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I. — France, Angleterre et Russie. — La guerre de Crimée

L’empire ottoman, désormais tombé sous la tutelle des grandes puissances, partout agité par les continuelles et croissantes revendications de ses peuples chrétiens, allait être le champ clos des compétitions les plus passionnées. Caries protecteurs du sultan n’étaient pas tous désintéressés ; la plupart d’entre eux n’étaient partisans de l’intégrité de son empire que dans la mesure où ils désespéraient de profiter de son démembrement ou craignaient d’en laisser le bénéfice à d’autres. La Russie, l’Angleterre et la France en particulier se surveillaient jalousement; elles s’efTorçaient de maintenir entre elles l’équilibre de l’Orient, chacune, et surtout les deux premières, avec l’arrière-pensée de le rompre à son profit.

La Russie n’avait pas renoncé aux desseins de la grande Catherine. Peut-être n’avait-elle plus ouvertement la prétention d’occuper aussitôt Constantinople ou d’y mettre un prince de la race des tsars; mais, comme jadis en Pologne, elle voulait y établir son influence, une sorte de protectorat, sous prétexte d’y défendre les chrétiens contre le fanatisme musulman; ce n’était» plus d’amputation brutale, mais d’empoisonnement lent qu’elle menaçait les Turcs : entre les deux systèmes, ceux-ci préféraient le second, contre lequel ils pensaient bien trouver un antidote efficace. Déjà la Russie avait en grande partie perdu le bénéfice des traités de Kaïnardji et d’Unkiar-Skélessi; elle avait du en 1841 partager avec les autres grandes puissances le soin de garantir l’indépendance de l’empire ottoman. L’Angleterre avait à Constantinople, depuis cette date, une situation très forte : car elle avait défendu le sultan contre h France et le pacha d’Égypte et, par surcroît, l’avait arrraché à la redoutable amitié de la Russie. Elle était rej)résentée auprès de lui par un habile et énergique ambassadeur. Sir Stratford de Redcliffe, qui gouver-

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naît vraiment l’empire par l’action qu’il exerçait sur les ministres. Vainqueur de la France en 1840, le gouvernement anglais était en voie de refouler la Russie vers le nord et de fonder solidement sa prépondérance dans le Levant.

La France était restée quelque temps sous le coup de son échec, et elle avait perdu toute action dans les conseils du sultan. Mais elle avait trop d’intérêts et de traditions à sauvegarder dans ces régions pour rester à l’écart, et peu à peu elle y reprenait son rang, y ressaisissait ses droits.

Louis-Napoléon Bonaparte en effet ne pouvait faire accepter sa dictature aux Français qu’en leur donnant les satisfactions de la gloire militaire dont ils étaient privés depuis longtemps: son nom était un symbole. Dans le moment où il fondait peu à peu son autorité et montait vers le trône impérial, il avait besoin de l’appui du clergé ; pom répondre à cette nécessité, il avait fait l’expédition de Rome en faveur de la papauté; pour cela aussi, il défendait les anciens droits de la France en Orient.

Depuis les croisades, depuis le xvi® siècle, la France était la protectrice-née des chrétiens de la Palestine ; elle avait comme le monopole de l’entretien et de l’administration des lieux consacrés par le souvenir du Christ. Ces privilèges séculaires lui avaient été solennellement renouvelés par les capitulations de 1740. Mais Louis XV avait laissé compromettre ces avantages, et l’article Vil du traité de Kaïnardji avait accordé au tsar la protection des chrétiens orthodoxes dans tout l’empire ottoman. Pendant la Révolution, sous Napoléon 1®% sous Louis-Philippe enfin, les droits de la France avaient été négligés, et peu à peu les orthodoxes avaient obtenu du Divan la permission de réparer certains sanctuaires, d’occuper des situations jusque-là réservées aux Latins. 11 ne déplaisait pas aux Musulmans d’entretenir ces querelles entre les diverses sectes chrétiennes.

Louis-Napoléon Boni ^^arte, président de la République française depuis 1848, reprit énergiquement en mains dès 1850 la protection des catholiques; il ouvrit à ce sujet une campagne diplomatique à Constantinople, la fit poursuivre fermement par son ambassadeur La Valette, exigea le respect pur et simple des capitulations de 1740. C’était la lutte ouverte entre les Latins et les Slaves, entre les catholiques et les ortiiodoxes ; c’était l’antagonisme de

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deux races et de deux religions, la manifestation éclatante de la rivalité de la France et de la Russie, Tune forte de privilèges anciens, l’autre d’une ambition nouvelle fondée sur la haine de l’Islam et sur la vieille tradition de l'empire grec. C’était une nouvelle prise d’armes des Latins contre les Grecs, comme au temps de la croisade du xiiF siècle.

Le sultan Abd-ul-Medjid fut embarrassé et inquiet, au milieu de ces compétitions qu’il avait à concilier. Il essaya d’abord de s’en tirer par des atermoiements variés ; la Sublime Porte est fertile en ressources à cet égard : il allégua le Rhamadan, puis le Beïram, puis un voyage du ministre des affaires étrangères Ali-paclia. Ensuite il promit de nommer une commission chargée d’examiner l’affaire. Il gagna ainsi quelques mois. Mais l’ambassadeur français était pressant; il s’impatienta, menaça: les droits qu’il représentait étaient incontestables, fondés sur des actes anciens et bien des fois confirmés.

