Livre Jaune, I, n° 224, 16 juillet
LES AFFAIRES DE CRÊTE
rie et la réforme de la justice en Crète. Le gouvernement ottoman y apporta bien quelques retards par des objections mesquines, selon la coutume de ses atermoiements, refusant d’admettre les étrangers dans la gendarmerie crétoise, demandant le maintien des anciens tribunauA.il en passa pourtant assez vite par les volontés des puissances et approuva, le 28 décembre 1896, le projet d’organisation de la gendarmerie crétoise et, le 27 janvier 1897, le projet de réforme judiciaire. La commission consulaire de La Canée entra en fonctions, aida à l’application du nouveau régime, qui devait assurer la prospérité de l’île. Les députés chrétiens étaient satisfaits de l’arrangement du 25 août, témoignaient aux représentants des grandes puissances leurs sentiments de très vive reconnaissance, invitaient toute la population chrétienne à prêter son concours à l'exécution du nouveau règlement, à déposer les armes, à considérer dorénavant les musulmans comme des frères : « Enfants de la même patrie, appartenant à la même race, ayant également à gagner ou à perdre au bonheur ou au malheur du pays, chrétiens et musulmans, cessons désormais de nous ruiner et de nous entr’égorger. Jetons à l’oubli les maux récents en considération de l’intérêt général, et puisque nous avons les mêmes souffrances, aidons-nous mutuellement pour guérir des plaies mutuelles. Que le travail pacifique soit désormais la seule lutte que nous ayons à soutenir. » Tout était en bonne voie, la question crétoise paraissait résolue.
Mais ce qui plaisait aux chrétiens ne pouvait plaire aux musulmans. Les arrangements intervenus suscitèrent parmi ceux-ci de nouveaux accès de fanatisme. Dès le 29 août, on redoute à Candie un massacre de la population chrétienne. A La Canée, les musulmans tuent un religieux, dans la rue, en plein jour; une bande de 3.000 d’entre eux sort de la ville, et, au village de Platania, tue huit personnes, en blesse cinq, brûle plusieurs maisons. Les consuls prévoient qu’un soulèvement des musulmans va remettre en question l’œuvre pacifique des puissances sur le point de s'achever. Des placards affichés à La Canée appellent la population musulmane à prendre les armes pour la défense de ses droits ; le commandant militaire déclare qu’il n'a pas reçu Tordre de s’opposer à ces démonstrations. Les musulmans se pressent de nouveau dans les villes, occupent les maisons où les chrétiens de la montagne ne sont pas encore
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rentrés ; ils sont 30.000 à Candie, 20.000 à La Canée ; « il faut désagréger ces masses », disent les consuls : elles sont un redoutable danger et peuvent empêcher la pacification de File.
Le sultan envoie en Crète un haut commissaire impérial, un musulman, Zihni-pacha, dont l’influence ne peut qu’annuler celle du vali chrétien ; « mission malencontreuse, écrit M. Cambon, qui retarde la solution pacifique». Zihni-pacha est bientôt suivi, à titre d’inspecteur extraordinaire des garnisons turques, de Saadeddin-pacha, celui-là même qui, au mois de juin précédent, avait si bien travaillé à l’exécution des ordres du sultan dans le district arménien de Van. Les ambassadeurs protestèrent contre cette désignation, et Saadeddin fut rappelé quelques jours après: il avait eu le temps d’encourager les musulmans à la résistance ; car on se rendait bien compte que cette anarchie, dont l’Europe ne trouvait pas le remède, « était l’œuvre de certaines personnalités musulmanes de l’entourage du sultan qui ne cessaient d’écrire aux musulmans de la Crète que les réformes n’existaient que sur le papier et qu’elles ne seraient jamais mises à exécution » ^. 11 fallait même prouver par des désordres croissants que ces réformes n’étaient pas possibles. Tout cela faillit aboutir en janvier et février 1897 à un drame semblable à ceux de l’Arménie.
