‹ La question d'Orient depuis ses origines jusqu'à nos joursChapitre 4 sur 173 · PRÉFACE PAR G. MONOD · texte numérisé non relu

PRÉFACE PAR G. MONOD

tentrionale, et sur l’Europe méridionale sa domination religieuse et politique. L’Espagne et une partie des îles de la Méditerranée avaient seules réussi dès le moyen-àge à échapper à son joug. L’effort de l’Europe chrétienne pour s’opposer par les croisades à l’invasion musulmane avait été impuissant et les États chrétiens avaient fini par chercher dans l’empire turc un allié et un client. Mais à partir du XVII® siècle, l’empire ottoman commence à s’affaiblir par l’excès même de sa prospérité et de sa puissance, et plus encore par son incapacité à s’assimiler les populations conquises ; il n’a pas pu en former un seul peuple ni les fondre avec les Turcs, qui restent comme une armée campée en terre ennemie. L’Europe orientale, menacée dans son existence même, réagit alors avec une énergie désespérée contre l’invasion qui menace de la submerger, et bientôt, aidée par l’indomptable besoin d’indépendance des populations balkaniques, la Russie et l’Autriche commencent à refouler les infidèles. C’est une nouvelle croisade, victorieuse cette fois, de la Croix contre le Croissant. Cette croisade revêtira les formes nouvelles que lui imposent les conditions de la civilisation moderne et l’affaiblissement de la foi. Si, dans les masses populaires russes et chez les chrétiens de la péninsule balkanique, on retrouve encore quelque chose de cet enthousiasme religieux, rapace et cruel qui animait autrefois les compagnons de Godefroi de Bouillon, d’ordinaire les calculs d’une politique de conquêtes et les combinaisons de la diplomatie donnent à la lutte de l’Europe chrétienne contre les Turcs une tournure peu mystique et peu désintéressée. Les préoccupations commerciales se mêlent aux préoccupations politiques; les rivalités des États européens assurent toujours aux Turcs des alliances ou de bienveillantes neutralités qui les sauvent d’une ruine totale ou retardent leur décadence ; ils trouvent même des garanties pour la durée de leur domination dans les jalousies qui divisent les chrétiens établis sur le territoire ottoman. Au XVII® et au XVIII® siècle la France a cherché dans une alliance de la Suède, de la Pologne et de la Turquie le moyen de réduire les États allemands à l’impuisscince et d’arrêter la Russie dans ses ambitions européennes. Au xix® siècle, la

LA QUESTION D’ORIENT

France et l’Angleterre se sont constituées à plusieurs reprises les gardiennes de l’intégrité de l'empire ottoman, tantôt contre la Russie et l’Autriche, tantôt par méfiance l’une de l’autre. Après la guerre turco-russe de 1878, c’est l’Europe tout entière qui est intervenue pour empêcher l’anéantissement de la puissance turque en Europe, et après les massacres d’Arménie et l’insurrection de la Crète, le concert des grandes puissances, à la suite de la France, a pris, sans rire pour mot d’ordre le principe de V Intégrité de V empire ottoman qui remplace désormais pour nous le Gesta Dei per Francos, tandis que l’Allemagne, plus cynique, manifestait pour le Sultan ron^e une amitié bruyante autant qu’intéressée.

Malgré les délais que les rivalités et les ambitions des nations chrétiennes ménagent à la décadence de l’Islam, il semble bien qu’en dépit des conquêtes religieuses qu’il continue à faire en Afrique, sa puissance politique soit destinée à disparaître. Ce n’est pas sans raison que M. Driault définit la question d’Orient : le problème de la ruine de la puissance politique de l’Islam. Pour envisager ce problème dans toute son étendue, il ne fallait pas se borner à l’étudier dans le bassin de la Méditerranée ; il fallait montrer l’Angleterre détruisant les états musulmans de l’Inde et menaçant l’indépendance de l’Afghanistam ; la Russie devenue maîtresse de la côte septentrionale de la mer Noire, conquérant tout le Turkestan, franchissant le Caucase et s’emparant d’une partie de l’Arménie, s’agrandissant aux dépens de la Perse même, à laquelle elle impose son impérieuse amitié ; la France créant, du cours du Congo aux frontières de la Tunisie, un grand empire africain où l’islamisme est la religion dominante ; l’Égypte échappant à l’autorité du sultan pour devenir une province anglaise ; le Monténégro, la Grèce, la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie arrivant successivement à l’indépendance parla diplomatie et par la guerre ; enfin l’Autriche et l’Angleterre mettant la main l’une sur la Bosnie et l’Herzégovine, l’autre sur Chypre, en leur qualité de protectrices de la Turquie. C’est de tous les côtés à la fois, sur toutes ses frontières d’Asie, d’Afrique et d’Europe que l’Islam a été contraint de reculer

