‹ La question d'Orient depuis ses origines jusqu'à nos joursChapitre 16 sur 173 · IV. — L’empire Ottoman · texte numérisé non relu

IV. — L’empire Ottoman

L’empire ottoman, héritier de l’empire byzantin, eut les avantages et les inconvénients de cet héritage. Puissant comme lui de part et d’autre des détroits, il commanda quelque temps les routes de l’Europe à l’Asie et exerça sur toute l’Europe centrale une réelle suprématie fondée sur la crainte de ses armes. Mais il eut les mêmes ennemis, Slaves surtout au nord, Persans à l’est, et, par le progrès naturel des connaissances humaines et la découverte de la route des Indes orientales, il se trouva menacé, de loin d’abord, puis de plus près, par les empires européens fondés en Asie. Lorsque Christophe Colomb voulait atteindre l’Inde par l’ouest, il pensait prendre l’Islam à revers et l’écraser dans son berceau. Rêve chimérique, disaient ses comtemporains, et depuis, la plupart de leurs descendants ne pensent pas différemment. Ne semble-t-il pas pourtant que de nos jours. Russes et Anglais, arrivés ensemble au Pamir, maîtres les uns du Caucase, les autres du Nil, enserrent les Musulmans par l'est, comme d’autres puissances chrétiennes par rOuest sur la Méditerranée? Il est vrai que jusqu’ici Russes et Anglais autour du Pamir sont plus préoccupés de se survcilb r et de se contenir réciproquement que de conduire ensemble la croisade contre le Croissant.

D’ailleurs cc sont des dangers qui ne se sont pas formés

DYZaNCE et STAMBOUL.

aussitôt contre les Turcs. Le xvi® siècle du moins fut pour eux le grand siècle. De la mer Adriatique au Gange et au, golfe du Bengale, des steppes de la Russie méridionale ou lu Turkestan jusqu'aux sables de l’Arabie et du Sahara, ils, refirent, par leurs diverses tribus, un empire plus vaste que l’empire arabe, que l’empire d’Alexandre. Jamais ITslam ne fut si redoutable ; la chrétienté trembla, maintes fois se croisa, sans beaucoup d'enthousiasme néanmoins.

Les Ottomans furent puissants surtout sous Sélim et Soliman. A la mort de Mahomet II, en 1481, son fils Bayézid II s’empara du pouvoir, et en écarta son frère Djem. Il ne le fit pas tuer : la coutume du fratricide d’Etat s’établit seulement sous son successeur; mais il le vainquit et le força à quitter l'Empire. On connaît les mésaventures de ce Djem ; il erra à travers l’Europe en quête de protections et d’alliances ; il tomba ensuite entre les mains du pape Alexandre YI Borgia. Quand Charles YIII envahit l’Italie, il se fit remettre le prince turc comme otage : il pensait se servir de lui quand il 'attaquerait Constantinople ; héritier de la maison d’Anjou à Aaples, il avait hérité aussi ses ambitieux desseins sur l’empire d’Orient ; ils furent encore plus vains chez lui que chez les précédents maîtres du royaume. Djem, qui avait, pour son malheur, trop longtemps vécu dans la maison des Borgia, mourut, au bout de peu de jours, dans le camp français, « de choses, dit un contemporain, qui ne convenaient pas à son estomac ».

Bayézid II n’eut pas un règne glorieux. Il reçut du dernier souverain musulman de Grenade, Boabdil, un appel pressant contre les Espagnols; le sultan en fut très ému, mais ne fit rien pour y répondre. L’Islam fut rejeté en Afrique, où les Espagnols le suivirent, et plus tard d’autres nations chrétiennes ; premier recul du Croissant, au moment même de ses plus éclatants triomphes.

Bayézid fut renversé du trône en 1512 par son fils rebelle Sélim. Mauvais fils, il fût un frère féroce : il édicta et appliqua cette loi qu’un sultan, à son avènement, pour éviter toute compétition, peut et doit faire périr ses frères. Jamais la raison d’État n’a produit de plus etTroyable maxime.

Il régna sans rivaux en effet, mais huit années seulement. Il les employa très bien. Il ne fit pas la guerre aux chrétiens de l’Europe, et c’est pourquoi son nom est

L’EMPIRE Oi'lwMAN.

moins illustre que celui de son fils ; mais il remporta degrands succès en Asie et y constitua aux Osmanlis l’empire qu’ils ont à peu près conservé depuis.

