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LA POLITIQUE PERSONNELLE DU SULTAN

avait rien gagné. Elle l’avait laissé aux prises avec la Russie ; e.lle lui avait fait subir un démembrement effroyable et quasi-mortel, et ce n’était que par les querelles des puissances chrétiennes qu’il avait échappé à la ruine, d’aiQeurs simplement retardée, de l’aveu de beaucoup.

Le sol européen se vidait rapidement des musulmans : les routes de l’Asie étaient couvertes de leur exode misérable ; ils retrouvaient en sens inverse, la mort dans l’àme, les traces de leurs ancêtres, qui jadis, sous Bayézid l’Éclair et sous Mahomed II le Conquérant, avaient couru triomphants de l’est lointain à l’Adriatique. Qu’était donc devenue la maison d’Othman ? Avait-elle encouru la disgrâce dû Ciel? N’était-elle pas punie d’avoir écouté les traîtres conseils des Infidèles ? Et si la main de Dieu s’était retirée d’elle, fallait-il lui laisser l’autorité suprême? Etait-eUe encore capable de conduire les destinées de l’Islam? "

En cette défiance presque unanime se rencontraient les fanatiques, stricts observateurs de la loi du Coran, fervents de la haine aux chrétiens, et les Jeunes-Tmcs partisans de l’établissement d’une sorte de régime constitutionnel à la façon de l’Europe. Tout le monde mus^ilman en était agité, et, au centre de l’Afrique, les confréries organisaient, à côté et hors de l’autorité du padischah, une sorte de théocratie populaire.

Abd-ul-Hamid II sauva le prestige de son pouvoir. L’Islam était de nouveau saisi d’une intense fièvre de fanatisme, singulièrement aggravée par le désespoir : la souveraineté du sultan allait y être engloutie. Il résolut de ne plus faire aucune concession réelle à l’influence européenne, en sauvant de son mieux les apparences ; il rompit avec la politique des réformes, chassa de Constantinople ou décima, par la prison ou les exécutions sommaires, le parti jeuneturc, qui porta dès lors ses plaintes et ses menaces à travers la presse de l’Occident. Il se fit le chef du parti famatique, put reprendr^ainsi son autorité compromise, restaurer à Constantinople le pouvoir personnel. Dès lors, les ministres ne sont que les instruments de la volonté du maître ; leurs délibérations ne sont qu’un trompe-l’œil, destiné à en imposer à l’Europe ; et, de fait, elle ignora longtemps cette nouvelle politique ; elle s’aperçut tard que le vrai centre du gouvernement n’était plus à la Porte, mais au palais, à Yldiz-Kiosk, la résidence d’Abd-ul-Hamid. Le sultan l’entretint longtemps dans son erreur. Cependant

de continuels et brusques changements dans le personnel des ministres, et même au grand-vizirat, trahissaient la présence d’une autorité ombrageuse, capricieuse peut-être, avec laquelle il n’en fallait pas moins compter. Pendant une dizaine d’années, la physionomie d’Ahd-ul-Hcmid fut ainsi dissimulée, comme enveloppée d’un voile impénétrable, et elle restait, à distance, sympathique ; car on racontait qu’il avait reçu peu d’instruction, mais qu’il aimait à lire, qu’il était irréprochable dans ses mœurs, modéré dans ses plaisirs, tout différent des sultans fainéants de jadis, qui ne régnaient qu’au harem et y perdaient prématurément toute énergie physique et morale.

Ce n’est pas pourtant qu’il faille voir en lui un souverain de valeur exceptionnelle, ni même un caractère remarquable. Élevé au pouvoir par une révolution qui coûta le trcne à son frère Mourad, la vie à son oncle Abd-ul-Aziz, il sembla longtemps être resté sous l’impression d’une terreur invincible et peut-être assez naturelle, soumis par ^nécessité autant que par politique à un entourage qui le tenait sous la menace de la déposition ou de la mort, et qui l’obligeait à agir. Jusqu’à quel point était-il libre, et responsable de ses ordres ? Quelle part revenait, dans les manifestations de sa volonté, à ses favoris ? Il apparut seulement que, de gré ou de force, Abd-ul-Hamid était devenu le chef des musulmans fanatiques.

Le rôle était dangereux, non pas en face de l’Europe chrétienne, mais en face de ses sujets, plus exigeants à mesure qu’ils obtenaient davantage et que le succès venait à leur politique. Aussi le sultan n’osait-il trop se confier à l’un ou à l’autre de ses ministres les plus écoutés, et de temps en temps le bruit courait d’une mystérieuse révolution au palais d’Abd-ul-Harnid, de la disgrâce d’un secrétaire jusque-là très intime, de la disparition d’un conseiller qui avait eu toute sa confianee.

Car il vécut dans la crainte continuelle et inguérissable d’un attentat contre sa personne. Il sentait autour de lui la haine des Jeunes-Turcs. Il craignait, parce qu’il cédait parfois aux conseils de l’Europe, d’encourir la vengeance des Vieux-Turcs. Il se montrait rarement et très vite en public : quand il allait à la grande mosquée de Stamboul, pour baiser, selon le rite, le manteau du prophète, à chaque fête du Beïram, il faisait monter près de lui son plus jeune enfant, en face de lui Ghazi-Osinan-pacha, le héros

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