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L’ÉTHIOPIE ET LES ITALIENS

gascia, battu par eux, se réconcilia avec Ménélik, reconnut sa suzeraineté : c’était pour lui le seul moyen de conserver au moins une partie de l’héritage paternel. Il reçut du négus le gouvernement du Tigré, sa vie durant, avec les pouvoirs d’un vice-roi. Ménélik fut dès lors le maître incontesté de toute l’Éthiopie. 11 en avait achevé très habilement l’unité; il fît frapper à son effigie des monnaies qui eurent cours dans tout son empire, et se fit couronner solennellement à Entotto, sa nouvelle capitale.

Tout-puissant, à la tête de troupes nombreuses et bien armées, il fut mal disposé à supporter le protectorat de l’Italie, n’en ayant plus besoin.

Après son couronnement, il fit part directement aux puissances européennes de son avènement au trône. L’Angleterre et l’Allemagne répondirent que cette communication aurait dû être faite par l’intermédiaire de l’Italie ; l’empereur d’Allemagne accentua encore son appréciation en qualifiant le négus du simple titre d’AItesse. Ménélik se plaignit au gouvernement italien de l’humiliation qui lui était ainsi infligée, et précisant le sens qu’il attribuait, dans la langue de son pays, à l’article 17 du traité d’Ucciali, il ajoutait : <c L’article 17 dit que je peux me servir de l’intermédiaire de l’Italie, mais non que j’y consens dans toutes les affaires que j’aurais à traiter avec l’Europe ». Il pliait le roi Humbert de rectifier cette erreur, auprès des puissances ses amies. C’était remettre en question le protectorat italien.

Crispi ne pouvait l’admettre. Il eut peut-être adopté une interprétation nouvelle de l’article 17, quitte à affirmei Faction de l’Italie dans les faits. Mais il tenait à écarter de l’Éthiopie toute autre influence étrangère. Il redoutait en effet le voisinage de la France qui, par Obock, grâce à un habile gouverneur, M. Lagarde, entretenait déjà avec Ménélik de cordiales et fructueuses relations. Il redoutait plus encore les prétentions de la Russie qui manifestait l’intention d’entrer en rapports suivis avec l’Éthiopie, en exerçant sur elle une sorte de protectorat religieux. En 1889, une expédition, non officielle, il est vrai, composée d’environ 150 personnes, soldats, prêtres, artisans, femmes et enfants, conduite par le cosaque Atchinof, un fervent apôtre de l’idée slave et de la religion orthodoxe, avait essayé de pénétrer en Éthiopie, en passant par le territoire français d’Obock ; elle n’avait été arrêtée, à Sagallo, que par les canons du croiseur français le Seignelay^ le 17 Février, Le ministère

Goblet ne voulait pas risquer un grave conflit diplomatique avec l’Italie.

Tout cela fortifiait le gouvernement italien dans la pensée de protéger son influence exclusive en Éthiopie. 11 envoya auprès du négus le comte Antonelli ; on ne put s’entendre : Ménélik exigeait la suppression pure et simple de l’article 17, et même voulait remettre en discussion les frontières vaguement indiquées par le traité d’Ucciali, et encore •demandait un débouché sur la mer Rouge. Après de longues et vaines négociations, le comte Antonelli se sépara de Ménélik sans avoir rien obtenu. Dans une lettre adressée à tous les souverains de l’Europe, le négus indiqua les limites exactes de son empire et ajouta avec quelque fierté : « Je n’ai point l’intention d’être spectateur indifférent si des puissances lointaines se présentent avec l’idée de se partager l’Afrique, l’Éthiopie ayant été pendant quatorze siècles une île de chrétiens au milieu de la mer des païens ». Le 11 mai 1893 enfin, il adressa au gouvernement italien la dénonciation du traité d’Ucciali, dans les conditions prévues par l’article 16 de cet acte. L’empire colonial de l’Italie, dont l’Éthiopie formait le noyau essentiel, s’écroulait.

Elle se décida à la guerre, en confia la direction au général Baratieri, et lui donna environ vingt mille hommes. Il ne nous convient pas d’entrer dans le détail des opérations militaires qui, dans l’ensemble de ces événements histori- ■ ques, n’occupent que quelques mois. Leur importànce sans doute paraîtra moins grande dans l’éloignement nécessaire au jugement impartial. Elles se partagent en deux périodes ; le général Baratieri n’eut d’abord en face de lui que les troupes du ras Mangascia ; il les battit. — Il fut battu lorsqu’il eut à lutter contre toutes les forces du négus.