En janvier, une émeute plus formidable que les précédentes éclate à la Canée ; les musulmans poursuivent les’ chrétiens à travers les rues. Le vali et les consuls européens veulent s’interposer : ils sont repoussés par une grêle de balles. Ils évacuent leur résidence de Halepa, dans la banlieue de la ville, embarquent leurs familles et le plus de chrétiens possible à bord du Suchet] d’autres plus nombreux se pressent sur le rivage en hâte de quitter cette terre inhospitalière. Cependant ime partie de la ville est en flammes, presque tout entière au pouvoir des musulmans : le palais du gouverneur brûle; trois jours et trois nuits, les marins du Sachet défendent contre eux la mission catholique. Il n’y a plus de pain; les boulangers ont été tués, leurs boutiques pillées ; les deux tiers des maisons des chrétiens sont détruites.
La panique gagne la montagne : pour que de tels excès puissent se produire à la Canée, c’est donc que les repré-
L Livre Jaune, I, n® 469, Blanc à Hanotaux, 3 drr’'' '^brf; 1896.
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sentants des puissances laissent faire ? Ne peut-on plus compter sur elles? Les insurgés chrétiens, qui sont campés au-dessus de Halepa, arborent le drapeau hellénique, proclament l’annexion de leur patrie à la Grèce.
Le consul général de Grèce à La Canée, M. Gennadis, envoie cette dépêche à son gouvernement: « Aucun espoir. Tous les chrétiens seront massacrés ». Le ministère Delyanni communique cette dépêche aux députés ; ils se lèvent , tous dans une violente explosion de colère et de patriotisme : la Grèce, en de telles circonstances, doit secourir ses frères de la Crète ; son abstention serait une lâcheté et un suicide. Le gouvernement annonce aux puissances l’intention d’envoyer en Crète le cuirassé Miaoulis et deux autres bâtiments et de répondre à l’appel des chrétiens de l’île. Le Laurium^ chargé de munitions, y est aussitôt expédié. Le prince Georges, second fils du roi, quitte Athènes au milieu des manifestations les plus enthousiastes, pour conduire une flottille de torpilleurs dans les eaux crétoises et empêcher le débarquement des renforts turcs envoyés de Smyrne.
Il ne fit du reste rien d’important. Un cuirassé grec donne la chasse au transport turc le Fuad, qui va de Candie à Sitia et le force à retourner en arrière. Le 13 février, le colonel Vassos est mis à la tête de trois bataillons, chargé d’aller prendre possession de la Crète au nom du roi Georges et d’en chasser toutes les garnisons turques. Il y débarque le 16 et ouvre aussitôt les hostilités autour de la Canée. Toutes les troupes grecques sont mobilisées, les réserves appelées, concentrées en Thessalie ; le prince Nicolas, troisième fils du roi, y va prendre le commandement de soji régiment d’artillerie.
En face, de l’autre côté de la frontière, les Turcs massent des forces considérables sous le maréchal Edhem-pacha. Mais les Grecs ont la plus grande confiance dans la bonté de leur cause et le succès de leur entreprise, dont leur ardeur patriotique leur aplanit les difficultés. Ils comptent sur le soulèvement de la Macédoine, de l’Épire, de l’Albanie peut-être. 300.000 Grecs à Constantinople sont prêts à mettre le feu aux quatre coins de la capitale, à faire sauter le trône du sultan, à venger les martyrs arméniens et crétois. L’hellénisme va se lever tout entier, pousser à son terme enfin la croisade du christianisme et de la civilisation.