Enfin lefirman du 9 février 1852 reconnut la valeur des prétentions de la France sur le monument du Saint-Sépulcre à Jérusalem, sur la grande coupole au-dessus, usurpée par les Grecs en 1808, à la suite d’un incendie dont ils avaient réparé les ruines, sur l’emplacement des tombeaux des rois francs dans la chapelle d’Adam sous le Calvaire, sur l’église de Gethsémani et sur l’église supérieure de Bethléem. Le gouvernement russe protesta avec énergie, en se fondant sur l’article VII du traité de 1774; l’amhassadeur du tsar s’écria devant les ministres du sultan : « Je vois que la Porte accepte le protectorat de la France »; il rejeta sur eux les conséquences que pouvait avoir à cette occasion le mécontentement de son souverain. Malgré le caractère conciliant des instructions du gouvernement français, la Russie maintint ses exigences et entretint, avec quelque mauvaise foi, « cette querelle de sacristie », dont elle pensait tirer parti.

Le tsar Nicolas en effet ne pouvait pas consentir à l’étahlissement de la prépondérance de la France et de l’Angleterre dans l’empire ottoman. C’était un puissant autocrate, on l’appelait « le tsar de fer » ; il avait écrasé la Pologne ; il avait vaincu les partis révolutionnaires dans toute l’Europe centrale; il représentait le droit divin avec une singulière grandeur. Il avait arraché la Russie aux influences de l’Occident, réagi contre le libéralisme sentimental de son frère

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Alexandre, donné à la nation russe la conscience de sa puissante originalité. Il avait par là concentré et exalté toutes les forces mystiques de la Sainte-Russie; il lui avait rendu le vieil esprit de la croisade ; il fallait maintenant lui donner satisfaction, la jeter sur l’Islam, l’ennemi traditionnel.

Et pouvait-il d’ailleurs laisser l’empire ottoman se réformer et se fortifier dans la paix? Pouvait-il abandonner tout à coup la politique nationale de la Russie? S’il attendait trop longtemps, il trouverait sur les Détroits, à l’entrée de la mer Noire, un État rajeuni et plus redoutable qii:\jamais. Il y allait de l’avenir même de la Russie: « Pendant que l’arbre était encore frêle, il devait être plus facile de l’abattre. »

Les cuconstances étaient d’ailleurs des plus favorables. Les partis révolutionnaires venaient d’être écrasés . par toute l’Europe, et le tsar Nicolas y avait contribué plus que personne. Il avait notamment aidé l’Autriche à vaincre les Hongrois, et elle était obligée par suite, moralement du moins, à payer la Russie de quelque complaisance. Il avait parmi les souverains de l’Allemagne de nombreux parents, véritables vassaux qui recevaient volontiers les ordres de Saint-Pétersbourg; il était le beau-frère du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV. S’il se lançait dans quelque grande entreprise, il pensait donc pouvoir compter sur l’appui diplomatique, peut-être même sur l’alliance effective, des puissances allemandes.

Sans doute il pouvait redouter l’opposition de la France : il la méprisait. Il avait approuvé le coup d’État du 2 dé cembre 1851, qui avait détruit pour un temps l’esprit révolutionnaire en France; mais il avait ensuite difficilement reconnu le titre impérial à Napoléon III, lui avait avec hauteur rappelé les obligations que lui imposaient les traités de 1815, lui donnait, dans sa correspondance, la qualification de « bon ami » au lieu de celle de « frère » usitée entre souverains; et, comme à ce sujet le gouvernement français demandait des explications, l’ambassadeur russe à Paris avait répondu que le droit divin au nom duquel régnait son maître l’empêchait de reconnaître pour frères les souverains qui tenaient leurs droits d'un autre principe, celui de la souveraineté nationale. Nicolas P*' se rendait bien compte qu’il était difficile à Napoléon III d’oublier cet alfront: il ne s’en inquiétait pas, pensant

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tenir la France dans l’isolement. Car il ne croyait pas à la possibilité d’une entente entre la France et l’Angleterre ; le nom seul de Napoléon III réveillerait sans doute la haine de l’Angleterre et le souvenir de Waterloo : elle devait être toute disposée à s’entendre avec le tsar pour tenir en échec comme jadis l’usurpateur impérial. Son avènement même n’était-il pas une violation des traités de 1815, et n’eùt-il pas justifié une nouvelle coalition européenne? D’ailleurs le tsar avait lié une amitié personnelle avec le premier ministre anglais lord Aberdeen, et une entente lui semblait facile entre les cours de Londres et de Saint- Pétersbourg.

Il pouvait donc résolument entrer dans l’action. Il en était temps, s’il voulait laisser un grand nom dans l’histoire de la Russie et réparer l’échec de 1841.

Il favorisa d’abord une prise d’armes du Monténégro contre la Turquie. Ce pays était depuis des siècles gouverné par des évêques ou vladikas élus par les plus nobles guerriers et le plus souvent choisis dans la vieille famille des Niegosch. En 1852, le vladika Danilo voulut se marier et fonder une dynastie ; il obtint l’approbation du tsar, et, pour donner une raison d’être à cette sorte d’usurpation, de sécularisation, il fit la guerre aux Turcs et se jeta sur quelques villes de la frontière. Le sultan envoya contre lui une armée de 30.000 hommes, sous Omer-pacha; le tsar massa des troupes en Bessarabie. Mais l’Autriche s’inquiéta des complications qui pouvaient surgir, des desseins du tsar: elle conseilla au sultan de faire quelques concessions au Monténégro pour éteindre aussitôt ce foyer d’incendie et ôter à la Russie tout prétexte d’intervention. Le sultan hésitait; elle insista, elle menaça, elle l’emporta: le Monténégro obtint une rectification de frontières et désarma.