En décembre 1894, il somma Mangascia de licencier l’armée qu’il concentrait sur le Mareb supérieur. Le ras refusa. Baratieri, dans une brillante campagne, le vainquit le 13 janvier 1895 à Goatit, le 16 à Sénafé, obtint l’amitié du ras Agos, entra le 25 mars dans la forteresse d’Adigrat, se trouva maître du Tigré. Il poussa même ses avant-postes' jusqu’à Makallé, Antalo, vers le lac Ascianghi, dans la direction du Choa, en tournant le Godjam par la crête des montagnes. Il alla faire dans l’été une tournée triomphale en Italie, en revint avec de nouvelles troupes.

Cependant Ménélik conduisait une expédition de pillage dans le pays des Gallas. Après une b'‘”cherie sanglante rni

L ÉiHlüPli: ET LES ITALIENS.

n'epargna ni femmes ni enfants, il revint à Entoto chargé de butin. C’était peut-être pour lui un moyen d’augmenter le nombre de ses soldats par l’appât des richesses. Il n’était pas fâché de la défaite de son vassal, qui serait le meilleur gage de sa fidélité future.

Alors il appela tous les chefs de l’Éthiopie à la grande •assemblée de Borroumeda. Il y affirma l’absolue indépendance de son pouvoir et la nécessité où les Italiens le metrtaient, malgré son désir de la paix, de défendre par les armes sa souveraineté et l’intégrité de ses frontières. « Un ennemi a traversé les mers ; il a violé nos frontières pour détruire notre patrie et notre foi. J’ai négocié longtemps dans l’espoir d’obtenir justice sans que le sang fut versé. Mais l’ennemi ne veut rien entendre : il avance toujours, minant nos terres et nos peuples, comme font les taupes. C’est assez ! Avec l’aide de Dieu, je défendrai l’héritage de mes aïeux et je repousserai par les armes l’envahisseur. Que celui qui en a la force m’accompagne ! Que celui qui ne l'a pas prie pour nous.* » Tous les ras présents lui jurèrent fidélité, au milieu d’un grand enthousiasme patriotique ; 150.000 hommes le suivirent au nord.

Au commencement de décembre 1895, ils furent en contact avec Tavant-garde italienne, pcirvenue à l’Amba-Alaghi, à quelque distance aunorddulacAscianghi.Lemajor Toselli, qui la commandait, les vit couronner les hautem s voisines, et en fut effrayé : « Ils sont beaucoup, beaucoup ! écrivait-il au général Arimondi. Je vois les lueurs des feux s’enfoncer à gauche, à droite, en face, dans les profondeurs de l’horizon ».

Le 7 décembre, la colonne Toselli fut tout entière détruite, et son chef tomba au premier rang, sur les positions dont il avait la garde. Le major Galliano fut enfermé dans Makallé, y soutint un siège pénible, et reçut, le 25 janvier 1896, l’autorisation de capituler, à condition de rejoindre l’armée principale. Ménélik y consentit, le fit accompagner par une partie de ses hommes, et cependant, tournant à Touest, dans la direction d’Adoua et d’Axoum, sans que Baratieri s’opposât à cette marche de flanc très habile, il obligea les Italiens à reculer sur Adigrat, à la frontière septentrionale du Tigré. Oispi songea à envoyer des troupes vers Zeïlah,

1. E. Petit, L’Abyssinie et les intérêts français, dans le Correspondant du 10 mars 1897.

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sur le golfe d’Aden, pour faire une diversion contre le Choa par le Harrar ; le gouvernement français rappela la convention anglo-française de février 1888, par laquelle les deux puissances s’engageaient à respecter l’indépendance du Harrar, et l’Angleterre n’osa pas permettre aux Italiens d’occuper Zeilah.

La situation de Baratieri était très critique. La prudence lui conseillait la retraite sur Massouah ; mais c’était l’abandon définitif du Tigré. Pressé par son gouvernement, il risqua une bataille qui ne pouvait pas avoir de pires résultats. Le 1®*' mars, il lança toutes ses colonnes, commandées par les généraux Albertone, Arimondi, Dabormida, Ellena, à l’attaque du plateau de l’Amba-Garima, qui domine Adoua. Le général Albertone s’engagea trop loin, fut isolé, battu et pris. La ligne de bataille des Italiens se trouva par là brisée au centre : les trois autres colonnes, ne pouvant^se soutenir réciproquement, furent écrasées l’une après l’autre : Dabormida et Arimondi furent tués, Ellena blessé. Ail heures et demie, Baratieri ordonna la retraite ; ce fut une débandade générale qu’il ne put ou ne sut diriger. 3 à 4.000 Italiens et toute l’artillerie restèrent aux mains du négus. Baratieri fut destitué, traduit devant un conseil de guerre, qui ne l’acquitta qu'à l’égalité des voix. Le ministère Crispi fut renversé.