L.i Perse, ■''près Timour, avait été quelque temps troublée par des querelles entre ses descendants et divers usurpateurs. Elle était échue, à la fin du xv® siècle, à une dynastie nouvelle, qui devait être glorieuse et longue, celle des Seffîs ou Sophis. Le soplii Shali-Ismaïl avait encouragé contre les Ottomans quelques rivalités parmi les chefs turcs de l’Asie Mineure ; ce fut l’occasion d’un conflit semblable à celui qui jadis avait mis aux prises les Byzantins et lesSassanides; maisles causes en étaient différentes : ce fut une guerre religieuse entre deux sectes musulmanes également sûres de leur foi à laquelle elles sont restées toujours également fidèles, les Sunnites et les Chiites. Les Ottomans sont des Sunnites ; Us admettent comme aussi digne de foi que le Coran lui-même la sunna ou les commentaires qui ont été ajoutés par les trois premiers khalifes aux enseignements de Mahomet. Pour les Chiites, les trois premiers khalifes sont des usiirpafeurs; Ali seulement fut le légitime héritier du Prophète, parce qu’il avait épousé sa fille Fatima et représentai! ainsi le principe de l’hérédité, du droit divin ; ils s’en tiennent par suite exclusivement au Coran et considèrent les Sunnites comme des hérétiques. Ce sont en quelque sorte les protestants de i Islam.

Sélim fut le plus fort. Il battit les Persans à Tchaldiran, le 24 août 1514, prit Tauris qui était alors leur capitale, conquit toute la région de l’Azerbaïdjan. Dans les années qui suivirent, il reçut la soumission des chefs de la Géorgie et du Kurdistan, fut maître de la Mésopotamie septentrionale et de tout le pays qui s’étend jusqu’aux déserts de la Syrie.

Il avait espéré contre les Persans l’alliance des Musulmans de l’Égypte, Sunnites comme les Osmanlis. La dynastie des' Eyoubites, établie au Caire par Saladin, s’était éteinte en 1250, et, depuis, le pouvoir y appartenait aux Mamelucks, aristocratie militaire composée des chefs de guerre. Redoutant le voisinage des Osmanlis, ils avaient hit alliance avec les Persans : ce fut le prétexte dont se servit Sélim pour les attaquer. Il entra dans Alep (1516) et prit le titre sacré de « Serviteur des deux saintes villes de La Mecque et Médine ». Il eut bientôt d’autres succès, s’em-

BYZANCE LT STASÎEOUL. '

para de Damas, fut vainqueur à Gaza, parut devant le Caire en 1517, et fut maître de toute l’Égypte. Il y conserva la milice des Mameluks ; mais il mit à sa tête un pacha turc, résidant à la citadelle avec une forte garde de soldats réguliers. L’Yémen reconnut aussi la domination du sultan de Constantinople ; Sélim y découvrit un misérable cheikh, légitime descendant des Abbassides, qui lui céda sans trop de peine ses droits au khalifat ; désormais, les sultans ottomans prirent ce titre ; ils furent les légitimes héritiers des illustres souverains arabes du moyen âge ; ils furent reconnus comme les chefs religieux de tous les Musulmans ; ils eurent en dépôt l’étendard vert du prophète ; La Mecque dépendit de Constantinople.

Le fils de Sélim, Soliman, eut une longue carrière (1520-1505), et, s’il ne fit pas de plus brillantes conquêtes que son prédécesseur, il resta cependant plus célèbre, parce qu'il fut continuellement en relations avec les États de l’Europe, parce qu’il assura à son empire une sorte de droit de cité parmi eux, parce qu’enfin son règne marqua incontestablement l’apogée de la puissance ottomane.

Dès son avènement, il reprit la lutte contre les chrétiens. En 1521, il enleva Belgrade et porta la frontière de ses États jusqu'à la Drave : il s’ouvrait ainsi la voie du Danube moyen et de l’Europe centrale. En 1522, il assiégea Rhodes ; le grand-maître des chevaliers de Saint-Jean, Villiers de risle-Adam, y fit une longue et énergique résistance. Le sultan l’emporta pourtant et s’ouvrit ainsi la voie de la Méditerranée, où ses flottes furent bientôt toutes-puissantes. L’horizon de l’empire ottoman s’élargissait vers l’ouest.