PRÉFACE PAR G. MOAOD.

et d’abandonner quelques-unes de ses provinces à la domination ou au protectorat des chrétiens. Cette marche en avant de l’Europe chrétienne contre l’Islam est si bien une forme moderne de la croisade que la diplomatie européenne admet à l’égard des Turcs des principes qui lui paraîtraient des énormités s’ils étaient appliqués à une autre puissance. Pendant la guerre de Thessalie en 1897, on a répété à satiété le prétendu principe d’après lequel tout territoire ottoman libéré delà domination turque ne peut jamais rentrer sous le joug du sultan. On serait, je pense, bien embarrassé de dire sur quelles règles du droit des gens se fonde eet axiome. La vérité, c’est que les Turcs se sont montrés incapables de former une seule nation des populations musulmanes et chrétiennes qui sont juxtaposées dans l’empire ottoman, incapables aussi de leur assurer une bonne administration, la sécurité de leurs personnes et de leurs biens, incapables de leur appliquer un autre système de police que la spoliation et les massacres. La ruine graduelle de la domination turque en Europe apparaît aux politiques et aux historiens comme une nécessité inéluctable. On n'hésite que sur le moment où cette ruine sera achevée et sur la manière dont elle se produira.

Ce qui retarde ce moment, c’est précisément la difficulté de régler le partage de l’empire ottoman et la crainte d’une conflagration générale chaque fois que la question d’Orient menace d’entrer dans une phase aiguë. L’Europe sent en elle tant de causes de guerre et elle a si peur de la guerre que les moindres incidents orientaux la font tressaillir. Quand on se rappelle la vigoureuse intervention de Napoléon III en Syrie lors des massacres des Maronites par les Druses, on est stupéfait de voir avec quelle indifférence l’Europe a laissé s’accomplir les massacres bien autrement atroces des Arméniens, organisés et commandés par le gouvernement d’Abd-ul-Hamid. Elle n’a mis en mouvement sa diplomatie et mobilisé ses forces que pour maintenir en Orient un statu quo nécessaire à sa propre tranquillité.

Il est en effet si difficile d’imaginer de quelle manière l’Orient pourrait être organisé le jour où le sultan serait chassé de Constantinople, on sent si bien que les hasards de la force

LA QUESTION D’ORIENT

pourront seuls résoudre les problèmes multiples soulevés par l’héritage de V Homme ma/ac/e, que toutes les puissances s’empressent autour de lui comme des gardes vigilantes, d’autant plus que l’homme malade a de redoutables retours de vigueur et que plus d’une des gardes-malades songe de temps à autre à utiliser cette vigueur à son profit.

M. Driault ferme son livre sur l’espérance que l’alliance franco-russse donnera à la question d’Orient une solution conforme aux intérêts de l’humanité et à ceux delà France. L’espérance est toujours une douce chose et l’alliance russe a ce mérite aux yeux des Français de leur avoir fait connaître de nouveau ce sentiment qu’ils avaient désappris.