L’enthousiasme est tel à Athènes, l’effervescence si extra-
ordinaire, les passions patriotiques si exubérantes qu’elles paraissent capables de tenir lieu de nombreuses armées, d’accomplir des miracles. Les rivaux des Grecs dans les Balkans s’effrayent, redoutent leur triomphe, prennent déjà des précautions en conséquence. Le gouvernement serbe déclare : « Nous sommes pour le statu quo, mais le statu quo pour tous ; des avantages consentis à l’un ou à l’autre nous feraient xm devoir de revendiquer des avantages équivalents ». A Uskub en Macédoine des troubles éclatent; des Albanais, que le sultan appelle à la frontière grecque, jettent la terreur sur leur passage. Le roi Alexandre de Serbie va à Sofia, y est reçu cordialement par la population bulgare et le prince Ferdinand, prend avec celui-ci des arrangements pour le cas où les Grecs entreraient en Macédoine. Qui donc en effet sera capable, s’ils sont vainqueurs, de localiser la guerre ?
L’empereur allemand s’emporte contre eux en une gran4e colère ; il court chez l’ambassadeur de France à Berlin, M. de Noailles, et propose de bloquer sans délai le Pirée et les côtes de la Grèce ; il ne prendra part à aucune autre mesure et n’admet pas que l’Europe use de ménagements à l’égard d’un peuple qui, si légèrement, provoque ses voisins et trouble la paix générale. Le gouvernement anglais au contraire recherche les moyens de permettre au roi de Grèce de rappeler ses troupes et ses vaisseaux de Pile de Crète, sans exciter l’irritation de son peuple. Il propose, le 17 février, de proclamer l’autonomie de la Crète sous la suzeraineté du sultan : ce ne serait que la consécration décisive des intentions des puissances sur Pile, car le règlement du 25 août 1896 lui donnait déjà une autonomie presque absolue. Dès lors le gouvernement hellénique n’aura nulle raison d’y maintenir ses troupes et pouiTa même se féliciter d’avoir hâté ce résultat. Le gouvernement français adopte immédiatement cette manière de voir, et le ministre des affaires étrangères, M. Hanotaux, déclare le 22 février à la Chambre des Députés que la Crète va être « remise en dépôt par le sultan entre les mains de l’Europe, et qu’elle jouira désormais d’une administration autonome, sous la suzeraineté de la Porte ».
Dès lors, la Grèce est sommée de rappeler ses troupes. Elle répond que le régime autonome ne sera pas plus efficace que les différents systèmes expérimentés jusque-là sans succès dans Pile, que l’anarchie continuera à ravager
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le pays, que le seul moyen d’assurer son bonheur est de le rattacher à la Grèce, que le gouvernement hellénique ne peut consentir à rappeler ses troupes et à abandonner ainsi les chrétiens Crétois à la merci du fanatisme turc, qu’elles y resteront jusqu’à ce que les habitants de l’île aient euxmêmes librement déclaré, par plébiscite, comment ils veulent être gouvernés.
Les puissances proclament le blocus de la Crète, pour empêcher tout débarquement de nouvelles troupes ; les marins de la flotte internationale prennent possession des principaux ports : La Canée, Réthymo, Candie, Sitia ; ils sont bientôt renforcés par de nouveaux bataillons envoyés par tous les gouvernements. Le dépôt de l’île entre les mains de l’Europe est accompli. Comme il est nécessaire, pour assurer l’ordre, d’augmenter les effectifs et qu’il ne paraît pas indispensable que toutes les puissances y contribuent exactement dans les mêmes proportions, que par exemple il est difficile à l’Allemagne d’entretenir des soldats dans la Méditerranée, le gouvernement anglais propose que la Crète soit occupée, au nom de l’Europe, par deux puissances comme la France et l’Italie, ou par une seule èomme la France. Le gouvernement russe est disposé à appuyer les propositions de l’Angleterre. Le gouvernement français ne les accepte pas : il veut, sans doute, avoir les mains nettes, ne pas donner à l’Angleterre une raison de garder l’Égypte ; il s’en tient à la formule du concert européen : pas de condominium, pas d’action isolée. La Crète reste occupée par les contingents des six grandes puissances. Le 22 mars, les chefs insurgés de la montagne sont informés officiellement par une proclamation des amiraux que la Crète est désormais sous la garantie effective de l’Europe et que son autonomie est ainsi assurée. La paix se rétablit dans Elle.