Le général Baldissera, successeur de Baratieri, répara très habilement les conséquences les plus graves que pouvait avoir ce désastre. Le négus, qui venait de se faire couronner par le patriarche d’Éthiopie dans la ville sainte d’Axoum, était satisfait des résultats obtenus, et ne voulait pas les compromettre par trop d’exigences. Il se retira dans le Choa.

Les troupes italiennes furent reformées sur la frontière du Mareb. Les Derviches, qui pensaient profiter des circonstances pour reprendre Kassala, y furent complètement battus par le colonel Stevani. Le major Nerazzini fut envoyé au négus pour traiter de la paix. Elle fut signée le 26 octobre 1896 à Addis-Abeba. Le traité d’ücciali était aboli. L’indépendance absolue de l’Éthiopie était reconnue. La frontière italienne était maintenue à la ligne du Mareb, de la Belesa et du Muna. La situation respective de l’Italie et de l’Éthiopie se trouva nettement établie : l’Italie garda sur la côte de la mer Rouge de bonnes positions, et une bonne ligne de pénétration vers le Soudan dans la direction de

Kassala, avec un horizon moins vaste, mais dégagé de nuages.

11 y a déjà longtemps que l’Islam a cessé d’être redoutable dans l’Afrique occidentale, que son offensive jadis si hardie s’est énervée. 11 n’y a pas longtemps que la réaction européenne a suivi son recul, qu’elle a entamé l’Afrique elle-même.

Pendant plus de sept siècles, de la bataille de Xérès à la prise de Grenade par les rois catholiques (711-1492), les deux rivages du détroit de Gibraltar furent musulmans. Alors les Maures, rajeunissant de siècle en siècle leur puissance par l’élévation de dynasties nouvelles, avaient dans la féconde Andalousie leur plus riche colonie et réduisaient les chrétiens aux plateaux désolés du nord. En 1492 seulement, le dernier des Abencérages prit la route de l’exil et pleura sur la fin de l’empire mauresque en Europe.

Les Espagnols poursuivirent d’abord leur avantage, franchirent à leur tour le détroit de Gibraltar, conduisirent de glorieuses expéditions dans les pays barbaresques. Le cardinal Ximénès pensa y fonder un empire chrétien ; on vit Charles-Quint devant Alger et Tunis. Puis les Espagnols se détournèrent de ce rivage si proche pourtant, si naturellement lié à leurs ports. Ils allèrent chercher l’or des Indes Occidentales ; ils se ruinèrent par les amollissantes richesses du Nouveau-Monde ; comme épuisés par la croisade et la découverte de l’Amérique, ils entrèrent dans l’oisiveté, dans la décadence, s’y enfermèrent orgueilleusement, abandonnèrent la direction de l’expansion européenne en Afrique. De leur effort du xvi® siècle, ils n’ont gardé que Ceuta et Melilla sur la côte marocaine.

Ainsi les États barbaresques restèrent pour longtemps indépendants, musulmans d’ailleurs, incapables d’organisation politique, occupés seulement de brigandage et de piraterie. C’est encore aujourd’hui la condition du Maroc. Le sultan de Fez est moins nuisible que celui de Constantinople, mais uniquement parce qu’il a moins de moyens de nuire et que le terrain de son action est moins vaste. Il a les mêmes habitudes, levant sur celles de ses tribus qui daignent obéir des impôts exorbitants, au nom du Coran, régnant par la terreur jusqu’aux limites où son autorité est

reconnue. D’ailleurs ces limites ne sont pas très étendues : les tribus des oasis du Sahara, vers Figuig, sont indépendantes ; de même celle des RifTains sur les bords de la Méditerranée. C’est pourquoi cette terre naturellement très riche est en grande partie pauvre et désolée : elle devrait être un merveilleux jardin, elle est en général un désert inhabitable. Elle est une miniature de l’empire ottoman, et elle attire de la part des gouvernements des préoccupations analogues.