Il ne tarda pas à faire en ce sens un nouveau progrès. Les deux frères Barberousse, Baba-Aroudj et Khaïr-ed-din, pirates de leur métier, où ils étaient habiles et heureux, prirent Alger en 1516, et y établirent leur repaire. Ils l’organisèrent avec beaucoup de méthode, conquirerrt une partie du pays intérieur pour être plus solides sur la côte, et se trouvèrent en quelques années maîtres d’un véritable royaume algérien, de Bougie à Tlemcen. Ils y furent menacés parles Espagnols qui, depuis la conquête de Grenade, sous l’ardente inspiration du cardinal Ximenès, avaient poursuivi la croisade jusque sur le continent africain dont ils tenaient quelques positions importantes, comme Oran. Après la mort de son frère, Khaïr-ed-din ne crut pas pouvoir résister seul

L’EMPIRE OTTOMAN

à ces menaces ; il entra en relations avec le sultan de Constantinople, lui offrit l’hommage de son royaume, reçut quelques renforts de janissaires, fut nommé heglierbeg pour l'Algérie et même capitan-pacha, c’est-à-dire amiralgénéral des flottes ottomanes.

C’est à ce titre qu’il fut à deux reprises l’adversaire direct de Charles-Quint. En 1535, il ne put empêcher la prise de Tunis par l’empereur, qui coupait ainsi ses communications avec la Méditerranée orientale. En 1541 , il fut plus heureux ; il infligea devant Alger un désastre retentissant aux troupes impériales. Alors toute la Méditerranée fut comme un lacottoman.

Soliman allait-il être le vengeur de l’Islam battu en Espagne par les Rois Catholiques? Du moins il se trouvait, de Belgrade à Alger, l’ennemi naturel des Habsbourg, et,n’eùtil pas eu l’alliance française, que néanmoins il eût sans doute poursuivi dans cette direction les destinées de son empire.

■ François 1®^ à son avènement ne prévoyait pas qu’il consommerait l’alliance sacrilège de la Croix et du Croissant. Lorsqu'on 1519 il disputait à Charles-Quint la couronne impériale, il affichait l’intention, s'il était élu, de conduire toute l’Europe à une gigantesque croisade contre les Musulmans. Le malheur changea ses sentiments. On prétend qu’après Pavie, sa mère Louise de Savoie adressa au sultan un pressant appel; quoi qu’il en soit, c’est l’année suivante que Soliman commença la grande lutte en Hongrie. Depuis la prise de Belgrade, ce pays se sentait sous la menace du cimeterre; il s’abattit sur lui en 1526. Les Ottomans franchirent le Danube. Le roi Louis II de Hongrie et Bohême tenta de les arrêter et leur livra bataille à Mohacs, le 28 août. Ce fut un terrible désastre pour les chrétiens : le roi Louis, l’archevêque Tomori y succombèrent, et les poètes magyars pleurèrent longtemps sur « la mort de la nation ». Soliman entra bientôt après dans Bude, la capitale de la Hongrie. En 1529, il mit même le siège devant Vienne ; mais Charles- Quint, qui négociait alors avec François I®*” la paix de Cambrai, put envoyer des secours à son frère, l’archiduc Ferdinand, et les Musulmans furent repoussés.

Le roi de France, soucieux de son titre de roi Très Chrétien, répugnait en effet à l’alliance turque. Mais l’ambition de Charles-Quint était si redoutable qu’il lui fallut se décider ; après plusieurs démarches préliminaires, un de ses

BYZAXCE ET STAMBOUL.

envoyés, Jean de la Forêt, alla trouver Soliman en Mcsopo' tamie, et signa avec lui le traité de Belgrade (1535).

Les deux alliés coordonnèrent très habilement leurs opérations. Khaïr-ed-din Barberousse et le comte d’Engbien unirent les flottes ottomane et française dans les eaux génoises et bombardèrent ensemble Nice, qui fut affreusement ruinée. Toulon fut alors le port d’attache de nos amis les Turcs ; on avait eu soin pourtant, avant leur arrivée, d’en faire sortir les femmes et les enfants.

