saurait-il se régénérer? triompherait-il des nalionalilés qui se reconstituaient à ses dépens; pourrait-il repousser l'invasion musulmane? Telle était la question d'Orient à la lin du moyen àg^e.

Si TEmpire byzantin succombait, les Turcs, maîtres de Constantinople, la porte de l'Europe, mettaient en péril toute la chrétienté. Les papes, chefs politiques autant que religieux de la république chrétienne, tentèrent de conjurer la catastrophe ; ils purent seulement la retarder. Les croisades, enti'eprises par leur ordre, ne firent qu'arrêter un moment l'effort musulman, et en 1453, Constantinople tomba entreles mains de Mahomet IL La question d'Orient était une première fois résolue.

Elle se pose de nouveau aujourd'hui, et dans des conditions pi't>s(jue identiques.

L'Empire turc, qui pendant trois siècles a menacé l'Europe de ses armées et de ses Hottes et qui l'a épouN antée de sa puissance, subit à son tour le sort de l'empire des Conniène ; comme lui, il a vieilli et s'est corrompu, comme

lui, il iicst plus que ruiiibrc d'un j^raïul nom. Comme lEmpire byzantin aussi, il est à la fois menacé au dedans par les révoltes de ses sujets, attaqué au dehors par un ennemi redoutable; les Russes sont ses Tures.

Sa vertu guerrière, la seule de ses forces passées qui ne Tait pas encore abandonné, suffira-t-elle aie sauver? et. s'il tombe, succombera-t-il connue l'Empire grec, dernière similitude, sous les coups d'un ennemi étranger qui imposera à son tour sa domination aux populations autochtones, ou bien celles-ci rentreront-elles enlinen possession de leur antique patrimoine ?

Ce nouveau problème intéresse aujourd'hui l'Europe autant que le premier l'intéressa au moyen âge. Il louche à tous les intérêts si multiples de la vie des peuples modernes, intérêts politiques, religieux, économiques. Qu'adviendra-t-il si l'Empire turc s'effondre? Les puissances seraient sans doute d'accord pour empêcher la Russie de s'établir à sa place et de fonder un innnense empire slave qui menacerait dabsorjjer le reste de l'Europe. Mais sur tous les autres points, que deviendrait cet accord? A qui donner Constantinople, la clef de la Mer Noire, à qui l'Asie Mineure avec les Échelles du Levant, la Syrie avec la route du golfe Persique, l'Egypte avec Alexandrie et l'isthme de Suez? Et comment satisfaire les puissances qui n'auraient point les bénéhces du partage? Une guerre générale européenne ne serait-elle pas à craindre?

Et (jui sait même si la guerr<' ne s'étendrait pas au delà de l'Europe? Le Sultan n'est pas seulement le souverain temporel des Turcs, il est aussi le Khalife, le successeur de Mahomet, l'ombre d'Allah sur terre, et comme tel il commande à tout l'Islam. Sa chute sous les coups des cin'éliens. ce pourrait être le réveil du fanatisme musulman, la révolte dans r[nde anglaise, en Algérie, partout en Asie el en Afri(jue où s'étend la religion de Mahomet.

L'importance de la proie à partager et les dangers du partage ont fait naître bien des convoitises et bien des

craintes. Ceux qui profiteraient le plus de la li(|ui(lation veiileul en hâter 1 heure, les autres cherchent à la relarder ; les uns IrouN'enl leur avaiitaij;»' à atta(juer la 'rur(|uie, les autres à la défendre, pres(jue tous redoutentune guei're qui ])Ouleverserait lEurope entière. (Vesf de ces oppositions, de ces divergences et aussi de cette crainte qu'est né ce qu'on appelle le Concert européen jjour le règlement de la question dOrient.

Delà ces conférences, ces congrès qui ont ahordé tant de fois le prohlème, sans en jamais donner une solution déhnitive: de là ces engagements si souvent répétés et si souvent violés de maintenir lintégrité de l'Empire ottoman.

De là aussi ces craintes, chaque fois que les événements de rOrient nécessitent l'intervention de l'Europe, de voir le concert européen, l'entente des puissances se rompre brusquement. Leur accord n'est fait que de concessions récipro([ues, et n'a pour base que l'équilibre des forces des États rivaux. Ou'un jour cet équilibre soit rompu et les ambitions, qui })arfois se dissimulent, mais ne cessent pas d'exister, décideront à la guerre ceux (|ui croiront jjouvoir compter sur la victoire.

A l'origine la question d Orient eut deux causes, l'ambition de la Russie, la décadence de la Turquie. C'est au xviii' siècle que la lutte entre les deux empires s'engagea. Dès les premiers siècles de la fondation de l'Empire russe, les successeurs de Rurik avaient été entrainés vers le Sud. D'abord, l'attrait d'un climat plus doux les avait poussés à descendre le cours de leurs lleuves (]ui coulent vers la Mer Noire et la Mer Caspienne. Puis, après la chute de Constantinople, ils s'étaient crus les héritiers légitimes de l'Empire bvzantin ; un de leurs Tsars, Ivan III, avait épousé une descendante des Paléologue, c'était donc aux Russes que revenait leur héritage.

Ces prétentions de la Russie, qui n'étaient encore (}u'une menace hjintaine avec Pierre le Grand, devinrent un danger immédiat pour les Turcs sous Catherine II.

