IV. — La question de Macédoine
Le sultan règne encore en Europe sur trois principales provinces, la Thrace, l’Albanie, la Macédoine.
Sauf les côtes qui sont grecques, la Thrace est habitée par une population musulmane très pressée ; elle a été depuis quelques années le point de concentration des mahométans émigrés de Bulgarie, de Bosnie ou de Tbessalie. Le Rhodope, qui en forme la frontière naturelle à l’ouest, est peuplé de Bulgares musulmans ou Pomaks, qui constituent la barrière actuelle de l’Islam vers les populations chrétiennes qui le refoulent. On ne peut dire combien de temps tiendront ces nouvelles positions ; mais il n'y a pas encore de question thrace.
La questipn albanaise n’est pas mûre. L’Albanie occupe, au-delà du Pinde, une situation excentrique. Parcourue en tous sens, comme le Monténégro, par des montagnes abruptes, divisée ainsi en de nombreuses vallées qui forment autant de régions distinctes, elle a favorisé toujours l’indépendance de ses habitants qui ont conservé à travers les siècles une originalité très remarquable. Ce sont, comme dans l’antiquité, de grands diables osseux, au maigre et fier profil, joues creuses, moustaches de mousquetaire, longues jambes pendantes sur des petits chevaux nerveux, avec tout un arsenal de pistolets et de cartouchières à la ceinture, de fusils en travers de la selle. Le héros national de ces Skypétars ou « fils d’aigles » est Pyrrhus, et comme lui, ils n'aiment rien tant que les exploits héroïques, les gestes vaillantes, les aventures pittoresques; ils ont une allure étrange dans notre siècle si peu épique. Ils n’ont jamais connu de maîtres: Scanderbeg fit sentir longtemps aux Ottomans la loiudeur de son bras ; s’ils se sont soumis depuis au sultan de Constantinople, c’est qu’il les a laissés libres de satisfaire toutes leurs fantaisies, même aux dépens de ses autres sujets. AU Tébéléni les groupa autour de lui, les souleva contre le gouvernement ottoman, parce qu’il fut
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pour eux comme un-nouveau Scanderbeg, comme un nouveau Pyrrhus.
Aucune organisation politique n’était possible dans un pays aussi tourmenté, chez des peuples aussi farouches. On distingue en Albanie deux grandes uivisions séparées par la vallées du Skoumbi : au nord sont les Glièghes, au sud les Toskes, souvent ennemis les uns des autres: Ali de Janina n’eut pas de plus redoutables ennemis que les Ghèghes. Ceux-ci sont d’anciens Illyriens, à peine civilisés, toujours vivant de brigandage ; ils sont depuis longtemps musulmans pour la plupart. Il y a parmi eux quelques tribus catholiques, sur lesquelles, conformément aux traités, l’Autriche exerce une sorte de protectorat. Plusieurs clans entretiennent d’étroites relations avec la Serbie, avec le Monténégro. Les Mirdites, vers Scutari, ont une famille princière, les Bib-Doda, qui s’enorgueillit de la protection de la France.
Les Toskes- ont beaucoup plus de rapports avec les Grecs; beaucoup parmi eux consentiraient à reconnaître le roi Georges et ont son portrait à la place d’honneur, dans leurs maisons, au-dessus du foyer domestique. Les Souliotes, au sud, en face de Corfou, donnèrent un grand nombre de héros à la cause de l’indépendance hellénique. La grande idée rencontre donc dans toute cette région des aaeptes fervents, et la colonie grecque d’El Bassan, sur le Skoumbi, est « la sentinelle avancée de l’hellénisme vers le nord ». Janina est une ville grecque. Les Toskes ont résisté plus longtemps que les Ghèghes à la propagande musulmane, qui a été favorisée surtout chez eux par Ali de Janina; et même l’orthodoxie est demeurée prépondérante parmi eux.
Tous, mal doués pour fonder une forte nationalité, sont volontiers mercenaires, avides d’user de leurs armes, de conquérir de la gloire ; ils furent, sous Pyrrhus, au service de Tarente ; ils furent plus longtemps, dans les temps modernes, au service des Bourbon de Naples, qui recrutèrent chez eux le plus solide régiment de leur garde, le Roy al- Albanais. Il y a toujours eu des relations suivies entre les deux rivages de cette Adriatique méridionale : les Grecs ne dépassèrent pas volontiers les côtes de la mer Ionienne ; Épidamne fut pour eux « la lointaine ». L’Épire fut déjà presque la Grande-Grèce, et les Italiens de nos jours ont cherché à renouer ces vieilles traditions ; les intrigues des « Macaronadais ». comme on les appelle dans le
pays, leurs pièces sonnantes surtout, distribuées par pensions annuelles de 100 à 150 francs dans quelques maisons bien choisies, ont produit à Durazzo une assez grande agitation, encouragée par le mariage du roi Victor-Emmanuel III avec Hélène de Monténégro.