V Mais si l’espérance est douce, l’illusion est dangereuse. Or, l’Orient est le pays des mirages. Il y a des points de la question d’Orient que l’alliance franco-russe pourra résoudre. Elle peut, je crois, amener le règlement de la question d’Égypte en neutralisant le canal de Suez et les régions limitrophes, sous la garantie de l’Europe, sans dépouiller l’Angleterre de la situation prépondérante qu’elle s’est faite en Égypte. Elle peut, si elle le veut, assurer à la Crète l’autonomie qui lui a été promise. Elle aurait pu, si elle l’avait voulu, arrêter les massacres d’Arménie ; elle pourrait encore, si elle le voulait, améliorer sérieusement la situation des restes misérables des Arméniens disséminés en Asie mineure. Mais je ne vois pas comment il lui serait possible d’arriver à des vues communes en prévision du partage de l’empire ottoman.

En ce qui concerne la Turquie d’Europe, les prétentions rivales des Bulgares, des Serbes, des Grecs et de l’Autriche rendent impossible toute entente entre ces puissances. Il fut un temps où les Grecs semblaient à tous les ennemis de la Turquie les héritiers désignés de ses territoires d’Euj rope ; il y avait des Grecs qui, dans leurs rêves, voyaient 1 Constantinople rendu à l’hellénisme. Ces rêves se sont dissipés ; et beaucoup de Grecs accepteraient, par hosti- I lité contre leurs rivaux chrétiens, la domination turque, si les Turcs étaient capables d’organiser un gouvernement régulier. Les Bulgares sont aujourd’hui de toutes les nations balkaniques la plus militaire, celle dont les progrès

préface par g. MOA’OD.

sont le plus rapides, le gouvernement le plus actif et le plus ferme. Ils sont déjà maîtres d’une partie de la Thrace et étendent leurs prétentions à toute la Macédoine. Mais cette nation de paysans, sans commerce et sans industrie, est encore pauvre ; elle ne peut songer à des entreprises militaires et elle se contente d’obtenir du sultan des concessions réitérées en le menaçant d’agressions toujours arrêtées à temps. Elle forme avec la Roumanie une barrière contre la Russie qui ne peut plus désormais arriver par la voie de terre à Constantinople ; elle ne pourrait y parvenir que par l’Asie mineure : mais elle ne permettrait pas aux Bulgares de s’établir sur le Bosphore. Du côté de la Macédoine, les ambitions bulgares sont contrecarrées moins par la Serbie, qui paraît peu capable de reconstituer la grande Serbie de ses rêves, que par l’Autriche à qui l’occupation de la Bosnie impose l’obligation de tendre vers Salonique. La Macédoine se trouverait alors séparée de la Bulgarie et écartelée entre les Monténégrins, les Albanais et les Grecs.

Certes, si l’on pouvait disposer des États à sa guise, comme sur le papier, on pourrait imaginer une fédération balkanique où chaque province autonome prendrait sa part du gouvernement fédéral commun; mais on ne peut songer à diviser les États déjà existants en deux ou plusieurs provinces séparées, et on ne peut non plus imaginer l’union pacifique d’États aussi disparates que la Roumanie, la Bulgarie, la Grèce, la Serbie, le Monténégro, divisés par des jalousies cruelles, et leur association avec des pays comme la Macédoine, la Thrace et l’Albanie, qui n’ont jamais eu encore de vie politique autonome. Et que deviendraient alors les prétentions autrichiennes, sans parler des velléités italiennes du côté de l’Épire ? On a beau tourner et retourner le problème dans tous les sens, on n’en entrevoit pas la solution. Elle est laissée pour le moment au dieu des batailles. Aucune puissance européenne ne verrait sans déplaisir Constantinople aux mains d’une autre puissance chrétienne, et l’on ne peut vraiment pas demander au Pape d’échanger Saint-Pierre contre Sainte-Sophie, ce qui cependant aurait l’avantage de résoudre deux problèmes d’un même coup. Mais il faudrait pour cela commencer pai’ réunir l’Église grecque et

LA QUESTION D’OKiENl’.

l’Église romaine, ce qui est peut-être encore plus difficile que de réconcilier les chrétiens et les Turcs.