La Turquie n"étuit plus ce qu'elle avait été ; depuis Soliman elle n'avait fait que décroître, sa puissance était restée d'abord redoutable à ses ennemis; mais au dedans c'était la désorf^^anisalion du pouvoir central, la vénalité et la corruptioii dans toutes les branches de l'administration avec, pour conséquences, le mécontentement, l'insubordination, les révoltes des janissaires. Puis l'heure des défaites était enfin venue. La Pologne, l'Autriche, la Russie, après avoir été longtemps forcées de se tenir sur la défensive, attaquaient à leur tour, et en 1699 par la paix de Carlowitz, en 1718 par le traité de Passarowitz, la Turquie perdait l'Esclavonie, la Croatie, la Transylvanie, le banat de Temesvar. Le démembrement de l'Empire turc commençait.

Avec sa puissance, il avait perdu ses amis, la France, autrefois toujours prête à le défendre, l'abandonnait. Depuis la fin de la guerre de Trente ans, elle était assez forte pour se passer du secours des Turcs et Louis XIV, qui aspirait à la suprématie sur l'Europe chrétienne, ne voulait plus rester ouvertement leur allié. Il envoyaitmème à l'Autriche envahie par les troupes du Sultan des secours qui contribuèrent dans une large mesure à la victoire de Saint-Gothard : il soutenait les Vénitiens assiégés dans Candie et un moment il fut sur le point de mettre à exécution un projet de Leibnitz qui, en 1672, lavait engagé à employer à la conquête de l'Egypte les forces qu'il avait destinées à la guerre de Hollande, « entreprise des plus faciles à exécuter, l'extrême faiblesse des Orientaux n'étant plus un secret. »

Affaibli, sans alliances certaines, l'Empire turc était une proie facile. Elle tenta l'ambition de Catherine II, encouragée d'ailleurs dans ses desseins par les aspirations religieuses de ses sujets, du peuple russe tout entier qui désirait la conquête de Byzance, la ville sainte. En 1768 les Turcs, inquiets des progrès de la Russie en Pologne, voulurent s'opposer à l'accroissement dune puissance qui

chaquo jour les menaçait davantage. Ils ne réussirent quà attirer sur eux la guerre et les défaites, et partout battus, sur terre comme sur mer, ils furent rejetés jusque dans Constantinople.

Les victoires de Catherine, en inquiétant lEurope. posèrent pour la première fois le problème de la question d'Orient. L'Autriche craignit de voir les Russes s'établir aux bouches du Danube et elle prit, soutenue par la Prusse, une attitude menaçante qui décida Catherine à abandonner la Turquie pour se jeter sur la Pologne. La Russie ne perdit pourtant pas tout le fruit de ses victoires. Au traité de Kutschuk Kainardji (1774) elle obtenait plusieurs ports et le droit de libre navigation sur la Mer Noire. Elle stipulait en outre, dans une clause dont l'obscurité voulue devait par la suite légitimer les prétentions les plus arbitraires, que la Sublime Porte permettrait <( aux ministres de la Cour impériale de Russie de faire dans toutes les occasions des représentations tant en faveur de la nouvelle église de Constantinople que pour ceux qui la desservent, promettant de les prendre en considération comme faites par une personne de confiance et d'une puissance voisine et sincèrement amie » (1). A plusieurs reprises et principalement en 1853, le Tsar profita de cette clause pour s'immiscer dans les affaires de la Turquie et réclamer la reconnaissance de son droit de protection sur les chrétiens orthodoxes sujets de l'Empire ottoman.

Catherine II n'avait pas abandonné ses projets de conquête, elle chercha en 1787 à en assurer la réussite en se

(1) De Martens, Recueil des principaux traités Aome IV. « L'ignorance du Divan, écrivait à ce propos M. de Moltke. et la vénalité de ses représentants i-endaient facile sous la pression du moment non seulement de lui arracher des provinces, mais encore de lui imposer des conditions d'une portée incalculable, chaque traité de paix contenait en germe une guerre nouvelle et à lui seul le protectorat des sujets du padischah concédé à un monarque étranger devait, au moyen d'interprétations arbitraires, prêter à toute attaque l'apparence du droit. »

ména^^cant lappui de rAuLriclie. Elle soumit à ["empereur Joseph II un projet de partage de la Tur(juie, qui reçut depuis le nom de projet g-rec. Les puissances alliées devaient créer aux bouches du Danube un État nouveau sous le nom de Dacie, l'Autriche se serait emparée de la Bosnie et de rHerzégovine, et sur le trùne de l'Empire de Bvzance reconstitué, Catherine II aurait placé son petit-tils Constantin.

« Tout cela eût été très bien, s'il n'y eût eu que Catherine et Joseph en Europe. » Mais la Prusse et l'Angleterre se montrèrent décidées à défendre l'Empire ottoman, dont l'existence leur paraissait nécessaire au maintien de l'équilibre européen. L'émotion que causa en Europe la Révolution française de 1789 contribua également à sauver la Turijuie attaquée par la Russie et l'Autriche, et au traité d'Iassy en 1792, elle se tira d'afTaire sans rien perdre que la Crimée cédée à la Russie avec le pays compris entre le Bug- et le Dniester.

Le bouleversement de l'Europe qui suivit la Révolution française, puis l'épopée napoléonienne, n'empêchèrent pas la Russie de poursuivre l'exécution de sesplans du côté de l'Orient. Mais désormais elle n'était plus seule à convoiter la succession de la Turquie. La question d'Orient s'élargissait et se compli([uait par l'introduction d'éléments nouveaux. D'autres Etats prétendaient avoir leur part des dépouilles du Turc, puis, chez les peuples (ju'il avait autrefois subjugués et qui jusqu'alors étaient restés endormis dans la servitude, l'espoir de la liberté commençait à se réveiller.