Leurs jalousies, là aussi, les tiennent en équilibre, et retardent un dénouement fatal. L’Angleterre fait beaucoup de commerce avec Tanger, et redoute que l’établissement d’une puissance forte sur la côte africaine ne neutralise l’importance stratégique de Gibraltar. Elle n’est pourtant pas en situation d’étendre sur le Maroc la sphère de son influence.

S’il est un pays auquel le Maroc semble réservé par la nature, c’est l’Espagne. Elle aurait à Ceuta une solide base d’opérations, si elle était capable d’initiatives hardies, si elle n’avait pas beaucoup à faire à maintenir dans l’obéissance les derniers morceaux de son empire colonial. Déjà il serait trop tard pour qu’elle pût occuper les routes sahariennes de r Hinterland marocain : elle n’aurait là qu’une enclave sans horizon.

Le gouvernement français peut craindre d’exciter les susceptibilités de l’Espagne en développant résolument ses intérêts dans le Maroc, comme il a excité celle de l’Italie par l’occupation de la Tunisie. Cependant il doit avoir désormais dans la solution de cette question une prépondérance incontestée. Par Oran et Tanger, qui sont sur les routes de Marseille et de Bordeaux vers Dakar et l’Amérique du Sud, le commerce français l’emporte au Maroc sur celui de toutes les autres nations européennes. Tout le long de la frontière oranaise la France est en perpétuel contact, parfois amical, souvent hostile, avec les tribus marocaines ; elle les presse vers Figuig, elle souffre de leur anarchie, elle a un intérêt capital à la faire cesser ; et d’ailleurs, à mesure que son influence s’étend et se fortifie sur toute l’Afrique dunord-ouest, le Maroc en est forcément pénétré, et le cours naturel des années le conduit doucement dans les voies françaises, où sont entrés déjà les autres pays barbaresques.

Car la France est la grande puissance latine, la vraie héritière de Rome sur les bords de la Méditerranée. Elle a entrepris dans l’Afrique mineure une œuvre aussi glorieuse et de

conséquences plus étendues dans l’intérieur du continent : l’Afrique mineure fut un but pour les Romains, elle n’est qu’un chemin pour les Français.

Ils étaient de longue date destinés à cette fortune. Sans remonter à la croisade où mourut Saint-Louis, dans le temps où le cardinal Ximénès et Charles-Quint poursuivaient l’Islam sur les côtes barbaresques, à Tunis, à Alger, les rois de France nouaient avec les Musulmans de ces régions leurs premières relations amicales. François P’’, l’allié du sultan Soliman,. combina ses flottes avec celles de Khaïr-eddin' Barberousse, le chef des pirates d’Alger, et obtint de lui des capitulations avantageuses aux marchands français. Ce fut un grand scandale dans toute la chrétienté : on opposa la politique de Charles-Quint à celle de François I®', et on reprocha violemment à celui-ci de porter si mal son titre de fils aîné de l’Église. Ce fut pourtant le commencement d’une tradition à \(aquelle la France est demeurée fidèle, et l’entrée dans une voie où elle a fait de singuliers progrès.

Ce n’est pas qu’elle n’ait entretenu avec les Barbaresques que des rapports cordiaux ; les navires français payèrent tribut comme ceux des autres nations à la piraterie barbaresque, et Louis XIV, redevenu le roi très chrétien, fit maintes fois bombarder les ports algériens, et donna aux Turcs de ces rivages de bonnes leçons qui leur servirent quelque temps. Mais, dans les intervalles de ces exécutions nécessaires, les relations de Marseille avec les côtes qui lui font face ne furent pas interrompues ; la seule richesse qui y pût attirer ses négociants était le corail de La Calle ; elle eut de bonne heure le monopole de cette pêche, et paya de ce fait aux deys d’Alger un fermage annuel dont le chiffre fut souvent sujet à discussion. Quoi qu’il en soit, la France fat, pendant trois siècles avant la conquête, le seul pays chrétien qui entretînt avec l’Algérie des relations régulières, qui la connût vraiment.

