Bérard, La Turquie et V hellénisme contemporain, p
œuvres, du sultan ; ils sont comme dés oiseaux de proie audessus des plaines, une continuelle menace suspendue sur la Macédoine.
La Macédoine est devenue à son tour, après l’Arménie et la Crète, l’objet des préoccupations de la diplomatie européenne. Entre la Thrace presque entièrement turque et l’Albanie presque entièrement musulmane, elle ne compte que quelques dizaines de milliers d’Ottomans. Sur la carte ethnographique du pays, les taches qui indiquent les positions des Turcs sont de plus en plus rares et petites et s’effacent les unes après les autres. Ce sont par exemple Yenidjé, au-delà du Vardar, Demir-Hissar et Drama en deçà, sur la route de Constantinople. Elles sont comme les dernières sentinelles isolées de l’Islam, échelonnées le long des deux voies ferrées nouvelles de Salonique à Monastir et de Salonique à Serrés et Dedé-Agatch ; elles cèdent peu à peu la place à des garnisons albanaises et font retraite à l’est.
Les fonctionnaires turcs, les valis surtout, sont encore puissants dans toute la' province, à cause des querelles qui divisent les nombreuses « nations » slaves ou grecques de chaque ville ; ils y jouent un rôle très lucratif ; car ils ne manquent pas de se faire payer leur intervention officielle en faveur des uns, puis des autres, ou de tous en même temps. Sauf cela, ils s’intéressent peu aux évènements qui se passent autour d’eux ; ils sont enfermés dans leur harem, ne donnent des ordres que quand on les sollicite à prix d’argent, écoutent le bruit des passions rivales avec une ironique indifférence et une lassitude fataliste, comme des étrangers. A la vérité, ce sont des étrangers déjà : la Macédoine est une proie offerte aux convoitises contradictoires des États chrétiens qui l’entourent.
Les Grecs furent d’abord les seuls candidats à la succession ottomane en Macédoine, comme dans tout le reste de l’Empire turc en Europe et en Asie mineure. Car ils se donnent pour les légitimes héritiers de Philippe et des empereurs byzantins, et jusque vers 1860, tous les ennemis des Turcs s’appelaient des Grecs : ils étaient tous groupés et fraternisaient dans la vaste unité orthodoxe. Puis l’analyse historique et ethnographique poussée plus loin, dans cette unité apparurent des variétés politiques ; à la question religieuse succéda la question des races et des nationalités, et
LA QUESTION DE MACÉDOINE
dès lors la réelle situation des Grecs ne répondit plus à leurs ambitieuses prétentions.
Au nord de la frontière thessalienne, ils ont le Roumlouk, c’est-à-dire le pays des Roumis, le long de la Vistritza, sur les pentes septentrionales de l’Olympe, avec les petites /illes de Verria, Karaferia, Vodena. Ils ont ensuite, audelà de Salonique, la Chalcidique aux trois pointes, sauf la plus célèbre de ces pointes, celle du mont Athos ou de i’Hagion Oros. Cette étroite presqu’île est en effet comme le sanctuaire de la religion orthodoxe ; elle n’est couverte que de monastères très vénérés et riches de dons incessants ; 10.000 moines y vivent dans la paresse et l’aisance ; ce sont presque tous des Russes qui, dit-on, cachent à peine sous la robe de bure l’uniforme des soldats du tsar. Par eux, le mont Athos est, au nord de l’archipel, comme un Gibraltar russe.
Au-delà, vers l’est, les côtes sont encore grecques, par Orfani, Kavala, jusqu’aux Dardanelles, jusqu’à Constantinople, où vivent 300.000 Grecs ; puis, tout le long de l’Asie mineure, les côtes occidentales sont grecques, et le grand cercle que forme la race grecque autour de l’Archipel s’achève par Rhodes et la Crète. Tel est le vrai domaine de l’hellénisme.
De cette ligne côtière sans importante solution de continuité, les Grecs font vers l’intérieur quelques tentatives de pénétration. Ils se souviennent que jadis Philippe de Macédoine déchira à grands coups d’épée le léger rideau de leurs colonies thraces, et ils surveillent les vallées voisines. A l’ouest, Monastir possède une riche colonie grecque fortement appuyée de part et d’autre au Pinde et au Vardar. A l’est, la population grecque s’étend d’Orfani, le long de la Strouma, jusqu’à Serrés, sur le domaine antique de la puissante colonie athénienne d’Amphipolis.
Par ces deux voies et par la Chalcidique, les Grecs ne désespèrent pas de conquérir la Macédoine, en sens inverse des progrès de Philippe. Elle serait leur grenier. Ses populations agricoles, au robuste bon sens, corrigeraient, dans l’intérêt commun, la légèreté des mobiles marins des îles. Elle serait le gage de la restauration de l’empire grec ; elle est le point où se concentre la Grande Idée.