Napoléon avait souvent rêvé de l'Orient. En 1797, pendant la campag-ne d'Ralie, il écrivait au Directoire: « de ces différents postes (les îles Ioniennes, Malte, etc.) nous veillerons sur l'Empire ottoman (jui croule de toute part, et nous serons en mesure de le soutenir ou d'en prendre notre part. » Il promettait en même temps sa protection aux Grecs des îles, insurgés, et plus tard, lorsqu'il partait

du Caire pour la conquête de la Syrie, il projetait encore de soulever les populations chrétiennes de lOrient contre l'Empire turc, afin de s'emparer, grâce à leur concours, de Constantinople et de prendre l'Europe à revers.

Mais, si grande que fût la puissance de Napoléon, elle ne lui permettait pas de poursuivre en même temps l'exécution de tous les plans que formait son ambition. Pour conquérir l'Europe, il abandonna la Turquie à la Russie; au traité de Tilsitt, aux conférences d'Erfurtb il se résig^na à partag-er avec l'Empereur Alexandre, au moins momentanément, l'Empire du monde, et il lui laissa les mains libres vers l'Orient en se réservant l'Occident. Il n'avait mis à ses promesses qu'une condition, c'est que la Russie ne s'emparerait pas de Constantinople. « Constantinople, disait-il, jamais ! c'est l'Empire du monde. »

La France était la seule puissance de l'Europe qui fût capable de tenir la Russie en échec. Assuré de la neutralité de Napoléon, l'empereur Alexandre pouvait marcher à la conquête de l'Empire ottoman. 11 déclara la guerre à la Turquie et la question d'Orient eût peut-être alors été résolue sans la brouille entre les deux empereurs, qui força Alexandre à réunir toutes ses forces pour repousser l'invasion française. La Russie fit par le traité de Bukarest (1812) la paix avec les Turcs, qui durent une fois de plus leur salut aux luttes intestines de l'Europe.

Ils allaient bientôt avoir à faire face à un danger nouveau.

Lorsqu'ils firent la conquête de la Péninsule des Balkans, les Turcs se trouvèrent en présence de Grecs, d'Albanais, de Bulgares et de Serbes. Pleins de dédain pour ceux qu'ils avaient vaincus, ils n'essayèrent point de se les assimiler ou de se fondre en eux : ils se contentèrent de les soumettre à leur puissance, de les dominer et de les exploiter. Ils les laissèrent jouir, il est vrai, d'une demiindépendance administrative ; ils leur permirent de conserver leurs lois civiles et leurs magistrats locaux ; ils auto-

risèrent le libre exercice de leur culte, mais ils les traitèrent avec mépris ; ils les éloig-nèrentde toutes les fonctions publiques et ils ne les admirent même pas dans Tarmée ; ils leur imposèrent des taxes onéreuses et enfin ils levèrent sur eux un épouvantable tribut de cbair bumaine, en enlevant leurs enfants en bas àg-e pour en faire des janissaires, soldats de Tlslam et oppresseurs de leurs frères.

Les cbrétiens d'Orient avaient supporté leurs maux avec résig'nation, tant qu'ils avaient cru impossible la résistance à leurs oppresseurs. Mais la décadence de la puissance ottomane, les excitations et les promesses des émissaires de la Russie, Tinmiense retentissement de la Révolution française, qui leur semblait devoir ouvrir pour le monde une ère de liberté, éveillèrent leurs espérances et leur donnèrent la conscience de leur droit.

Les Serbes les premiers se révoltèrent et sous les ordres de deux des leurs, Karag-eorges et Milosch Obrenovitcb, ils arrivèrent à conquérir une demi-indépendance. Puis la Grèce à son tour engagea la lutte pour la liljerté. En 1814 une association secrète, IHétairie, fondée sous la protection russe, avait commencé à agiter les populations hellènes. Elles supportèrent de ce jour avec de plus en plus de difficulté loppression ottomane, et, lorsqu'en 1821 l'insurrection préparée de longue main éclata, tous les cbrétiens bellènes y prirent part. La guerre avec les Turcs fut héroïque et sauvage, mais., malgré leur courage, les Grecs, sans organisation régulière, ne pouvaient lutter avec succès contre les forces disciplinées des Ottomans, et la Turquie, soutenue par le pacha d'Egypte, Mébémet Ali, qui lui envoyait ses Hottes et ses armées, aurait triomphé de leurs dernières résistances, si la Russie n'était soudain intervenue en leur faveur.

Jusqu'alors l'Europe s'était désintéressée de la lutte. Ses g-ouvernements ne voyaient dans les Grecs que des rebelles à leur souverain légitime, et ils n'eussent pas voulu encourager des sentiments d"indép(>ndance (|u'i!s

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craignaieut de voir se propag^er dans leurs propres Etats. Mais si les gouvernements ne voulaient pas soutenir la Grèce, les peuples lui étaient favorables, et finalement les peuples l'emportèrent.

Nicolas P"" était monté sur le trône de Russie en 1825. Moins par sympathie pour les Grecs que par désir d'affaihlir la Turquie, il se prépara à intervenir en leur faveur. LAng-leterre voulut ininiédiatement se joindre à lui, non pour le seconder mais plutôt pour le surveiller, pour rég-ler et modérer son action : le g-ouvernemenl français, entraîné par un mouvement unanime de l'opinion publique, dut ég"alement participer à cette intervention. Les trois puissances s'entendirent pour imposer leur arbitrag'e aux bellig-érants, et elles envoyèrent leurs flottes sur les côtes de Morée. L'obstination d'Ibrahim, qui refusa de suspendre les hostilités malgré les injonctions des commandants des escadres confédérées, amena la bataille de Navarin où fut anéantie la Hotte turco-ég'yptienne.