Les Albanais sont encore de fidèles sujets du Turc ; ils ont lutté contre lui ; ils ont éprouvé sa force ; ils ont en grand nombre adopté sa religion : « Où est le sabre, là est \ la foi ». Ce n’est pas que les Albanais convertis soient de ^bien fervents musulmans: ils ont collé des minarets au j flanc de leurs églises ; mais il ne leur répugne pas de manger du porc, en l’appelant « mouton d’Algérie », et souvent, à lenr lit de mort, ils font venir un « pappa » et rentrent à l’heure suprême dans la religion de leurs ancêtres, conciliant ainsi fort habilement leurs intérêts du siècle avec ceux de l’autre monde.
Sur cette terre du moins, ils sont assez bons musulmans pour redouter les progrès des Slaves orthodoxes du voisinage : veulent-ils garder les avantages de leur conversion ? Ou est-ce la forme de leur patriotisme particulier ? Quoi qu’il en soH, ils sont pour les Slaves des ennemis acharnés.
Lorsqu’en 1878, le traité de Berlin agrandit le Monténégro jusqu’à l’Adriatique par les deux ports d’Antivari et Dulcigno, ils prétendirent s’y opposer. Ils formèrent la ligue albanaise dont le comité central fut à Prizrend et qui arma jusqu’à 100.000 combattants; ils firent pendant plusieurs mois le coup de feu dans la montagne contre les Monténégrins, sans succès d’ailleurs : il fallut pourtant une démonstration navale des grandes puissances pour assurer l'exécution du traité de Berlin. Les Albanais avaient été secrètement encouragés dans cette affaire par les Italiens, qui se réservent, dans leurs rêves d’avenir, la possession du pays jusqu’au Pinde. Ils avaient été soutenus aussi, plus ouvertement, par les Turcs, qui n’ont aucun scrupule à violer leur parole donnée. Les Albanais défendaient en effet l’intégrité des frontières ottomanes : ils furent dès lors les soldats du sultan.
' Comme les Arméniens pendant quelques années, ils furent et ils sont restés les plus fidèles et les plus zélés fonctionnaires de la Porte, et en particulier d’Abd-ul- Hamid. L’administration des provinces, les préfectures, les tribunaux ottomans sont remplis d’Albanais ; l’armée surtout compte un grand nombre d’officiers de cette nation ;
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la garde spéciale du sultan est presque entièrement composée d’Albanais. Ils ont sa confiance, autant que cet ^lomme toujours soupçonneux est capable de se confier à quelqu’un. Aussi raiment-iîs et ont-iis pour lui une grande vénération : il est pour eux le sultan savant, le sultan pieux, im saint. Car il protège l’Albanie ; ses gardes, il les paie bien, avec les énormes sommes qu’il tire des autres budgets, par les plus extraordinaires virements qu’un souverain se soit jamais permis ; ceux qui restent dans la montagne, il les traite en enfants gâtés, — il peut avoir besoin d’eux — ; il ordonne à ses préfets de fermer les yeux sur leurs fredaines, de leur « lâcher la bride », de les laisser piller.
Iis sont en effet des pillards invétérés. Le pillage, le droit de prendre au voisin sa femme et son bien, c’est pour eux la forme essentielle de l'indépendance. Ils prélèvent par là sur les paysans de la plaine slave des revenus absolument réguliers, quant à la date de la perception tout au moins. Ainsi tout le pays de Prichtina est leur domaine ; on dirait que les laboureurs n’y sont que des fermiers de l’Albanais, et que celui-ci a droit à une part de la récolte : il se le persuade très sérieusement ; chaque année, à la Saint-Georges, il descend de la montagne, et vient établir ses revenus, selon les apparences de la récolte et selon ses besoins ; à la Saint-Michel, il vient les toucher. C’est ce que l’on appelle le tchétel ou la taille L L’Albanais fait ses affaires lui-même, sans percepteurs : elles sont mieux faites.
Le sultan trouve d’autres emplois, non moins profitables, à ses Albanais. Ils consentent à travailler sur les routes en construction, mais aux conditions suivantes : le jour, ils dorment ou fument à l’ombre, sous des claies de roseaux, ou font rôtir les agneaux, les oies et les canards qu’ils ont volés la nuit précédente ; la nuit, ils volent les agneaux, les oies et les canards qu’ils feront rôtir le lendemain. Un vali irrité a déclaré qu’ils resteraient là tant qu’ils n’am*aient pas fini la route. Ils ne demandent pas mieux : c’est pourquoi sans doute la viabilité laisse tant à désii’er dans la péninsule des Balkans
Les Albanais sont, comme les Kurdes à l’autre pôle de l’empire, les exécuteurs des ordres, nous allions dire des