Les communautés grecques font, à travers toute la Macédoine, une propagande très active, sous la direction tantôt témérairq, tantôt patiente, des consuls du gouvernement
d’Athènes. Les divisions intestines lui sont parfois funestes ; il y a souvent, dans les colonies grecques, comme dans les républiques antiques, des partis acharnés l’un contre l’autre, les aristocrates contre les démocrates, les riches contre les pauvres, les anciens contre les nouveaux venus, la noblesse contre le peuple, l’évêque contre le consul. Le succès de la propagande en est quelquefois compromis. Cependant les écoles grecques sont, dans toute la Macédoine méridionale, très prospères et défendent bien leurs positions. Les Grecs ont même cru, dans ces dernières années, que le moment était venu de hâter les évènements, de tenter la révolution macédonienne. En 1894 et 1895, de nombreuses bandes grecques vinrent jusqu’au Vardar, jusqu’à la Strouma, et y tinrent longtemps la campagne, au mépris des soldats et de la police du sultan.
En 1886, à Toccasion de la majorité du prince Constantin, fils aîné du roi Georges, le patriote Jean Kallostypis lui dédiait son livre De la Macédoine^ en lui rappelant que, malgré la réunion des îles Ioniennes et de la Thessalie, « le rêve national restait aux trois quarts inachevé... L’Hellade esclave encore, et surtout la Macédoine, disait-il, a les yeux fixés sur votre règne. Puisse l’hellénisme, qui fête aujourd’hui dans la joie cette date mémorable, voir par vous l’accomplissement de ses intimes désirs, et puisse la grande idée rencontrer en vous, notre diadoque adoré, son prêtre et son hiérophante » ^ .
Les Grecs savent qu’ils ont de redoutables ennemis, que le Turc est encore fort, que les Slaves sont plus nombreux en Macédoine. Mais l’hellénisme n’est pas une brutale question de races ; c’est une idée, une force intellectuelle et morale, faite de l’adhésion raisonnée d’hommes libres à des principes qui ont fondé la grandeur de la Grèce antique et (fni sont la source essentielle de la civilisation européenne. C’est pourquoi Ites Grees ne s’effrayent pas des avantages passagers de leurs rivaux : la force peut avoir ses jours de triomphe ; Xerxès campa sur l’Acropole ; le Parthénon fut souillé par les barbares et les infidèles. Mais ces jours sont comptés par l’éternelle justice, l’idée renaîtra plus forte ; car elle est immortelle. Les Grecs ont pour eux les souvenirs glorieux et l’espérance invincible : « Nous en avons
1. Cité par V. Bêrard, dans la Turquie et ^hellénisme contemporain, p. 223. (Paris, F. Alcan). ^
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mangé bien d’autres, disent-ils, xal aXAou; {xeTç scpayauts »*.
Pourtant les défaites de 1897 ont été dures à leur amourpropre, funestes à leurs espérances. Elles ont été favorables aux Slaves de la Macédoine, au moins autant qu’aux Turcs. Elles ont autorisé les défections de quelques amis de l’hellénisme.
La plus retentissante fut celle des Koutzo-Valaques. Les IValaques ou Roumains occupèrent, aux premiers siècles du ! moyen âge, tout le pays compris entre les Balkans et les Garpathes. Ils furent brisés par l’invasion slave en trois tronçons ; ceux du nord se réfugièrent dans les montagnes de la Transylvanie pour redescendre plus tard dans la vallée du Danube. Ceux de l’ouest, poussés jusqu’à l’istrie, y ont été à peu près complètement absorbés par leurs frères latins d’Italie. Ceux du sud se cachèrent dans les rochers des Balkans ou du Pinde, et y restèrent inconnus jusqu’au siècle actuel.
Quand les Grecs commencèrent à secouer le joug ottoman, les Valaques du sud, les Koutzo-Valaques ou Valaques boiteux, très actifs et très énergiques, comme tant d’autres petites nationalités dont l’originalité s’est aiguisée plus nette au contact fortifiant de l’étranger, furent parmi les plus intrépides ouvriers de l’indépendance hellénique. Plus tard, jusqu’à nos jours, ils mirent leur zèle et leurs fortunes au service de la propagande grecque : au point qu'on ne les distinguait plus dans l’ensemble de la race grecque.
Mais la seconde moitié du xix° siècle, qui fut le temps des nationalités, fît apparaître, non seulement la population chrétienne sous la conquête turque, mais les nombreuses nationalités chrétiennes dans la grande « nation grecque ».
Les Koutzo-Valaques furent rappelés à la conscience de leur personnalité par un ardent apôtre, Margariti. En 1881, il protesta éloquemment contre l’annexion à la Grèce de la Thessalie, ou du moins de quelques districts valaques de cette province. Ce fut la date de l’apparition dans l’histoire de cette nouvelle nationalité.
L’œuvre d’Apostolo Margariti, par son ardeur, son génie de l’intrigue, la variété des moyens employés, des protections recherchées, eût été grande sans doute, si elle se fût appliquée à une population plus considérable, s’il eût disposé des éléments d’une véritable nationalité. Mais les