Dans le même temps, Soliman reprenait ses campagnes en Hongrie. Après Louis II, son beau-frère, Ferdinand d’Autriche, le frère de Charles-Quint, fut élu roi de Bohême et de Hongrie. Dans ce dernier pays, un compétiteur se leva contre lui, Jean Zapoly, prince de Transylvanie, qui, pour mieux réussir, sollicita l’appui des Turcs. Soliman le lui accorda et l’établit à Bude. Après sa mort en 1540, Soliman ne laissa à son jeune fils Sigismond Zapoly que la principauté de Transylvanie ; Ferdinand d’Autriche ne posséda que la Hongrie occidentale, le long des dernières pentes des Alpes. Le sultan garda pour lui la vallée même du Danube, ou la Hongrie proprement dite ; il y mit un beglierbeg, et Bude fut, pour un siècle et demi, le boulevard avancé de l’Islam vers l’Europe centrale.

L'alliance franco-turque avait donc été fructueuse ; elle avait contenu la puissance de la maison d’Autriche. Elle eut pour la France des avantages durables ; ils résultent des capitulations de 1535. Les Français eurent le droit de faire le commerce dans tous les ports de l’empire ottoman; les vaisseaux des autres États n’y purent paraître que sous le pavillon français. La France obtint aussi pour ses nationaux la liberté religieuse la plus complète et la garde des Lieux Saints ; ce qui comportait une sorte de protectorat sur les chrétiens de l’empire ottoman. Ces souvenirs ne sont pas effacés : soutenue par les Turcs au xvi® siècle, la France, leur a rendu plus tard le même service, et l’alliance turque commença d’être une des traditions essentielles de sa diplomatie.

L’empire ottoman a atteint alors ses plus extrêmes limites. Sauf les possessions vénitiennes de Chypre, Candie, Corfou et de la côte dalmate de Zara, héritage des Croisés que la Sérénissime Seigneurie a su habilement s’attribuer, Soliman règne de Bassora sur le golfe Persique à Bude sur de Danube. Trébizonde a succombé. LesTartarcs ;!e Crimée.

L’EMriRE OTTOMAN.

menacés par les Russes depuis la destruction du camp delà Horde d’or, se rattachent aux Turcs et sont les vassaux du sultan. Toute la mer Noire est donc, comme la Méditerranée orientale, un lac ottoman.

Cette puissance pourtant fait peut-être illusion. Soliman, en 1565, échoue assez misérablement devant Malte ; l’empire ottoman ne franchira pas cette borne. Héritier de l’empire byzantin, il en prend complaisamment les vices ; il en garde la sacro-sainte hiérarchie, la rigoureuse étiquette, la complication administrative, qu’il exploite au mieux pour pressurer ses sujets et fournir aux frais exorbitants du palais et du harem. Car il conserve aussi, en les aggravant des mollesses orientales, les mœurs relâchées de la cour de Byzance. Sous Soliman même, le harem est puissant dans le gouvernement; les grands vizirs succombent vite dans les intrigues qui s’y entrecroisent ; et Roxelane la Rieuse, une Russe envoyée à Constantinople par les Tartares qui l’ont enlevée, bouleverse l’État et en compromet l'intérêt pour satisfaire ses caprices et assurer le trône à ses fils.

Les Turcs vainqueurs ne peuvent se fondre avec les peuples vaincus: les différences de races et de religions sont trop profondes. Ils ne le cherchent pas. Ils lèvent sur leurs provinces tous les impôts qu’elles peuvent fournir, et surtout cette elfroyahle dîme des jeunes gens enlevés pour le recrutement des janissaires. Sauf cela, ils laissent aux populations sujettes, non par bienveillance mais par dédain, leurs habitudes et une sorte d’autonomie; il y a toujours à Constantinople un patriarche orthodoxe et le sultan confirme son élection. La Moldavie, la Yalachie, la Transylvanie sont des États vassaux qui paient seulement un tribut et dont es princes reçoivent leur investiture du sultan. Les montagnards du Monténégro et de l’Albanie sont indépendants de fait et le resteront. Les Grecs quittent en grand nombre leur pays et font le grand commerce de la Méditerranée ; ils s’y enrichiront et y trouveront des ressources pour les futures luttes de l’indépendance. Les populations des plaines sont les plus malheureuses ; elles supportent tout le lourd poids du joug ottoman, et leurs souffrances entretiennent de siècle en siècle la haine du Turc. Sélim le Féroce en avait compris le danger ; sentant l’union impossible entre vainqueurs et vaincus, il avait songé à assurer l’avenir en massacrant tous les chrétiens de son empire ; il n’osa appli-

BYZANCE ET STAMBOUL

quer cette effroyable politique, qu'on croirait voir renaître à la fin du xix" siècle ; et l’empire ottoman resta formé de deux couches de populations superposées et réfractaires. Ce fut le vice essentiel de sa constitution.