La Grèce ne veut pas se contenter de ce résultat qui ne lui est pas directement profitable. Elle veut l’annexion de la Crète ; mais elle n’a plus maintenant l’avantage de se dévouer ou de paraître se dévouer à une cause désintéressée ; son masque chevaleresque lui a été arraché ; elle excite moins de sympathies.
Elle tient à sortir de cette affaire, qui lui a coûté beaucoup, qui a achevé de compromettre l’équilibre de son budjet, avec des satisfactions équivalentes : il faut que l’hellénisme triomphe ; il s’est trop avancé pour reculer. Le roi
est poussé par ropinion, par la presse ; s’il y résiste, il risque de perdre son trône ; il risque moins à résister à l'action des puissances.
A la nouvelle du blocus de la Crète, du débarquement des troupes internationales à La Canée et dans les autres ports, du refus de l’Europe de laisser les Grecs dans l’ile, la colère, faite surtout de déception, éclate à Athènes en violents tumultes. Puisqu’on ne peut se battre avec les Turcs en Crète, on se battra en Macédoine; l’Europe ne pourra l’empêcher: on passera la frontière, on soulèvera cette province, on fera quand même la grande croisade. On envoie aussitôt des vaisseaux devant Preveza, dans le golfe d’Arta, pour susciter l’insurrection de l’Épire, à Volo pour ravitailler les troupes de Thessalie. Le prince Constantin, fils aîné du roi, un nom prédestiné, est mis à la tête de l’armée de la frontière. Des bandes déjà entrent dans le pays ennemi.
Les Turcs se défendent. Le maréchal Edhem-pacha commande 150.000 hommes en face de la petite armée grecque. Dans tout l’empire ottoman, le fanatisme de l’Islam se réveille, surexcité par l’autonomie de la Crète, par les armements des Grecs. L’Asie mineime est de nouveau troublée. Le 20 mars, 89 Arméniens sont tués à Tokat, 37 autres dans les villages voisins. Les Turcs, de complicité avec le gouverneur, semblent n’attendre qu’un signal pour recommencer les massacres. Le 26 mars, une mosquée de Scutari est profanée pendant la nuit par des chrétiens : ils y égorgent un porc et le suspendent au-dessus du Mihrab, lieu consacré à la prière : avec son sang, ils couvrent les murs \ de croix ; ils laissent la tête de l’animal, coiffée d’un turban,
‘ au milieu du temple. Au matin, les Musulmans furieux se jettent sur le quartier chrétien, tuent le gardien du cime- , tière catholique, y pénètrent et brisent les croix. Le vali réussit, avec des troupes, à empêcher un conflit qui pouvait avoir les suites les plus terribles. D’Adana, d’Angora, de Césarée, les consuls annoncent une agitation générale de la population musulmane et prévoient de grands malheurs. Les ambassadeurs des puissances font auprès de la Porte une démarche solennelle, appellent son attention sur la gravité des évènements, et lui laissent entendre que de nouveaux désordres auraient pour l’empire ottoman de désastreuses conséquences. L’émotion se calme, l’ordre se rétablit.
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Cependant, à la frontière de Thessalie, les troupes turques et grecques sont en présence. Les hostilités sont imminentes. Les puissances essayent de les arrêter : elles retiennent les États slaves qui mobilisent leurs armées ; elles déclarent que, si la guerre éclate, l’agresseur en aucun cas n’en pourra tirer aucun profit; elles essaient d’établir une zone neutre entre les armées grecque et turque pour éviter toute surprise; elles s’entendent pour organiser le blocus du Pirée et de Volo. M. Cambon s’efforce de faire comprendre au ministre de Grèce à Constantinople que la Grèce sera vaincue et que le coup ainsi porté à l’bellénisme sera peutêtre irréparable.