Pendant les guerres de la Révolution et du premier Empire, l’Angleterre ne songea pas à s’établir sur cette côte, parce qu’elle n’en avait pas besoin pour surveiller la route de l’Inde, qu’elle n’en pouvait prévoir les destinées, et que ce devait être une entreprise pénible, de longue haleine, où ses flottes n’auraient pas été suffisantes. Les deys d’Alger, sûrs du moins alors d’échapper aux colères du gouvernement français, devinrent plus exigeants à l’égard des marchands de Marseille, augmentèrent le taux du bail des pê-

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chenes, se crurent à l’abri de tout châtiment, insultèrent le représentant de la France, M. Deval. Ce fut la circonstance, toute accidentelle, qui décida l’intervention française, sans que d’ailleurs le gouvernement de Charles X eût pensé dès lors qu’Alger la blaache dut être la première pierre du gigantesque édifice colonial qui s’est élevé depuis en face de Marseille. Déjà pourtant les affaires d’Égypte appelaient l’attention de l’Europe sur l’Afrique, et une vague intuition de l’avenir y poussa la France à une expédition décisive. Alger fut prise le 5 juillet 1830, et ce fut le brillant héritage que la dynastie des Bourbon directs laissa, en disparaissant pour jamais.

A vrai dire, l’héritage était à conquérir, et il y fallut tout le règne de Louis-Philippe et ses meilleures armées commandées par ses meilleurs généraux, toute l’élite militaire de la France. Il y eut d’abord à vaincre l’Odjak, la milice turque fondée par Barberousse à la façon des Mameluks d’Égypte, et qui faisait peser sur tout le pays un lourd despotisme. Alger prise et bientôt après les principaux ports de la côte, les Turcs concentrèrent leur résistance à Constantine, et, dans ce repaire haut perché sur la montagne, ils parurent invincibles. Pour en venir plus sûrement à bout, le gouvernement français traita avec les autres populations du pays, avec les Arabes qui avaient souffert pendant trois siècles de la domination de l’Odjak, et il signa avec leur principal chef, l’émir de Mascara Abd-él-Kader, le traité de la Tafna. D’un effort vigoureux, Constantine fut enlevée, 1837.

Mais rOdjak ne constituait dans la population algérienne qu’une minorité, une aristocratie d’étrangers mal établie dans le pays, et dont l’expulsion ne faisait qu’exciter les espérances des indigènes, Arabes et Berbères, beaucoup plus nombreux. Les Arabes en particulier, venus lors de la grande poussée conquérante du viii® siècle, étaient maîtres des plateaux, et avaient conservé des habitudes guerrières, une fierté d’indépendance que les Turcs n’avaient pas domptées ; car ils s’étaient peu aventurés dans les montagnes de l’intérieur. Le jour donc où la France voulut prendre sérieusement la place de l’Odjak et même organiser le pays, elle dut se résoudre à une lutte acharnée et à des sacrifices de toute nature. Jadis Rome conquit, dans les guerres puniques, l’empire de la Méditerranée. La guerre d’Algérie ne renferme peut-être pas pour la France de moindres promesses, dont le siècle finissant commence à montrer les

splendeurs; aussi est-elle un des points saillants de notre histoire. Elle sera l’éternel honneur du règne de Louis-Philippe. Elle fut contemporaine des luttes non moins héroïques et non moins longues engagées par les Russes contre les montagnards musulmans du Caucase et contre l’iman Schamyl : et ces deux guerres, à si longue distance, eurent beaucoup de caractères communs, des avantages comparables.

Abd-el-Kader fit une résistance moins longue, mais aussi héroïque que le prophète du Caucase. Il trouva longtemps dans la montagne, qui lui était familière, un asile inviolable, un sûr refuge ; il infligea aux troupes françaises de grosses pertes, menaça de près Oran, Alger, leur fit payer cher la victoire. Les difficultés à vaincre surexcitèrent les courages ; la guerre d’Afrique donna à la France une armée et des chefs fortement trempés qui lui assurèrent, pendant même la génération qui suivit, une prépondérance militaire incontestée. Le jeune duc d’Aumale enleva, à la tête de sa petite troupe de chasseurs, toute la smalah de l’émir (1843), le força à quitter l’Algérie, à demander asile au sultan du Maroc. Joinville bombarda Mogador et Tanger. Bugeaud remporta sur les Marocains l’éclatante victoire de risly (1844). Lamoricière poursuivit les bandes arabes dans les rochers les plus inaccessibles, trouva leurs retraites les plus cachées, les traqua comme un gibier effarouché, ne leur laissa trêve ni repos, eut la gloire qu’Abd-el-Kader aux abois se remît entre ses mains (1847). Comme si cette grande tâche suffisait au gouvernement de Juillet, il tomba quelques mois après.