Dans le temps même de Soliman, à l’autre extrémité d( cette Asie antérieure où évoluent en apparence si capricieusement les diverses phases de la question d’Orient, se fondait dans l’Inde un autre empire musulman.

Djahir-ed-din Mohammed, surnommé Bàber ou le Tigre, arrière-petit-fils de Timour, Turc par conséquent en dépit de la qualification de Mongol qui lui est restée, était sultan de Khokand. En 1497, il prit Samarkand, et, suivant les traces de son aïeul, il envahit l’Inde par la voie historique du Pendjab. Il remporta en 1526, l’année de la bataille de Mohacs, la victoire de Panipat, en avant de Delhi; il entra dans Agra, dispersa l’année suivante une grande coalition des souverains hindous, et fonda, sur flndus et le Gange, l'Empire des Grands Mongols. Son petit-fils Akbar (1566- 1605) en porta la frontière jusqu’aux premières pentes du Dekkan et le consolida pour plus d’un siècle.

Dans le même temps encore, les Portugais apparaissaient sur les côtes de l’Hindoustan : Yasco de Gama y accomplit son premier voyage en 1497. D’Alméïdafut le premier viceroi des Indes portugaises. D’Albuquerque voulut s’assurer aussi les routes qui conduisent dans ce pays ; il en voulut tenir l’entrée par la mer Rouge et le golfe Persique; il prit Ormuzd, Socotora; il occupa Malacca et son détroit vers les mers de Chine. Il établit sa capitale à Goa et y mourut en 1515. L’Océan Indien était comme un lac portugais.

Les Européens entraient ainsi en contact avec les puissances musulmanes de l’Asie. Il n’était pas réservé aux Portugais d’y remporter des succès décisifs ; mais ils ouvraient la voie à d’autres nations qui y furent plus heureuses. Déjà, de la Méditerranée à l’Inde, les acteurs de l’histoire moderne de l’Orient sont en présence et les conflits s’annoncent.

Les Turcs ne se maintinrent pas longtemps à l’apogée où les avaient portés les sultans conquérants Mahomet II, Sélim et Soliman. Des sultans fainéants vinrent ensuite, qui compromirent la fortune de leur nation, qui, fils d’esclaves du harem, servis par des esclaves, enfermés au fond

L’EMPIRE OTTOMAN

du sérail loin de la vue de leurs sujets, loin ainsi de tout renseignement sur remi)ire, livrés à des débauches sans nom, laissèrent aux femmes et aux eunuques une influence prépondérante sur les affaires et sur le sort des grands vizirs les plus habiles. La décadence en devait résulter; elle se manifesta de bonne heure par des signes évidents. Il en faut noter quelques-uns.

Sélim II (1566-1574) mérita le surnom d’ivrogne. Son armée enleva Chypre aux Vénitiens; toule la garnison en fut massacrée ou réduite en esclavage. Venise et le pape Pie V suscitèrent une grande croisade : l’Espagne, le grandduc de Toscane, la république de Gênes formèrent avec eux la Sainte-Ligue, et le commandement des vaisseaux alliés fut donné à don Juan d’Autriche, le fils naturel de Charles- Quint. Don Juan remporta à Lépante sur la flotte turque une grapde victoire, le 7 octobre 1571 ; mais elle lui avait été chaudement disputée ; les vaisseaux chrétiens avaient été trop maltraités pour qu’il fût possible de les conduire devant Constantinople, et les résultats de cette croisade furent mils. Venise même traita avec le sultan et renonça à l’île de Chypre.

Sous Mahomet III (1595-1603) et Ahmed P’’ (1604-1617), la guerre recommença contre l’Autriche entre Bude et Vienne; un traité fut signé en 1606 à Sitvatorok; les sultans renoncèrent au tribut que les Habsbourg leur payaient depuis Ferdinand P*’, et même la Transylvanie fut déclarée vassale à la fois du sultan et de l’empereur.