Mais il n’est plus possible au roi Georges de céder; les Grecs ne le lui pardonneraient pas ; il lui faut faire la guerre aux Turcs au risque d’un désastre, pour sauver son trône. 11 s’abandonnée aux événements.
Le 10 avril, des bandes grecques franchissent la frontière, occupent les villages de Valtinos et de Krania dont elles chassent les garnisons ; d’autres débarquent sur les côtes de la Thrace, et tentent de faire sauter la voie ferrée de Dédé-Agatch à Salonique pour couper les communications de l’armée turque avec Constantinople. Le gouvernement ottoman, après avoir dûment constaté que ces bandes sont commandées par des officiers grecs et presque entièrement composées de soldats réguliers, donne à Edhem-pacha l’ordre de prendre l’offensive, envoie ses passe-ports au ministre de Grèce à Constantinople, le prince Mavrocordato. La guerre est déclarée. L’Allemagne prend sous sa protection les sujets ottomans en Grèce. La France accepte et partage avec la Russie et l’Angleterre le soin de protéger les nombreux sujets grecs de l’empire ottoman. Les puissances renoncent à leur projet de bloquer Volo et le Pirée; elles rentrent dans la neutralité la plus complète ; elles ne cherchent plus qu’à empêcher la guerre de s’étendre, attendant l’occasion d’interposer leur médiation.
Les Serbes et les Bulgares étaient disposés à ne pas créer d’autres difficultés au sultan et à la diplomatie européenne, mais ils voulaient la récompense de leur sagesse et pressaient leurs gouvernements de profiter des circonstances pour s’assurer des avantages dans l’empire turc. Le gouvernement bulgare demanda et obtint de la Porte l’érection de trois nouveaux évéchés bulgares en Macédoine, à Melnik, Stroumitza et Koukouch, et le droit d’entretenir des agents
commerciaux à Bitolia (ou Monastir). Le gouvernement serbe, excité par cet exemple, demanda et obtint le rappel du métropolite grec d’Uskub, son remplacement par un métropolite serbe, et le droit de construire des écoles serbes dans toute l’étendue des vilayets de Monastir et de Salonique. Ces précautions prises contre un triomphe possible de l’hellénisme, Serbes et Bulgares suivirent les événements, l’arme au pied.
Les Turcs se chargèrent eux-mêmes de rendre l’hellénisme inoffensif.
La guerre gréco-turque ne dura que trois semaines. Les vaisseaux grecs ne profitèrent pas de la totale impuissance des Turcs sur mer. Les hostilités n’eurent que deux théâtres principaux, l’Épire et la Thessalie. En Épire, les Grecs bombardèrent longuement Preveza sans pouvoir s’en emparer; un régiment albanais de l’armée ottomane fit défection; la population du pays appela les Grecs. Tout cela jeta quelque désarroi dans les rangs des Turcs et la petite armée grecque s’avança jusqu’aux environs de Janina. Elle espéra y entrer, puis, se rabattant brusquement à l’est, à travers le Pinde, tomber sur le flanc droit de l’armée turque de Macédoine et la forcer à la retraite ou la battre. Comme d’autre part l’armée grecque de Thessalie opposait à la frontière une très vigoureuse résistance à l’énorme masse des assaillants, on crut un moment les Grecs capables de vaincre. La Porte, inquiète, pensa rappeler Edhem-pacha et le remplacer par le héros de Plevna, Ghazi-Osman-pacha, qui en effet se rendit à Salonique. Ces espérances ou ces craintes furent courtes. L’armée turque de l’Épire se réorganisa, reprit l’offensive, enleva aux Grecs les positions qu’ils avaient occupées, les rejeta à la côte, les força à lever le blocus de Preveza.
