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III. — La chute de l’empire Grec

L’empire grec, restauré en 1261, comprenait le récent empire de Nicée avec Nicomédie, Brousse, Scutari, Magnésie, quelques îles comme Rhodes, Imbros, Lemnos, une partie du Péloponèse, Constantinople enfin et la Thrace, avec Andrinople, Salonique et une partie de la Thessalie. C’était à peu près l’empire athénien de la Confédération de Délos, avec la plus grande partie de l’Archipel et Athènes ^n moins," la région continentale de Nicée en plus. Ce n’étaient guère que les faubourgs de Constantinople, les

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boulevards nécessaires à sa sécurité éphémère. Le despotat d’Epire restait indépendant, de même le duché d’Athènes sous une dynastie florentine. Les Vénitiens possédaient la plupart des îles de l'Archipel, la Crète, des quartiers fortifiés à Constantinople et cfiins quelques autres , villes grecques. Les Génois étaient retranchés dans Galata et Péra, tenaient le commerce de la mer Noire et les ports de la Crimée, Kaffa surtout.

L’Empire présentait comme des brèches sur toutes ses frontières. Troublé d’ailleurs au dedans par les dissensions, parles révolutions de palais dont il avait toujours souffert, notamment par l’usurpation de Cantacuzène, il était bien incapable d’opposer à une invasion quelque peu redoutable une résistance sérieuse. Il était une proie.

Mais il restait douteux si cette proie serait aux nations chrétiennes du voisinage, ou aux Musulmans de l’Asie antérieure. Cela même est jusqu’au xix® siècle le tout de la question d’Orient.

Charles d’Anjou, le frère de saint Louis, appelé à Naples par le pape contre les Hohenstaufen, nourrit le grand dessein de refaire l’empire latin de Constantinople. Les Vêpres Siciliennes le retinrent (1282). Un de ses descendants, devenu par mariage roi de Hongrie, fut l’héritier de ce dessein : Louis le Grand, puissant dans la plaine du Danube moyen de 1342 à 1382, étendit sa suzeraineté sur la Bosnie, la Serbie, la Valachie, la Moldavie, jusqu’à la mer Noire ; il parut disposer ainsi d’une base solide pour reprendre les projets de son aïeul. Mais la Hongrie est bien loin de Constantinople pour y agir efficacement ; les Slaves diffèrent trop des Magyars pour consentir à leur domination. Après Louis le Grand, la Hongrie commença d’être entraînée dans la vie politique de l’Allemagne. •

La Serbie avait été plus près de refaire l’empire d’Orîeni d’éléments jeunes et vivaces. Elle eut de 1331 à 1355 un souverain fort et ambitieux, l’illustre Stéphane Douchan. Il soumit la Bulgarie ; il porta les frontières de la Grande Sei bie jusqu’à la Chalcidique, jusqu’à l’embouchure de la Maritza; il se fit couronner à Uskub empereur de Serbie et de Romanie ; il se donna pour le vrai successeur des empereurs romains ; il prépara une grande expédition contre Constantinople, dont il voulait faire sa capitale.

Il mourut subitement le 20 décembre 1355, et la Grande Serbie ne lui survécut pas. Les Serbes d’aujourd’hui en

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ont conservé le souvènir et n’abandonnent pas l’espoir de la ressusciter.

L’année suivante (1356), les Turcs Ottomans violaient le territoire de l’Europe en occupant Gallipoli, sur le détroit des Dardanelles. « Il était écrit » sans doute que Constantinople serait musulmane.

Pendant le xii® et le xiii® siècle, l’empire seldjoukide, le sultanat de Roum, comme il s’appelait encore, s’était afTaibli et démembré : les Croisades y avaient contribué, il s’était dissous en dix émirats, qui se partagèrent l’Asie Mineure ; le plus puissant fut celui d’Erzeroum (Arx Romanorum). Il appartenait à latin du xiii® siècle, comme fief du sultan de Roum, à un chef turc arrivé du Khorassan, Ertoghroul : il mourut en 1288, et son fils fut Osman ou Othman ; c’est de lui que ses guerriers ont pris le nom d’Osmanlis ou Ottomans. Il mérita cet honneur : il se convertit à rislam et ouvrit ainsi à sa tribu une glorieuse carrière, lui donna une raison de vivre et de conquérir ; rOsmanli est depuis le soldat de Mahomet.

Il aimait la tille du pieux cheikh Edébali, et celui-ci ne voulait pas la lui donner en mariage. Une nuit, Osman rêva qu’il voyait sortir du sein d’Edébali la lune qui, d’abord en forme de croissant, puis grossissant à vue d’œil et enfin devenue pleine, venait se cacher dans ses reins, à lui Osman. Alors de ses reins surgit un arbre colossal, dont les rameaux couvraient de leur ombre les terres et les mers; des racines de l’arbre coulaient les grands fleuves du monde. Tigre, Euphrate, Nil, Danube ; les grandes montagnes, Balkans, Taurus, Caucase, Atlas, étayaient ses rameaux. Tout à coup s’éleva un vent violent, qui tourna toutes les pointes des feuilles, allongées en lames de sabre, vers un point unique, et ce point était une ville qui, située à la jonction de deux mers et de deux continents, semblait un anneau serti de deux saphirs et de deux émeraudes*. Osman, ayant raconté ce rêve au cheikh Edébali, put épouser la femme qu’il aimait.