Peu de temps après, le 9 janvier 1853, lors d’une soirée au Palais d’hiver à Saint-Pétersbourg, le tsar prit à part l’ambassadeur anglais. Sir Hamilton Seymour, et mit la conversation sur la situation de l’empire turc : « La Turquie, dit-il, est dans un état critique et peut nous donner beaucoup d’embarras ». Puis il ajouta : « Tenez, nous avons sur les bras un homme malade, gravement malade ; ce serait un grand malheur s’il devait nous échapper avant que les dispositions nécessaires fussent prises ». L’ambassadeur, pris au dépourvu, répondit: « Votre Majesté dit que l’homme est malade; eh bien! Votre Majesté

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daignera m'excuser si je lui dis que c’est à l’homme généreux et fort à ménager l’homme malade et faible ». Le tsar continua cette conversation les jours suivants avec l’ambassadeur, qui cherchait à se renseigner plus complètement sur ses desseins: Nicolas parla d’un partage de l’empire ottoman entre l’Angleterre et la Russie, à l’exclusion de la France, l’Angleterre prenant l’Égypte et la Crète, la Russie formant, sous son protectorat, les principautés indépendantes de Moldavie, de Valachie, de Serbie et de Bulgarie; il affirma d’ailleurs qu’il ne convoitait pas Constantinople ; tout au plus prévoyait-il la nécessité de la prendre quelque temps en dépôt.

Le gouvernement anglais fut effrayé de ces ouvertures ; il ne désespérait pas de mettre un jour la main sur l’Égypte, sur la Crète ; mais il ne lui convenait pas de livrer à la Russie la domination de la péninsule des Balkans, dans le moment où il était lui-même très puissant à Constantinople. Sir Hamilton Seymour eut pour instructions de répondre aux avances dû tsar par une fin de non-recevoir aussi ferme que possible, dans l’espérance qu’il renoncerait à ses chimères.

Nicolas brusqua les choses. Le 23 février 1853, on annonce à Constantinople l’arrivée d’un ambassadeur russe extraordinaire, le prince Menchikof, Altesse Sérénissime, amiral des flottes de la Baltique, ministre de la marine, gouverneur général de la Finlande. Avant de quitter la Russie, il passe en revue la flotte de la mer Noire, et l’armée russe de la Bessarabie. Il débarque le l"mars à la Corne d’or; il a avec lui une suite d’illustres personnages, le prince Galitzin, le comte Dmitri de Nesselrode, l’amiral Khornilof, major général de la flotte de la mer Noire, le général Nikapotchinski, chef de l’état-major de l’armée de Bessarabie. Le 2 mars, l’ambassadeur extraordinaire fait ses visites en simple habit de ville; il va chez le grandvizir; en dépit des usages, il refuse de voir Fuad-effendi, le ministre des alfaires étrangères : celui-ci n’est sans doute pas dans les donnes grâces du tsar; il est immédiatement destitué et remplacé par Riffaat-pacha.

Dans les cercles diplomatiques, on s’inquiète de ces allures : quelles prétentions extraordinaires apporte donc un ambassadeur d'un si haut rang et d’un si grand air? Si on l’interroge, il répond par quelque plaisanterie: «Je viens négocier le mariage de la fille du sultan avec l’un des

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princes de Russie. » L’ambassadeur d’Angleterre appelle les vaisseaux de l’amiral Dundas; le 20 mars, une escadre française quitte Toulon.

On se persuade que lé prince Menchikof veut seulement obtenir une satisfaction complète sur la question des Lieux Saints, et le gouvernement français, dans l’intérêt de la paix, consent sur ce pointa quelques concessions nouvelles : un fîrman du 4 mai accorde aux orthodoxes les avantages que la Russie réclame pour eux.

Dès lors l’ambassadeur extraordinaire va être obligé de se démasquer. Le 5 mai, il donne la forme d’un ultimatum aux propositions qu’il avait soumises au divan et qui étaient jusque-là restées secrètes : il offre au sultan l’alliance permanente de la Russie, à condition qu’il reconnaisse le tsar comme le protecteur légal de ses sujets grecs; ceux-ci étant au nombre de 12 millions environ dans l’empire ottoman, et, notamment dans la Turquie d’Europe, plus nombreux que les sujets musulmans, c’est une véritable abdication que le tsar prétend faire signer au sultan.

Les ministres ottomans demandent conseil et appui aux ambassadeurs de France et d’Angleterre, qui les encouragent à une énergique résistance. Riffaat alors déclare les propositions russes inacceptables. Le 13 mai, Menchikof veut voir le sultan, qui vient de perdre sa mère, est enfermé dans ses appartements privés, refuse de le recevoir; l’ambassadeur menace, RilVaat donne sa démission, est remplacé par Reschid-paclia. C('lui-ci préside, le 20 mai, un grand conseil des ministres (‘t des principaux dignitaires de la Porte; par 42 voix sur 44, l’iillimatum est repoussé. Le 22 mai, Menchikof amène l’écusson et le drapeau russe à l'ambassade, et s’(*mbarque. Le 31 mai, le comte Nesselrode, fils du chancelier de Russie, tente une dernière démarche auprès du divan ; il échoue, il se retire, et déclare que le gouvernement russe prendra ses garanties dans les principautés de Moldavie et de Valachie: l’armée russe, sous le commandement de Paskievitch, s’y établit en effet quelques jours après et en occupe toutes les villes ju'squ’au Danube.