Les coups décisifs furent rapidement frappés en Thessalie par Edhem-pacha, assisté d’un général allemand mis par Guillaume II à la disposition du sultan, Grumbkow-pachn. Le 24 avril, les Turcs enlevèrent, après plusieurs jours de rudes combats, l’importante position de Tyrnavos, qui couvre les cols de la frontière ; ils étaient maîtres ainsi de la route de Larissa. Le lendemain, ils occupèrent cette ville sans coup férir: les Grecs l’avaient abandonnée, non sans désordre et battaient en retraite dans la direction de Pharsale.
Très lentement, mais d’une méthode très sûre, le géné-
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ralissime turc prépara la marche de son armée sur Pharsale, tout en étendant son aile gauche sur Yelestinos et Volo pour y empêcher le débarquement de nouvelles troupes grecques. De jour en jour, il gagna du terrain, et l’agitation fut très vive à Athènes à la nouvelle de l’approche de cette irrésistible invasion. Le ministère Delyanni fut renversé, remplacé par un ministère Ralli : on faisait du nouveau président du conseil une sorte de Gambetta, décidé à la guerre à outrance, d’une énergie capable de changer la tournure des événements. Du moins l’espoir qu’on mettait en lui détourna-t-il la tempête qui, peut-être, eût alors emporté le trône royal.
Gela n’empêcha pas les Turcs de continuer leurs succès. Ils enlevèrent aux Grecs toutes leurs positions, Yelestinos d’abord, puis le 6 mai, Pharsale qui fut peu défendue, le 8 mai, Yolo qui ne le fut pas davantage. Ils poussèrent aussitôt leurs avant-postes jusqu’en face des lignes de Domokos, sur les premières pentes des monts Othrys, où l’armée grecque se retrancha.
Les Grecs se sentaient désormais incapables de vaincre, menacés d’un dur traitement. Leur enthousiasme se refroidit très vite ; ils abandonnèrent la grande idée pour songer au salut de la petite patrie. Le ministère Ralli sollicita l’intervention de l’Europe pour arracher son pays à la colère des Turcs. Les puissances exigèrent, avant d’accorder leur médiation, la signature d’un armistice, le rappel du colonel Yassos qui était toujours en Crète, la reconnaissance de l’autonomie crétoise par le gouvernement hellénique. Après quelques jours d’hésitation, la Grèce en passa par ces conditions. Grâce à l’action des ambassadeurs à Constantinople, le sultan consentit à faire cesser les opérations de guerre. Le 21 mai, les hostilités furent suspendues sur toute la ligne en avant de Domokos ; le 26 mai, les derniers soldats grecs et les derniers canons furent embarqués et ramenés -de Crète au Pirée. Aussitôt les derniers chefs de l’insurrection crétoise reconnurent l’autonomie assurée à leur patrie. La Grèce remit son sort entre les mains des six grandes puissances.
Les gouvernements européens ont eu de la peine à s’entendre sur l’organisation de l’autonomie crétoise ; ils ont été préoccupés d’abord davantage des conditions de la paix gréco-turque. Ils ont ouvert de longues négociations sur la nomination d'un gouverneur général. Ils ont cherché en E. Driault. — Question d’Orient. 18
Belgique, en Suisse, dans le Luxembourg, l’homme qui fera cesser l’anarchie séculaire de cette île. L’Angleterre se montra prête à accepter un Belge ou un Hollandais désigné par la France, ou même un général français. Le cabinet de Paris repoussa ces avances, défiant, à juste titre peut-être, à l’égard des présents britanniques. En attendant un choix définitif, les puissances achevèrent de rétablir l’ordre en Crète, y constituèrent une gendarmerie formée d’indigènes et d’étrangers, de Monténégrins surtout, libres des passions religieuses ou politiques des habitants de l’île. Elles réorganisèrent le système judiciaire, le mode de répartition et de perception des impôts ; elles préparèrent l’application complète de l’autonomie. Enfin, malgré les vives résistances de la Porte, malgré l’abstention de l’Allemagne et de l’Autriche- Hongrie, elles obtinrent le départ de toutes les garnisons turques de l’île, et nommèrent gouverneur-général, aux acclamations enthousiastes des Grecs, le prince Georges, second fils du roi de Grèce. La Crète est libre désormais et dotée d’un régime qui doit assurer sa prospérité.