La défaite de Schamyl par les Russes abattit cette barrière musulmane du Caucase qui leur fermait la descente vers l’Arménie, la Perse et le Turkestan, ouvrit largement devant eux l’horizon. La lutte contre Abd-el-Kader fut chez nous la grande besogne de notre colonisation africaine. Il y eut certes d’autres efforts à faire, mais non pas qui lui aient été égaux, et les progrès de l’expansion française dans ^ l’Afrique occidentale ont été comme les fruits naturels du rude labeur qu’elle avait exigé. Elle fut d’ailleurs la première occasion d’un contact direct et prolongé avec l'Islam et la race arabe, et ainsi d’une première tentative d’éducation de cette race et de cette religion par la civilisation française. L’épreuve fut belle et noble entre toutes, et riche en résultats. Ce n’est pas qu’elle ait réussi de tous points : des fautes ont été commises ; des maux sont encore à guérir.

des erreurs à réparer. Mais l’expérience était délicate et comportait de tels tâtonnements. Avec ses imperfections, qui seront des leçons pour l’avenir, l’œuvre accomplie par la France en Algérie a excité l’admiration des étrangers, sinon des Français, qui mettent une sorte de point d’honneur à se dénigrer. L’assimilation des Arabes musulmans avec les Français chrétiens s’est poursuivie d’année en année, parce que les premiers ont senti la force des seconds et que les Musulmans, fatalistes, ont le respect de la force. Aussi bien, ils se sentent plus heureux sous le régime nouveau, plus surs de leurs richesses, de leurs troupeaux ; ils apprennent le chemin des écoles françaises ; ils font de bons soldats français. Chez ce peuple naturellement guerrier, l’admission dans les rangs et dans les grades de l’armée française peut faire beaucoup pour la fusion définitive. Pour notre empire surtout africain, qui sait si l’armée coloniale que nous aurons un jour n’empruntera pas à cette race ses meilleurs éléments, si alors les Arabes d’Algérie, sous des chefs français, soldats de la civilisation et non plus du fanatisme, ne seront pas l’instrument essentiel delà grandeur française en Afrique ? Les Russes aussi ont rangé les cavaliers turcomans sous leurs bannières.

Depuis la soumission d’Abd-el-Kader, les intérêts français se sont développés en Afrique, d’abord avec quelque lenteur. Pendant le second empire, surtout dans l’intervalle des guerres de Crimée et d’Italie, les armées de Napoléon III continuèrent la conquête du pays, et, à coté de la population arabe, rencontrèrent la race primitive des Berbères, réfugiés au temps de la conquête musulmane dans les montagnes de la Kabylie et peu à peu convertis à l’Islam. Leur hostilité violente pouvait être dangereuse dans le voisinage d’Alger. Il fallut pour les soumettre toute l’habileté et toute la bravoure des généraux Randon et Mac- Mahon. On construisit au milieu du pays le Fort impérial — aujourd’hui Fort national — pour les tenir en respect. Maintes fois encore, quelques tribus berbères ou arabes se sont révoltées contre la domination française, notamment au lendemain de la guerre de 1870 ; mais à aucun moment cette domination n’a été sérieusement compromise, et dès lors l’Algérie a pu, non seulement être livrée à une colonisation très active, mais devenir encore le point de départ de nouveaux progrès de l’influence française.

