CRÈTE. — MACÉDOINE
grand’peine se renseigner sur les évènements ; ils réussirent cependant à établir que les massacres avaient été exécutés par des soldats de l’armée régulière, sur ordres de leurs chefs, que les agents directs du Palais èn étaient les auteurs responsables. La politique du sultan commençait à apparaître.
Pour éviter le retour de pareils évènements, [ps ambassadeurs à Constantinople présentèrent à la Porte, le 1 1 mai 1895, un mémorandum comprenant les réformes nécessaires et d’ailleurs promises antérieurement par le gouvernement impérial : ils demandèrent que le choix des valisfùt contrôlé par les puissances, que les impôts fussent régulièment fixés et perçus, que la gendarmerie fût empruntée à toutes les classes de la population, que des limites fussent tracées aux campements et aux pâturages des Kurdes, que leurs migrations fussent surveillées. La Porte opposa à ces propositions, le 3 juin, un contre-projet dont l’ambassadeur de France, Paul Cambon, écrivit aussitôt qu’L ne constituait pas même une base de discussion ; elle repoussait en bloc le projet des ambassades, sous prétexte que tout contrôle européen porterait atteinte à la souveraineté impériale de Sa Hautesse le sultan. Abd-ul-Hamid ne vouMt pas être importuné dans l’application de sa politique personnelle. Les puissances cherchèrent, avec la plus louable patience, une nouvelle base de discussion.
Moins patients, les comités arméniens prévinrent les ambassadeurs, le 28 septembre 1895, qu’ils allaient faire à Constantinople une manifestation pacifique pour les obliger à s’occuper d'eux, et « pour réveiller l’esprit de croisade. » La manifestation eut lieu en effet le 30 septembre : elle consista en une procession, à travers la ville, de quelques centaines d’Arméniens demandant des réformes. La police turque sortit ; il y eut des conflits : un officier ottoman fut tué. Alors, sur ordres du Palais, la police et les soldats se jetèrent sur les quartiers arméniens, et, jusqu’au 2 octobre, puis encore le 8 et le 9, ils pillèrent et massacrèrent avec une parfaite méthode, firent quelques centaines de victimes, ramassèr-ent un bon butin. Pendant plusieurs jours, les églises furent pleines de réfugiés, de femmes surtout qui ne consentirent à les quitter j^ue sous la garantie des ambassadeurs. Dans le même temps, le 8 octobre en particulier, Trébizonde était ensanglantée delà même façon: il y eut 3 ou 400 morts.
LES MASSACRES D’ARMÉME.
^es puissances exigèrent des réformes, et, pour ne plus se heurter à une fin de non-recevoir, elles réduisirent de beaucoup les termes du mémorandum du 11 mai: elles laissèrent au gouvernement ottoman toute liberté dans le choix des valis ; elles respectèrent scrupuleusement sa souveraineté. Moyennant cela, il daigna accepter leurs propositions, et un iradé, signé le 20 octobre 1895, parut donner aux Arméniens les garanties essentielles. Lord Salisbury exprima pourtant des doutes sur la sincérité des promesses du sultan.
A la nouvelle des concessions faites par le gouvernement, les musulmans entrèrent dans une grande colère : ils crurent ou affectèrent de croire que dès lors les chrétiens allaient être leurs maîtres et les massacrer à leur tour — car pour eux, la liberté, c’est le droit de massacrer — , en sorte que l’iradé du 20 octobre fut le signal du grand massacre de novembre et décembre. Les victimes se comptent alors par milliers, et non plus seulement par centaines. L’ordre est donné du haut des minarets par les muezzins qui appellent les fidèles à la curée ^ et qui, descendus ensuite aux villages chrétiens, excitent les meurtriers. Le massacre est conduit par les officiers du sultan, notamment par le maréchal Chakir-pacha, qui annonce que « le Maître a permis de tuer les Arméniens. » Pendant près de trois mois, toutes les localités habitées par des Arméniens sont affreusement ensanglantées : 3.000 morts à Diarbékir ; les bouchers étalent devant leurs boutiques de la chair d’Arméniens : « Chiens de chrétiens à vendre » ; 4 à 5.000 victimes à Erzeroum, où les bourreaux imaginent de couvrir de pétrole les chrétiens vivants et de les allumer comme des flambeaux. Mêmes horreurs, à différentes dates, selon l’arrivé^ des ordres de Constantinople, à Mouch, Bitlis, Kharpour; Sivas, Césarée, Malatia. Et partout, après le massacre, la misère fut effroyable et fit périr la majorité des survivants. Il n’y eut pas moins de 100.000 morts.
Car le massacre fut alors général ; l’opération fut appliquée à tout le pays arménien, même au Zeïtoun, malgré le voisinage des côtes, où l’on pouvait craindre d’être vu par l’Europe. Il est vrai que les Musulmans paraissent avoir eu peu de souci de l’opinion de l’Europe: « Allez vous plaindre au consul, » disaient-ils volontiers à leurs victimes en les