Sous Mustapha P'' et Osman II (1617-16'23), l’anarchie troubla Contantinople, comme aux plus mauvais jours du byzantinisme ; Osman II périt assassiné dans une émeute. Pendant ce temps, les Persans eurent le pins grand règne de la dynastie des Sofîs, celui de Shah-Abbas-le-Grand (1586-1628). Il porta son empire à l’est jusqu'à Balkh et Kandahar; il reprit Ormuzd aux Portugais, fonda sur le golfe Persique Bender-Abbas, établit sa capitale àispahan. Il reprit aux Turcs l’Azerbaïdjan et Tauris, la Géorgie, Bagdad, Diarbékir et Mossoul, et poussa ainsi ses frontières jusqu’au Tigre.

Le sultan Mourad IV (1623-1640) fut d’une férocité inouïe même en pays musulman, tuant à coups de flèches les gens qui étaient sur son passage dans ses promenades, faisant jeter à l’eau les jeunes paysannes qui chantaient et dansaient dans la campagne quand son humeur était triste.

E. Driault. — Question d’Orient. 3

BYZA-NCh: ET STAMBOUL.

Mais ce fut un batailleur qui releva l’empire chancelant déjà. 11 reprit Bagdad, la ville des khalifes p638), y fit massacrer 30.000 Persans et une grande partie des habitants. Après lui, Pile de Crète fut enlevée aux Vénitiens de 1645 à 1669 et tomba pour deux siècles sous la très loui'de domination des Ottomans.

Pourtant leur puissance est plus faible et leurs ennemis reprennent courage. Les intrigues du harem sont scandaleuses sous Ibrahim PL aussi cruel qu’efféminé, étranglé en 1648 dans une révolution de palais. Les Janissaires euxmêmes sont moins solides ; ils ne se recrutent plus de Penlèvement des plus robustes parmi les enfants chrétiens : les sultans ont renoncé à cette affreuse dîme du Devchürmé et les rangs des Janissaires se complètent par des protégés du sérail ou du harem, qui recherchent les faveurs assurées à ce corps d’élite, mais qui n’en sont pas pour cela de meilleurs soldats.

.Par contre, les Albanais, les Grecs, les Slaves, notamment parmi ceux-ci les Pomaks du Rhodope, se convertissent en grand nombre à l’Islam, pour échapper à la persécution réservée aux raïas, et obtenir des fonctions, une part de pouvoir; l’administration, même le gouvernement central, vont se trouver souvent entre les mains de ces renégats. L’Islam, ou du moins la nation des Osmanlis, est pénétrée d'éléments étrangers qui travailleront, par la force des choses, à sa dissolution.

La fin du Devchürmé laisse aux chrétiens leurs jeunes gens les plus forts, qui vont parmi les klephtes, les palikares, les montagnards rebelles de l’Albanie et de la Grèce. Le Monténégro ainsi continue sa vaillante résistance, toujours indomptée ; une ordonnance du prince y a décrété que tout guerrier qui abandonne son poste recevra des habits de femme et une quenouille ; mais le poste est bien gardé et la quenouille reste aux femmes. Jean le Terrible en Moldavie inflige de grosses pertes aux Turcs : il est vaincu en 1574, supplicié et toute la province dévastée. Michel le Brave en Valachie bat, en 1595, le grand vizir Sinan-pacha devant Bucharest et lui fait repasser le Danube ; il conquiert la Transylvanie, la Moldavie, restaure ainsi l’ancienne Dacie, fait un moment l’unité de la nationalité roumai.ne. 11 meurt en 1601. Les Roumains ne se soulèveront plus qu’au .Yix" siècle; ces souvenirs uQ seront pas perdus.

L’EMPIRE OTTOMAN

La Russie plus éloignée sera plus tôt qu’eux prête à reprendre la grande croisade contre l’Infidèle. Non seulement elle est délivrée de la Horde d’or ; mais elle prend déjà l’offensive contre ses anciens conquérants. Ivan le Terrible s’empare de Kasan (1552), d’Astrakhan; il soumet les Cosaques du Don : il touche ainsi la Caspienne et s’approche de la Crimée. L’avènement des Romanof en 1013 est une défaite pour l’influence polonaise en Russie ; mais les Romanof, conscients peut-être de leurs intérêts vers l’Occident, ou instruments d’abord aveugles des destinées de leurs peuples, adoptent de bonne heure la civilisation européenne ; il leur faut se rendre dignes de conduire contre l’Islam venu d’Asie la revanche de l’Europe. Ils sy préparent : sous Ivan le Terrible, le Cosaque Yermak, franchissant l’Oural, s’est emparé de Sibir (1582) ; il a entamé la Sibérie ; les premiers Romanof gagnent du terrain en ce sens ; ils prennent Tioumen, Tobolsk, Tomsk et la vallée moyenne de l’Obi. Le Far-East asiatique s’ouvre à l’esprit d’aventures des Cosaques et à l’ardente expansion de la foi orthodoxe.