La nouvelle de la victoire de Navarin, accueillie avec consternation par le gouvernement anglais et traitée par le roi Georges IV de « malentendu déplorable w, souleva au contraire en Franco le plus vif enthousiasme, et le gouvernement français, obéissant au sentiment général, continua sa protection à la Grèce, sans pour cela rompre avec la Tur(|uie. Il envoya en Morée un corps d'armée avec mission de chasser les Egvptiens d'Ibrahim et de pacifier le pays.

La Russie avait sur ces entrefaites (26 avril 1828) déclaré la guerre à la Turquie et faisait marcher par le Danube et le Caucase ses armées sur Constantinople. Partout battue la Turquie demanda la paix. Au traité d'Andrinople (14 septembre 1829) elle dut reconnaître l'indépendance de la Grèce, qui avait été solennellement proclamée quelques mois auparavant (22 mars) parla Convention de Londres, arrêtée par les trois puissances protectrices ; l'Angleterre, la France et la Russie. Le traité d'An-

drinople accordait en outre à la Serbie, à la Moldavie, à la Valachie une demi-autonomie, et de ces provinces sujettes de la Turcjuie faisait des provinces vassales.

La révolte de la Grèce enlevait à l'Empire ottoman de vastes territoires, et, ce qui pour la Turquie était plus g-rave encore, elle éveillait des désirs d'indépendance chez les autres peuples chrétiens soumis au Sultan. A la décadence de l'Empire, au.x aml)itions de lEurope allait s'ajouter une troisième cause de ruine : la naissance des jeunes nationalités.

La Turquie sortait à peine de sa lutte contre la Grèce insurgée qu'un nouveau péril la menaçait, TÉg-ypte se révoltait.

Après le départ des soldats de Bonaparte, l'Egvpte était rentrée sous la domination nominale de la Turquie: en réalité elle était devenue la propriété d'un soldat de fortune. Méhémet Ali. qui avait su la reconquérir et se débarrasser par traliison des Mameluks, qui avaient été jusqu'alors ses véritables maîtres. Intelligent, actif, ambitieux, Méhémet avait réorganisé l'Egypte, puis il avait recruté et discipliné à l'européenne une armée nombreuse, (ju il avait employée à la conquête d'une partie de l'Arabie et le Soudan. Après la révolte de Grèce, il avait obtenu du Sultan, en reconnaissance de ses services pendant la guerre, l'île de Crète. Mais son ambition n'était pas satisfaite; il voulut conquérir la Syrie, peut-être même marcher sur Constaiilinople pour renverser le Sultan et se faire prorlamer à sa place. Les troupes égvptiennes envahiront la Syrie, sous le commandement de son fils Ibrahim, badii-enl partout les Turcs et, après la victoire de Konieh ( 18:}2). menacèrent Constantinople.

Le sultan Mahmoud, incapable de résister avec ses seules forces à celles de son vassal, se décida alors à implorer l'appui de la Russie, qui envoya aussitôt une flotte et des troupes dans le Bosphore. Mais la présence des Russes devant Constantinople effraya l'Europe. La

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France et rAngleterre se hâtèrent d'agir auprès du sultan et du pacha pour les décider à hi paix. Leurs conseils furent écoutés. Le traité de Kutaya (1833) donrui la Syrie et le paciialik d'Adana à Méhémct Ali, et les puissances occidentales se crurent délivrées du dan<^er d'une intervention russe en Orient.

Mais une convention secrète avait été sig^née à leur insu enlre le Divan et la llussie. Par le traité d'Unkiar Skelessi, le Tsar mettait ses forces de terre et de mer au service de la Turquie pour assurer la durée, le maintien et l'indépendance de la Suhlime Porte; il ohtenait. en retour, du Sultan l'eng-agement de fermer les Détroits aux hàtiments de guerre de toutes les autres nations européennes, et de les ouvrir à la seule Hotte russe. L'Empire ottoman avait ainsi trouvé un protecteur dans son plus dangereux ennemi, mais il n'avait ohtenu celle protection qu'en se mettant encore plus à sa merci.

La paix de Kutaya ne devait être ({u'une trêve. Le Sultan se repentait d'avoir trop donné et le Pacha de n'avoir pas assez pris. La lutte recommença en 1839, et cette fois encore les Turcs furent complètement défaits. La victoire des armées ég-yptiennes mettait l'Empire dans une situation périlleuse ; le sultan Mahmoud venait de mourir laissant sur le Irùne un enfant de 16 ans. Sans g-ouvernement, sans armée, la Tur({uie perdait encore sa flotte par la traîtrise de son chef qui la livrait à Méhémet Ali. La seule ressource qui lui restât était d'implorer le secours de son nouvel allié, la Russie. Elle le fit et de nouveau la France et l'Ang-leterre et, avec elles, l'Autriche se disposèrent à intervenir pour sauvegarder leurs intérêts menacés.

Ces intérêts n'étaient pas tout à fait les mêmes qu'aujourd'hui. La Russie cherchait à s'agrandir jusfju'au Bosphore, pour faire de la Mer Noire par la possession des détroits un lac russe, pour compléter son système de défense vers le sud, ohtenir le lihre accès delà Méditerra-

née, et, en s'omparanlderisthme de Suez, devenir maîtresse des communications de l'Europe avec rExtrème-Orient.

Les autres puissances redoutaient Taccroissement de force que la Russie retirerait de cette conquête et étaient daccord pour traverser ses projets.