La France et l'Angleterre prirent naturellement la défense de l’empire ottoman ; leurs flottes vinrent jeter l’ancre dans la baie de Besika, à l’entrée du détroit des Dardanelles. Pour éviter l’agitation que l’iiltimatum russe pouvait créer parmi les chrétiens de l'empire, le sultan

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promulgua le hatti-shérif du 6 juin et proclama le principe de la liberté religieuse la plus absolue.

Le tsar ne fut pas effrayé de ces dangers. Il comptait sur TAutriche et la Prusse pour agir sur le Rhin et y contenir la France : ainsi il eût été sûr du triomphe. Mais l’Autriche, oublieuse du service que la Russie venait de lui rendre, s’inquiétait de l’occupation des Principautés et voulait du tsar l’engagement de ne pas franchir le Danuhe : « Mais vous nous rendez la guerre impossible, dit alors le prince Orlof, ambassadeur du tsar; autant vaudrait nous la déclarer. » Le chancelier autrichien, M. de Buol, pensait imposer sa médiation aux parties adverses et s’assurer ainsi quelques bénéfices territoriaux; il ne voulait pas que la Russie disposât seule de la péninsule des Balkans. La Prusse était encore sous le coup de la convention d’Olmütz: l’Autriche venait de l’ohliger durement à respecter la constitution de la Confédération germanique; elle restait toute honteuse de son ambition prise en flagrant délit et déçue. Cependant un parti se formait autour du roi Frédéric- Guillaume IV, le parti de la Croix, décidé à une alliance étroite avec la Russie pour le triomphe de la politique prussienne en Allemagne. Cette alliance devait être en effet bientôt riche en résultats, pour la Prusse surtout; mais elle n’était pas encore mûre, et Frédéric-Guillaume IV n’était pas assez hardi pour s’y résoudre contre l’Autriche ; ‘du moins il allait rendre d’importants services au tsar pendant toute la crise orientale.

Cependant les conséquences de la rupture entre la Russie et la Porte se développaient. Le tsar appela son peuple à la guerre comme à une véritable croisade ; les saintes images furent extraites des églises, exposées aux dévotions de la foule. L’enthousiasme fut unanime. Il gagna la Grèce; le roi Othon, et surtout la reine Amélie d’Oldenbourg se montrèrent très hautement partisans de la politique russe, encouragèrent des désordres en Epire, en Thessalie, y envoyèrent des bandes armées. La situation devenait très critique ; car, si tous les chrétiens suivaient l’exemple des Grecs et se levaient contre l’Islam, le sultan et même ses alliés seraient-ils capables d’écraser cette gigantesque levée de boucliers? En quelle posture se trouveraient la France et l’Angleterre à soutenir la cause musulmane contre une grande croisade chrétienne?

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Elles précipitèrent les évènements et encouragèrent la Porte aux mesures les plus fermes. En septembre 1853, leurs flottes franchirent les Dardanelles. Le 4 octobre, le sultan lança son manifeste de guerre, et envoya sa principale armée, sous Omer-pacha, pour défendre la ligne du Danube. Celui-ci somma le prince Gortchakof d’évacuer les Principautés, et, sur son refus, franchit le Danube, occupa la Petite- Valachie, séparant habilement l’armée russe de la Serbie. En Asie mineure, une autre armée turque enleva aux Russes le fort Saint-Nicolas, sur la mer Noire.

A la fin du mois de novembre, une flotte turque de 7 frégates et 3 corvettes, commandée par Osman-pacha, longeait la côte septentrionale de l’Asie mineure pour porter des vivres à Batoum ou pour encourager la résistance de Schamyl dans le Caucase. L’amiral Nakhimof se mit à sa poursuite avec six vaisseaux de ligne et deux frégates ; il l’atteignit dans la rade de Sinope, se jeta sur elle : en quelques heures elle fut anéantie (30 novembre).

La guerre désormais était engagée; les flottes francoanglaises franchirent le Bosphore, pour chasser tous les vaisseaux russes de la mer Noire. Le Pirée fut bloqué et le roi Othon obligé de rappeler les bandes grecques de la frontière ottomane. Le 27 février 1854, l’empereur Napoléon III et la reine Victoria adressèrent au tsar un ultimatum l’invitant à respecter l’intégrité de l’empire ottoman, à évacuer par conséquent les Principautés, à reconnaître l’indépendance absolue du sultan dans ses rapports avec ses sujets chrétiens, c’est-à-dire à renoncer à toute espèce de protectorat. A cette sommation notifiée le 19 mars à Saint-Pétersbourg, le tsar ne fit aucmie réponse et les hostilités furent déclarées.

Une armée anglo-française fut envoyée dans la mer Noire sous le commandement de Saint-Arnaud et de lord Raglan. Elle eut pour point de ralliement Gallipoli. Il y eut beaucoup de désordre dans l’organisation de l’expédition ; les vivres manquèrent dans certains corps et abondèrent en d’autres ; l’artillerie arriva sur un bateau à vapeur, ses chevaux et ses munitions vinrent plus tard sur un navire à voiles.

Cependant les Russes occupaient la Dobroutscha et bloquaient Silistrie ; on craignit un moment de leur part une pointe audacieuse sur Constantinople au nez des alliés encore

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impuissants, et Omer-pacha se trouva très menacé dans Clioumla.

Saint- Arnaud et lord Raglan, avant d’être prêts tout à fait, se portèrent vite à Varna pour parer à ce danger. L’armée alliée se trouvait ainsi sur le flanc gauche des Russes et pouvait tourner la ligne du Danube qu’ils occupaient déjà. Ils battirent en retraite en effet, levèrent le siège de Silistrie (juin 1854) et remontèrent vers le nord, dans la pensée de décider l’Autriche à l’alliance russe par l’abandon des Principautés qu’elle avait toujours exigé, et d’attirer les Anglo-Français sur le territoire russe où ils subiraient quelque désastre comme celui de Napoléon en 1812.

