POSITION ACTUELLE DE LA QUESTION D’ORIENT
SOUS Napoléon III et surtout le Soudan de nos jours. Tant d’héroïques efforts y sont actuellement faits qu’on s’oblige à croire qu’ils attirent les préoccupations essentielles du gouvernement et expliquent les sacrifices faits dans le Levant au maintien du statu quo.
Sans -abandonner les excellentes et très anciennes positions qu’elle occupe en Syrie, en Égypte, et sur lesquelles il peut être un jour utile de fonder quelque nouvelle conception politique, elle absorbe peu à peu — car elle a, comme la Russie, une grande force d’assimilation — les États musulmans de l’Afrique occidentale ; elle tient lapins grande partie du bassin du Niger ; elle remonte au nord du Congo, le long de l’Oubanghi, jusqu’à l’hinterland de la Tripolitaine. Elle exploite habilement les sympathies dont elle jouit en Éthiopie pour y faire passer une autre voie de pénétration vers le INil ; et, aux confins septentrionaux des pays noirs, comme la Russie vers le Pamir, elle ferme le cercle dont les puissances chrétiennes enserrent l’Islam par le Sud.
Les Anglais, dans le même temps, se sont ouvert la route de l’Inde à travers les pays musulmans. C’est l’histoire d’une politique qui pendant un siècle s’est soutenue avec une constance remarquable et a enregistré les plus notables succès. Maîtres de Gibraltar dès le début du xviiP siècle, ils ne s’étaient pas engagés aussitôt dans la Méditerranée, et on a vu en 1770 un officier de la marine anglaise, Elphinston, servir de pilote à la flotte russe d’Alexis Orlof menaçant Constantinople. L’Angleterre ne s’occupa naturellement de cette nouvelle route de l’Inde que lorsqu’il fut question de l'ouverture d’un canal de Suez. Dès lors elle sut s’en assurer l’accès. Elle prit et garda Malte dont les ambitions de Bonaparte lui révélaient la valeur stratégique. Elle eut jusqu’en 1863 le protectorat des Iles Ioniennes. Elle eut Aden en 1839, Chypre en 1878, la domination effective de l’Égypte en 1882. Elle disposa des deux routes de l’Inde, celle du Cap et celle de la mer Rouge.
Elle acheva dans la répression des cipayes la destruction de la puissance des Grands Mogols de Delhi ; elle renversa ainsi la suprématie politique de l’Islam dans l’Hindoustan ; elle parut refaire, de Londres à Calcutta, d’un bout à l’autre de r ancien continent, l’unité de la race indo-européenne.
Elle ne cessa point, pendant toute cette histoire et
CONCLUSION
presque jusqu’à nos jours, de redouter l’opposition de la France et de la Russie, et ce fut le principal caractère de sa politique extérieure au xix® siècle. Elle se maintint à Malte malgré la France ; elle l’écarta de l’Égypte, malgré la situation très forte qu’elle s’y était assurée et malgré les services qu’elle y avait rendus ; elle la refoula vers le Sud, et l’affaire de Fachoda fut comme le dernier symbole de cette longue querelle. Elle écarta la Russie de Constantinople à plusieurs reprises, notamment lors de la guerre de Crimée, et lors de la guerre des Balkans ; elle l’enferma dans la mer Noire par la convention des Détroits de 1841 ; elle s’établit à Chypre pour la mieux surveiller en Asie mineure; pendant tout le xix® siècle, elle remporta sur les Russes des succès répétés et les refoula vers le Nord, dégageant ainsi devant elle les grandes voies du Levant, et le Levant, en effet, à la hauteur de la Syrie et de la Mésopotamie, demeure encore aujourd’hui ouvert à ses entreprises.
Mais la politique britannique ne se règle pas sur des abstractions ou des sentiments; elle est d’un réalisme plein d’audace. Le danger de la concurrence allemande lui inspire désormais d’autres desseins; et les conventions du 8 avril 1904 avec la France, du 31 août 1907 avec la Russie, ont inauguré une entente anglo-franco-russe, à laquelle l’Espagne et l’Italie montrent des sympathies, qui ferme un siècle entier d’expansion et d’ardente rivalité, et qui constitue, notamment pour la question d’Orient, l’un des faits nouveaux les plus importants des dernières années.
C’est que, depuis le traité de Berlin, les Allemands d’Allemagne et d’Autriche ont conduit le long du Danube, vers les Balkans, par les voies ferrées qui vont à Salonique et à Constantinople, des entreprises politiques et économiques très hardies et jusqu’ici très heureuses. Contre l’influence russe, ils avaient obtenu l’administration de la Bosnie et de l’Herzégovine pour l’Autriche ; ils avaient établi un officier autrichien, Ferdinand de Saxe-Cobourg, sur le trône de Bulgarie ; l’empereur allemand était fort étroitement lié avec le sultan Abd-ul-Hamid II, menait des pèlerinages retentissants en Palestine, pressait la construction du chemin de fer de Bagdad ; toute la péninsule des Balkans était sous la tutelle économique de l’Autriche et de l’Allemagne; au reste leur industrie et leur commerce n’ont pas de meilleurs débouchés.
Les derniers événements ne sont que des épisodes de