Ce fut en effet pour la Grande Idée un succès inespéré, dû surtout à la France, à la Russie, à l’Angleterre et à l’Italie. La Crète est grecque désormais ; elle a le droit de confondre sa vie avec celle de la Grèce ; elle est rentrée dans la famille hellénique. Et il n’est pas défendu de supposer qu’un jour la Crète se donnera à la Grèce, comme la Roumélie orientale à la Bulgarie, comme la Moldavie à la Yalachie, et que l’Europe laissera faire encore.
Le traité de Constantinople, du 9 novembre 1897, péniblement arraché à la Porte par les puissances, fut dur cependant pour la Grèce. La Thessalie lui fut rendue, sauf quelques rectifications de frontière à l’avantage des vainqueurs ; mais elle dut payer une indemnité de guerre ; et, comme sa situation financière était déjà auparavant fort précaire et inquiétante pour ses créanciers, elle fut obligée d’accepter un contrôle européen sur la gestion de son budget, et de subir ainsi, jusqu’au retour d’une prospérité normale, une sorte! de tutelle de la part des grandes puissances.
Pour le moment l’hellénisme était contenu. L’autonomie de la Crète lui était bien une satisfaction dont un peuple plus sage que celui d’Athènes se serait d’abord contenté, en attendant l’annexion inévitable. Mais il lui fallut renoncer à la propagande de la « grande idée » en Macédoine ». De ce côté, les États Slaves profitèrent de la
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diîîiite de leurs rivaux, et, en dernière analyse, la guerre de 1897 marqua, par les concessions faites aux Serbes et aux Bulgares, un nouveau progrès du slavisme.
Mais le sultan pouvait ne pas tenir les promesses qu’il avait faites avant sa victoire. Car il apparut d’abord comme ébloui de son succès sur des chrétiens, succès qui fut en somme facile, et d’ailleurs plus apparent que réel, — car il y perd la Crète, '^uels que soient les termes employés pour déguiser ce nouveau démembrement de son empire, et les puissances l’ont forcé à lâcher sa proie grecque ; — mais succès que son entourage exalte en un triomphe retentissant, et dont la renommée rapide chante la gloire à travers le monde entier de l’Islam. Est-ce que l’habitude de la défaite a rendu les musulmans moins difficiles sur le chapitre des victoires? Ils veulent se persuader que les victoires d’Edhem-pacha sont le commencement de leur renaissance guerrière, les premiers lauriers d’une nouvelle guerre sainte : « Dieu s’est laissé fléchir enfin, il revient à ses fidèles dont il s’était retiré : l’épreuve est finie et le jour est proche où l’Islam reprendra sa marche en avant » ^ .
Depuis plus d’un siècle, l’Islam était comme décapité, et la soumission au khalife de Constantinople était un dogme oublié des plus fervents. Abd-ul Hamid est redevenu d’un coup le Glorieux, le Vainqueur, « Soultan Aziz, Soultan Mansour », l’invincible Padischah. La victoire sur les Chrétiens de Grèce et le massacre des Arméniens ont mis à son front une éclatante auréole. On eut souci des conséquences incalculables qu’aurait eues un pèlerinage du sultan à La Mecque, — si Abd-ul-Hamid avait été de force à l’oser?
Dans ces circonstances, les victoires du sultan sur les Grecs créèrent pendant quelques années une situation inquiétante. Il se sentait de plus en plus soutenu par la politique allemande, qui comptait sur lui pour assurer la pénétration de son influence et de son commerce vers l’Asie Mineure, dans la direction de Bagdad. Il était à craindre qu’il ne s’entêtât à sa politique personnelle, qu’il pouvait juger assez heureuse jusque-là, et à laquelle l’encourageait le parti militaire de plus en plus bruyant à
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