La France, protectrice des nationalités d'Orient contre la Turquie, défendait cependant le Sultan contre ses ennemis du dehors, non qu'elle fût liée comme autrefois à lEmpire ottoman par un pacte d'alliance ou même d'amitié, mais afin de maintenir l'équilibre européen.

L'Angleterre craignait qu'en descendant sur Constantinople la Russie n'arrivât à lui fermer un jour la route de l'Inde: elle redoutait pour les mêmes raisons de la voir s'établir dans l'Anatolie et dans la vallée de l'Euphrate. Il était enfin dans les traditions de l'Ang-leterre d'être protectrice de l'Empire ottoman; son commerce y trouvait son avantage et elle croyait se concilier ainsi l'affection de ses millions de sujets musulmans.

L'Autriche se servait de la Turquie comme d'une barrière contre la Russie qu'elle craignait de voir arriver X aux bords du Danube ; son gouvernement essentiellement ■ légitimiste était de plus toujours prêt à soutenir la Turquie contre les révoltes de ses sujets, qui lui semblaient une atteinte au droit absolu des souverains.

La Prusse enfin n'avait alors aucun intérêt en Orient et se désintéressait volontiers des affaires turques.

Ces intérêts g-énéraux ne devaient pas suffire à indiquer à toutes les puissances la ligne de conduite à tenir dans le règlement du conflit turco-ég-yptien.

La Russie en particulier pouvait voir dans Méhémct Ali un ennemi de la Porte, et. comme tel, lui accorder son soutien ; elle avait d'autre part lieu de craindre qu'après avoir vaincu la Turquie, Méhémet AH ne la rég-énéràt, et que, loin de l'affail)lir, il ne la rendît plus capable de résister à ses voisins du Nord.

Après quehjues hésitations le Tsar se décida à suivre

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lAiii^lelern' et TAutriclie et à défendre la Tuniuie contre son vassal.

L'Angleterre, qui, d'accord avec la France, avait autrefois souteiui Méhéniet Ali, l'abandonnait et proclamait le principe de lintégrité de l'Empire ottoman ; en réalité elle voulait, en donnant son appui à la Turquie, contrebalancer l'influence russe, qui menaçait de devenir prépondérante à Constanlinople, et peut-être aussi détruire la puissance de Méhémet Ali, qui subissait plus (jue le sien l'ascendant de la France et qui, maître de l'Egypte et de la Syrie, pouvait occuper l'istbme de Suez et lui barrer la route de l'Inde.

Pour l'Autriclie, elle voyait dans Méliémet Ali un rebelle qu'il fallait punir.

La France restait seule en Europe à défendre le Paclia d'Egypte, elle voulut au moins lui conserver la Syrie. « Vous ne rendrez pas à la Turquie, avec la Syrie, disait « M. Guizot, notre ambassadeur à Londres, la force de la « gouverner et de la garder; l'anarcbie, le pillage, l'impuis- « sance etla violence turque reprendront possession de cette « province et vous serez responsable de son sort. » En enlevant la Syrie à la Turquie, au contraire, le gouvernement français prétendait rester fidèle au principe de l'intégrité de l'Empire ottoman, et affirmait que la Turquie serait plus forte, après avoir été allégée dune province difficile à gouverner. Il ne songeait en réalité qu'à défendre les intérêts de Mébémet Ali, son client.

Mais il n'avait pas alors assez de force ni diniluence en Europe pour que les autres puissances tinssent compte de ses volontés. Elles exclurent la France du concert européen, et signèrent entre elles, le 15 juillet 1840, le traité de Londres, qui enlevait la Syrie à Mébémet Ali, et lui ordonnait de se soumettre dans un délai de vingt jours à cette décision, sous peine de perdre l'Egypte elle-même. La France ressentit vivement l'outrage, et l'irritation du pays fut telle que la guerre parut un moment inévitable.

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Mais le g-oiivernoiiR'nt recula <le^"a^t les «langers d'une pareille aventure el se décida à contre-canir à ahaiidoniu'r Méhéniet Ali. (jui, incapable de résistera la flotte anglaise, subit b's conditions qui lui étaient imposées. La Porte, à son tour, sous la pression de l'Europe, consentit, par la convention d'Alexandrie, à reconnaître à Méliéniet Ali le gouvernement béréditaire de FÉgypte et la question égyptienne fut définitivement réglée.

Peu après, la France lentra dans le concert européen pour signer la Convention des détroits, qui annulait le traité dUnkiar Skelessi, en enlevant aux bâtiments de g^uerre russes le privilège du libre accès dans les Détroits.

Le différend turco-égyptifn avait révélé la faiblesse toujours croissante de l'Empire ottoman et son impossibilité de vivre sans le secours de l'Europe. Il avait en même temps modiiié la situation des puissances par rapport à la Turquie. L'Ang-leterre avait joué le principal rôle dans les nég'ociations; son crédit remportait désormais sur le crédit de la Russie à (!lonstantinople.

Mais l'échec momentané de la Russie ne devait pas la faire renoncer à ses projets. Douze ans plus tard, elle crut l'occasion favorable pour frapper un coup décisif et elle tenta d'anéantir définitivement la puissance ottomane. Le Tsar comptait sur la neutralité de la Prusse <'t de l'Autriche, il espérait acheter l'Angleterre en lui abandonnant Candie et l'Egypte. Napoléon III, qu il avait gravement offensé, défendrait peut-être la Turquie, mais une alliance de la Turquie avec la France seule ne l'effrayait pas. Il chercha un prétexte quelconque qui légitimerait une déclaration de guerre, il ne lui fut pas difficile dCn trouver un. A propos d'une (|uerelle survemie entre (îrecs et Latins, pour la possession de quebjues sanctuaires en Palestine, le Tsar, se réclamant du traité de Kutschnk Kainardji, émit la prétention de faire reconnaître par le Divan son protectorat sur tous les chrétiens ortiiodoxes de Turquie. Le Sultan ne pouvait, sans abdiquer, faire

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droit à une deiiiaiidc qui aurait soustrait à son aulorité effective près de douze niillions de ses sujets. Il opposa un refus formel aux demandes do la Russie. Sur ce refus, les Russes occupèrent les principautés danubiennes, et, le 30 novendjre 18o3. la flotte russe de la Mer Noire détruisait une escadre turque à Sino])e.