L’Autriche ne s’unit pas à la Russie. Mais elle refusa aussi de se joindre aux alliés ; pourtant elle se chargea d’occuper provisoirement la Moldavie et la Valachie, et ce fut le sens d’une convention qu’elle signa avec la Porte, le 14 juin. Elle se trouva ainsi gardienne du Danube, autant contre les Anglo-Français que contre les Russes ; elle entrait effectivement dans son rôle de médiatrice. Ainsi elle était plus utile à la Russie qu’aux alliés : car ceux-ci ne pouvaient faire campagne par le Danube inférieur sans le concours militaire de l’Autriche ; elle se refusa à le leur assurer.

Par suite, ils ne purent atteindre la Russie dans ses parties vives, pour ainsi dire ; ils furent réduits à la frapper aux extrémités, sans pouvoir lui faire beaucoup de mal. Paraguay d’Hilliers enleva Romarsund, dans les îles d’Aland, le 16 août 1854 ; il y gagna le bâton de maréchal de France. Saint-Arnaud n’avait plus rien à faire à Varna ; l’ennemi se dérobait : « Paskiévitch me vole en se sauvant », disait-il. Son armée d’ailleurs souffrit beaucoup dans ces cantonnements ; la division Canrobert, chargée de poursuivre quelques banques de Cosaques à travers la Dobroutscha, n’y trouva que des cavaliers isolés, aussitôt disparus qu’aperçus ; elle y fut affreusement décimée par le choléra ; elle perdit le quart de son effectif (juillet-août).

Il fallait pourtant faire quelque chose. Les Anglais proposèrent d’aller détruire le port militaire de Sébastopol ; ce serait enlever à la Russie pour longtemps toute possibilité d’offensive sur la mer Noire ; ce serait déjà assurer la neutralité de cette mer, sauver Constantinople en rejetant les Russes au nord.

Le 7 septembre, les troupes alliées, 30.000 Français, 20.000 Anglais, 7.000 Turcs, furent embarquées à Varna ;

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du 14 au 18 septembre, elles furent débarquées sur la côte occidentale de la Crimée, à quelque distance au nord de Sébastopol, à Old-Fort.

L’armée russe du prince Menchikof prit position entre ce point et Sébastopol, sur les bords et en arrière de la petite rivière de l’Alma. Saint-Arnaud lui livra bataille le 20 septembre. Ce fut une belle victoire : les divisions Canrobert et Bosquet enlevèrent avec une grande bravoure les rives escarpées de l’Alma, chassèrent les Russes de leurs retranchements, conquirent ainsi la route de Sébastopol.

La ville est située sur le bord méridional d’un bras de mer assez allongé et étranglé à son entrée. Les alliés firent le tour de ce bras et de la ville et vinrent s’établir au sud de Sébastopol, sur le plateau de Chersonèse qui forme l’angle le plus avancé de la Crimée dans la mer Noire.

Ils auraient pu aisément enlever d’un coup de main la ville, assez mal pourvue de forts. Ils n’osèrent le risquer. Saint-Arnaud mourut le 29 septembre. Canrobert, qui lui succéda, manquait de décision. On perdit du temps. Les Russes purent prendre d’admirables dispositions défensives, sous le commandement énergique des amiraux Nakhimof et Kornilof, et sous la direction extrêmement habile du lieutenant-colonel Todtleben. Ils coulèrent la flotte russe à l’entrée du bras de mer, et Sébastopol, tout au fond, fut à l’abri des canons des vaisseaux alliés. Ils élevèrent des retranchements au sud de la ville, et la solidité de la Tour Malakof et du Mamelon Vert fut bientôt fameuse. D’ailleurs il fut impossible aux Anglo-Français de bloquer complètement Sébastopol ; elle resta par le nord en communication avec la campagne, où le prince Menchikof, à la tête d’une armée sans cesse renforcée, restait libre de ses mouvements, et inquiétait sans cesse les assiégeants. Ainsi il leur livra, le 25 octobre, la bataille de Balaklava, où fut détruite dans une charge héroïque la brigade anglaise de cavalerie légère du comte de Cardigan. Il essaya encore de surprendre les Anglais à Inkermann, le 5 novembre : ils ne furent sauvés que par l’arrivée des zouaves du général Bosquet, et ils subirent encore de grandes pertes : un retranchement qui fut particulièrement disputé en garda le nom de « batterie de l’Abattoir ». Si les alliés n’avaient pas été maîtres de la mer, ils auraient été assiégés à leur tour. Du moins, dans de telles conditions, le siège de Sébastopol ne pouvait qu’être long et exiger des efforts considérables.

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Il fallut d’abord s’organiser pour passer l’hiver devant la place, et l’hiver fut très rigoureux. Le cyclone du 13 novembre, qui fît périr la Sémillante sur les rochers de la Corse, causa aussi de grands ravages parmi les troupes de Crimée. Elles eurent un grand nombre de malades ; quelques-uns furent retenus au quartier-général de Kamiesch, ville improvisée où s’abattit toute une population de Grecs, de Juifs, de Levantins qui firent de beaux bénéfices sur les besoins du soldat ; la plupart des malades furent dirigés sur les hôpitaux de Constantinople où la population européenne augmenta dans d’énormes proportions ; les Turcs disaient : « Les Français ne sont pas maîtres de Sébastopol ; en revanche, ils le sont de Constantinople ».