Il commença aussi la grandeur de sa tribu ; il conquit Brousse en 1317 et en fît sa capitale. Son fils Orkhan constitua la redoutable armée régulière qui fut l’instrument de l’expansion musulmane, les janissaires (fantassins) et les

1. Hambaud, dans Lavisse et Rambaud, Histoire générale^ III, 823.

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spahis (cavaliers) ; il prit Nicomédie, Nicée. Ce fut son fils Souleïman qui, en 1356, s’empara de Gallipoli.

La conquête de la péninsule des Balkans fut rapide. L’empire grec était i p- ssant, et les Etats chrétiens désunis, jaloux les uns des cuitres, livrés à l’anarchie depuis la mort de Douchan le Grand. Mourad 1®% le fils d'Ürkhan^ mit sa capitale à Andrinople (1360) ; il occupa ensuite Philippopoli, Sofia, pénétrant ainsi déjà dans la vallée du Danube. 11 força l’empereur de Constantinople à lui payer un tribut annuel.

Le centre stratégique de la péninsule des Balkans est représenté parle plateau de Mésie ou de Kossovo, d’où descendent en tous sens la Morava serbe et la Morava bulgare vers le nord, le Drin blanc vers l’Albanie et le Monténégro, le Vardar et la Strouma vers l’Archipel. Les peuples des Balkans s’unirent pour disputer cette position aux Turcs. La bataille du 15 juin 1389 fut funeste aux Chrétiens ; leurs principaux chefs furent pris, et un grand nombre périrent. Du moins l’honneur fut sauvé : un noble serbe, Miloch, se jetant au milieu des Turcs, pénétra jusqu’au sultan Mourad et le tua. Grâce à lui, les Serbes, à travers les siècles, ont chanté comme un glorieux fait d’armes la grande bataille du Champ des Merles de Kossovo.

Elle n’empêcha pas la conquête ottomane de se poursuivre. Bayézid ou Bajazet, le fils de Mourad, vainquit en 1396 à Nicopolis une armée des Croisés de l’Occident ; Jean sans Peur, le fils du duc de Bourgogne, fut parmi ses prisonniers : car la France était toujours le vaillant soldat du Christ. Le sultan victorieux soumit aussitôt la Bosnie, la Bulgarie, la Roumanie même, au sud la Grèce et la Morée. 11 se prépara à attaquer Constantinople.

Elle fut sauvée, pour un demi-siècle encore, non par sa propre force, — elle semblait mûre pour la conquête, — mais par une intervention asiatique.

Aussitôt après la mort du Tchinguiz-khan, son empire s’était démembré ; l’élément chinois, dont il était en partie formé, l’avait emporté; l’expansion du bouddhisme avait achevé de l’enlever aux influences turques, et les chefs qui en gouvernaient les diverses régions de plus en plus isolées se rendirent indépendants. Ainsi en 1369, l’émir de Transoxiane, Timour Kourikane, se proclama roi de ce pays à Balkh et échappa à la souveraineté dca Gengiskhanides. Il

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fut un ardent musulman, un Tangri Kouli ou serviteur de Dieu. Il fut un Turc, et non, comme le Tchinguiz-khan, le chef de toutes les tribus des Mongols bleus, et à cet égard, sa domination eut un caractère beaucoup plus national, tout en se renfermant, de ce fait, dans des limites territoriales plus étroites. Timour, surnommé Lenk, ouïe Boiteux, à la suite d’une blessure (nous avons fait de là Tamerlan), établit sa capitale à Samarkand, où il revint fréquemment célébrer ses victoires: il fît quelques expéditions dans le bassin de l’Indus, mais ne chercha pas à s’y maintenir; il posséda vraiment le Turkestan, le Khorassan, l’Afghanistan, la Perse, la Mésopotamie, la Transcausasie, la Géorgie et l’Arménie. Il entra en conflit avec les Mongols de la Horde d’or, maîtres de la Russie, les battit, et contribua à leur décadence, bientôt achevée par les tsars de Moscou.

Il fut appelé en Asie mineure par les émirs Seldjoukides, jaloux des Osmanlis, et en partie dépouillés. Il projetait aussi de restaurer le khalifat de Bagdad, détruit par les Gengiskhanides en 1*258; il prétendait réduire les Osmanlis à lui obéir, faire l'unité des Turcs musulmans. Il envahit l’Asie mineure ; Bayézid accourut d'Europe, lui livra bataille à Angora, fut vaincu et pris : l’armée des janissaires fut détruite (1402). Mais Timour ne poursuivit pas son succès ; il alla triompher à Samarkand et y mourut bientôt (1405).