La Porte ris(juait d'être écrasée ; elle iin]dora le secours de la France et de rAn^-Ieterre. Elle loblint. La Russie s'était trompée dans ses calculs. Les Anglais considéraient alors que la possession d(> l'Egypte ne saurait compenser le dommage que leur causerait la présence des Russes à Constanlinople, ils se décidèrent à soutenir la Turquie et conclurent avec la Fi'ance un traité d'alliance défensive et offensive. Les flottes alliées pénétrèrent dans la Mer Noire et débarquèrent un corps expéditionnaire sur les cotes de Grimée.

Le premier ministre du Piémont, Cavour, qui désirait se concilier les sympatliies de la l'^rance et de l'Angleterre en vue d(; la lutte (juil comj)lail bientôt engager contre l'Autriclie, conseilla à son souverain, Victor-Emmanuel, de profiter de Foccasion qui s'offrait à lui de nouer des rapports plus étroits avec les deux grandes puissances occidentales, et bientôt un corps d'armée piémontais vint rejoindre les armées française et anglaise sous les murs de Sébastopol.

La prise de cette ville, après un siège long et pénible, termina la campagne. Le tsar Alexandre IL qui avait succédé à son père mort pendant la guerre, demanda la paix. Un congrès se réunit à Paris le 2^ février 18;>6. Le traité signé le 30 mars stipulait la libre navigation du Danube, la neutralisation de la Mer Noire (|ui devait rester fermée à la marine militaire de toutes les nations, la défense de relever les fortifications de Sébastopof, la perte pour la Russie de la bouclie septentrionale du Danube. Le protectorat russe sur les principautés danubiennes était aboli et remplacé par la protection collective des grandes puis-

It) INTRODUCTION

sanccs; ciilin la Suhliiiii' Porle était adniisf à participer aux avantages du droit public et du concert européen: rindépendance et lintégrité territoriale de lEinpire ottoman étaient de nouveau garanties.

Mais si les puissances lui reconnaissaient le droit de faire partie du concert européen, et prenaient ainsi sa défense contre ses ennemis, c'était à une condition : elles voulaient qu'il entrât résolument dans la voie des réformes.

Le désordre à l'intérieur de l'Empire, la vénalité et la corruption des fonctionnaires, les abus de pouvoir, les excès dont étaient victimes les populations cbrétiennes opprimées allaient toujours croissant. Les sultans avaient depuis 1830. sous prétexte d'apporter un remède aux abus, affermi la puissance du gouvernement central et brisé toutes les autonomies locales dans l'intérieur de l'Empire; ils avaient ainsi livré plus complètement les populations à l'avidité des fonctionnaires. Les puissances ne pouvaient accorder leur protection à un empire qui périssait au milieu de tels abus, et en signant le traité de Paris, elles signaient aussi Teng-agement pris par la Turquie d' « améliorer le sort de ses sujets sans distinction de race ni de religion ». Maliieureusement, les puissances bésitaient à traiter la Turquie victorieuse en vaincue ; elles voulurent ménag-er la susceptibilité du Sultan, et non seulement elles se contentèrent d'une simple promesse de réformes, mais encoj-e elles parurent s'interdire d'en réclamer l'exécution en reconnaissant par l'article !) du traité 1 intégrité de laTur(|uie et la souveraineté absolue du Sultan à l'intérieur de son empire. Les consé(juences de celte faiblesse ne se firent pas longtemps attendre. La Turquie ne tint pas ses engagements et l'Europe fût bientôt forcée de reprendre contre la Porto la défensL' de ses sujets.

La Syrie avait été restituée en 1810 par Mébémet Ali à la Turquie, et, comme l'avait prédit M. Guizot. elle était immédiatenu'ut retombée dans l'anarcbie. Dans les

LA QUESTION d'oRIENT AVAxNT LE THAITÉ DE BERLLN 17

régions montag-neuses du Lil)aii liahitées par les Druses inusiilmans et les Maronites catholiques, les hostilités entre les sectateurs des deux religions ennemies étaient perpétuelles. En 1860, encourag-és par les fonctionnaires turcs, les Druses se jetèrent sur les Maronites et les massacrèrent. L'Europe assistait indignée mais immohile au carnage. La France se souvint qu'elle était la protectrice attitrée de tous les chrétiens d'Orient ; elle provoijua la réumon à Paris d'une conférence européenne qui décida (ju'iin corps expéditionnaire français soutenu par des troupes ottomanes partirait pour la Syrie. Le corps français déharqué à Beyrouth au commencement de septemhre rétahlit aisément l'ordre.

Pour éviter le retour de pareils massacres, les puissances convinrent de donner au Lihan une administration semi-indépendante et elles en conférèrent le commandement à un gouverneur nommé pour cin({ ans par le Sultan avec lapprohation des puissances.

Quehjues années plus tard, de nouveaux trouhles appelaient l'attention de l'Europe sur l'Orient : la Crète lasse de ses maux s'était révoltée. Les puissances laissèrent le Sultan lihre de réprimer l'insurrection ; mais cette révolte leur ht sentir (ju'il était décidément nécessaire d'intervenir sérieusement en Turquie et d'imposer à la Porte des réformes qui assureraient l'existence de l'Empire et le hien-étre de ses sujets.