Cette occupation rappelait le souvenir de l’établissement des Russes sur les rives du Bosphore en 1833. C’était comme la manifestation extérieure de la nouvelle situation de la question d’Orient : Les Turcs n’étaient déjà plus maîtres chez eux ; l’empire ottoman était désormais sous la protection collective de l’Europe et non plus sous la protection exclusive des Russes.

Cet hiver fut aussi activement occupé par la diplomatie. La France et l’Angleterre, très embarrassées et mal assurées de l’issue du siège de Sébastopol, renouvelèrent leurs instances auprès du gouvernement autrichien; celui-ci, maître pour l’instant des Principautés, ne cherchait qu’à négocier: il eût pourtant peut-être consenti, pour garder le gage qu’il tenait, à fournir aux alliés un contingent militaire plus ou moins sérieux, ou à livrer passage à travers l’Autriche à une armée française. Il fut arrêté dans cette voie, où il était d’ailleurs indécis, parla contenance plus nette delà Prusse, qui commençait à accentuer ses bonnes dispositions à l’égard de la Russie, qui même concentrait dans la Prusse rhénane des troupes de plus en plus nombreuses, prête déjà à chercher dans les complications orientales le prétexte dont elle avait besoin pour reprendre son projet de domination en Allemagne. L’Autriche resta donc neutre, garda toute la honte de son ingratitude à l’égard du tsar Nicolas, sans profit.

Dans ces conjonctures, le gouvernement piémontai s, pour appeler sur la question italienne l’attention de l’Europe et mériter l’appui de quelqu’une des grandes puissances, offrit son alliance à l’Angleterre et à la France. Elles accueillirent ses premières ouvertures, dans la pensée de hâter

E. Driault. — Question d’Orient.

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ainsi l’adhésion de l’Autriche ; celle-ci se dérobant, elles consentirent, par le traité du 26 janvier 1855, à l’envoi en Crimée d’un contingent de 15.000 Piémontais.

Cet appui ne pouvait pas être bien décisif, et pourtant il fallait prendre des mesures pour achever le siège de Sébastopol : les Anglais et les Français ne pouvaient pas consent ir à un échec devant cette place ; il y allait de leur prestige en Europe, et non pas seulement de la, solution de la question orientale. Un nouvel emprunt fut contracté par le gouvernement français ; l’armée de siège fut portée à 130.000 hommes, par un renfort de troupes d’Algérie surtout ; le général Niel y fut envoyé pour organiser, avec des pouvoirs spéciaux, les travaux d’approche. Le gouverneur de l’Algérie, le général Pélissier, caractère très résolu, fut nommé au commandement en chef à la place de Canrobert.

L’empereur Napoléon III songea même à aller en personne devant Sébastopol, pour en finir avec les compétitions de personnes qui énervaient le commandement et précipiter la fin de ce siège déjà trop long. On en parla beaucoup dans les cours de l’Europe; le gouvernement prussien prit peur; le comte de Bismarck prêtait à Napoléon III l’idée de garder Constantinople et d’y restaurer une sorte d’empire latin : « L’entreprise est baroque, disait-il, c’est pour cela qu’elle est vraisemblable ».

Le gouvernement anglais détourna Napoléon de cette idée ; il redoutait que sa présence en Orient n’assurât trop d’influence à la France et n’effaçât complètement le rôle des troupes anglaises devant Sébastopol : elles se conduisaient bien ; mais elles étaient moins nombreuses que les troupes françaises, et leur bravoure était déjà éclipsée par celle de leurs alliés. D’ailleurs les conseillers de Napoléon III lui firent comprendre le danger qu’il y avait à s’éloigner de France, l’assurance nouvelle que prendraient les partis hostiles à peine vaincus, les graves conséquences que pourrait avoir à Paris la nouvelle, même fausse, de quelque échec en Crimée, le bruit inventé de la mort de l’Empereur. Il y allait de l’avenir même de la nouvelle dynastie à peine fondée. L’empereur ne partit pas.

Nicolas mourut le 2 mars 1855. Il était fatigué d’un règne très rempli, où les déboires ne lui avaient pas manqué, dont les résultats étaient minimes, malgré une grande dépense d’énergie. Il était épuisé par la guerre actuelle, qui ne pouvait se terminer que par la défaite de la Bessie :

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il allait falloir faire la paix et il ne se sentait pas capable de s’y résigner. « Le tsar de fer ne pouvait pas plier, il se brisa. » Le 21 février, tout fiévreux, il sortit, par un froid (Je — 23 degrés, pour passer en revue un régiment destiné à la Crimée. Son médecin voulut l’en empêcher et se jeta , devant son cheval : « Sire, c’est plus que la mort, c’est un suicide. — Vous faites votre devoir; répondit le tsar, ^ laissez-moi faire le mien. » Il aggrava son mal et fut em-^ porté en quelques jours, dictant lui-même cette dernière' dépêche à ses sujets: « L’empereur se meurt ».

Son successeur Alexandre II pouvait être plus disposé à la paix : il n’était pas engagé dans la guerre. Mais il fallait que les alliés prissent Sébastopol; sinon, en quelle situation se fussent-ils trouvés pour imposer des conditions à la Russie ?