La destinée de l’Asie mineure n’est pas plus facile à régler que celle de la Turquie d’Europe. La grande situation morale que la France a conquise dans ce siècle en Syrie et qui aurait pu, sous Napoléon III, lui permettre d’y établir une sorte de protectorat, subsiste encore, quoique diminuée, mais on ne voit pas quels avantages nous retirerions d’un établissement dans ces contrées, qui nous obligerait à abandonner l’Égypte aux Anglais, exciterait la jalousie de l’Italie et nous mettrait en rivalité avec les Russes. Les Russes et les Anglais ont seuls des intérêts commerciaux de premier ordre du côté du golfe Persique et ils aspirent, les uns et les autres, à tenir sur la Méditerranée les têtes des lignes ferrées qui se dirigeront sur la Perse et l’Inde. La Russie, déjà avancée en Arménie jusqu’à Kars et Erivan, regarde certainement tout le nord de l’Asie mineure comme une proie qui lui est réservée, et il est bien probable que quand elle arrivera à la Méditerranée, ce sera par Alexandrette plutôt que par Constantinople. Mais la Russie méditerranéenne sera-t-elle encore la Russie alliée de la France ?

La France n’a aucun intérêt à faire mûrir avant l’heure tous ces redoutables problèmes. La Russie, occupée d’achever son Transsibérien et de s’établir fortement au nord de la Chine, n’est pas plus pressée que nous de leur donner une solution. Elle sait que le temps travaille pour elle, plus que pour nous malheureusement. La France et la Russie ont laissé massacrer les Arméniens parce que la Russie n’était pas fâchée de montrer aux Arméniens qu’il valait encore mieux être opprimés par les Russes qu’égorgés par les Turcs ; et parce que, si la Russie peut s’entendre avec l’Autriche sur les grandes lignes d’une politique balkanique, elle ne peut s’entendre avec la France que sur le maintien du statu quo aussi bien en Turquie d’Europe qu’en Turquie d’Asie. Aussi l’alliance franco-russe ne s’est-elle manifestée dans les dernières complications orientales que comme chef d’orchestre du concert européen, ce concert où les instruments n’ont été d’accord que lorsqu’ils restaient tous

l’REFACE PAR G. MONOD.

silencieux. Après tout, au point de vue égoïste de nos intérêts imm^^diats, cette politique de^^a^u quo est vraisemblablement celle qui nous est la moins désavantageuse, la seule qui ne risque pas de faire éclater par accident une guerre européenne dont personne ne pourrait prévoir l’étendue, la durée, ni l’issue. Le mot d’ordre de la politique de M.Hanotaux, intégrité de VEmpire Ottoman, quel que soit le discrédit qui s’y attache après toutes les atteintes qu’il a reçues, était dicté par la prudence et l’intérêt national. Mais il ne faut pas oublier que ce mot d’ordre ne conservera pas longtemps sa vertu, que la Turquie ne peut avoir pour l’alliance franco-russe les sentiments qu’elle a eus jadis pour l’alliance anglo-française ; que pendant que, courtier bénévole et mal récompensé, nous dépensons nos forces à concilier les intérêts, à apaiser les rivalités, à panser les plaies, d’autres poussent leur pointe : les Anglais avancent vers Khartoum, les Russes multiplient en Asie mineure les écoles et les couvents, les Allemands inondent l’empire ottoman de leurs produits, se font accorder des chemins de fer et des colonies agricoles, se flattent de faire de l’armée turque un corps détaché de l’armée allemande, et commencent à jouer à Jérusalem même le rôle de grande puissance catholique. Sans doute nous ne restons pas inactifs, et grâce à nos diplomates, à nos missions, à notre Alliance Française, nous avons conservé jusqu’ici en Syrie une situation prépondérante. Mais nous avons besoin de faire d’immenses efforts pour ne pas laisser entamer cette situation, aussi bien par les Russes que par les Allemands et les Anglais. Dans cette rivalité pacifique, la seule qui comporte des calculs et une action méthodique au milieu de l'imbroglio oriental, nous ne devons compter sur l’aide ^de personne, mais seulement sur notre propre énergie, et’ sur l'antique prestige que conserve encore en Orient le nom de la France comme celui de la puissance chrétienne et civilisatrice par excellence.

G. Monod.

VerjaJles, 18G8.

LA QUESTION D’ORIENT

Page 1