Les puissances élahorèrent en connnun un plan de réformes suivant un projet présenté parla France; elles le soumirent à la Turquie et l'invitèrent à s'y conformer. Mais elles n'en surveillèrent pas l'application. La gnierre qui éclatait en 1870 entre la France et l'Allemagne occupait complètement leur attention et elles se désintéressaient des affaires d'Orient.

Seule, la Russie continuait à regarder vers Conslantinop!e. Les autres puissances, divisées, ne pouvaient s'opposer à ses entreprises ; elle saisit l'occasion, profita de

récraseiiicnl do la France, de risolement de l'Ang-letorre, de ses relations amicales avec la Prusse pour dénoncer les articles du traité de Paris qui renipècliaient de relever sa puissance militaire dans la Mer Noire. A la conférence de Londres (février 1871) elle obtint la ralilication de l'Europe et la Mer Noire cessa d'être considérée comme neutre (1). La Russie regagnait ainsi le terrain (ju'elle avait perdu au traité de Paris et se trouvait de nouveau en mesure de menacer sérieusement la Turquie. Elle revenait en même temps à ses ambitions, et encourageait l'action de comités privés qui ciierchaient au nom du panslavisme à étendre son inlluenceparmi les populations cbrétiennes des Balkans sujettes de la Turquie et qui les poussaient à la révolte.

Des encouragements étrangers étaient superflus. Les exactions et les mauvais traitements dont les fonctionnaires ottomans accablaient leurs administrés auraient suffi. En 1875, les chrétiens de la Bosnie et de l'Herzégovine se soulevaient plutôt que de consentir à une augmentation des impôts déjà exorbitants qui pesaient sur eux. Les insurgés étaient soutenus par le Monténégro et la iSerbie, (jui bientôt déclaraient la guerre à la Turquie ; puis les Bulgares se révoltaient à leur tour.

La France et l'Allemagne, irritées parle meurtre de leurs consuls massacrés à Salonique par des fanatiques musulmans, exigeaient en même temps une réparation : la Russie prenait une attitude mena(;anle. Une révolution de palais venait enfin mettre le comble aux embarras dv la Turquie. Le sultan Abdul-Aziz, accusé par ses sujets nmsulmans d'avoir causé les maux dont ils sonllVaient, était jeté en prison, puis assassiné. Son successeur, Mourad Y, était à son tour (lé{)0sé comnu; fou et renq)lacé par son frère Abdul Ilamid (1870).

(1) l*ai- le Irnil.; de I>;ii-is i;i Mor Noire i-tait noiilrnlisr'(\ fcriiu-o ù la iiiai'ino luilitaire lio luiiles les nations, l.a Tnrquie ot lu lîiissie no [loiivaicnl y cnirolcnir plus de dix bâtiments de yiierrc lL'j,^crs, pour le service des eûtes.

LA oUESTION d'oIUKNT AVANT LE TMAITÉ DE BERLIN 19

La situation de 1 ^^iiipire ottoman seinljlait désespérée. Il sut néanmoins encore une fois faire face à tous ses ennemis. Tandis que le gouvernement ottoman cherchait à ahuser l'Europe par des promesses de réformes, ses armées réprimaient les révoltes des Bosnia({ues et des Bulgares, contenaient les Monténégrins, écrasaient les troupes serhes et marchaient sur lielgrade.

Mais les puissances nétaient pas disposées à laisser anéantir la Serhi(\ La sauvagerie dont les troupes ottomanes avaient fait preuve dans la répression de l'insurrection hulgare les avait indignées contre la Turquie. La Russie surtout, qui avait poussé la Serhic à la guerre et (jui l'avait soutenue [)ar des envois d'hommes et d'argent pendant toute la camj)agne. était décidée à ne pas Tahandonner. Lorsqu'eHe vit Belgrade en danger, elle l'emit à la Porte un ultimatum exigeant un armistice entre les belligérants. La Porte céda sous la menace.

La Russie cependant mobilisait son armée et se préparait ouvertement à la guerre. Afin de déjouer ses projets et d'éviter une guerri^ turco-russe, l'Angleterre demanda à l'Europe de régler la question par une conférence. Sa proposition fut acceptée et les plénipotentiaires des puissances se réunirent à Constant inople afin d examiner les réfornu^s qu'il convenait dexiger de la Porte et de réghu' les conditions dt; paix avec la Serbie et le Monténégro.

Le jour même de louverture de la conférence (23 décembre 187tj) le gouvernement ottoman promulguait une constitution basée sur les principes de 1789 qui proclamait légalité de tous les sujets de l'Empire, établissait le régime parlementaire en Turcjuie et confiait le gouvernement du pays à un ministèi'e responsable, surveillé par un sénat et une chambre des députés élus au suffrage universel.

Il espérait ainsi leurrer les puissances, les éblouir par des promesses brillantes elles faire renoncer à leur dessein d'intervenir dans les affaires intérieures de l'Empire; mais

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les rcprésciilantsde rEiirope n'étaient pas assez naïfs pour tomber dans un piège aussi grossier. Le lo janvier 1877, ils remettaient à la Porte leur ultimatum.