Après plusieurs semaines de travaux d’approche, le général Pélissier recommença le bombardement le 6 juin. Le

7, il ordonna l’assaut: le Mamelon Vert fut pris, mais toutes les attaques sur la tour Malakof furent repoussées. Le 18 juin, à la suite d’une terrible mêlée, la tour fut enlevée, mais reprise par les Russes qui infligèrent aux assiégeants de grosses pertes. A la nouvelle de cet échec, l’émotion fut très vive à Paris ; l’empereur songea un moment à destituer Pélissier. Cependant les assiégés aussi étaient à bout de forces : Kornilof, Nakhimof avaient été tués ; Todtleben était grièvement blessé ; la ville était en grande partie ruinée; l’ardeur belliqueuse faiblissait; on songeait à la retraite. Le tsar donna à Gortchakof, successeur de Menchikof à la tête de l’armée de secours, l'ordre d’attaquer les alliés; il fut repoussé au pont de Traktir sur la Tchernaïa, où les Piémontais eurent une belle conduite.

Alors Pélissier fait un effort suprême. Il écrase Sébastopol sous un épouvantable bombardement, du 17 au '21 août ; 1.000 Russes sont tués ou blessés chaque jour ; les assiégeants peuvent approcher de la ville. Le 5 septembre, nouveau bombardement, qui continue le jour suivant. Le

8, à midi, la canonnade redouble, « infernale »; l’incendie s’allume sur plusieurs points de la ville; deux frégates chargées de poudre sautent dans le port; au milieu des flammes qui embrasent partout l’horizon, des mines que les Russes font éclater à grand fracas tout autour de leurs murailles, Pélissier ordonne l’assaut. La mêlée fut quelques heures furieuse, et longtemps le résultat en parut incertain. Au

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soir, les retranchements des Russes étaient pris. Le lendemain, Gortchakof vint constater l’inutilité d'une résistance plus longue ; il permit aux défenseurs de la ville de quitter Sébastopol: le gouverneur Osten-Sacken en sortit le dernier, comme le capitaine qui ne quitte son vaisseau incendié qu’après tous ses hommes, la mort dans Tâme. Les ; Russes ne capitulèrent pas. Le 10 septembre, après 3.32 jours de siège, trois batailles sanglantes, 3 assauts plus sanglants, le général Pélissier, bientôt fait maréchal de France, planta le drapeau tricolore sur les ruines abandonnées de Sébastopol.

Ce succès, chèrement acheté, n’eut d’autres suites que la prise de Kinburn, en face d’Odessa. D’ailleurs les Russes avaient aussi quelques avantages. Au sud du Caucase, ils remportèrent sur les Turcs une série de victoires à Bayandouri, Akhaltzikh, Basch-Kadiklar, qui aboutirent à la prise de l’importante citadelle de Kars (le 27 novembre 1855). On pouvait traiter.

Les Anglais cependant tenaient à la continuation de la guerre, pour laquelle lord Palmerston, revenu récemment au pouvoir, venait de faire des préparatifs considérables au milieu de l’enthousiasme unanime de ses concitoyens. Ils voulaient une nouvelle campagne dans la mer Baltique, la destruction de Cronstadt, comme de Sébastopol, le bombardement de Saint-Pétersbourg, de façon à rendre la Russie impuissante pour longtemps. Ils signèrent dans cette intention, au mois de novembre 1855, un traité d’alliance avec la Suède, attirée par la promesse de la Finlande. Ils voulaient forcer l’Autriche à se déclarer, en menaçant d’encourager les libéraux italiens contre elle; ils envoyèrent des secours à Schamyl dans le Caucase, — comme ils en avaient envoyé à Abd-el-Kader dans les montagnes de l’Atlas. — Ils parlaient même de soulever contre le tsar une gigantesque agitation du parti révolutionnaire, surexcité d’ailleurs par le despotisme de Nicolas, et auquel Alexandre II donna bientôt, par l’abolition du servage et l’organisation des libertés provinciales, de très importantes satisfactions.

Napoléon III ne voulait plus du tout de la guerre ; elle lui coûtait très cher; elle avait été suffisamment glorieuse pour le prestige de son nom; elle ne pouvait rien lui rapporter ; il ne lui plaisait plus de sacrifier les ressources de la France aux intérêts de l’Angleterre. Aux instances de

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son alliée, il répondit que, si l’on voulait continuer les hostilités, il fallait recourir aux moyens décisifs, soulever par toute l’Europe les nationalités, appeler aux armes la Pologne contre la Russie, la Hongrie et l’Italie contre l’Autriche, détruire enfin l’œuvre des traités de 1815 et remanier toute la carte de l’Europe : au milieu de ce bouleversement général, pensait-il, il serait bien maladroit s’il ne prenait pas pour sa part la rive gauche du Rhin et la Relgique. L’Angleterre en eut peur: mieux valait traiter avec la Russie, à des conditions même insuffisantes, que de soulever de telles questions. De mauvais gré, elle consentit à l’ouverture des négociations.

Comme à maintes reprises elles avaient déjà été entamées à Vienne, elles y furent reprises en décembre 1855. L’Autriche, très embarrassée, désormais ennemie de la Russie, inquiétée par la Prusse en Allemagne, par la France en Italie, avait hâte de sortir de cette fausse situation pleine de dangers prochains. Le 16 décembre, après une série de conférences avec les ambassadeurs des puissances occidentales, elle mit sa signature au bas d’un ultimatum qui fut aussitôt adressé au tsar; si, le 17 janvier 1856, il n’en avait pas accepté les termes, elle ferait cause commune avec la France et l’Angleterre.

Cet ultimatum renfermait les conditions suivantes : la Turquie cesserait d’entretenir des garnisons dans les principautés danubiennes de Moldavie et deValachie, dont l’organisation intérieure serait réglée sous la garantie collective des grandes puissances. — La liberté de la navigation du Danube serait proclamée. — La mer Noire serait neutralisée, par une sorte d’extension de la convention des Détroits de 1841. — Les droits des chrétiens de l’empire ottoman seraient confirmés, mais sans aucun préjudice pour l’indépendance et la souveraineté du sultan.