Ils ont encore une longue carrière à fournir, de pénibles luttes à soutenir pour gagner des terres plus fertiles et jouer un rôle dans l’Asie antérieure. Mais vers le sud aussi, l’Islam est pris à revers par d’autres nations européennes. Les Grands Mongols conquérants sont morts ; leurs successeurs à Delhi sont des princes fainéants, comme les premiers héritiers de Soliman le Magnifique. Djahan-Gir (1605-162-7), Shah-Djahan (1627-1658) sont affaiblis par la mollesse du climat de l’Inde, par les débauches où les entraîne leur toute-puissance. Tout au plus songent-ils à embellir leurs capitales, Agra et Delhi, de merveilleux monuments, palais, mosquées, où ils accumulent les plus invraisemblables trésors. Le fils de Shah-Djahan, Aureng- Zeb, va porter l’empire mongol de l’Hindoustan à son apogée ; mais la décadence suivra aussitôt.

Les Européens sont prêts à recueillir la succession. En 1602, la compagnie hollandaise des Indes Orientales enlève Ceylan aux Portugais. La compagnie anglaise, fondée en 1599, établit son premier comptoir à Surate, fonde Madras en 1639, obtient en 1644 de Shah-Djahan la permission de faire du commerce dans l’intérieur du Rengale : le Grand Mongol ne sait pas quels ennemis il prépare à ses héritiers. La compagnie française de 1604 est remplacée en 1642 par

lîVZANCK ET STAMBOUL.

la compagnie de l’Orient et de Madagascar ; elle crée des comptoirs prospères à Madagascar et dans l’île Bourbon; elle apprend le chemin de l’Inde.

Au milieu du xvn® siècle, les empires musulmans sont donc partout bornés. L'Autriche menace la Hongrie turque. La Russie pousse au sud les Cosaques du Don et fait le tour de la Caspienne. Anglais et Français sont dans l'Inde et seront bientôt en contact avec les empereurs mongols. C'est tout autour de ces frontières, du Danube au Gange, que dès lors l’Islam va soutenir l'assaut des Chrétiens.

OUVRAGES A CONSULTER

Léon Cahun, Introduction à Vhistoîre de VAsie, Turcs et Mongols: des origines à 1405

l.AvissE et Rambat'd. Histoire générale.

Rambaud, Histoire de la Russie.

Rambaud, La Russie épique.

L. Léger, Histoire de V Autriche- Hongrie; — Russes et Slaves ; — Études slaves ; — Nouvelles études slaves ; — Le monde slave ; — Cyrille et Méthode : étude historique sur la conversion des Slaves ait christianisme.

E. DE LA JoxQuiÉRE, Histoire de la Turquie.

Lavallée, Histoire de V empire ottoman.

IIammer, Histoire de Vernpire ottoman.

A. Leroy- Beaulieu, H empire des tsars.

ScHRADER, Atlas Mstorique, cartes 16, 18, 24 bis.

Rambaud, Vernpire grec au x® siècle ; — Constantin Por phyrogénète.

E. Denis, Le passé et Vaveniv de la Russie.

H. \ '^AST, Le siège et la prise de Constantinople par les Turcs (Revue historique, mai 1880).

R. -P. PiERLiNG, La Russie et V Orient; — Mariage d'un tsar au Yatican (Ivan IR et Sophie Paléologue).

E. Marion, François et Soliman le Grand.

I. -B. Zeller, La diplomatie française vers le milieu du xvi® siècle : Guillaume Pellissier, évêque de Montpellier, ambassadeur de François I^^ à Venise (1539-1542).

Amiral Jurien de la Gravière, Doria et Barberousse.

E. Bourgeois, Manuel historique de politique étrangère.

A. SoREL, V Europe et la Révolution française.

Page 1