Ils réclamaient des rectifications de frontières à l'avantage du Monténég-ro, le rétablissement du sfafii rjiio anfe bellum pour la Serbie, une demi-autonomie pour la liulgarie, la Bosnie et rHerzég^ovine, ({ui devaient être administrées par des gouverneurs nonnnés pour cinq ans avec l'agrément des puissances et secondés par des assemblées provinciales élues par les conseils municipaux. Ces trois provinces devaient bénéficier en outre de tout un système de réformes judiciaires, administratives et linancières, dont l'application serait surveillée par deux connnissions nommées par les puissances.

La Turquie victorieuse était traitée en vaincue: elle s'indigna des conditions que l'on prétendait lui imposer, et, comptant sur l'appui de l'Angleterre, elle refusa absolument de se soumettre aux exigences de l'Europe.

La conférence n'avait pas atteint le but qu'elle poursuivait. La Russie en profita; elle proposa immédiatement d'adresser à la Tur(juio un dernier ultimatum et insista sur la nécessité où les puissances se trouveraient, en cas de refus, de recourir à la force des armes.

Les six grandes puissances adhérèrent à ce projet; elb's invitèrent la Tur(piie (Protocole de Londres, 31 mars 1877) à accepter les conditions que la conférence de Constantinople avait posées.

La Porte une fois de plus refusa. C'est ce qu'espérait la Russie; le 24 avril 1877 elle déclarait la guerre à la Tur- (|uie. Les Russes furent d'abord partout victorieux; en Europe, ils franchissaient le Danube et forçaient les passes des lîalkans; en Asie, ils occupaient Bayazid et assiégeaient Kars .

Mais les Turcs ne perdaient point courage; ils se concentraient à Kars, à Plevna ; ils y opposaient aux assaillants une résistance acharnée, les battaient à leur tour, et

LA QUESTION d'ohIEXT AVANT LE TRAITÉ DE BERLIN 21

ils reprenaient lavantage lorsque dénormes renforts vinrent rejoindre les armées russes, qui alors les écrasèrent sous le nombre.

La Russie avait mobilisé le ban et Tarrière-ban de son armée. Les Roumains puis les vSerbes entraient aussi en campag-ue et lui apportaient leur concours. Après quatre mois dune résistance béroïque, les troupes d'Osman Pacba, investies dans Plevna, étaient réduites à capituler; puis les autres armées turques étaient successivement battues à Kars, à Scbipka, à Pbilippopoli et un mois plus tard, le 20 janvier 1878, le général Skobelefl" entrait dans Andrinople, le dernier boulevard de la capitale de l'Empire ottoman.

La Turquie s'était héroïquement défendue; mais ses soldats épuisés par leurs défaites ne pouvaient résister plus long-temps. Elle se sentit vaincue. Réduite à la dernière extrémité, elle était entièrement à la merci de ses adversaires, et, sans l'intervention de l'Europe, un désastre définitif eût sans doute clos la série des chutes successives qui depuis un siècle énervent sa puissance. Mais les conditions ruineuses (jue prétendaient luiimposer ses vainqueurs étaient inacceptables pour les puissances, qui de la conservation de lEmpire ottoman ont fait un dogme ou qui redoutent de voir un jour l'équilibre européen rompu par les forces sans cesse grandissantes de la Russie.

Le traité de San-Stefano, autjuel la Porte avait dû consentir, enlevait à lEmpire ottoman presque toute la Turquie d'Europe et ne laissait sous la domination du Sultan que la province de Constantinople, Salonique, la Thessalie, l'Epire. l'iilbanie, la Bosnie et l'Herzégovine. Ces dernières provinces séparées du reste de lEmpire par la constitution d'une grande Bulgarie qui s'étendait du Danube à la mer Egée, sans frontières stratég-iques naturelles, enveloppées d'ennemis de toute part, devaient à leur tour tomber à brève échéance entre les mains de la

Russie ou ilans celles des petits peuples slaves du sud, ses fidèles clients. Ni l'Ang-leterre, ni rAutriche. les deux nations les plus intéressées à tenir les Russes éloignés du Bosphore, ne pouvaient ratilier un pareil traité. Elles s'interposèrent entre le vaiiujueur et le vaincu.

Avant le traité de San-Stefano, elles avaient déjà protesté contre tout changement qu'apporterait la Russie au traité de Paris, sans Tassentiment préalahle de toutes les puissances sig-nataires, et elles avaient réclamé l'ouverture d'un congrès pour le règ-lement des questions soulevées par la guerre.

Dès que 1" Angleterre apprit quelles conditions la Russie à San-Stefano prétendait imposer à la Turquie, le cabinet de Saint-James somma le cahinet de Saint-Pétersbourg- de déclarer s'il entendait bien soumettre toutes les clauses du traité turco-russe aux délibérations du congrès. A cette demande, le prince Gortchakoff répondit que la Russie « laissait aux puissances la liberté de soulever au congrès telles questions qu'elles jugeraient à propos de discuter, mais se réservait à elle-même la liberté d'accepter ou non la discussion de ces questions ».

Au reçu de cette réponse, l'Angleterre mobilisa ses réserves, et le contlil aurait peut-être abouti à une guerre, si la Russie, sans alliances, épuisée par sa victoire, ne s'était décidée à entrer dans la voie des concessions. Elle s'entendit secrètement avec lAngleterrr (mémorandum du 30 mai ) sur les sacrilices (jui lui seraient demandés, et pour éviter une nouvidle guerre, (jui ne se serait certainement pas terminée à son avantage, elle se résigna à reconnaître l'arbitrage de l'Europe.

D'un commun accord, les six grandes puissances arbitres des affaires d'Orient : l'Allemagne, la France, l'Autriche, l'Angleterre, l'Italie <!t la Russie résolurent de tenir un congrès solennel où leurs représentants régleraient à nouveau h' sori (b' la 'rtii'fjiiic

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