Sauf de légères réserves, le tsar donna son adhésion à ces conditions.

Par suite, un congrès s’ouvrit le 25 février a Paris pouî la rédaction définitive du traité de paix. Ce fut une très imposante réunion, comme il n’y en avait pas eu depuis le congrès de Vienne. Le comte Walewski, ministre des affaires étrangères, y représentait Napoléon III avec le baron de Ronrqueney. Les plénipotentiaires de l’Angleterre étaient lord Clarendon et lord Cowley, ceux de l’Autriche le comte de Ruol et le baron de Hübner, ceux de la Russie

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le prince Orlof et le baron de Brunnow, ceux du Piémont le comte de Cavour et le marquis de Villamarina, ceux de la Turquie Ali-pacha et Djemil-effendi : c’était la première fois que la Sublime Porte était admise à se faire représenter dans de telles assises.

Les délibérations de ces illustres personnages furent rapides et faciles; l’entente était à peu près faite d’avance. Elle était favorisée encore par les sympathies très visibles que l’empereur Napoléon III témoigna aux ambassadeurs russes; ils furent particulièrement distingués par lui; on n’eût pas cru qu’ils fussent les représentants de la nation vaincue ; les égards dont ils furent l’objet rappelèrent à beaucoup le souvenir de Tilsitt. Le prince Orlof, un vétéran des guerres napoléoniennes, avait un grand succès personnel dans la société impériale, et la comtesse Damrémont écrivait plaisamment à M. de Thouvenel, ambassadeur à Vienne : « Revue et corrigée, je trouve que la Russie est encore superbe dans son comte Orlof ^ ».

De grandes fêtes furent données en l’honneur des plénipotentiaires ; le prince Impérial naquit le 16 mars, et cet événement, consolidant la dynastie, valut à Napoléon III les félicitations de tous les souverains de l’Europe. Le congrès de Paris fut certainement le point le plus brillant de sa carrière.

Et c’est sous sa haute influence que la question orientale reçut une nouvelle solution, par le traité du 30 mars.

Par l’article VII, les puissances contractantes s’engagent à respecter l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’empire ottoman. Par contre, le sultan leur « communique » — de son gré — un nouveau firman par lequel, de sa volonté souveraine, il garantit à tous ses sujets leurs droits respectifs. Dans l’article IX, les puissances constatent la haute valeur de cette communication, qui d’ailleurs « ne saurait dans aucun cas leur donner le droit de s’immiscer, soit collectivement, soit séparément, dans les rapports de S. M. le Sultan avec ses sujets, ni dans l’administration de l’empire. »

Les articles X à XIV confirment la neutralité des Détroits, proclament celle de la mer Noire, sur les bords de laquelle aucun arsenal ne pourra être construit ni par les Turcs ni par les Russes.

1. Le Congrès de Paris, d’après la correspondance de M. de Thouvenel (Revue de Paris, 1er décembre 18961.

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Les articles XV à XIX assurent la liberté de la navigation, du Danube. Les travaux nécessaires et la police générale' de cette navigation seront confiés à une commission internationale.

Par les articles XX à XXIX, la Moldavie, agrandie d’une partie de la Bessarabie russe, et la Valachie, sont remises en possession de leurs anciens droits, sous la garantie collective des puissances. Leur organisation intérieure sera établie d’après les vœux de leurs divans ou assemblées nationales élues, et sous le contrôle de la conférence des ambassadeurs des puissances à Paris. Dans ces deux principautés et en Serbie, la Porte ne pourra, en aucun cas, envoyer des troupes qu’avec le consentement des puissances.

En résumé, intégrité de l’empire ottoman, autonomie des principautés danubiennes, neutralité de la mer Noire, le tout sous la garantie collective des grandes puissances : telles sont les stipulations essentielles du traité de Paris en ce qui concerne la question d’Orient. C’était la constitution solennelle de ce « concert européen » dont l’histoire fut depuis si complexe et si curieuse.

La Russie y subissait un nouvel échec : le tsar n’était plus le successeur désigné du sultan, de l’homme malade, dont il s’était donné un moment pour le coadjuteur. 11 était néanmoins peu atteint : cette neutralité de la mer Noire, par laquelle on prétendait briser son ambition, pouvait ne pas être définitive : une grande puissance comme la Russie pouvait-elle consentir longtemps à une neutralité comme celle dont on protège la faiblesse des petits États, la Belgique ou la Suisse? On ne pouvait empêcher qu’elle fût voisine de l’empire ottoman, qu’elle y eût des millions de frères de race et de religion, qu’elle y exerçât, même de loin, une influence religieuse et politique considérable. Sans doute l’Europe prenait acte des velléités libérales du sultan; elle constatait la haute valeur des communications qu'il voulait bien lui faire à cet égard; mais, sous peine d’être ridicule, il lui fallait prendre garde que ces promesses de la Sublime l'orte ne fussent pas lettre morte, ne fussent pas uniquement un moyen de la désarmer, de la tromper. Or ce n’était pas la première fois que le sultan promettait sans tenir ; ildevait fournir matière à d’autres interventions de l'Europe. Car cette dramatique histoire de la question d’Orient. par la répétition de ses actes, par les lenteurs

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voulues de la diplomatie turque, son inconsciente et naturelle déloyauté, est faite pour lasser la patience des historiens comme celle des diplomates.

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