C’est aussi sous le second empire que le Sénégal s’éleva

vraiment de la situation de simple comptoir à celle de colonie, en attendant qu’il devînt le noyau d’un empire considérable. Ce fut l’œuvre de Faidherbe. Saint-Louis était alors serrée le long de la côte par les tribus maures de la rive droite du Sénégal, et par les Peuls ou Toucouleurs du bassin moyen et supérieur de ce même fleuve. Les environs de la ville furent assez aisément débarrassés des bandits maures qui empêchaient tout commerce avec l’intérieur. Mais les Peuls venaient de fonder un empire redoutable étendu jusqu’au Niger, sous le commandement d’un audacieux marabout, El-Hadj-Omar. Fanatique musulman, il avait entendu parler d'Abd-el-Kader dans ses pèlerinages de La Mecque, et il voulait l’imiter, être plus heureux que lui, régner en maître absolu sur un vaste empire soumis aux lois du Coran. En quelques années, en effet, il terrorisa les tribus nègres de Niger et du Sénégal supérieur, conquit tout le plateau du Fouta-Djalon, et ne douta pas qu’il jetterait aisément à la mer les Français du Sénégal. Le choc fut rude ; mais le résultat ne se fit pas attendre. El- Hadj-Homar vint mettre le siège devant le fort de Médine qui venait d’être construit ; il y parut le 19 avril 1857 ; il conduisit à de nombreux assauts ses 20.000 guerriers ; il resta quatre-vingt-quinze jours devant le village défendu par une centaine d’hommes, sous la direction d’un marchand français Paul Holl et d’un vieux chef indigène Sambala. Alors Faidherbe arriva en remontant le fleuve sur une canonnière, \e Basilic, et, le 19 juillet, infligea au marabout une défaite complète à laquelle l’empire toucouleur ne survécut pas. Faidherbe profita du prestige que lui assura cette éclatante victoii*e pour signer des traités avec un grand nombre de rois du pays, pour appeler dans la colonie les capitaux et les marchands, pour envoyer vers le Soudan les premières missions qui préparèrent la voie à l’expansion française. Les onze années de ce gouvernement (1854-1865) furent décisives pour l’avenir du Sénégal et de l’empire français dans le Soudan. Tant il est vrai qu’il suffit souvent d’un homme pour tirer des plus modestes prémices lesi plus merveilleux résultats.

Le second empire d’ailleurs ne fit pas d’autres efforts dans l’Afrique occidentale. Il fut davantage préoccupé de l’Égypte et de l’achèvement du canal de Suez ; il eut ainsi dans la vallée du Nil des intérêts de premier ordre qui détournèrent son attention du Sahara ou du Niger.

La guerre de 1870 ne retarda pas longtemps rexpansion coloniale de la France. C’est un hommage à rendre au gouvernement de la République qu’il ne se soit pas un seul moment résigné à un rôle secondaire au delà des frontières du pays, et qu’il ait fait, au bout de peu d’années, le plus remarquable usage de sa force reconstituée. En 1880 commença une période d’activité à laquelle seule l’expansion russe en Asie peut être comparée.

Les progrès de l’Angleterre en Égypte, après l’établissement du condominium financier en 1879, l’occupation de Chypre par les Anglais en 1 878, le développement momentané de l’influence russe dans les Balkans par la formation de la Bulgarie autonome, furent au gouvernement français l’occasion de réclamer sur la Méditerranée des compensations : il les chercha en Tunisie. Aussi bien, les menées italiennes y étaient inquiétantes, et le gouvernement de Rome cachait mal la prétention de réoccuper Carthage. La France ne pouvait consentir à un voisinage aussi dangereux : c’eût été s’interdire tout agrandissement futur au sud de l’Algérie, compromettre l’avenir même de cette colonie. C’eût été aussi maladroit que d’abandonner l’Égypte aux Anglais. Jules Ferry ne commit pas cette faute.

Sous prétexte que les frontières de l’Algérie étaient sans cesse infestées par les brigands des montagnes de la Kroumirie, et que le gouvernement tunisien, mal disposé à l’égard de la France par suite des menées italiennes, ne voulait pas prendre la peine d’y mettre ordre, une armée française envahit le territoire de la Régence, n’y rencontra aucune résistance sérieuse, arriva devant Tunis, fit signer au bey le traité du Bardo, par lequel il reconnut le protectorat de la France (12 mai 1881). Quelques résistances dans le sud du pays furent vigoureusement réprimées, surtout par la pwse de Sfax (1882), et l’ordre fut bientôt parfait du nord au sud àde la Tunisie.

] C’était un des plus beaux succès de la politique française jau XIX® siècle. Il donna à la France une très forte position jentre les deux bassins occidental et oriental de la Méditerranée, et Bizerte, en face de Malte, devint un des grands ports de guerre de cette mer.

Mais surtout il compléta très heureusement l’expérience (du gouvernement français en matière de politique extérieure. iLe système du protectorat, inauguré en ces circonstances avec beaucoup de modération par le premier résident de