Les Osmanlis restèrent quelques années tout étourdis de leur défaite, et leurs conquêtes en Eur-^pe leur échappèrent en grande partie. Moiirad II refît leur puissance militaire, reprit ce qu’ils avaient perdu. Il y rencontra de rudes résistances : Georges Castriot, que les Turcs appelèrent Scander-beg, comparant sa bravoure à celle d’Alexandre de Macédoine, battit toutes les troupes qu’il envoya en Albanie, et demeura indépendant. Jean Hunyade, le « chevalier blanc des Yalaques », un héros venu de Transylvanie à la défense de la cause chrétienne, battit Mourad II sur la Morava (1443) et reconquit la Serbie. Il envahit la Bulgarie, avec une armée de Croisés où étaient le roi de Hongrie, Vladislas, le légat du pape Césarini ; mais Mourad remporta la grande victoire de Varna (1444) : le légat et le roi y périrent. Hunyade se rejeta sur la Serbie méridionale, et, dans la plaine de Kossovo, tenta encore une fois la fortune des armes; il fut vaincu, mais resta maître de la plus grande partie de la Serbie méricUonale.

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Mourad II eut pour successeur, en 1451, son fils Mahomet II. Ce fut Matiomet le Conquérant. 11 commença par r£;siéger Constantinople. Après cinquante-trois jours de siège (avril-mai 1453), il y entra par la brèche. Le dernier empereur grec, Constantin Dragasès, périt glorieusement les armes à la main. Le sultan alla droit à Sainte-Sophie, y dit la prière, et en fît ainsi une mosquée. Plus tard, il construisit l’un des quatre minarets qui en marquèrent le caractère nouveau ; il fît couvrir d’un enduit de chaux les mosaïques dont Justinien avait orné ses murailles, et elle devint pour des siècles l’un des sanctuaires vénérés de l’Islam.

Ce succès décisif eut ses conséquences immédiates. La Serbie, la Bosnie, l’Herzégovine se soumirent (1459-1467). Vlad l’Empaleur en Yalachie, Etienne le Grand en Moldavie infligèrent quelques échecs aux Turcs ; mais ces deux pays furent, peu de temps après, réduits à l’obéissance. La Morée et Athènes furent conquises aussi. L’Empire de Mahomet II s’étendit dès lors de l’Euphrate au Danube. Il fut borné, pour quelque temps encore, par deux obstacles où le sultan brisa ses efforts : il ne put prendre Belgrade, dont l’héroïque défense fut le dernier exploit de Jean Hunyade ; il fut repoussé de Rhodes par les chevaliers de Saint-Jean, et mourut avant d’avoir pu venger sa défaite (1481).

Au temps même où les Slaves de Serbie et de Bulgarie succombaient dans la lutte contre le sultan, la Russie échappait à la domination mongole et pouvait reprendre vers l’Orient ses destinées interrompues. Vaincue par les hordes mongoles au xiii® siècle, la Moscovie avait avivé sa foi orthodoxe au contact de l’étranger, serré sa nationalité sous le poids de l’oppression, exalté son dévouement à ses tsars par les besoins de la défense.

Après un siècle de résignation, Dmitri Ivanovith fit une première tentative contre les Tartares de la Horde d’or. Son audace fut récompensée. Il gagna la grande victoire de Koulikovo, le Champ des Bécasses, sur le Don, en 1380: il en a gardé le surnom de Donskoï, et, quoique le camp mongol de Saraï ait duré encore plus d’un siècle, les Russes datent de Dmitri l’ère de la délivrance.

Au siècle suivant, Ivan III commença de « rassembler la terre russe » ; il soumit Tver, Pskov, Novgorod la Grande, et envoya leurs cloches à Moscou ; il poussa ses frontières

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jusqu’au lac Ladoga et à la mer Blanche. Il refusa définitivement le tribut au khan de la Horde d’or. Celui-ci fut écrasé enfin sous les coups de ses voisins ligués contre lui. En 1502, Saraï fut détruite.

Le frère du dernier empereur byzantin, despote de Morée, avait été dépouillé par Mahomet II ; il s’était enfui à Rome avec sa fille, Sophie Paléologue. Le pape Sixte IV et le cardinal grec Bessarion songèrent à marier cette héritière au tsar de Moscou, dans la pensée de préparer la revanche du christianisme ; alors le schisme grec avait cessé, pour peu (Tannées. Le mariage fut célébré en 1472. La fiancée fut conduite en Russie à travers l’Allemagne, s’embarqua à Lübeck, aborda à Revel et gagna Moscou par Novgorod.

Ivan III adopta l’aigle à deux têtes des Paléologue, et se donna pour l’héritier et le vengeur désigné des empereurs de Constantinople.

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