France à Tunis, M. Paul Cambon, produisit les meilleurs résultats. La domination française, ainsi plus légère, fut plus facilement acceptée et ne rencontra nul obstacle. La colonisation se développa bientôt avec une grande rapidité ; des travaux publics purent .être entrepris, et la prospérité éclatante assurée très vite au pays consolida la situation de la France. Le gouvernement français prit la suite des engagements contractés antérieurement par la Régence dans les capitulations signées avec les diverses nations de l’Europe ; mais, d'année en année, il a peu à peu réussi à remplacer ce régime par le droit commun aux possessions européennes et à délier ainsi sans violence les entraves qui gênaient son action. Surtout le maintien de la dynastie beylicale à Tunis a singulièrement atténué le danger de la, surexcitation des passions religieuses : sous le couvert du gouvernement du bey et de ses fonctionnaires musulmans, les Tunisiens se sont dès l’abord habitués à vivre en bonne intelligence avec les colons français, ont subi volontiers l’action de leur expérience agricole et industrielle, ont consenti avec eux à des rapports d’une extrême cordialité, pour le plus grand profit de la colonisation même et aussi de l’éducation des indigènes par la fusion intime des deux races et des deux religions en présence. Le retentissement de ce succès peut être considérable dans tout le domaine de l’Islam.

A la même date, un Italien, naturalisé français à l’occasion de la guerre franco-allemande, M. Savorgnan de Brazza, donnait à sa patrie d’adoption tout un empire nègre sur les bords du Congo, comme si toutes les races musulmanes de l’Afrique étaient destinées au gouvernement de la France. Comme Faidherbe à Saint-Louis, il voulut ouvrir au comptoir de Libreville un horizon plus étendu vers l’intérieur. Il atteignit la vallée de l’Ogooué, la remonta, arriva sur la rive du Congo dans le pays des Batékés, fut bien reçu par le chef de cette tribu, Makoko, et signa avec lui un traité qui établissait sur tout son royaume le protectorat de la France. Un poste fut fondé qui devint Brazzaville et fut' le point de départ de l’expansion française le long du Congo moyen et de rOubanghi, dans la direction du lac Tchad (1880).

L’établissement de la domination exclusive de l’Angleterre en Égypte en 1882 rejeta l’attention de la France sur les terres africaines où elle n’avait pas à redouter cette terrible concurrence, où du moins elle avait encore des chances de

E. Drîault. — Question d’Orienl.

lutter avantageusement contre elle. De même les déceptionssubies par les Russes au traité de Berlin en 1878 et dans les années suivantes en Bulgarie les détournèrent vers FAsie centrale et orientale. De plus, la France en 1892 dénonça les traités de commerce qu’elle avait signés sous le second empire avec la plupart des nations européennes et organisa son régime douanier selon le système du plus rigoureux protectionnisme : un grand nombre de marchés se fermèrent ainsi à ses produits et il lui fallut s’assurer d’autres débouchés ; l’expansion coloniale devint pour elle une nécessité économique et sociale de premier ordre.

C’est pourquoi elle a fait depuis, dans l’Afrique occidentale surtout, un énorme effort, selon un plan très serré, Appliqué avec un esprit de suite très remarquable et d’une incontestable grandeur. Elle a voulu nettement l’empire de l’Afrique septentrionale.

En 1892, le capitaine Binger, parti du Sénégal, traversa le Niger supérieur, s’engagea dans la bouche du fleuve, iparcourut le Mossi et le Kong, signa sur sa route des traités 'd’amitié avec les chefs du pays, notamment avec le roi Tiéba, arriva à la Volta, à la Comoë, descendit alors à la côte de Guinée vers Grand-Bassam. Il avait contourné les colonies anglaises de la Gambie- et de Sierra-Léone, fermé leur « hinterland », limité étroitement leur extension.

En 1894, le lieutenant-colonel Bonnier descendit le Niger par Segou, arriva au sommet de la courbe que fait le fleuve au nord, enleva par surprise Tombouctou, la cité sainte, la cité mystérieuse toujours fermée aux Infidèles, désormais surmontée du drapeau tricolore. Il tomba bientôt après dans une embuscade de Touaregs ; mais sa conquête n’en fut nullement compromise, et la France garde la plus importante tête de ligne des caravanes du Sahara occidental ; la pénétration du désert en sera singulièrement favorisée.

La même année, les comptoirs français de la côte du Dahomey furent pillés par le roi de ce pays, le farouche Béhanzin. Le colonel Dodds y fut envoyé, battit le roi nègre à Dogba, lui prit ses capitales Kana, Abomey, le força à fuir dans le nord. Quelques^ mois après, il l’atteignit et le fit prisonnier ; tout son royaume devint français. Un poste fut aussitôt établi à la frontière septentrionale, Carnotville, d’où la pénétration française s’enfonce entons sens dans la boucle du Niger, en arrière des possessions anglaises de la Côte d’Or et de l’embouchure du fleuve. Plus loin, à l’est du

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